fbpx

par Sam Wong | 25 janvier 2016

La nais­sance du LSD

À 6 heures 30 ce jeudi 29 octobre 2009, quelqu’un a sonné à la porte de Frie­de­rike Meckel Fischer. Il y avait dix poli­ciers à l’ex­té­rieur. Ils ont fouillé la maison, menotté Frie­de­rike – un petit bout de femme, la soixan­taine – et son mari, avant de les placer en déten­tion provi­soire. Ils les ont photo­gra­phiés, ont relevé leurs empreintes et les ont instal­lés dans des cellules sépa­rées. Après quelques heures, Frie­de­rike, qui est psycho­thé­ra­peute, a été emme­née pour subir un inter­ro­ga­toire. Le poli­cier lui a lu à haute voix la promesse de confi­den­tia­lité qu’elle contrai­gnait chaque patient à faire au début de ses théra­pies de groupes. « Là, j’ai su que j’étais vrai­ment dans le pétrin », dit-elle. « Je promets de ne pas divul­guer l’en­droit ou le nom des gens présents à cette séance, ou la nature du trai­te­ment. Je m’en­gage à ne pas nuire aux autres ni à moi-même de quelque façon pendant ou après cette expé­rience. Je promets que je sorti­rai plus sain et plus sage de cette expé­rience. J’as­sume l’en­tière respon­sa­bi­lité de ce que je fais ici. »

ulyces-psychetherapie-01
Des buvards de LSD à l’ef­fi­gie du chape­lier fou
Crédits : DEA

La police suisse avait été aler­tée par une ancienne cliente dont le mari l’avait quit­tée après qu’ils eurent suivi la théra­pie. Elle en tenait Frie­de­rike pour respon­sable. Ce sont les méthodes peu ortho­doxes de Frie­de­rike qui lui ont causé des ennuis. Paral­lè­le­ment aux séances tradi­tion­nelles de théra­pie par le dialogue, elle a offert un cata­ly­seur, un outil pour aider ses patients à se recon­nec­ter avec leurs émotions, avec leur entou­rage et les épreuves de leurs vies qu’ils ont traversé. Ce cata­ly­seur, c’était le LSD. Lors d’autres séances, ils utili­saient une autre substance : la MDMA ou ecstasy. Frie­de­rike a été accu­sée d’avoir mis en danger la vie de ses patients, de trafic de drogue à des fins d’en­ri­chis­se­ment et de mise en péril de la société avec « des drogues intrin­sèque­ment dange­reuses ». Ce genre de théra­pie psyché­dé­lique est margi­na­li­sée par la psychia­trie et la société alors que le LSD et la MDMA ont été conçus initia­le­ment comme des médi­ca­ments à l’usage de la théra­pie. De nouveaux essais sont actuel­le­ment en cours pour savoir s’ils pour­raient l’être à nouveau.

