par Rebecca Burns | 18 janvier 2016

L’hé­­ri­­tage du Dr King

Quand Martin Luther King Jr fut assas­­siné en 1968, sa plus jeune fille n’avait que cinq ans. Elle avait passé peu de temps avec son père, car il était souvent absent – empri­­sonné à Birmin­­gham quelques semaines seule­­ment après sa nais­­sance, prononçant un discours face à 200 000 personnes sur la grande espla­­nade de Washing­­ton quand elle n’avait que cinq mois, ou marchant de Selma à Mont­­go­­mery quand elle était encore bébé. C’est la raison pour laquelle elle s’ac­­croche à son seul souve­­nir vivace de lui : lorsqu’il reve­­nait chez lui à Atlanta, elle s’as­­seyait sur ses genoux pour jouer au « jeu des bisous ». Il avait un endroit de son visage réservé à chacun de ses enfants ; pour Bernice, c’était le front. Ses autres souve­­nirs sont des images fugaces : son père rattra­­pant ses frères alors qu’ils sautaient du réfri­­gé­­ra­­teur, dans la cuisine de leur maison de brique rouge sur Sunset Avenue, ou bien lui assis à table, mangeant des écha­­lotes. Lorsqu’elle le vit étendu dans son cercueil, on aurait dit qu’il dormait, et elle se rappelle s’être deman­­dée s’il avait faim, et si c’était le cas, s’il aurait envie d’un oignon vert.

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Bernice King et son père

En tant que descen­­dants d’un des plus grands hommes que la Terre ait porté, Bernice et ses frères et sœurs – Yolanda (qui est décé­­dée en 2007), Martin III et Dexter – ont été char­­gés de trans­­mettre l’hé­­ri­­tage de celui qu’on tient pour être la « conscience de l’Amé­­rique », bien que leurs propres souve­­nirs de lui ne soient que des frag­­ments. Le discours le plus célèbre du Dr King faisait mention d’un rêve qu’il avait fait, dans lequel ses enfants seraient un jour jugés unique­­ment pour leur person­­na­­lité. Imagi­­nait-il un instant que de telles paroles les condam­­ne­­raient à une vie passée sous le sceau du juge­­ment ? L’hé­­ri­­tage des King est complexe. Leur père leur a légué le fardeau de grandes attentes : étant les enfants d’un leader mondial en matière de paix et de justice, on attend d’eux qu’ils soient des leaders à leur tour, tout comme les jeunes princes sont desti­­nés aux trônes, qu’ils soient capables de régner ou non. Mais le Dr King leur a laissé autre chose. Bien qu’on sache que l’argent lui impor­­tait peu – il fit don de l’argent qui accom­­pa­­gnait son prix Nobel à des causes des droits civiques et mourut avec seule­­ment 5 000 dollars sur son compte en banque et deux costumes dans son armoire –, ses conseillers le persua­­dèrent de conser­­ver les droits de ses travaux. Ils insis­­tèrent pour qu’il laisse quelque chose à sa femme et ses enfants. Ces deux droits de nais­­sance engen­­drèrent deux affaires fami­­liales. L’hé­­ri­­tage des droits civiques est incarné par le Centre Martin Luther King Jr pour le chan­­ge­­ment social non-violent, fondé par Coretta Scott King après l’as­­sas­­si­­nat de son mari et conçu comme un « mémo­­rial vivant ». On y trouve des archives mises à dispo­­si­­tion des exégètes de King et des forma­­tions pratiques pour les aspi­­rants agita­­teurs sociaux. D’abord installé dans le Centre univer­­si­­taire d’At­­lanta, son complexe d’Au­­burn Avenue a ouvert en 1982 et il a depuis accueilli des ateliers sur le thème de la non-violence, spon­­so­­risé un festi­­val annuel et ouvert sa biblio­­thèque aux cher­­cheurs.

