par Romain Magy | 0 min | 29 novembre 2016

Six coups de fouet

Ahmed est assis dans un café à la déco­­ra­­tion moderne d’Er­­bil, la capi­­tale kurde. Un verre de soda est posé devant lui sur la table et il tient son portable pressé contre son oreille. Il raccroche. « Ils entendent des tirs et des explo­­sions », dit-il en souriant. C’était son frère au bout du fil, qui l’ap­­pe­­lait de la maison de sa famille à Mossoul. On entend vrom­­bir les héli­­co­­ptères de l’ar­­mée améri­­caine, loin au-dessus de nos têtes. Apprendre que ses proches peuvent entendre les éclats d’une bataille sanglante depuis leur maison inquié­­te­­rait la plupart des gens. Mais pour Ahmed et ceux de ses proches qui vivent encore dans la capi­­tale de l’État isla­­mique en Irak, cela pour­­rait vouloir dire autre chose. Peut-être que c’est le signe que Daech perd la main dans la seconde plus grande ville d’Irak, plus de deux ans après s’en être emparé.

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Le ciel est noir alors que les champs de pétrole brûlent
Crédits : Matt Cetti-Roberts

L’opé­­ra­­tion lancée pour reprendre Mossoul à l’État isla­­mique est en prépa­­ra­­tion depuis long­­temps. Mossoul est tombée aux mains de Daech en juin 2014. Une petite armée d’en­­vi­­ron 800 isla­­mistes ont pris la ville d’as­­saut, semant la panique dans les rangs de l’ar­­mée irakienne et de la police, qui comp­­taient envi­­ron 30 000 hommes. Les forces irakiennes ont détalé comme des lapins et l’EI a pris le contrôle de Mossoul et ses 1,4 millions d’ha­­bi­­tants. Durant cette période de deux ans, une coali­­tion inter­­­na­­tio­­nale menée par les États-Unis a été déployée pour aider à refor­­mer les troupes irakiennes et appor­­ter du soutien aux combat­­tants kurdes. Les forces du gouver­­ne­­ment irakien ont récem­­ment contre-attaqué, repous­­sant progres­­si­­ve­­ment les mili­­ciens. Libé­­rer Mossoul sera le point d’orgue de la campagne irakienne. La famille d’Ah­­med peut entendre ce moment appro­­cher, alors que les murs de leur maison tremblent violem­­ment. Il y a six mois, Ahmed a quitté Mossoul. Il a fui à la nuit tombée avec sa femme et son enfant. Ils se sont faufi­­lés dans une zone contrô­­lée par l’EI, s’aven­­tu­­rant à travers les champs de mines instal­­lés au hasard par les mili­­ciens.

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Une mère et ses enfants, resca­­pés de Mossoul
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Pour lui, rester n’était pas une option. « Ils m’ont fouetté », dit-il. Il a lui aussi fait les frais des lois sévères impo­­sées par le groupe aux habi­­tants de Mossoul. Mais Ahmed s’en est rela­­ti­­ve­­ment bien tiré. Il avait été condamné à 20 coups de fouet pour avoir rasé sa barbe, mais on ne lui en a donné que six. « Le bour­­reau m’a frappé dans le dos, près de l’épaule, sur les reins et derrière les genoux. » Alors que le bour­­reau s’ap­­prê­­tait à le frap­­per de nouveau, Ahmed a croisé le regard d’un ami qui assis­­tait à la scène au milieu des badauds. Incon­­trô­­la­­ble­­ment, il a ri. Ahmed ne se l’ex­­plique toujours pas, mais son rire a mis fin au supplice. Le bour­­reau lui a rendu ses papiers et lui a ordonné de rentrer chez lui.