~

En 1943, Albert Hofmann, chimiste au labo­ra­toire phar­ma­ceu­tique de Sandoz à Bâle, en Suisse, tentait de déve­lop­per un médi­ca­ment pour contrac­ter les vais­seaux sanguins lorsqu’il ingéra acci­den­tel­le­ment une infime quan­tité du diéthy­la­mide de l’acide lyser­gique, plus connu sous le nom de LSD. Les effets de la drogue le secouèrent. Comme il l’écrit dans son livre LSD, mon enfant terrible : « Les objets ainsi que les silhouettes de mes collègues semblaient subir des chan­ge­ments d’ordre optique… La lumière était aussi vive que désa­gréable. J’ai tiré les rideaux et j’ai immé­dia­te­ment ressenti un étrange état d’ivresse, carac­té­risé par une imagi­na­tion déme­su­rée. Les yeux fermés, de fantas­tiques images d’une plas­ti­cité extra­or­di­naire et d’une couleur intense semblaient surgir face à moi. Après deux heures, cet état s’est progres­si­ve­ment dispersé et j’ai été capable de dîner, mon appé­tit étant revenu. » Intri­gué, il décida de prendre de nouveau du LSD, mais cette fois-ci en présence de ses collègues – une expé­rience pour déter­mi­ner si la drogue était effec­ti­ve­ment la cause de son état. Les visages de ses collègues lui appa­rurent aussi­tôt « comme des masques grotesques et colo­rés ». Il écrit : « J’ai perdu la notion du temps : l’es­pace et le temps sont deve­nus de plus en plus confus, et la peur de deve­nir fou s’est empa­rée de moi. Le pire, c’est que j’étais clai­re­ment conscient de mon état, bien que je sois inca­pable de faire quoi que ce soit. À certains moments, j’avais l’im­pres­sion d’être à l’ex­té­rieur de mon corps. J’ai cru que j’étais mort. Mon ego était suspendu quelque part dans l’es­pace et je voyais mon corps gisant mort sur le canapé. J’ai observé et réalisé que mon alter ego se déplaçait autour de la chambre, en gémis­sant. » Mais il semble qu’il fut parti­cu­liè­re­ment frappé par la sensa­tion qu’il eut le matin suivant : « Le petit déjeu­ner était déli­cieux, c’était un plai­sir extra­or­di­naire. Plus tard, j’ai mis le pied dans le jardin, où une averse prin­ta­nière avait laissé place au soleil, tout brillait et scin­tillait sous un jour nouveau. C’est comme si le monde venait d’être recréé. Mes sens vibraient d’une telle inten­sité que celle-ci perdura toute la jour­née. »

ulyces-psychetherapie-02
Albert Hofmann
1906 – 2008

Le fait qu’il se souvienne de l’ex­pé­rience en détail était très impor­tant pour Hofmann. Il pensait que la drogue présen­tait un poten­tiel indé­niable dans le domaine psychia­trique. Le labo­ra­toire Sandoz, après s’être assuré que la substance n’était pas toxique pour les rats, les souris et les humains, commença à propo­ser son usage à des fins scien­ti­fiques et médi­cales. Un des premiers à l’uti­li­ser fut Ronald Sandi­son. Le psychiatre britan­nique visita Sandoz en 1952 et, impres­sionné par les recherches d’Hof­mann, repar­tit avec 100 fioles de ce qu’on appe­lait à l’époque le Dely­sid. Sandi­son en donna immé­dia­te­ment aux patients de l’hô­pi­tal de Powick, dans le comté de Worces­ter­shire, chez qui la psycho­thé­ra­pie n’était pas concluante. Trois ans plus tard, la direc­tion de l’éta­blis­se­ment était si satis­faite des résul­tats qu’elle bâtit une nouvelle clinique dédiée au LSD. Les patients arri­vaient au petit matin, prenaient du LSD puis s’al­lon­geaient dans des chambres privées. Chacun d’eux avait un tourne-disque et un tableau noir pour dessi­ner, les infir­mières et les méde­cins venaient les surveiller régu­liè­re­ment, puis un chauf­feur les raccom­pa­gnaient jusque chez eux, parfois même alors qu’ils étaient encore sous l’ef­fet de la drogue. À la même époque, un autre psychiatre anglais qui travaillait au Canada, Humphry Osmond, expé­ri­menta le LSD comme trai­te­ment pour aider des alcoo­liques à arrê­ter de boire. Il constata que la drogue, combi­née à la psychia­trie de soutien, attei­gnait un taux d’abs­ti­nence de 40 à 45 % – bien plus que n’im­porte quel autre trai­te­ment à l’époque et depuis.