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La tombe de Martin Luther King au King Center
Crédits : DR

L’en­­tre­­prise de copy­­right – King, Inc., qui gère la propriété intel­­lec­­tuelle et le patri­­moine du défunt, distri­­buant les auto­­ri­­sa­­tions de réuti­­li­­sa­­tion des travaux et des images de King – a été diri­­gée pendant des années par Dexter, son plus jeune fils, acteur et produc­­teur par inter­­­mit­­tence qui vit à Los Angeles. Tandis que la plupart des Améri­­cains doivent croire que MLK appar­­tient à l’his­­toire, les choses tangibles qu’il a lais­­sées derrière lui – des livres, des enre­­gis­­tre­­ments, des lettres – demeurent la propriété de ses héri­­tiers. Par exemple, la famille détient les droits de son discours « I Have a Dream » jusqu’en 2038 : si une chaîne info veut le retrans­­mettre dans son inté­­gra­­lité, l’ad­­di­­tion s’élève au moins à 1 700 dollars. Le monu­­ment King, une statue du révé­­rend de 10 m de haut, sculp­­tée dans du granit à Washing­­ton, D.C., a coûté 120 millions de dollars au contri­­buable et à des bien­­fai­­teurs privés. Une partie de cette somme – 800 000 dollars – a été rever­­sée à la gestion de la propriété intel­­lec­­tuelle de King pour l’uti­­li­­sa­­tion de l’image de MLK croi­­sant les bras et l’ins­­crip­­tion de ses cita­­tions sur le socle de la statue. Dans les années 1990, Coretta Scott King aban­­donna la direc­­tion du King Center au profit de ses fils, quand ses ambi­­tions philo­­so­­phiques furent gagnées par la même atro­­phie que son corps aux facul­­tés décli­­nantes. À sa mort en 2006, la plupart des programmes du King Center avaient été suspen­­dus et le domaine – qui comprend la chapelle, le bâti­­ment admi­­nis­­tra­­tif, l’au­­di­­to­­rium, le petit espace d’ex­­po­­si­­tion et la boutique de souve­­nirs – était dans un état de déla­­bre­­ment avancé. Quand la dépouille de madame King a rejoint celle de son mari dans la crypte de marbre, le miroir d’eau fissuré entou­­rant la tombe a été envahi par les algues. Après la mort de sa mère, c’est Bernice, la plus jeune fille de la famille, qui a pris les rênes pour coor­­don­­ner les funé­­railles auxquelles ont assisté quatre prési­­dents, et qui ont été diffu­­sées à l’échelle natio­­nale. C’est elle qui a prononcé l’éloge funèbre et – comme sa mère l’avait fait des décen­­nies plus tôt après la mort de son père – a gracieu­­se­­ment servi de visage public incar­­nant le deuil de la famille. « Elle a dû sortir de son rôle de fille de Martin Luther King pour endos­­ser cet autre rôle, pour prendre soin des gens et les récon­­for­­ter », dit Imara Canady, ancienne respon­­sable du Centre natio­­nal pour les droits humains et civiques, qui est une vieille amie de Bernice. Les rela­­tions au sein de la fratrie ont tourné au vinaigre après que la sœur aînée Yolanda est morte d’une mala­­die cardiaque en 2007. En 2008, Bernice et Martin III ont attaqué Dexter en justice pour sa gestion du patri­­moine de leur père, incluant le contrat signé pour l’édi­­fi­­ca­­tion du monu­­ment. À son tour, Dexter a attaqué Bernice pour avoir refusé de rendre publics certains docu­­ments de sa mère. Les King sont parve­­nus à un accord, et en 2009 un juge a dési­­gné l’avo­­cat/entre­­pre­­neur Terry Giles comme tuteur du King Center et de King, Inc. Il agit en quelque sorte comme un conseiller, et Giles a aidé les frères et sœur à monter un busi­­ness plan et faire une trêve. Aujourd’­­hui, Dexter préside le conseil du King Center mais reste foca­­lisé sur les ques­­tions de propriété intel­­lec­­tuelle. Martin est membre du conseil du centre. Les opéra­­tions du King Center au jour le jour sont à la charge de Bernice, qui en est le CEO depuis janvier 2012.

