par Sam Wong | 25 janvier 2016

La nais­­sance du LSD

À 6 heures 30 ce jeudi 29 octobre 2009, quelqu’un a sonné à la porte de Frie­­de­­rike Meckel Fischer. Il y avait dix poli­­ciers à l’ex­­té­­rieur. Ils ont fouillé la maison, menotté Frie­­de­­rike – un petit bout de femme, la soixan­­taine – et son mari, avant de les placer en déten­­tion provi­­soire. Ils les ont photo­­gra­­phiés, ont relevé leurs empreintes et les ont instal­­lés dans des cellules sépa­­rées. Après quelques heures, Frie­­de­­rike, qui est psycho­­thé­­ra­­peute, a été emme­­née pour subir un inter­­­ro­­ga­­toire. Le poli­­cier lui a lu à haute voix la promesse de confi­­den­­tia­­lité qu’elle contrai­­gnait chaque patient à faire au début de ses théra­­pies de groupes. « Là, j’ai su que j’étais vrai­­ment dans le pétrin », dit-elle. « Je promets de ne pas divul­­guer l’en­­droit ou le nom des gens présents à cette séance, ou la nature du trai­­te­­ment. Je m’en­­gage à ne pas nuire aux autres ni à moi-même de quelque façon pendant ou après cette expé­­rience. Je promets que je sorti­­rai plus sain et plus sage de cette expé­­rience. J’as­­sume l’en­­tière respon­­sa­­bi­­lité de ce que je fais ici. »

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Des buvards de LSD à l’ef­­fi­­gie du chape­­lier fou
Crédits : DEA

La police suisse avait été aler­­tée par une ancienne cliente dont le mari l’avait quit­­tée après qu’ils eurent suivi la théra­­pie. Elle en tenait Frie­­de­­rike pour respon­­sable. Ce sont les méthodes peu ortho­­doxes de Frie­­de­­rike qui lui ont causé des ennuis. Paral­­lè­­le­­ment aux séances tradi­­tion­­nelles de théra­­pie par le dialogue, elle a offert un cata­­ly­­seur, un outil pour aider ses patients à se recon­­nec­­ter avec leurs émotions, avec leur entou­­rage et les épreuves de leurs vies qu’ils ont traversé. Ce cata­­ly­­seur, c’était le LSD. Lors d’autres séances, ils utili­­saient une autre substance : la MDMA ou ecstasy. Frie­­de­­rike a été accu­­sée d’avoir mis en danger la vie de ses patients, de trafic de drogue à des fins d’en­­ri­­chis­­se­­ment et de mise en péril de la société avec « des drogues intrin­­sèque­­ment dange­­reuses ». Ce genre de théra­­pie psyché­­dé­­lique est margi­­na­­li­­sée par la psychia­­trie et la société alors que le LSD et la MDMA ont été conçus initia­­le­­ment comme des médi­­ca­­ments à l’usage de la théra­­pie. De nouveaux essais sont actuel­­le­­ment en cours pour savoir s’ils pour­­raient l’être à nouveau.


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En 1943, Albert Hofmann, chimiste au labo­­ra­­toire phar­­ma­­ceu­­tique de Sandoz à Bâle, en Suisse, tentait de déve­­lop­­per un médi­­ca­­ment pour contrac­­ter les vais­­seaux sanguins lorsqu’il ingéra acci­­den­­tel­­le­­ment une infime quan­­tité du diéthy­­la­­mide de l’acide lyser­­gique, plus connu sous le nom de LSD. Les effets de la drogue le secouèrent. Comme il l’écrit dans son livre LSD, mon enfant terrible : « Les objets ainsi que les silhouettes de mes collègues semblaient subir des chan­­ge­­ments d’ordre optique… La lumière était aussi vive que désa­­gréable. J’ai tiré les rideaux et j’ai immé­­dia­­te­­ment ressenti un étrange état d’ivresse, carac­­té­­risé par une imagi­­na­­tion déme­­su­­rée. Les yeux fermés, de fantas­­tiques images d’une plas­­ti­­cité extra­­or­­di­­naire et d’une couleur intense semblaient surgir face à moi. Après deux heures, cet état s’est progres­­si­­ve­­ment dispersé et j’ai été capable de dîner, mon appé­­tit étant revenu. » Intri­­gué, il décida de prendre de nouveau du LSD, mais cette fois-ci en présence de ses collègues – une expé­­rience pour déter­­mi­­ner si la drogue était effec­­ti­­ve­­ment la cause de son état. Les visages de ses collègues lui appa­­rurent aussi­­tôt « comme des masques grotesques et colo­­rés ». Il écrit : « J’ai perdu la notion du temps : l’es­­pace et le temps sont deve­­nus de plus en plus confus, et la peur de deve­­nir fou s’est empa­­rée de moi. Le pire, c’est que j’étais clai­­re­­ment conscient de mon état, bien que je sois inca­­pable de faire quoi que ce soit. À certains moments, j’avais l’im­­pres­­sion d’être à l’ex­­té­­rieur de mon corps. J’ai cru que j’étais mort. Mon ego était suspendu quelque part dans l’es­­pace et je voyais mon corps gisant mort sur le canapé. J’ai observé et réalisé que mon alter ego se déplaçait autour de la chambre, en gémis­­sant. » Mais il semble qu’il fut parti­­cu­­liè­­re­­ment frappé par la sensa­­tion qu’il eut le matin suivant : « Le petit déjeu­­ner était déli­­cieux, c’était un plai­­sir extra­­or­­di­­naire. Plus tard, j’ai mis le pied dans le jardin, où une averse prin­­ta­­nière avait laissé place au soleil, tout brillait et scin­­tillait sous un jour nouveau. C’est comme si le monde venait d’être recréé. Mes sens vibraient d’une telle inten­­sité que celle-ci perdura toute la jour­­née. »