Par ailleurs, plusieurs études sur des patients souf­frant de cancer en phase termi­nale ont démon­tré que la théra­pie par le LSD pour­rait soula­ger les fortes douleurs, amélio­rer la qualité de vie et atté­nuer la peur de la mort. Aux États-Unis, la CIA tenta de donner du LSD à une popu­la­tion non-aver­tie pour voir si elle révé­le­rait ses secrets. Pendant ce temps-là, à l’uni­ver­sité d’Har­vard, Timo­thy Leary – notam­ment encou­ragé par le poète Allen Gins­berg – en donna aux artistes et aux écri­vains, qui devaient ensuite décrire leurs ressen­tis. Lorsque les rumeurs selon lesquelles il four­nis­sait de la drogue aux étudiants se répan­dirent, les fonc­tion­naires de police commen­cèrent à enquê­ter et l’uni­ver­sité décon­seilla aux étudiants de prendre la drogue. Leary en profita pour prêcher l’im­pact du LSD sur le déve­lop­pe­ment spiri­tuel, et fut aussi­tôt renvoyé de Harvard, ce qui alimenta d’au­tant plus sa noto­riété et celle de la drogue. Le scan­dale attira l’at­ten­tion de la presse et bien­tôt, le pays entier enten­dit parler du LSD.

ulyces-psychetherapie-03
Du LSD en poudre
Crédits : DEA

En 1962, Sandoz rédui­sit ses dépenses de distri­bu­tion de LSD, la faute de restric­tions sur les usages expé­ri­men­taux de la drogue provoquées par diffé­rents scan­dales qui en décou­laient : des malfor­ma­tions congé­ni­tales liés aux nausées mati­nales causées par la thali­do­mide. Para­doxa­le­ment, ces restric­tions coïn­ci­daient avec une hausse de la dispo­ni­bi­lité du LSD – la formule n’était ni diffi­cile ni très chère à obte­nir, et ceux qui étaient moti­vés pouvaient la synthé­ti­ser en grande quan­tité et sans diffi­culté. Cepen­dant, la panique morale à propos des effets du LSD sur les jeunes allait bon train. Les auto­ri­tés étaient parti­cu­liè­re­ment inquiètes au sujet des liens de la drogue avec la contre-culture et l’ex­pan­sion des opinions anti-auto­ri­ta­rismes. S’en­sui­virent des appels à l’in­ter­dic­tion natio­nale et de nombreux psychiatres cessèrent d’uti­li­ser le LSD à mesure que sa mauvaise répu­ta­tion gran­dis­sait. Parmi les maintes histoires dont la presse s’est faite l’écho, il y a celle de Stephen Kess­ler, qui tua sa belle-mère et préten­dit ensuite qu’il ne se souve­nait pas de ce qu’il avait fait car il « planait » sous LSD. Au procès, il s’avéra qu’il avait pris ladite substance un mois plus tôt, et, qu’il avait, au moment du meurtre, ingéré de l’al­cool et des somni­fères. Mais des millions de personnes  demeu­raient persua­dées que le LSD l’avait trans­formé en meur­trier. Un autre rapport faisait état d’étu­diants qui devinrent aveugles après avoir regardé le soleil alors qu’ils étaient sous LSD.

« Ces pilules n’étaient autre que de la MDMA, une drogue mise sous le feu des projec­teurs en 1976. »

En 1966, deux sous-comi­tés du sénat améri­cain enten­dirent le plai­doyer de méde­cins qui soute­naient que le LSD causait des psychoses et « la perte de toutes les valeurs cultu­relles », ainsi que ceux de ses suppor­ters Timo­thy Leary et le séna­teur Robert Kennedy, dont la femme Ethel avait parti­cipé à une théra­pie au LSD. « Peut-être avons-nous perdu de vue, d’une certaine façon, que cela peut être utile pour la société si nous l’uti­li­sons correc­te­ment », déclara Kennedy, défiant l’Agence améri­caine des produits alimen­taires et médi­ca­men­teux (FDA) de mettre fin aux programmes de recherche sur le LSD. Le fait de possé­der du LSD devint ainsi illé­gal en 1966 au Royaume-Uni, et en 1968 aux États-Unis. L’usage expé­ri­men­tal pour la recherche était encore possible sous condi­tion d’avoir une auto­ri­sa­tion, mais avec les stig­mates liés au statut juri­dique de la drogue, celles-ci devinrent très diffi­ciles à obte­nir. La recherche fut complè­te­ment arrê­tée mais l’usage récréa­tif conti­nua.