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Le Dr King et son épouse, Coretta Scott King
Crédits : Library of Congress

Comme son père, qui a prononcé son premier sermon lorsqu’il était encore adoles­cent, Bernice King a fait montre très tôt d’une grande aisance oratoire : à 17 ans, elle se présen­­tait face à l’as­­sem­­blée des Nations Unies pour abor­­der le problème de l’apar­­theid, et la veille de ses 25 ans, elle a prêché dans l’église baptiste d’Ebe­­ne­­zer, comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père avant elle. Elle a été ordon­­née pasteure avant d’avoir 30 ans. Durant les 18 premiers mois de ses fonc­­tions au centre, Bernice King a entre­­pris de réno­­ver et de répa­­rer l’édi­­fice, elle a arrangé les rela­­tions avec leurs parte­­naires, ainsi qu’un tas d’autres choses basiques – désor­­mais quand vous appe­­lez, quelqu’un répond au télé­­phone ! Aupa­­ra­­vant, c’est à peine si le site web du centre fonc­­tion­­nait ; aujourd’­­hui, l’équipe gère quoti­­dien­­ne­­ment ses réseaux sociaux. Et grâce à un parte­­na­­riat avec JPMor­­gan Chase, le centre a numé­­risé ses archives, qui comptent un million de docu­­ments. Tout en profes­­sion­­na­­li­­sant les affaires du centre, Bernice King a fait aller les choses de l’avant. En avril 2013, pour commé­­mo­­rer l’as­­sas­­si­­nat de son père, elle a lancé 50 jours de non-violence, une compagne de préven­­tion natio­­nale visant les adoles­­cents et les jeunes adultes. Elle est inter­­­ve­­nue dans des écoles, des églises et des collèges, et elle a solli­­cité le soutien de célé­­bri­­tés – comme le rappeur d’At­­lanta 2 Chainz et Common, l’ac­­teur-rappeur de Chicago. Elle a aussi lancé un programme d’en­­traî­­ne­­ment esti­­val pour les collé­­giens. « Elle fait un travail remarquable, et pas des plus faciles », affirme l’an­­cien maire d’At­­lanta Andrew Young, qui travaille avec King et qui est membre du conseil du King Center. « Il y a une diffé­­rence entre célé­­brer l’his­­toire et en chan­­ger le cours », dit-il. Young pense que le centre a besoin d’être moins un sanc­­tuaire et plus un think tank, ce pourquoi il avait été conçu au départ.

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Bernice King est révé­­rende à son tour
Crédits : Bernice King

Reprendre le flam­­beau

Commençons par parler de votre mère.

La personne que j’aime le plus au monde.

Vous avez déclaré avoir étudié les écrits de votre père, mais je suis curieuse de savoir quel est le meilleur conseil que votre mère vous a donné ?

Le meilleur ? J’ai vécu une situa­­tion doulou­­reuse dans ma vie, durant laquelle j’étais très en colère. J’étais en train de lui en parler quand elle m’a inter­­­rompu et m’a dit : « Ma chérie, tu ne dois pas prendre de déci­­sion alors que tu es en colère. »

Quand il a été assas­­siné, en 1968, mon père était un des hommes les plus haïs d’Amé­­rique.

J’ai perdu mon père quand j’avais cinq ans, puis subi­­te­­ment un oncle qui était devenu comme un père à l’âge de six ans [En 1969, A.D. King, pour­­tant nageur aguerri, a été retrouvé mort dans sa piscine – la famille a remis en cause le verdict du légiste, qui faisait état d’une noyade, nda]. Et ma grand-mère a été tuée à l’église quand j’en avais 11 [En 1974, Alberta King a été tuée par balle alors qu’elle jouait de l’orgue dans l’église baptiste d’Ebe­­ni­­zer, nda]. J’ai dû avaler tout cela tout en voyant ma mère, qui passait jusque-là beau­­coup de temps à la maison, prendre la respon­­sa­­bi­­lité de gérer l’hé­­ri­­tage de mon père. Je pense que j’ai essayé d’étouf­­fer diffé­­rentes émotions en moi, du senti­­ment d’être aban­­don­­née à la douleur et la confu­­sion provoquées par ces tragé­­dies. Ça s’est accu­­mulé. Dès mes 16 ans, j’étais aux prises avec la colère. C’est toujours un de mes Némé­­sis. Je dois me rappe­­ler régu­­liè­­re­­ment les paroles du Seigneur : il faut être « lent à la colère ». Ma mère m’a raconté que petite, elle avait mauvais carac­­tère. Et là je me suis dit : « OK, c’est d’elle que je tiens ça. » Un jour, elle jouait avec son cousin préféré. Elle s’est éner­­vée et l’a frappé sur la tête. Elle a eu peur d’elle-même, bien sûr. C’est là qu’elle a pris conscience de l’éten­­due de sa colère et qu’elle a su qu’elle devrait travailler dessus. Je me souviens qu’elle m’a dit : « Qui aurait cru que je serais deve­­nue une parti­­sane de la non-violence ? »