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Albert Hofmann
1906 – 2008

Le fait qu’il se souvienne de l’ex­­pé­­rience en détail était très impor­­tant pour Hofmann. Il pensait que la drogue présen­­tait un poten­­tiel indé­­niable dans le domaine psychia­­trique. Le labo­­ra­­toire Sandoz, après s’être assuré que la substance n’était pas toxique pour les rats, les souris et les humains, commença à propo­­ser son usage à des fins scien­­ti­­fiques et médi­­cales. Un des premiers à l’uti­­li­­ser fut Ronald Sandi­­son. Le psychiatre britan­­nique visita Sandoz en 1952 et, impres­­sionné par les recherches d’Hof­­mann, repar­­tit avec 100 fioles de ce qu’on appe­­lait à l’époque le Dely­­sid. Sandi­­son en donna immé­­dia­­te­­ment aux patients de l’hô­­pi­­tal de Powick, dans le comté de Worces­­ter­­shire, chez qui la psycho­­thé­­ra­­pie n’était pas concluante. Trois ans plus tard, la direc­­tion de l’éta­­blis­­se­­ment était si satis­­faite des résul­­tats qu’elle bâtit une nouvelle clinique dédiée au LSD. Les patients arri­­vaient au petit matin, prenaient du LSD puis s’al­­lon­­geaient dans des chambres privées. Chacun d’eux avait un tourne-disque et un tableau noir pour dessi­­ner, les infir­­mières et les méde­­cins venaient les surveiller régu­­liè­­re­­ment, puis un chauf­­feur les raccom­­pa­­gnaient jusque chez eux, parfois même alors qu’ils étaient encore sous l’ef­­fet de la drogue. À la même époque, un autre psychiatre anglais qui travaillait au Canada, Humphry Osmond, expé­­ri­­menta le LSD comme trai­­te­­ment pour aider des alcoo­­liques à arrê­­ter de boire. Il constata que la drogue, combi­­née à la psychia­­trie de soutien, attei­­gnait un taux d’abs­­ti­­nence de 40 à 45 % – bien plus que n’im­­porte quel autre trai­­te­­ment à l’époque et depuis.

Par ailleurs, plusieurs études sur des patients souf­­frant de cancer en phase termi­­nale ont démon­­tré que la théra­­pie par le LSD pour­­rait soula­­ger les fortes douleurs, amélio­­rer la qualité de vie et atté­­nuer la peur de la mort. Aux États-Unis, la CIA tenta de donner du LSD à une popu­­la­­tion non-aver­­tie pour voir si elle révé­­le­­rait ses secrets. Pendant ce temps-là, à l’uni­­ver­­sité d’Har­­vard, Timo­­thy Leary – notam­­ment encou­­ragé par le poète Allen Gins­­berg – en donna aux artistes et aux écri­­vains, qui devaient ensuite décrire leurs ressen­­tis. Lorsque les rumeurs selon lesquelles il four­­nis­­sait de la drogue aux étudiants se répan­­dirent, les fonc­­tion­­naires de police commen­­cèrent à enquê­­ter et l’uni­­ver­­sité décon­­seilla aux étudiants de prendre la drogue. Leary en profita pour prêcher l’im­­pact du LSD sur le déve­­lop­­pe­­ment spiri­­tuel, et fut aussi­­tôt renvoyé de Harvard, ce qui alimenta d’au­­tant plus sa noto­­riété et celle de la drogue. Le scan­­dale attira l’at­­ten­­tion de la presse et bien­­tôt, le pays entier enten­­dit parler du LSD.

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Du LSD en poudre
Crédits : DEA

En 1962, Sandoz rédui­­sit ses dépenses de distri­­bu­­tion de LSD, la faute de restric­­tions sur les usages expé­­ri­­men­­taux de la drogue provoquées par diffé­­rents scan­­dales qui en décou­­laient : des malfor­­ma­­tions congé­­ni­­tales liés aux nausées mati­­nales causées par la thali­­do­­mide. Para­­doxa­­le­­ment, ces restric­­tions coïn­­ci­­daient avec une hausse de la dispo­­ni­­bi­­lité du LSD – la formule n’était ni diffi­­cile ni très chère à obte­­nir, et ceux qui étaient moti­­vés pouvaient la synthé­­ti­­ser en grande quan­­tité et sans diffi­­culté. Cepen­­dant, la panique morale à propos des effets du LSD sur les jeunes allait bon train. Les auto­­ri­­tés étaient parti­­cu­­liè­­re­­ment inquiètes au sujet des liens de la drogue avec la contre-culture et l’ex­­pan­­sion des opinions anti-auto­­ri­­ta­­rismes. S’en­­sui­­virent des appels à l’in­­ter­­dic­­tion natio­­nale et de nombreux psychiatres cessèrent d’uti­­li­­ser le LSD à mesure que sa mauvaise répu­­ta­­tion gran­­dis­­sait. Parmi les maintes histoires dont la presse s’est faite l’écho, il y a celle de Stephen Kess­­ler, qui tua sa belle-mère et préten­­dit ensuite qu’il ne se souve­­nait pas de ce qu’il avait fait car il « planait » sous LSD. Au procès, il s’avéra qu’il avait pris ladite substance un mois plus tôt, et, qu’il avait, au moment du meurtre, ingéré de l’al­­cool et des somni­­fères. Mais des millions de personnes  demeu­­raient persua­­dées que le LSD l’avait trans­­formé en meur­­trier. Un autre rapport faisait état d’étu­­diants qui devinrent aveugles après avoir regardé le soleil alors qu’ils étaient sous LSD.

« Ces pilules n’étaient autre que de la MDMA, une drogue mise sous le feu des projec­­teurs en 1976. »

En 1966, deux sous-comi­­tés du sénat améri­­cain enten­­dirent le plai­­doyer de méde­­cins qui soute­­naient que le LSD causait des psychoses et « la perte de toutes les valeurs cultu­­relles », ainsi que ceux de ses suppor­­ters Timo­­thy Leary et le séna­­teur Robert Kennedy, dont la femme Ethel avait parti­­cipé à une théra­­pie au LSD. « Peut-être avons-nous perdu de vue, d’une certaine façon, que cela peut être utile pour la société si nous l’uti­­li­­sons correc­­te­­ment », déclara Kennedy, défiant l’Agence améri­­caine des produits alimen­­taires et médi­­ca­­men­­teux (FDA) de mettre fin aux programmes de recherche sur le LSD. Le fait de possé­­der du LSD devint ainsi illé­­gal en 1966 au Royaume-Uni, et en 1968 aux États-Unis. L’usage expé­­ri­­men­­tal pour la recherche était encore possible sous condi­­tion d’avoir une auto­­ri­­sa­­tion, mais avec les stig­­mates liés au statut juri­­dique de la drogue, celles-ci devinrent très diffi­­ciles à obte­­nir. La recherche fut complè­­te­­ment arrê­­tée mais l’usage récréa­­tif conti­­nua.