MDMA théra­peu­tique

À l’âge de 40 ans, après 21 années de mariage, Frie­de­rike Meckel Fischer est tombée amou­reuse d’un autre homme. Malheu­reu­se­ment, elle s’est rendue compte qu’il l’uti­li­sait pour se sortir de son propre mariage. « J’ai ressenti beau­coup de peine en moi, cet homme m’avait quit­tée et je n’ar­ri­vais pas à m’en­tendre avec mon mari », dit-elle. « C’est comme si j’étais hors de moi. » Pour remé­dier à cette situa­tion, elle est deve­nue psycho­thé­ra­peute. Elle précise qu’elle ne s’est cepen­dant jamais lancée elle-même dans une théra­pie, qui dans l’Al­le­magne de l’Ouest des années 1980 était réser­vée aux cas les plus graves. En outre, son éduca­tion lui a appris à faire les choses par elle-même plutôt que de quêter l’aide des autres.

ulyces-psychetherapie-04
Timo­thy Leary arrêté en 1972 par la DEA
Crédits : Dépar­te­ment de la Justice des États-Unis

Frie­de­rike travaillait à l’époque comme méde­cin du travail. Elle a remarqué que de nombreux problèmes qu’elle avait obser­vés chez ses patients prenaient leurs sources dans les diffé­rends qu’ils avaient avec leurs patrons, leurs collègues, leurs familles. « J’en suis venue à la conclu­sion que leurs diffi­cul­tés étaient liées à des problèmes rela­tion­nels », explique-t-elle. Un ancien profes­seur lui a recom­mandé d’ex­pé­ri­men­ter une tech­nique appe­lée respi­ra­tion holo­tro­pique. Déve­lop­pée par Stani­slav Grof, un des pion­niers de la psycho­thé­ra­pie par le LSD, cette tech­nique consiste à provoquer une modi­fi­ca­tion de l’état de conscience en respi­rant rapi­de­ment et profon­dé­ment, un peu comme l’hy­per­ven­ti­la­tion. Cette méthode, Grof l’a mise au point pour inter­dire l’usage du LSD à l’échelle mondiale.

Après trois ans passés à voya­ger aux États-Unis pendant les vacances, Frie­de­rike a suivi un stage de respi­ra­tion holo­tro­pique avec Stani­las Grof. Au terme de sa forma­tion, il l’a encou­ra­gée à essayer les substances hallu­ci­no­gènes. Lors du dernier sémi­naire, un collègue lui a donné deux petites pilules bleues en guise de cadeau. Lorsqu’elle est rentrée en Alle­magne, Frie­de­rike a partagé ses pilules avec son ami Konrad – qui est devenu plus tard son mari. Elle explique qu’elle s’est sentie soule­vée par une vague et proje­tée sur une plage de sable blanc, tout en étant capable d’ac­cé­der à une partie de sa psyché jusque là verrouillée. « La première expé­rience était à couper le souffle. Je me suis juste dite : “Voilà. Je peux voir les choses.” Et j’ai commencé à ressen­tir. C’était incroyable. » Ces pilules n’étaient autre que de la MDMA, une drogue mise sous le feu des projec­teurs en 1976 lorsque le chimiste améri­cain Alexan­der « Sasha » Shul­gin la redé­cou­vrit 62 ans après qu’elle eût été breve­tée par Merck puis oubliée. Dans une histoire faisant écho à celle de la genèse du LSD, Shul­gin note qu’a­près en avoir pris, il éprouva une « pure eupho­rie », une « puis­sante force inté­rieure », et qu’il ressen­tit qu’il pouvait « parler clai­re­ment de sujets person­nels et profonds ». Il présenta sa décou­verte à son ami Leo Zeff, psycho­thé­ra­peute à la retraite qui avait travaillé sur le LSD et croyait que l’obli­ga­tion morale d’ai­der les patients était plus forte que la loi. Zeff conti­nua de travailler secrè­te­ment sur le LSD après son inter­dic­tion, et le poten­tiel de la MDMA le fit sortir de son inac­ti­vité. Il voya­gea à travers l’Eu­rope et les États-Unis afin de former les théra­peutes à utili­ser la MDMA. Pour sa part, il l’ap­pe­lait « Adam », car la substance plon­geait le patient dans un état primor­dial d’in­no­cence, mais au même moment, elle avait acquis un nouveau nom dans les boîtes de nuit : l’ecs­tasy.