Je vous ai souvent enten­­due vous présen­­ter comme la fille de Martin Luther King et de Coretta Scott King. Andrew Young a déclaré que le mouve­­ment aurait été très diffé­rent si lui et votre père avaient eu d’autres épouses – et sans l’in­­fluence de femmes comme Juanita Aber­­na­­thy. Faites-vous des choses durant ces commé­­mo­­ra­­tions pour faire recon­­naître le rôle qu’ont joué votre mère et d’autres femmes ?

Pas néces­­sai­­re­­ment. Il y a telle­­ment d’em­­phase vis-à-vis du souve­­nir de ces instants, sur l’es­­pla­­nade de Washing­­ton. Bien sûr, ma mère était présente, mais elle était en arrière-plan. Du fait de l’élan qui entou­­rait ce moment et du célèbre discours prononcé – c’est peut-être le plus célèbre de tous les discours –, j’ai toujours peur qu’elle ne se perde à mesure que nous conti­­nuons à perpé­­tuer l’hé­­ri­­tage de mon père. Quand il a été assas­­siné, en 1968, mon père était un des hommes les plus haïs d’Amé­­rique. Et main­­te­­nant, près de cinquante ans plus tard, il est l’un des hommes qu’on aime le plus sur Terre. Évidem­­ment, diffé­­rentes choses ont contri­­bué à cela, mais je pense que l’un des facteurs prin­­ci­­paux a été la déter­­mi­­na­­tion, la dévo­­tion et l’in­­ves­­tis­­se­­ment de ma mère pour perpé­­tuer ses travaux après son assas­­si­­nat. C’est peut-être parce que je suis une femme, mais je me demande souvent comment on entre­­tien­­dra le souve­­nir de son travail à elle ? Elle a beau­­coup voyagé et a animé des ateliers sur la non-violence en lien avec d’autres mouve­­ments de par le monde. Grâce à elle, le combat de mon père est devenu célèbre partout. Je me rappelle être allée en Russie avant la chute du commu­­nisme, et dans le train j’ai entendu en fond sonore « We Shall Over­­come », l’hymne des marches du Mouve­­ment des droits civiques aux États-Unis. Et je me suis dit : « Mon Dieu, où que j’aille je ne peux pas y échap­­per ! » Puis je suis allée à l’église et là-bas le pasteur m’a dit qu’il était allé au King Center. Je n’en reve­­nais pas.

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Bernice King et sa mère à l’en­­ter­­re­­ment de son père
Crédits : Jim Peppler Southern Courier Collec­­tion

En parlant de ne pas y échap­­per, vous êtes révé­­rende comme votre père et vous diri­­gez l’or­­ga­­ni­­sa­­tion que votre mère a fondée. Comment en êtes-vous venue là ?