MDMA théra­­peu­­tique

À l’âge de 40 ans, après 21 années de mariage, Frie­­de­­rike Meckel Fischer est tombée amou­­reuse d’un autre homme. Malheu­­reu­­se­­ment, elle s’est rendue compte qu’il l’uti­­li­­sait pour se sortir de son propre mariage. « J’ai ressenti beau­­coup de peine en moi, cet homme m’avait quit­­tée et je n’ar­­ri­­vais pas à m’en­­tendre avec mon mari », dit-elle. « C’est comme si j’étais hors de moi. » Pour remé­­dier à cette situa­­tion, elle est deve­­nue psycho­­thé­­ra­­peute. Elle précise qu’elle ne s’est cepen­­dant jamais lancée elle-même dans une théra­­pie, qui dans l’Al­­le­­magne de l’Ouest des années 1980 était réser­­vée aux cas les plus graves. En outre, son éduca­­tion lui a appris à faire les choses par elle-même plutôt que de quêter l’aide des autres.

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Timo­­thy Leary arrêté en 1972 par la DEA
Crédits : Dépar­­te­­ment de la Justice des États-Unis

Frie­­de­­rike travaillait à l’époque comme méde­­cin du travail. Elle a remarqué que de nombreux problèmes qu’elle avait obser­­vés chez ses patients prenaient leurs sources dans les diffé­­rends qu’ils avaient avec leurs patrons, leurs collègues, leurs familles. « J’en suis venue à la conclu­­sion que leurs diffi­­cul­­tés étaient liées à des problèmes rela­­tion­­nels », explique-t-elle. Un ancien profes­­seur lui a recom­­mandé d’ex­­pé­­ri­­men­­ter une tech­­nique appe­­lée respi­­ra­­tion holo­­tro­­pique. Déve­­lop­­pée par Stani­­slav Grof, un des pion­­niers de la psycho­­thé­­ra­­pie par le LSD, cette tech­­nique consiste à provoquer une modi­­fi­­ca­­tion de l’état de conscience en respi­­rant rapi­­de­­ment et profon­­dé­­ment, un peu comme l’hy­­per­­ven­­ti­­la­­tion. Cette méthode, Grof l’a mise au point pour inter­­­dire l’usage du LSD à l’échelle mondiale.

Après trois ans passés à voya­­ger aux États-Unis pendant les vacances, Frie­­de­­rike a suivi un stage de respi­­ra­­tion holo­­tro­­pique avec Stani­­las Grof. Au terme de sa forma­­tion, il l’a encou­­ra­­gée à essayer les substances hallu­­ci­­no­­gènes. Lors du dernier sémi­­naire, un collègue lui a donné deux petites pilules bleues en guise de cadeau. Lorsqu’elle est rentrée en Alle­­magne, Frie­­de­­rike a partagé ses pilules avec son ami Konrad – qui est devenu plus tard son mari. Elle explique qu’elle s’est sentie soule­­vée par une vague et proje­­tée sur une plage de sable blanc, tout en étant capable d’ac­­cé­­der à une partie de sa psyché jusque là verrouillée. « La première expé­­rience était à couper le souffle. Je me suis juste dite : “Voilà. Je peux voir les choses.” Et j’ai commencé à ressen­­tir. C’était incroyable. » Ces pilules n’étaient autre que de la MDMA, une drogue mise sous le feu des projec­­teurs en 1976 lorsque le chimiste améri­­cain Alexan­­der « Sasha » Shul­­gin la redé­­cou­­vrit 62 ans après qu’elle eût été breve­­tée par Merck puis oubliée. Dans une histoire faisant écho à celle de la genèse du LSD, Shul­­gin note qu’a­­près en avoir pris, il éprouva une « pure eupho­­rie », une « puis­­sante force inté­­rieure », et qu’il ressen­­tit qu’il pouvait « parler clai­­re­­ment de sujets person­­nels et profonds ». Il présenta sa décou­­verte à son ami Leo Zeff, psycho­­thé­­ra­­peute à la retraite qui avait travaillé sur le LSD et croyait que l’obli­­ga­­tion morale d’ai­­der les patients était plus forte que la loi. Zeff conti­­nua de travailler secrè­­te­­ment sur le LSD après son inter­­­dic­­tion, et le poten­­tiel de la MDMA le fit sortir de son inac­­ti­­vité. Il voya­­gea à travers l’Eu­­rope et les États-Unis afin de former les théra­­peutes à utili­­ser la MDMA. Pour sa part, il l’ap­­pe­­lait « Adam », car la substance plon­­geait le patient dans un état primor­­dial d’in­­no­­cence, mais au même moment, elle avait acquis un nouveau nom dans les boîtes de nuit : l’ecs­­tasy.

En 1977, la MDMA fut inter­­­dite au Royaume-Uni et clas­­sée dans la caté­­go­­rie des familles chimiques les plus contrô­­lées : la classe A. Aux États-Unis, la Drug Enfor­­ce­­ment Admi­­nis­­tra­­tion (DEA), mise en place par Richard Nixon en 1973, déclara une suspen­­sion tempo­­raire en 1985. Lors d’une audience pour déci­­der de son inter­­­dic­­tion, le juge recom­­manda que la MDMA fut placée en caté­­go­­rie trois, ce qui auto­­ri­­se­­rait son utili­­sa­­tion par les théra­­peutes. Mais la DEA rejeta la déci­­sion du juge et la classa caté­­go­­rie un, la plus restric­­tive de toutes. Sous l’in­­fluence améri­­caine, la Commis­­sion des stupé­­fiants des Nations Unies rangea la MDMA sous une clas­­si­­fi­­ca­­tion simi­­laire au titre du droit inter­­­na­­tio­­nal. (Bien qu’un comi­­tés d’ex­­perts formé par l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion Mondiale de la Santé soute­­nait que de telles restric­­tions n’étaient pas justi­­fiées.) Le premier tableau recense les substances auto­­ri­­sées dans le domaine de la recherche selon la Conven­­tion sur les substances psycho­­tropes des Nations Unies. En Grande-Bretagne et aux États-Unis, les cher­­cheurs et les insti­­tu­­tions doivent faire une demande pour les auto­­ri­­sa­­tions spéciales, mais elles sont chères à obte­­nir et trou­­ver des fabri­­cants qui four­­ni­­ront des substance contrô­­lées est diffi­­cile. ufunk-Drugs-Alice-in-Wonderland-02Mais en Suisse, qui à l’époque n’était pas signa­­taire de la conven­­tion, un petit groupe de psychiatres persua­­dèrent le gouver­­ne­­ment d’au­­to­­ri­­ser l’usage du LSD et de la MDMA lors des théra­­pies.