En 1977, la MDMA fut inter­dite au Royaume-Uni et clas­sée dans la caté­go­rie des familles chimiques les plus contrô­lées : la classe A. Aux États-Unis, la Drug Enfor­ce­ment Admi­nis­tra­tion (DEA), mise en place par Richard Nixon en 1973, déclara une suspen­sion tempo­raire en 1985. Lors d’une audience pour déci­der de son inter­dic­tion, le juge recom­manda que la MDMA fut placée en caté­go­rie trois, ce qui auto­ri­se­rait son utili­sa­tion par les théra­peutes. Mais la DEA rejeta la déci­sion du juge et la classa caté­go­rie un, la plus restric­tive de toutes. Sous l’in­fluence améri­caine, la Commis­sion des stupé­fiants des Nations Unies rangea la MDMA sous une clas­si­fi­ca­tion simi­laire au titre du droit inter­na­tio­nal. (Bien qu’un comi­tés d’ex­perts formé par l’Or­ga­ni­sa­tion Mondiale de la Santé soute­nait que de telles restric­tions n’étaient pas justi­fiées.) Le premier tableau recense les substances auto­ri­sées dans le domaine de la recherche selon la Conven­tion sur les substances psycho­tropes des Nations Unies. En Grande-Bretagne et aux États-Unis, les cher­cheurs et les insti­tu­tions doivent faire une demande pour les auto­ri­sa­tions spéciales, mais elles sont chères à obte­nir et trou­ver des fabri­cants qui four­ni­ront des substance contrô­lées est diffi­cile. ufunk-Drugs-Alice-in-Wonderland-02Mais en Suisse, qui à l’époque n’était pas signa­taire de la conven­tion, un petit groupe de psychiatres persua­dèrent le gouver­ne­ment d’au­to­ri­ser l’usage du LSD et de la MDMA lors des théra­pies.

De 1985 à la moitié des années 1990, les théra­peutes agréés furent auto­ri­sés à admi­nis­trer les drogues à n’im­porte quel patient, à former les autres théra­peutes à l’usage de ces substances et à en prendre eux-mêmes, avec un mini­mum de surveillance. Pensant que la MDMA pouvait l’ai­der à obte­nir une meilleure compré­hen­sion de ses propres problèmes, Frie­de­rike candi­data pour rejoindre un sémi­naire de « théra­pie psyché­dé­lique » en Suisse. En 1992, Konrad et elle ont été admis dans un atelier de forma­tion en groupe conduit par un théra­peute agréé du nom de Samuel Widmer. Les cours avaient lieu les week-ends, une fois tous les trois mois, dans la maison de Widmer à Solo­thurn, une ville située à l’ouest de Zurich. Le cœur de la forma­tion consis­tait à prendre des substances un certain nombre de fois, 12 en tout, pour apprendre à connaître leurs effets et vivre un proces­sus d’in­tros­pec­tion. Frie­de­rike explique que l’ex­pé­rience avec ces drogues lui montra comment sa vie toute entière avait été influen­cée par la perte de son père à l’âge de cinq ans et la diffi­culté de gran­dir dans l’Al­le­magne de l’Ouest d’après-guerre. « Je peux déce­ler les liens, les inter­con­nec­tions entre des choses que je ne pouvais pas voir avant », dit-elle au sujet de son aven­ture avec la MDMA. « Je pouvais analy­ser les épreuves de ma vie sans les reje­ter immé­dia­te­ment. Je pouvais par exemple voir une expé­rience trau­ma­ti­sante sans faire le lien avec le senti­ment horrible que j’ai eu sur le moment. Je savais que c’était quelque chose de terrible, et je savais que j’avais eu peur, mais je ne l’ai pas ressen­tie. »