Plus vous résis­­tez à quelque chose, plus cette chose s’acharne contre vous. Je pense qu’il s’agit juste d’un proces­­sus de matu­­rité, je devais trou­­ver qui j’étais avant de reprendre le flam­­beau. Un ancien pasteur, Byron Brous­­sard, me disait : « Souviens-toi, tu es celle qui prêche. C’est la prédi­­ca­­trice qu’ils ont appelé. Quand tu te rends quelque part, tu n’es pas la fille de Martin Luther King, tu n’es pas un leader du Mouve­­ment des droits civiques, tu n’es pas une acti­­viste. Tu dois te rappe­­ler que tu es avant tout révé­­rende et que c’est pour cela que les gens ont fait appel à toi. » C’est un rappel constant, il conti­­nue de faire écho dans ma tête. Et puis j’ai eu le temps de gran­­dir et de connaître suffi­­sam­­ment Bernice – le bon, le mauvais et la laideur en moi – et j’ai été surprise de ne pas m’être perdue, comme j’en avais peur plus jeune. Sans ce que j’ai fait ensuite, je serais juste la fille de Martin Luther King. Mais vous savez, quand les gens m’ap­­pellent comme ça, ça ne m’em­­bête plus. Je sais que je ne suis pas mon père. Je sais qui je suis. Lorsque je parle, il y a parfois beau­­coup d’inquié­­tude, mais quand c’est le cas j’ins­­pire profon­­dé­­ment et je rejoins cet espace en moi où je me recon­­necte avec Bernice et son unicité. Mes atti­­tudes, mes into­­na­­tions rappellent mon père à certaines personnes, mais je suis en accord avec moi-même. Je n’ai pas le senti­­ment de devoir être lui. Et quand j’ai terminé mon devoir, même si je sais bien que beau­­coup de gens sont venus me voir parce que je suis la fille du Dr King, je sais aussi, parce qu’ils me l’ont dit, que c’est Bernice qui les a touchés. Je suis donc en paix avec ça à présent. Et c’est pour moi un honneur et un privi­­lège de servir à la fois Dieu et l’hé­­ri­­tage de mes parents. C’est une expé­­rience qui rend humble, jour après jour. La mort de ma mère a été un tour­­nant majeur dans ma vie. Après qu’elle a disparu, je me suis dit : « Mon Dieu, nous ne sommes plus que quatre. » Tout ce qu’elle avait essayé de tracer pour nous menait à ce moment. Il fallait qu’on prenne la suite. Et je ne pensais pas cela avec angoisse. Sa mort a presque été une renais­­sance pour moi, car j’ai compris que j’étais le fruit de la noblesse et qu’il fallait que je sois noble à mon tour, que je ne pouvais pas faire autre­­ment que de donner le meilleur de moi-même. Ce que j’ai redouté pendant long­­temps, c’est une tâche que je suis aujourd’­­hui hono­­rée de devoir accom­­plir. Être avec elle jusqu’à ses derniers instants a scellé cela en moi. Je ne saurais comment vous le décrire, mais lorsqu’elle s’est éteinte, j’ai vrai­­ment senti un trans­­fert d’elle à moi s’opé­­rer. Ce n’était pas une expé­­rience astrale, mais j’ai vrai­­ment senti une force passer d’elle à moi.

Comme vous l’avez dit plus tôt, vous avez fait l’ex­­pé­­rience de nombreuses tragé­­dies. Comment trou­­vez-vous la force de conti­­nuer ?

Je prie beau­­coup. Je pleure parfois. Et d’autres fois, je crie. [Elle rit.] Avant, j’étais souvent triste, les gens disaient qu’il ne fallait pas m’ap­­pro­­cher quand j’étais comme ça. Mais je suis passé au-dessus. Main­­te­­nant je souris. Tout le monde a ses mauvais jours, et ce n’est pas grave. Si d’autres préfèrent se voiler la face, c’est leur problème. Ma façon de surmon­­ter tout ça, c’est d’y faire face. J’ai des amis, des proches auxquels je peux me confier en toute trans­­pa­­rence. Il ne faut pas tenter de suppor­­ter la vie tout seul, ce que font beau­­coup de gens.

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Le MLK Memo­­rial de Washing­­ton
Crédits : ABC19

Vous et vos frères et sœur avez vécu une expé­­rience unique. Trou­­vez-vous des gens auxquels vous compa­­rer ?