De 1985 à la moitié des années 1990, les théra­­peutes agréés furent auto­­ri­­sés à admi­­nis­­trer les drogues à n’im­­porte quel patient, à former les autres théra­­peutes à l’usage de ces substances et à en prendre eux-mêmes, avec un mini­­mum de surveillance. Pensant que la MDMA pouvait l’ai­­der à obte­­nir une meilleure compré­­hen­­sion de ses propres problèmes, Frie­­de­­rike candi­­data pour rejoindre un sémi­­naire de « théra­­pie psyché­­dé­­lique » en Suisse. En 1992, Konrad et elle ont été admis dans un atelier de forma­­tion en groupe conduit par un théra­­peute agréé du nom de Samuel Widmer. Les cours avaient lieu les week-ends, une fois tous les trois mois, dans la maison de Widmer à Solo­­thurn, une ville située à l’ouest de Zurich. Le cœur de la forma­­tion consis­­tait à prendre des substances un certain nombre de fois, 12 en tout, pour apprendre à connaître leurs effets et vivre un proces­­sus d’in­­tros­­pec­­tion. Frie­­de­­rike explique que l’ex­­pé­­rience avec ces drogues lui montra comment sa vie toute entière avait été influen­­cée par la perte de son père à l’âge de cinq ans et la diffi­­culté de gran­­dir dans l’Al­­le­­magne de l’Ouest d’après-guerre. « Je peux déce­­ler les liens, les inter­­­con­­nec­­tions entre des choses que je ne pouvais pas voir avant », dit-elle au sujet de son aven­­ture avec la MDMA. « Je pouvais analy­­ser les épreuves de ma vie sans les reje­­ter immé­­dia­­te­­ment. Je pouvais par exemple voir une expé­­rience trau­­ma­­ti­­sante sans faire le lien avec le senti­­ment horrible que j’ai eu sur le moment. Je savais que c’était quelque chose de terrible, et je savais que j’avais eu peur, mais je ne l’ai pas ressen­­tie. »

Weekend hallu­­ci­­no­­gène

Les gens sous drogues hallu­­ci­­no­­gènes font souvent réfé­­rence à des expé­­riences profondes et spiri­­tuelles. Dans les années 1960, Walter Pahnke, un étudiant de Timo­­thy Leary, diri­­gea une étude à l’uni­­ver­­sité de Bosting montrant que ces substances pouvaient induire ces résul­­tats.

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Des compri­­més d’ecs­­tasy
Crédits : DEA

Il donna une grosse dose de psilo­­cy­­bine – le prin­­cipe actif des cham­­pi­­gnons magiques – à dix volon­­taires, et un placebo (de l’acide nico­­ti­­nique, qui provoque des sensa­­tions de pico­­te­­ments mais pas d’ef­­fets psychiques) à dix autres. Huit des étudiants du premier groupe dirent avoir vécu des expé­­riences spiri­­tuelles contre un seul étudiant du deuxième groupe. Au cours d’études ulté­­rieures, les cher­­cheurs iden­­ti­­fièrent les carac­­té­­ris­­tiques essen­­tielles de ces expé­­riences, parmi lesquelles l’inef­­fa­­bi­­lité, l’in­­ca­­pa­­cité à mettre des mots sur celles-ci ; la para­­doxa­­lité, ou convic­­tion que certaines choses contra­­dic­­toires sont vraies au même moment ; et le senti­­ment d’être davan­­tage connec­­tés aux autres ou aux choses. « L’ex­­pé­­rience peut être vrai­­ment utile lorsqu’ils ressentent un lien même avec quelqu’un qui leur a fait du mal, et une compré­­hen­­sion de ce qui a entraîné leurs compor­­te­­ments », dit le Dr Robin Carhart-Harris, cher­­cheur en drogues hallu­­ci­­no­­gènes à l’Im­­pe­­rial College de Londres. « Je pense que la capa­­cité à parve­­nir à ce genre de prises de conscience est très révé­­la­­trice du poten­­tiel de ces substances et explique pourquoi elles peuvent être aussi effi­­caces et précieuses dans le cadre de la théra­­pie. Je pense que cela ne peut se produire que lorsque les défenses sont tombées. Les méca­­nismes de protec­­tion se mettent en travers du chemin de ces concré­­ti­­sa­­tions. » Il compare le senti­­ment d’être connecté avec les choses, du dépas­­se­­ment de soi, avec l’ef­­fet de surplomb qu’ex­­pé­­ri­­mentent les astro­­nautes lorsqu’ils prennent de la hauteur pour contem­­pler la Terre. « Soudai­­ne­­ment, ils pensent : “Nous sommes assez bêtes pour nous battre et penser que nos petits complexes sont impor­­tants.” Lorsque vous êtes dans l’es­­pace et que vous regar­­dez la Terre entière d’en haut, cela vous fait rela­­ti­­vi­­ser. Je pense qu’une vision simi­­laire est engen­­drée par les drogues hallu­­ci­­no­­gènes. »

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Dr Robin Carhart-Harris
Crédits : Kalpesh Lathi­­gra