Weekend hallu­ci­no­gène

Les gens sous drogues hallu­ci­no­gènes font souvent réfé­rence à des expé­riences profondes et spiri­tuelles. Dans les années 1960, Walter Pahnke, un étudiant de Timo­thy Leary, diri­gea une étude à l’uni­ver­sité de Bosting montrant que ces substances pouvaient induire ces résul­tats.

ulyces-psychetherapie-05
Des compri­més d’ecs­tasy
Crédits : DEA

Il donna une grosse dose de psilo­cy­bine – le prin­cipe actif des cham­pi­gnons magiques – à dix volon­taires, et un placebo (de l’acide nico­ti­nique, qui provoque des sensa­tions de pico­te­ments mais pas d’ef­fets psychiques) à dix autres. Huit des étudiants du premier groupe dirent avoir vécu des expé­riences spiri­tuelles contre un seul étudiant du deuxième groupe. Au cours d’études ulté­rieures, les cher­cheurs iden­ti­fièrent les carac­té­ris­tiques essen­tielles de ces expé­riences, parmi lesquelles l’inef­fa­bi­lité, l’in­ca­pa­cité à mettre des mots sur celles-ci ; la para­doxa­lité, ou convic­tion que certaines choses contra­dic­toires sont vraies au même moment ; et le senti­ment d’être davan­tage connec­tés aux autres ou aux choses. « L’ex­pé­rience peut être vrai­ment utile lorsqu’ils ressentent un lien même avec quelqu’un qui leur a fait du mal, et une compré­hen­sion de ce qui a entraîné leurs compor­te­ments », dit le Dr Robin Carhart-Harris, cher­cheur en drogues hallu­ci­no­gènes à l’Im­pe­rial College de Londres. « Je pense que la capa­cité à parve­nir à ce genre de prises de conscience est très révé­la­trice du poten­tiel de ces substances et explique pourquoi elles peuvent être aussi effi­caces et précieuses dans le cadre de la théra­pie. Je pense que cela ne peut se produire que lorsque les défenses sont tombées. Les méca­nismes de protec­tion se mettent en travers du chemin de ces concré­ti­sa­tions. » Il compare le senti­ment d’être connecté avec les choses, du dépas­se­ment de soi, avec l’ef­fet de surplomb qu’ex­pé­ri­mentent les astro­nautes lorsqu’ils prennent de la hauteur pour contem­pler la Terre. « Soudai­ne­ment, ils pensent : “Nous sommes assez bêtes pour nous battre et penser que nos petits complexes sont impor­tants.” Lorsque vous êtes dans l’es­pace et que vous regar­dez la Terre entière d’en haut, cela vous fait rela­ti­vi­ser. Je pense qu’une vision simi­laire est engen­drée par les drogues hallu­ci­no­gènes. »