Les Sama­­ri­­tains

Il sait qu’il a eu de la chance. « La plupart des gens sont fouet­­tés en public pendant que les hommes de l’EI lisent le Coran à haute voix. Ils se font habi­­tuel­­le­­ment frap­­per davan­­tage. »

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Une jeune fille du camp de Dibaga
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Les exécu­­tions publiques sont fréquentes à Mossoul, sous le règne de l’État isla­­mique. « On restait chez nous, la plupart du temps », dit Ahmed. « Personne dans ma famille ne voulait assis­­ter à ces horreurs. » D’autres personnes qui ont vécu sous la férule de Daech dans d’autres parties de l’Irak témoignent d’his­­toires simi­­laires. « Si vous avez un télé­­phone, ils vous tuent », confie Moham­­med, un homme de 51 ans origi­­naire de la ville d’Al Shora, à une tren­­taine de kilo­­mètres au sud de Mossoul. Moham­­med et sa famille vivent à présent à Jedh, un camp pour les personnes dépla­­cées à l’in­­té­­rieur du pays situé aux abords de Qayya­­rah, à une quin­­zaine de kilo­­mètres au sud d’Al Shora. Il s’agit d’un des nombreux camps qui ont été dres­­sés pour servir de refuge aux dépla­­cés internes qui ont fui les terri­­toires en guerre ou sous contrôle des isla­­mistes. « Ils ont dit à tout le monde qu’il était défendu de partir et ils nous ont obli­­gés à nous lais­­ser pous­­ser la barbe », se souvient Moham­­med. « On ne pouvait même pas fumer ! La vie était merdique. »

Moham­­med et les siens ont profité de la confu­­sion pour fuir vers le sud.

Moham­­med et sa famille ont quitté Al Shora après que l’EI a trans­­formé la ville en place forte pour se prépa­­rer à l’as­­saut de la coali­­tion à venir. Les mili­­ciens ont dit aux habi­­tants de prendre la route en direc­­tion de Mossoul, au nord. Les combat­­tants de l’EI ont ensuite dissi­­mulé des explo­­sifs dans leurs maisons. Moham­­med et les siens ont profité de la confu­­sion pour fuir vers le sud, où ils seraient plus en sécu­­rité. Ils se sont tapis dans le désert pendant cinq jours avant d’ar­­ri­­ver au camp de Jedh. Depuis, les troupes irakiennes ont repris Al Shora. Mais la ville n’est pas sûre pour autant. Les brigades de démi­­neurs sont encore en train d’ôter les EEI que les combat­­tants isla­­mistes ont caché dans les maisons. Les forces de Daech tentent toujours d’in­­fil­­trer la ville. La nuit précé­­dant ma rencontre avec Moham­­med, la police irakienne a abattu sept isla­­mistes à Al Shora.

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La plupart des gens que connaît Ahmed à Mossoul n’étaient pas heureux de vivre sous l’État isla­­mique, mais certains se sont faits la présence du groupe. D’autres les ont accueillis à bras ouverts. Il parle d’un de ses voisins – un ingé­­nieur – qui soute­­nait le groupe. « Sa sœur était docteure, c’était un homme éduqué ! » se lamente Ahmed.

Mais pour lui, il y a pire que ceux qui ont déroulé le tapis rouge à l’État isla­­mique : certains les servaient en cachette. « Mossoul grouille d’in­­for­­ma­­teurs », dit Ahmed. « Certains font ça pour de l’argent, d’autres parce qu’ils croient profon­­dé­­ment en Daech. » Les terro­­ristes ont même un nom pour leurs espions : fail­­khair. D’après Ahmed, cela veut dire « bon Sama­­ri­­tain ».

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Le corps d’un combat­­tant de Daech à Al Shora
Crédits : Matt Cetti-Roberts

« Un jour, l’EI est entré dans la maison d’un de mes amis », raconte Ahmed. « Ils lui ont dit de venir avec eux et il devait emme­­ner son télé­­phone Samsung. » Ahmed a entendu dire que les isla­­mistes ont demandé à voir les photos qu’il gardait sur son télé­­phone. « Le type de Daech savait ce qu’il cher­­chait : il s’est arrêté sur une photo de mon ami et de son cousin, engagé dans les pesh­­mer­­gas », les soldats kurdes. « Ils connais­­saient la marque de son télé­­phone et même l’em­­pla­­ce­­ment exact où était enre­­gis­­trée la photo », raconte Ahmed avec dégoût. Il secoue la tête en réali­­sant que l’in­­for­­ma­­teur était sûre­­ment un de ses proches amis… voire un membre de sa famille. Une semaine plus tard, les mili­­ciens ont dit à la famille de cet ami de venir cher­­cher son cadavre au dépar­­te­­ment de méde­­cine légal de Mossoul. L’État isla­­mique l’avait exécuté d’une seule balle sur le côté du crâne. À Mossoul, le simple fait de possé­­der une carte SIM peut être passible de mort. Ahmed affirme que l’EI a récem­­ment assas­­siné une vieille dame et sa fille pour cette seule raison.