Carhart-Harris mène le premier essai clinique qui porte sur les effets de la psilo­­cy­­bine comme trai­­te­­ment pour soigner la dépres­­sion. Il fait partie des quelques scien­­ti­­fiques qui font la promo­­tion de la recherche en la matière. Jusqu’ici, 12 personnes ont pris part à cette étude. Cette dernière commence avec un scan­­ner du cerveau et une longue séance de prépa­­ra­­tion avec les psychiatres. Le jour de la théra­­pie, les parti­­ci­­pants arrivent à 9 heures du matin, complètent un ques­­tion­­naire et passent une série de tests pour être certain qu’ils n’ont pas consommé d’autres drogues. La salle de théra­­pie a été déco­­rée avec des draps, des bibe­­lots, des lumières colo­­rées, des bougies élec­­triques et un diffu­­seur d’huiles essen­­tielles. Un cher­­cheur, qui est aussi un musi­­cien, a préparé une play­­list que chaque patient peut écou­­ter depuis des écou­­teurs ou des enceintes placées dans la pièce. Ils passent la majeure partie de la séance allon­­gés sur le lit, explo­­rant leurs pensées. Deux psychiatres s’as­­soient à leurs cotés et commu­­niquent avec eux lorsqu’ils ont envie de parler. Après ça, ils parti­­cipent à un suivi pour les aider à inté­­grer leurs ressen­­tis et déve­­lop­­per des manières plus saines de penser. J’ai rencon­­tré Kirk, un des patients, deux mois après sa séance. Kirk était dépres­­sif, tout parti­­cu­­liè­­re­­ment depuis la mort de sa mère trois ans plus tôt. Certaines de ses habi­­tudes étaient profon­­dé­­ment ancrées, comme s’en­­fer­­mer dans un cercle de pensées néga­­tives, raconte-t-il. « Je n’étais pas motivé, je ne faisais pas grand-chose, je ne faisais plus de sport, je n’étais plus aussi sociable, j’étais un peu anxieux. Cela n’a fait qu’em­­pi­­rer. J’en étais arrivé au point où j’étais déses­­péré. Cela ne collait pas avec ce qui se passait dans ma vie. Il se passait tout un tas de choses posi­­tives dans ma vie. Je travaillais, j’avais un métier, une famille, mais c’est comme si je m’en­­li­­sais dans un bour­­bier. »

Au plus fort de l’ex­­pé­­rience hallu­­ci­­no­­gène, Kirk dit avoir été profon­­dé­­ment touché par la musique. Il s’était tota­­le­­ment aban­­donné et a senti qu’il était submergé par l’émer­­veille­­ment. Lorsque la musique était triste, il lui arri­­vait de penser à sa mère, qui a été malade pendant de longues années avant sa mort. « J’avais l’ha­­bi­­tude d’al­­ler à l’ho­­pi­­tal pour la voir, et la plupart du temps elle était endor­­mie, donc je ne la réveillais pas. J’étais juste assis sur le lit. Elle était consciente que j’étais là et se réveillait. Dans un sens, je pense que c’était posi­­tif. Je pense que ça l’a aidée à s’en aller. » Pendant les séances de théra­­pie, il y avait des moments d’an­xiété dès que les effets de la drogue commençaient à prendre le dessus, lorsque Kirk avait froid et qu’il semblait s’inquié­­ter de sa respi­­ra­­tion. Mais il était rassuré par les théra­­peutes et la sensa­­tion de gêne passait. Il voyait des couleurs écla­­tantes, comme s’il était « à la fête foraine », et ressen­­tait les vibra­­tions qui gagnaient son corps. À un moment donné, il a vu le dieu-éléphant Ganesh le regar­­der, comme s’il surveillait un enfant.

Les premiers scien­­ti­­fiques à s’être inté­­res­­sés au LSD ne prêtèrent pas atten­­tion à ses effets sur le cerveau.

Bien que l’ex­­pé­­rience ait été boule­­ver­­sante, il a remarqué une légère amélio­­ra­­tion de son humeur dix jours plus tard. Un dimanche matin, alors qu’il faisait du shop­­ping avec des amis, il a senti un cham­­bou­­le­­ment. « J’ai l’im­­pres­­sion qu’il y a de l’es­­pace autour de moi. Je me suis senti comme quand ma mère était encore en vie, quand j’ai rencon­­tré ma copine pour la première fois et que tout allait bien, c’était marquant parce que ça n’était pas arrivé depuis un bon moment. » Il y a eu des hauts et des bas depuis, mais dans l’en­­semble, il se sent beau­­coup plus opti­­miste. « Je ne suis plus du tout néga­­tif. Je suis plus sociable, je m’oc­­cupe. Cette pesan­­teur étouf­­fante s’en est allée, ce qui est incroyable, vrai­­ment. C’est comme si cette chape de plomb s’était évanouie. » Un autre parti­­ci­­pant, Michael, se bat contre la dépres­­sion depuis près de 30 ans et a essayé à peu près tous les trai­­te­­ments dispo­­nibles. Avant de prendre part à l’es­­sai, il avait pratique­­ment perdu tout espoir. Depuis le jour de sa première dose de psilo­­cy­­bine, il s’est senti complè­­te­­ment diffé­rent. « Je ne pouvais pas croire à quel point ça a changé aussi rapi­­de­­ment », dit-il. « Mon approche de la vie, mon atti­­tude, ma façon de voir le monde, tout cela, en un seul jour. » L’une des parties les plus impor­­tants de l’ex­­pé­­rience l’a aidé à surmon­­ter une peur profonde de la mort. « Je me suis senti comme si on m’avait montré ce qu’il se passe après ça, un peu comme dans l’au-delà », dit-il. « Je ne suis pas quelqu’un de croyant et c’est pous­­ser le bouchon que de dire que je n’ai rien de spiri­­tuel non plus, mais j’ai la sensa­­tion d’avoir vécu quelque chose du genre, presque comme un aperçu de l’au-delà, et je me suis senti tota­­le­­ment calme, tota­­le­­ment relaxé, tota­­le­­ment en paix. C’est pourquoi lorsque l’heure sera venue pour moi, je n’au­­rai plus peur du tout. »

~

Pendant sa forma­­tion avec Samuel Widmer, Frie­­de­­rike a égale­­ment travaillé dans une clinique spécia­­li­­sée dans les addic­­tions. Les percep­­tions de ses expé­­riences avec la drogue lui ont donné une empa­­thie nouvelle. « Tout d’un coup, je pouvais comprendre mes patients et leurs problèmes d’ad­­dic­­tion », raconte-t-elle. « Ils ont fait face d’une manière diffé­­rente de la mienne. Ils avaient quasi­­ment les même problèmes ou symp­­tômes que les miens, à la diffé­­rence que je ne buvais pas. » Mais peu d’entre eux étaient capable de s’ou­­vrir à propos de leurs vécus et de leurs ressen­­tis. Elle s’est deman­­dée si une expé­­rience avec la MDMA pour­­rait les aider à exté­­rio­­ri­­ser ces émotions.