ulyces-psychetherapie-06
Dr Robin Carhart-Harris
Crédits : Kalpesh Lathi­gra

Carhart-Harris mène le premier essai clinique qui porte sur les effets de la psilo­cy­bine comme trai­te­ment pour soigner la dépres­sion. Il fait partie des quelques scien­ti­fiques qui font la promo­tion de la recherche en la matière. Jusqu’ici, 12 personnes ont pris part à cette étude. Cette dernière commence avec un scan­ner du cerveau et une longue séance de prépa­ra­tion avec les psychiatres. Le jour de la théra­pie, les parti­ci­pants arrivent à 9 heures du matin, complètent un ques­tion­naire et passent une série de tests pour être certain qu’ils n’ont pas consommé d’autres drogues. La salle de théra­pie a été déco­rée avec des draps, des bibe­lots, des lumières colo­rées, des bougies élec­triques et un diffu­seur d’huiles essen­tielles. Un cher­cheur, qui est aussi un musi­cien, a préparé une play­list que chaque patient peut écou­ter depuis des écou­teurs ou des enceintes placées dans la pièce. Ils passent la majeure partie de la séance allon­gés sur le lit, explo­rant leurs pensées. Deux psychiatres s’as­soient à leurs cotés et commu­niquent avec eux lorsqu’ils ont envie de parler. Après ça, ils parti­cipent à un suivi pour les aider à inté­grer leurs ressen­tis et déve­lop­per des manières plus saines de penser. J’ai rencon­tré Kirk, un des patients, deux mois après sa séance. Kirk était dépres­sif, tout parti­cu­liè­re­ment depuis la mort de sa mère trois ans plus tôt. Certaines de ses habi­tudes étaient profon­dé­ment ancrées, comme s’en­fer­mer dans un cercle de pensées néga­tives, raconte-t-il. « Je n’étais pas motivé, je ne faisais pas grand-chose, je ne faisais plus de sport, je n’étais plus aussi sociable, j’étais un peu anxieux. Cela n’a fait qu’em­pi­rer. J’en étais arrivé au point où j’étais déses­péré. Cela ne collait pas avec ce qui se passait dans ma vie. Il se passait tout un tas de choses posi­tives dans ma vie. Je travaillais, j’avais un métier, une famille, mais c’est comme si je m’en­li­sais dans un bour­bier. »

Au plus fort de l’ex­pé­rience hallu­ci­no­gène, Kirk dit avoir été profon­dé­ment touché par la musique. Il s’était tota­le­ment aban­donné et a senti qu’il était submergé par l’émer­veille­ment. Lorsque la musique était triste, il lui arri­vait de penser à sa mère, qui a été malade pendant de longues années avant sa mort. « J’avais l’ha­bi­tude d’al­ler à l’ho­pi­tal pour la voir, et la plupart du temps elle était endor­mie, donc je ne la réveillais pas. J’étais juste assis sur le lit. Elle était consciente que j’étais là et se réveillait. Dans un sens, je pense que c’était posi­tif. Je pense que ça l’a aidée à s’en aller. » Pendant les séances de théra­pie, il y avait des moments d’an­xiété dès que les effets de la drogue commençaient à prendre le dessus, lorsque Kirk avait froid et qu’il semblait s’inquié­ter de sa respi­ra­tion. Mais il était rassuré par les théra­peutes et la sensa­tion de gêne passait. Il voyait des couleurs écla­tantes, comme s’il était « à la fête foraine », et ressen­tait les vibra­tions qui gagnaient son corps. À un moment donné, il a vu le dieu-éléphant Ganesh le regar­der, comme s’il surveillait un enfant.

Les premiers scien­ti­fiques à s’être inté­res­sés au LSD ne prêtèrent pas atten­tion à ses effets sur le cerveau.