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L’EI a mis le feu aux puits de pétrole de Qayya­­rah
Crédits : Matt Cetti-Roberts

L’heure de la vengeance

« Les mili­­ciens de Daech disent que ceux qui ne font pas partie de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion sont “al wam” », dit Ahmed. « C’est un terme péjo­­ra­­tif qui signi­­fie qu’ils n’ont aucune consi­­dé­­ra­­tion pour nous et qu’ils peuvent nous tuer, au besoin. » « Main­­te­­nant que je me suis enfui, je suis un apos­­tat », pour­­suit-il. « S’ils m’avaient trouvé, ils m’au­­raient tué. » Il y avait à Mossoul des cabines de projec­­tion diffu­­sant des films de propa­­gande rela­­tant les victoires des combat­­tants de Daech sur le champ de bataille. « Parfois ils trans­­for­­maient des petites boutiques en salles de projec­­tion. » Une nuit, une frappe aérienne de la coali­­tion a détruit toutes les cabines. « Deux jours plus tard, ils ont dési­­gné deux prison­­niers et les ont exécu­­tés froi­­de­­ment. Ils disaient qu’il s’agis­­sait d’in­­for­­ma­­teurs. Ils ont tiré en pleine tête. Une balle chacun. »

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Un tank T-55 des pesh­­mer­­gas fait route vers Mossoul
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Les habi­­tants de Mossoul ont beau risquer la mort, ils gardent pour­­tant leurs télé­­phones et leurs cartes SIM. Les Kurdes ont installé de nouvelles antennes relais près de Mossoul. Certains jours, le signal est assez bon pour que les habi­­tants de la ville appellent des amis ou des proches qui vivent au-delà du terri­­toire contrôlé par l’État isla­­mique. « L’État isla­­mique prélève ce qu’il veut dans le Coran », dit Ahmed. « Ils coupent les mains des voleurs, par exemple. Ce ne sont que des bouchers et des crimi­­nels. » Même si Ahmed est à présent en sécu­­rité au Kurdis­­tan, il n’est pas au bout de ses problèmes avec l’EI. « S’ils apprennent que je me suis échappé, ils vont tenter de prendre tout ce que j’ai. » Il semble que tous les combat­­tants de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion terro­­riste ne se satis­­font pas des règles strictes. Ahmed se rappelle d’un jour où lui et son frère ont été surpris en train de fumer dans leur garage par un isla­­miste. Plutôt que de les punir, il leur a demandé un paquet de ciga­­rettes. Il était tchét­­chène d’après Ahmed. S’il s’était agi d’un membre d’al-Hisba, la police reli­­gieuse de Daech, ils auraient reçu un châti­­ment sévère pour avoir fumé – ils seraient même peut-être morts.

« Les habi­­tants de Mossoul ne voudront pas en rester là. »

Ironique­­ment, on ne trouve qu’une seule marque de ciga­­rettes à Mossoul. Elles sont vendues à des prix prohi­­bi­­tifs… par l’État isla­­mique. Le cali­­fat a égale­­ment banni le sport et déclaré illé­­gal de porter des t-shirts à l’ef­­fi­­gie des grandes équipes spor­­tives occi­­den­­tales. Mais dans les villes de Bartella et Hamda­­niyah, libé­­rées récem­­ment, on a retrouvé de l’équi­­pe­­ment spor­­tif dans les bâti­­ments occu­­pés par l’EI. Ahmed souffre encore d’une pres­­sion psycho­­lo­­gique terrible après avoir vécu deux ans sous l’em­­pire tyran­­nique de Daech – et sous la menace des bombar­­de­­ments de la coali­­tion. Lorsqu’il est arrivé au Kurdis­­tan, il s’est pris à trem­­bler de peur en enten­­dant un avion de chasse traver­­ser le ciel. Il se rappelle d’une fois où il fumait une ciga­­rette à l’ex­­té­­rieur de sa nouvelle maison. « J’ai vu une voiture comme celles que l’État isla­­mique utilise à Mossoul », dit-il. « J’ai immé­­dia­­te­­ment jeté ma ciga­­rette et j’ai commencé à trem­­bler. » Il confie que son frère possède le même modèle de voiture, mais depuis que les isla­­mistes sont arri­­vés à Mossoul, elle prend la pous­­sière dans le garage. Tout le monde en ville sait que ces voitures sont des aimants à frappes aériennes.