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Des buvards Conan le Barbare
Crédits : DEA

La MDMA est une proche parente des substances hallu­­ci­­no­­gènes clas­­siques – psilo­­cy­­bine, LSD, mesca­­line, DMT. Leurs effets peuvent être gênants, comme les sensa­­tions de distor­­sions, la dispa­­ri­­tion de la percep­­tion de soi et la sensa­­tion de revivre préci­­sé­­ment des souve­­nirs effrayants. Les effets de la MDMA s’es­­tompent assez rapi­­de­­ment, les rendant plus faciles à gérer lors d’une séance de psycho­­thé­­ra­­pie. Frie­­de­­rike a ouvert son cabi­­net de théra­­pie psyché­­dé­­lique en 1997 à Zurich. Au cours des des années suivantes, elle a commencé à orga­­ni­­ser, dans sa maison, des séances de théra­­pie psyché­­dé­­lique collec­­tive les week-ends, invi­­tant les clients chez qui les théra­­pies clas­­siques par la parole n’avaient pas fonc­­tionné. Depuis les années 1950, les psychiatres recon­­naissent l’im­­por­­tance du contexte pour déter­­mi­­ner le type d’ex­­pé­­rience vécue par le consom­­ma­­teur de LSD. Ils mirent l’ac­cent sur l’im­­por­­tance de l’in­­di­­vidu dans son ensemble (l’état d’es­­prit du patient, ses croyances, ses attentes et son vécu) et du « cadre » (l’en­­droit où la drogue est prise, les sons et les parti­­cu­­la­­ri­­tés de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment et la présence d’autres personnes). ulyces-psychetherapie-08Un cadre sain et un profes­­sion­­nel expé­­ri­­menté peuvent réduire le risque de bad trip, mais des expé­­riences effrayantes se produisent encore. Selon Frie­­de­­rike, celles-ci font partie de la théra­­pie. « Si un client est en mesure de faire face ou de se lais­­ser guider pour surmon­­ter les choses, le bad trip se trans­­forme en une étape impor­­tante sur le chemin qui le mène à se retrou­­ver », dit-elle. « Mais sans un envi­­ron­­ne­­ment conve­­nable, sans un théra­­peute qui sait ce qu’il fait et sans l’en­­ga­­ge­­ment du client, cela finira en bad trip. » Ses clients se rendaient chez elle le vendredi soir pour parler de leurs problèmes récents et discu­­ter de l’objec­­tif recher­­ché lors de ces séances. Le samedi matin, ils s’as­­seyaient en rond sur des tapis, faisaient la promesse de garder le secret, et chacun prenait sa dose de MDMA, laquelle était établie à l’avance avec Frie­­de­­rike. Elle commençait en silence, puis mettait de la musique, avant de s’adres­­ser aux patients person­­nel­­le­­ment ou à l’en­­semble du groupe pour les aider à vaincre leurs diffi­­cul­­tés. Parfois, elle deman­­dait à d’autres membres du groupe d’en­­dos­­ser le rôle de proche d’un autre patient et de les amener à parler de leurs problèmes rela­­tion­­nels. L’après-midi, ils faisaient la même chose avec le LSD, qui donnait l’im­­pres­­sion aux parti­­ci­­pants de revivre des souve­­nirs trau­­ma­­ti­­sants. Frie­­de­­rike les guidait à travers l’ex­­pé­­rience et les aidait à la comprendre d’une façon diffé­­rente. Le dimanche, ils discu­­taient de ce qu’ils avaient vécu la veille et de la manière dont le gérer au quoti­­dien. Les pratiques de Frie­­de­­rike étaient illé­­gales. Les licences théra­­peu­­tiques qui permet­­taient d’uti­­li­­ser des drogues ont été reti­­rées par le gouver­­ne­­ment suisse en 1993, après qu’un patient français est mort des effets de l’ibo­­gaïne – une autre substance hallu­­ci­­no­­gène. (Il a été démon­­tré plus tard qu’il avait succombé des suites d’une mala­­die cardiaque non-diagnos­­tiquée.)

Le procès

Les premiers scien­­ti­­fiques à s’être inté­­res­­sés au LSD ne prêtèrent pas atten­­tion aux effets de la drogue sur le cerveau. Désor­­mais, nous avons les moyens de le faire. Robin Carhart-Harris a mené des études sur la psilo­­cy­­bine, le LSD et la MDMA. Il m’ex­­plique qu’il y a deux prin­­cipes de bases dans le fonc­­tion­­ne­­ment des drogues psyché­­dé­­liques. Le premier est la désin­­té­­gra­­tion : les diffé­­rentes parties qui consti­­tuent les connexions du cerveau deviennent moins solides. La deuxième est la désé­­gré­­ga­­tion : les systèmes qui se spécia­­lisent à des fonc­­tions parti­­cu­­lières à mesure que le cerveau se déve­­loppe deviennent, selon ses propres mots, « moins diffé­­rents » les uns des autres. Ces effets expliquent d’une certaine façon comment les psyché­­dé­­liques pour­­raient être utiles d’un point de vue théra­­peu­­tique. Certains troubles tels que la dépres­­sion et la toxi­­co­­ma­­nie sont asso­­ciés à des modèles carac­­té­­ris­­tiques de l’ac­­ti­­vité du cerveau dont il est très diffi­­cile de sortir. « Le cerveau tend à s’ins­­crire dans ces modèles patho­­lo­­giques, qui deviennent bien ancrés. Il gravite faci­­le­­ment à l’in­­té­­rieur de ces sché­­mas et y reste coincé. Ils sont comme des tour­­billons, l’es­­prit s’en­­lise dans ces tour­­billons et se retrouve bloqué. »

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Rick Doblin, fonda­­teur de la MAPS
Crédits : YouTube