[Elle rit.] Ça non ! Nous sommes uniques, point à la ligne. Je ne connais personne d’autre qui ait deux parents célèbres que les gens admirent profon­­dé­­ment, pour commen­­cer. On a dit de mon père qu’il était la conscience morale de l’Amé­­rique. Vous vous rendez compte ? La barre est sacré­­ment haute, elle a crevé le plafond et s’est perdue quelque part dans les étoiles. J’es­­saie de trou­­ver des simi­­li­­tudes, mais qu’a­­vons-nous en commun ? Car même nous, nous n’ar­­ri­­vons pas à leur cheville. Parce que je suis jeune, vous savez. Yolanda avait presque huit ans de plus que moi, elle a en partie vécu le mouve­­ment. Moi non. Dexter et Martin sont des hommes, moi une femme. Les hommes ressentent les choses diffé­­rem­­ment. Donc au final, je suis seule face au miroir. Les gens qui ont parti­­cipé au mouve­­ment, et même ceux que le mouve­­ment a enfan­­tés, sont diffé­­rents. Nos parents avaient diffé­­rents rôles, ils ont parti­­cipé au mouve­­ment de diffé­­rentes façons, et nous avons tous eu des expé­­riences uniques. Nous avons bien quelque chose en commun, pour­­tant. Il y a beau­­coup de trau­­ma­­tisme. Ce mouve­­ment a été trau­­ma­­ti­­sant. On pour­­rait penser que tous les descen­­dants du mouve­­ment ont quelque chose qui les lie les uns aux autres, mais du fait de tous ces trau­­ma­­tismes, ce n’est pas le cas. Et au sein de la commu­­nauté afro-améri­­caine, il y a beau­­coup de fierté qui entre en jeu quand on parle de psycho­­lo­­gie, ce genre de choses. Il ne faut pas trop en dire. On garde ça dans le cercle de la famille. Du coup, vous inté­­rio­­ri­­sez tout. Ce qui est dommage, car je pense que s’il y a bien quelqu’un qui est capable de comprendre toutes ces problé­­ma­­tiques, ce sont les enfants des leaders du mouve­­ment. Je crois que nous ne nous sommes même jamais demandé si nous pouvions nous entrai­­der.

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Les King et leurs enfants
Crédits : King, Inc.

Une révo­­lu­­tion non-violente

Vous avez dit que vous n’étiez pas simple­­ment la fille du Dr King, mais aussi son élève. Y a-t-il un ensei­­gne­­ment ou des écrits en parti­­cu­­lier qui comptent pour vous, en dehors de ses fameux discours ?

J’ai lu abso­­lu­­ment tout ce qu’il avait écrit. Et je me dis que cet homme venait vrai­­ment d’une autre planète. Je pense que l’un des textes qu’on devrait lire davan­­tage est « L’ins­­tinct du tambour-major », dans son inté­­gra­­lité. Les gens lisent souvent « J’ai fait un rêve » et ne se souviennent pas de la partie qui précède, du revers sombre de tout ça, ils ne se rappellent pas des aver­­tis­­se­­ments sur le fait de reprendre sa vie norma­­le­­ment. Du « tambour-major », ils se souviennent de l’éloge. Mais ce sont les parties d’avant qui sont les plus impor­­tantes [Le sermon souligne le fait que la gran­­deur se gagne à travers la servi­­tude, nda]. Il y a aussi une inter­­­view qu’il a donnée à Mike Douglas en 1967, durant laquelle il s’est exprimé sur son oppo­­si­­tion à la guerre du Viet­­nam. Il y a une ques­­tion de l’en­­tre­­tien à laquelle je repense souvent. Douglas lui demande : « Êtes-vous préoc­­cupé par le fait de tomber en disgrâce aux yeux de Lyndon John­­son ? »

Que nous le voulions ou non, nous vivons au sein d’une culture violente.