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Un terrain de foot­­ball utilisé par Daech à Bartella
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Ahmed ne souhaite qu’une chose, que l’État isla­­mique perde rapi­­de­­ment la bataille de Mossoul.   « Nous aurons telle­­ment d’his­­toires à racon­­ter à nos enfants après Daech… Ils nous ont ramené au Moyen-Âge ! » « Ce ne sera pas facile », ajoute-t-il. « Les habi­­tants de Mossoul ne voudront pas en rester là. Ils voudront se venger. Si vous aviez vécu la même chose, vous compren­­driez. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Snea­­king Smokes and Risking Death — This Is Life Under Isla­­mic State in Mosul », paru dans War Is Boring. Couver­­ture : Une jeune fille irakienne, resca­­pée de Mossoul. (Matt Cetti-Roberts)

LES KURDES ÉPUISENT DAECH AUX ABORDS DE KIRKOUK

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Aux abords de Kirkouk, dans le nord de l’Irak, les Pesh­­mer­­gas affrontent sans relâche les déta­­che­­ments de L’État isla­­mique qui gangrènent la région.

I. Hadji

Ce soir-là, une brise fraîche souffle sur le toit de l’im­­meuble, faisant obstacle aux mous­­tiques assoif­­fés dans leur quête de peaux dénu­­dées. Les combat­­tants kurdes pesh­­mer­­gas se reposent sur des mate­­las, voire de rudi­­men­­taires sommiers en fer surmon­­tés de cadres cruel­­le­­ment métal­­liques. Certains parlent, et certains dorment pendant que d’autres fument des ciga­­rettes en regar­­dant le ciel nocturne – plus que quelques heures de répit avant l’of­­fen­­sive du lende­­main. Il y a 12 heures de cela, nous avons commencé notre périple vers la ville de Cham­­cha­­mal pour rendre visite à Hadji Fazer et son groupe de volon­­taires pesh­­mer­­gas. Cham­­cha­­mal est une petite ville qui se trouve à envi­­ron 30 minutes en voiture de Kirkouk. Du temps où Saddam Hussein était dicta­­teur, l’ar­­mée irakienne avait forcé les campa­­gnards des envi­­rons à migrer vers la ville.

29/09/2015. Chamchamal, Iraq. A variant of the Russian PK general purpose machine gun is seen at the home of Hadji Fazer in Chamchamal, Iraq. The machine gun was captured by Fazer and his group from ISIS during fighting between the peshmerga and the Islamic Militant group. Supported by coalition airstrikes around 3500 peshmerga of the Patriotic Union of Kurdistan (PUK) and the Kurdistan Democratic Party (KDP) engaged in a large offensive to push Islamic State militants out of villages to the west of Kirkuk. During previous offensives ISIS fighters withdrew after sustained coalition air support, but this time in many places militants stayed and fought. The day would see the coalition conduct around 50 airstrikes helping the joint peshmerga force to advance to within a few kilometres of the ISIS stronghold of Hawija and re-take around 17 villages. Around 20 peshmerga lost their lives to improvised explosive devices left by the Islamic State, reports suggest that between 40 and 150 militants were killed.
Les armes des combat­­tants pesh­­mer­­gas
Crédits : Matt Cetti-Roberts

L’ar­­mée irakienne a ensuite entre­­pris de détruire leurs villages, et de poser des mines anti­­per­­son­­nel dans presque toute la zone pour empê­­cher les trafics et les raids menés par les Pesh­­mer­­gas. Depuis lors, les habi­­tants de Cham­­cha­­mal sont connus pour leur promp­­ti­­tude à se battre et leur mauvais carac­­tère ; une répu­­ta­­tion pas toujours méri­­tée.

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