Les drogues psyché­­dé­­liques détruisent nos modèles et notre orga­­ni­­sa­­tion, intro­­dui­­sant « une sorte de chaos », pour­­suit Carhart-Harris. D’un côté, le chaos peut être consi­­déré comme une mauvaise chose, en lien avec certaines psychoses, une sorte de « tempête à l’in­­té­­rieur de l’es­­prit », explique-t-il. Mais vous pour­­riez aussi voir ce chaos comme ayant une valeur théra­­peu­­tique. « Cette tempête peut venir élimi­­ner certains des modèles bien établis (et notam­­ment patho­­lo­­giques) qui se sont formés et sont à la base du désordre. Les substances psyché­­dé­­liques semblent avoir le poten­­tiel, grâce à cet effet sur le cerveau, de détruire ou de désin­­té­­grer les modèles patho­­lo­­giques tenaces de l’ac­­ti­­vité céré­­brale. » Le poten­­tiel théra­­peu­­tique suggéré par les études des images céré­­brales menées par Carhart-Harris a persuadé le Conseil de la recherche médi­­cale du Royaume-Uni de finan­­cer l’es­­sai clinique de la psilo­­cy­­bine pour le trai­­te­­ment de la dépres­­sion. Il est trop tôt pour mesu­­rer son succès, mais les résul­­tats obte­­nus jusqu’à présent sont encou­­ra­­geants. « Certains patients sont en rémis­­sion depuis plusieurs mois après avoir suivi leur trai­­te­­ment », dit Carhart-Harris. « Avant cela, leurs dépres­­sions étaient très graves, aussi je pense que ces cas peuvent être consi­­dé­­rés comme de véri­­tables trans­­for­­ma­­tions. Je ne sais pas s’il y a d’autres trai­­te­­ments qui ont vrai­­ment le poten­­tiel de chan­­ger la situa­­tion d’un patient après seule­­ment deux séances. » Dans le sillage de l’in­­ter­­dic­­tion de la MDMA, le psycho­­logue améri­­cain Rick Doblin a fondé l’As­­so­­cia­­tion multi­­dis­­ci­­pli­­naire pour les études psyché­­dé­­liques (MAPS) pour soute­­nir la recherche visant à réta­­blir la place des psyché­­dé­­liques dans la méde­­cine. Lorsque le psychiatre suisse Peter Oehen a appris qu’ils finançaient une étude sur l’uti­­li­­sa­­tion de la MDMA pour aider les personnes atteintes de troubles de stress post-trau­­ma­­tique (TSPT), il a sauté dans un avion pour rencon­­trer Doblin à Boston. tumblr_nqo5wil02W1r90377o1_500Tout comme Frie­­de­­rike, Oehen a été formé en théra­­pie psyché­­dé­­lique (alors que c’était légal) en Suisse dans les années 1990. Doblin a accepté d’ap­­puyer une petite étude avec 12 patients au cabi­­net privé d’Oe­­hen à Bibe­­rist, une petite ville située à envi­­ron une demi-heure de train de la capi­­tale suisse, Berne. Oehen est persuadé que l’eu­­pho­­rie géné­­rée par la MDMA, l’at­­té­­nua­­tion de la peur et les effets posi­­tifs sur la socia­­bi­­lité en font un outil promet­­teur pour faci­­li­­ter la trai­­te­­ment psycho­­thé­­ra­­pique du stress post-trau­­ma­­tique. « Beau­­coup de ces personnes trau­­ma­­ti­­sées l’ont été par une violence de nature inter­­­per­­son­­nelle et ont perdu leur capa­­cité à commu­­niquer, elles sont méfiantes et distantes », dit Oehen. « Cela les aide à retrou­­ver confiance et ça parti­­cipe à construire une rela­­tion théra­­peu­­tique solide basée sur la confiance. »

La MDMA met égale­­ment les patients dans un état d’es­­prit dans lequel ils peuvent faire face à leurs souve­­nirs trau­­ma­­tiques sans être boule­­ver­­sés, dit-il, aidant à débu­­ter une nouvelle méthode pour trai­­ter le trau­­ma­­tisme. Lorsque la première étude améri­­caine sur le TSPT menée par le MAPS aux États-Unis a été publiée, en 2011, les résul­­tats ont été révé­­la­­teurs. Après deux séances de psycho­­thé­­ra­­pie avec la MDMA, 10 des 12 parti­­ci­­pants n’étaient plus atteints du syndrome. Les béné­­fices de la théra­­pie étaient encore visibles trois à quatre ans après la fin de l’ex­­pé­­ri­­men­­ta­­tion. Les résul­­tats d’Oe­­hen étaient moins spec­­ta­­cu­­laires, mais tous les patients qui ont parti­­cipé à la théra­­pie par la MDMA ressen­­taient une nette amélio­­ra­­tion. « Je suis toujours en contact avec près de la moitié des patients », dit-il. « Je constate encore que des parti­­ci­­pants vont mieux des années après le proces­­sus et tentent de résoudre leurs problèmes. Nous avons observé qu’a­­près un suivi à long terme, les symp­­tômes s’amé­­lio­­raient avec le temps, car les expé­­riences leurs ont permis de se réta­­blir autre­­ment qu’a­­vec la psycho­­thé­­ra­­pie clas­­sique. Ces effets – être plus ouvert, plus calme, plus à même à faire face aux problèmes – perdurent. » Chez les personnes atteintes de TSPT, l’amyg­­dale, une partie primi­­tive du cerveau qui gère les réac­­tions de peur, est hyper­­ac­­tive. Le cortex préfron­­tal, une partie plus sophis­­tiquée du cerveau qui permet aux pensées ration­­nelles de prendre le dessus sur la peur, est défi­­ciente. Plusieurs études d’ima­­ge­­rie céré­­brale sur des patients en bonne santé a révélé que la MDMA a des effets oppo­­sés – renfor­­ce­­ment de la réponse du cortex préfron­­tal et dimi­­nu­­tion de l’ac­­tion de l’amyg­­dale.

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Le Dr Ben Sessa
Crédits : Ben Sessa