Et mon père reste silen­­cieux un moment avant de répondre : « Non, ce n’est pas le cas. Je suis plus préoc­­cupé par le fait de tomber en disgrâce aux yeux de la vérité et de ce que ma conscience me dit qu’il est juste et bon de faire. » Puis il pour­­suit – je para­­phrase un peu, mais il dit quelque chose comme : « Je préfère être en accord avec ces prin­­cipes plutôt qu’a­­vec un homme qui ne comprend peut-être pas ma vision des choses. » Ce genre de courage nous manque cruel­­le­­ment aujourd’­­hui. J’ai­­me­­rais que plus de gens l’aient. Ce genre de paroles vous donne­­ront peut-être un prix Nobel, mais vous ne rece­­vrez pas d’ac­­co­­lades. Le sud des États-Unis, et toute l’Amé­­rique, n’au­­rait pas changé si ce leader avait été consen­­suel.

Dans l’his­­toire popu­­laire qui entoure votre père, les gens se rappellent de « J’ai fait un rêve » et de sa croi­­sade pour les droits civiques. Mais ses autres chevaux de bataille – la lutte contre la pauvreté, l’an­­ti­­mi­­li­­ta­­risme – semblent se perdre petit à petit. Est-ce en partie la raison du mouve­­ment que vous avez lancé, 50 jours de non-violence ?

Vous devez vous attaquer à ce problème par étapes. Un pas après l’autre. Que nous le voulions ou non, nous vivons au sein d’une culture violente. Et je ne parle pas seule­­ment des jeux vidéo ou des gens qui descendent dans les rues. Je veux parler de nos conver­­sa­­tions à l’échelle natio­­nale. On crie, on beugle mais on n’écoute pas les réponses. C’est une culture très violente. Si vous voulez chan­­ger ça, vous devez y aller cuillé­­rée par cuillé­­rée, comme avec un nour­­ris­­son. 50 jours, c’était surtout pour faire le buzz, pour refaire parler de la non-violence dans notre culture. Les 365 derniers jours ont été diffi­­ciles pour ce pays. Ce qui est inté­­res­­sant, c’est que plus vous en parlez, plus les gens s’en saisissent à leur tour. Par exemple, après la première campagne de 50 jours, à Colum­­bia en Caro­­line du Sud, les gens ont instauré 100 jours de non-violence. Et à Green­­ville, toujours dans le même État – parce qu’on sait que l’été les jeunes se créent davan­­tage d’en­­nuis –, on en est à 107 jours.

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Bernice King reprend le flam­­beau de son père
Crédits : David Gold­­man

Certaines personnes disent que c’est un mouve­­ment. Je ne sais pas si l’on peut enclen­­cher un mouve­­ment. On fait juste du bon travail et les gens collent une étiquette dessus. Cette année, nous allons faire 100 jours de non-violence. Les gens sont prêts pour ça aujourd’­­hui.

Est-ce que ce mouve­­ment prend une forme plus poli­­tique ? Par exemple, vous vous êtes pronon­­cée en faveur du contrôle des armes à feu.

Tech­­nique­­ment, même si les indi­­vi­­dus qui la composent se sont enga­­gés dans diffé­­rentes causes, l’ins­­ti­­tu­­tion King n’est pas desti­­née à être une orga­­ni­­sa­­tion mili­­tante. Il s’agit plus d’un think tank. On se foca­­lise plus sur l’en­­sei­­gne­­ment et l’édu­­ca­­tion. C’est un endroit où nous donnons aux gens les outils néces­­saires pour s’oc­­cu­­per des problèmes qui rongent leurs commu­­nau­­tés. Il y est ques­­tion de philo­­so­­phie et de métho­­do­­lo­­gie. L’idée est véri­­ta­­ble­­ment d’ai­­der à déve­­lop­­per un nouvel état d’es­­prit. Car si le bon état d’es­­prit est là, que nous parlions de contrôle des armes à feu ou d’un autre problème, l’as­­pi­­ra­­tion qu’ont les gens d’un monde meilleur et plus juste fera son chemin. Nous avons parlé de contrôle des armes à feu. Je me suis pronon­­cée sur la ques­­tion. Et honnê­­te­­ment, c’est là encore un symp­­tôme de notre culture. Comme le disait mon père : « Nous avons besoin d’une révo­­lu­­tion non-violente radi­­cale. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’in­­ter­­view de Bernice King parue dans Atlanta Maga­­zine. Couver­­ture : Martin Luther King à Washing­­ton, D.C., en 1963.

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