Ben Sessa, un psychiatre travaillant non loin de Bris­­tol au Royaume-Uni, se prépare à réali­­ser une étude à l’uni­­ver­­sité de Cardiff pour véri­­fier si les personnes souf­­frant de TSPT réagissent à la MDMA de la même manière. Selon lui, les expé­­riences néga­­tives passées sont non seule­­ment à l’ori­­gine du TSPT, mais égale­­ment à d’autres troubles psychia­­triques, et les substances psyché­­dé­­liques donnent aux patients la possi­­bi­­lité de trai­­ter de nouveau ces souve­­nirs. « J’exerce la psychia­­trie depuis près de vingt ans et chacun de mes patients a des anté­­cé­­dents trau­­ma­­tiques », dit-il. « La maltrai­­tance des enfants est, à mon avis, la cause des mala­­dies mentales. Une fois que la person­­na­­lité d’une personne s’est forgée avec le temps, il est très diffi­­cile d’in­­ci­­ter un patient à penser autre­­ment. Ce que les psyché­­dé­­liques offrent, plus qu’au­­cun autre trai­­te­­ment », dit-il, « c’est la possi­­bi­­lité de redé­­mar­­rer le système et de donner au patient une nouvelle expé­­rience d’un récit person­­nel. » Sessa prévoit de mener une étude distincte pour obser­­ver les effets de la MDMA utili­­sée dans le trai­­te­­ment de l’ad­­dic­­tion à l’al­­cool – repre­­nant les travaux sur la LSD initiés par Humphrey Osmond, 60 ans plus tôt. Il pense que la psychia­­trie n’au­­rait pas été la même si les recherches sur les substances psyché­­dé­­liques s’étaient pour­­sui­­vies sans entraves depuis les années 1950. Les psychiatres se sont depuis tour­­nés vers les anti­­dé­­pres­­seurs, les régu­­la­­teurs de l’hu­­meur et les anti­p­sy­­cho­­tiques. D’après lui, ces médi­­ca­­ments aident à gérer l’état de santé d’un patient, mais ils ne sont pas cura­­tifs et ont aussi des effets secon­­daires dange­­reux. « Nous nous sommes telle­­ment habi­­tués à ce que la psychia­­trie soit relé­­guée au domaine des soins pallia­­tifs », déplore Sessa. « Celles qui sont avec vous pour la vie. Vous venez nous voir au début de la ving­­taine avec de gros problèmes d’an­xiété et je m’oc­­cu­­pe­­rai toujours de vous lorsque vous aurez 70 ans passés. Nous nous sommes habi­­tués à ça. Et je pense que nous vendons du court terme à nos patients. » Les drogues psyché­­dé­­liques seront-elles une nouvelle fois auto­­ri­­sées pour rejoindre le rang des trai­­te­­ments ? Le MAPS soutient des essais de théra­­pie assis­­tée par la MDMA pour trai­­ter le TSPT aux États-Unis, en Austra­­lie, au Canada et en Israël, et les cher­­cheurs espèrent qu’ils auront assez de résul­­tats concluants pour convaincre les auto­­ri­­tés sani­­taires d’ici à 2021. Pendant ce temps, les expé­­ri­­men­­ta­­tions s’ap­­puyant sur la psilo­­cy­­bine pour trai­­ter l’an­xiété chez les personnes atteintes de cancer sont menées depuis 2007 à l’uni­­ver­­sité John Hopkins et à l’uni­­ver­­sité de New York.

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Dr Falk Kiefer

Les quelques psychiatres que j’ai inter­­­rogé à propos de l’usage légal des drogues psyché­­dé­­liques dans le cadre d’une théra­­pie m’ont donné leur avis. L’un des rares qui s’est prêté au jeu, Falk Kiefer, direc­­teur médi­­cal du Dépar­­te­­ment des compor­­te­­ments addic­­tifs et de la toxi­­co­­ma­­nie à l’Ins­­ti­­tut de santé mentale de Mann­­heim, en Alle­­magne, est scep­­tique sur la capa­­cité de la drogue à chan­­ger le compor­­te­­ment des patients. « Le trai­­te­­ment par les psyché­­dé­­liques pour­­rait conduire à déve­­lop­­per de nouveaux points de vues, à “voir le monde sous un nouveau jour”. C’est bien, mais cela n’en­­seigne pas pour autant de nouvelles stra­­té­­gies pour faire face à sa propre réalité, le résul­­tat clinique en sera donc limité. » Carhart-Harris affirme pour sa part que le seul moyen de faire évoluer les menta­­li­­tés est que les résul­­tats des recherches scien­­ti­­fiques soient si bons que les inves­­tis­­seurs et les pouvoirs publics ne puissent pas les igno­­rer. « L’idée est que nous puis­­sions présen­­ter des données irré­­fu­­tables de sorte qu’on puisse chan­­ger la vision des auto­­ri­­tés (qui font preuve de réserves) et les persua­­der de les prendre au sérieux. »

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13 jours après son arres­­ta­­tion, Frie­­de­­rike a été libé­­rée. Elle s’est présen­­tée à l’au­­dience en juillet 2010. Accu­­sée d’avoir enfreint la loi sur les drogues et d’avoir mis en danger la vie de ses patients –ce dernier chef d’in­­cul­­pa­­tion pouvant entraî­­ner une peine d’em­­pri­­son­­ne­­ment de 20 ans. Un certain nombre de neuros­­cien­­ti­­fiques et de psycho­­thé­­ra­­peutes ont témoi­­gné en sa faveur, arguant qu’une dose de LSD n’est pas dange­­reuse et n’a pas d’ef­­fet nocif signi­­fi­­ca­­tif lorsqu’il est pris dans un envi­­ron­­ne­­ment contrôlé (le cas de la MDMA n’a pas été inclus dans le dossier de l’ac­­cu­­sa­­tion).

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LSD liquide

Le juge a consi­­déré que Frie­­de­­rike avait donné de la drogue à ses patients dans le cadre d’une théra­­pie, en portant une atten­­tion toute parti­­cu­­lière à leur bien-être, et l’a de ce fait jugée coupable de distri­­bu­­tion de LSD, mais pas de mise en danger de la vie d’au­­trui. Concer­­nant le délit lié aux stupé­­fiants, elle a été condam­­née à payer une amende de 2 000 francs suisses et une peine avec sursis de 16 mois assor­­tie d’une période de proba­­tion de deux ans. « J’ai eu le bonheur d’avoir un avocat très compré­­hen­­sif et un juge intel­­li­gent », m’a confié Frie­­de­­rike. Elle va jusqu’à consi­­dé­­rer la femme qui l’a dénon­­cée comme une béné­­dic­­tion, puisque l’af­­faire lui a permis de parler ouver­­te­­ment de son travail avec les substances psyché­­dé­­liques. Désor­­mais, elle inter­­­vient occa­­sion­­nel­­le­­ment lors de confé­­rences sur les drogues psyché­­dé­­liques, et a même écrit un livre sur son expé­­rience, qui, elle l’es­­père, guidera d’autres théra­­peutes à travailler avec ces substances en toute sécu­­rité.


Traduit de l’an­­glais par Maha Ahmed d’après l’ar­­ticle « Psyche­­de­­lic therapy », paru dans Mosaic. Couver­­ture : Un patient allongé. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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