Bien que l’ex­pé­rience ait été boule­ver­sante, il a remarqué une légère amélio­ra­tion de son humeur dix jours plus tard. Un dimanche matin, alors qu’il faisait du shop­ping avec des amis, il a senti un cham­bou­le­ment. « J’ai l’im­pres­sion qu’il y a de l’es­pace autour de moi. Je me suis senti comme quand ma mère était encore en vie, quand j’ai rencon­tré ma copine pour la première fois et que tout allait bien, c’était marquant parce que ça n’était pas arrivé depuis un bon moment. » Il y a eu des hauts et des bas depuis, mais dans l’en­semble, il se sent beau­coup plus opti­miste. « Je ne suis plus du tout néga­tif. Je suis plus sociable, je m’oc­cupe. Cette pesan­teur étouf­fante s’en est allée, ce qui est incroyable, vrai­ment. C’est comme si cette chape de plomb s’était évanouie. » Un autre parti­ci­pant, Michael, se bat contre la dépres­sion depuis près de 30 ans et a essayé à peu près tous les trai­te­ments dispo­nibles. Avant de prendre part à l’es­sai, il avait pratique­ment perdu tout espoir. Depuis le jour de sa première dose de psilo­cy­bine, il s’est senti complè­te­ment diffé­rent. « Je ne pouvais pas croire à quel point ça a changé aussi rapi­de­ment », dit-il. « Mon approche de la vie, mon atti­tude, ma façon de voir le monde, tout cela, en un seul jour. » L’une des parties les plus impor­tants de l’ex­pé­rience l’a aidé à surmon­ter une peur profonde de la mort. « Je me suis senti comme si on m’avait montré ce qu’il se passe après ça, un peu comme dans l’au-delà », dit-il. « Je ne suis pas quelqu’un de croyant et c’est pous­ser le bouchon que de dire que je n’ai rien de spiri­tuel non plus, mais j’ai la sensa­tion d’avoir vécu quelque chose du genre, presque comme un aperçu de l’au-delà, et je me suis senti tota­le­ment calme, tota­le­ment relaxé, tota­le­ment en paix. C’est pourquoi lorsque l’heure sera venue pour moi, je n’au­rai plus peur du tout. »

~

Pendant sa forma­tion avec Samuel Widmer, Frie­de­rike a égale­ment travaillé dans une clinique spécia­li­sée dans les addic­tions. Les percep­tions de ses expé­riences avec la drogue lui ont donné une empa­thie nouvelle. « Tout d’un coup, je pouvais comprendre mes patients et leurs problèmes d’ad­dic­tion », raconte-t-elle. « Ils ont fait face d’une manière diffé­rente de la mienne. Ils avaient quasi­ment les même problèmes ou symp­tômes que les miens, à la diffé­rence que je ne buvais pas. » Mais peu d’entre eux étaient capable de s’ou­vrir à propos de leurs vécus et de leurs ressen­tis. Elle s’est deman­dée si une expé­rience avec la MDMA pour­rait les aider à exté­rio­ri­ser ces émotions.

ulyces-psychetherapie-07
Des buvards Conan le Barbare
Crédits : DEA

La MDMA est une proche parente des substances hallu­ci­no­gènes clas­siques – psilo­cy­bine, LSD, mesca­line, DMT. Leurs effets peuvent être gênants, comme les sensa­tions de distor­sions, la dispa­ri­tion de la percep­tion de soi et la sensa­tion de revivre préci­sé­ment des souve­nirs effrayants. Les effets de la MDMA s’es­tompent assez rapi­de­ment, les rendant plus faciles à gérer lors d’une séance de psycho­thé­ra­pie. Frie­de­rike a ouvert son cabi­net de théra­pie psyché­dé­lique en 1997 à Zurich. Au cours des des années suivantes, elle a commencé à orga­ni­ser, dans sa maison, des séances de théra­pie psyché­dé­lique collec­tive les week-ends, invi­tant les clients chez qui les théra­pies clas­siques par la parole n’avaient pas fonc­tionné. Depuis les années 1950, les psychiatres recon­naissent l’im­por­tance du contexte pour déter­mi­ner le type d’ex­pé­rience vécue par le consom­ma­teur de LSD. Ils mirent l’ac­cent sur l’im­por­tance de l’in­di­vidu dans son ensemble (l’état d’es­prit du patient, ses croyances, ses attentes et son vécu) et du « cadre » (l’en­droit où la drogue est prise, les sons et les parti­cu­la­ri­tés de l’en­vi­ron­ne­ment et la présence d’autres personnes). ulyces-psychetherapie-08Un cadre sain et un profes­sion­nel expé­ri­menté peuvent réduire le risque de bad trip, mais des expé­riences effrayantes se produisent encore. Selon Frie­de­rike, celles-ci font partie de la théra­pie. « Si un client est en mesure de faire face ou de se lais­ser guider pour surmon­ter les choses, le bad trip se trans­forme en une étape impor­tante sur le chemin qui le mène à se retrou­ver », dit-elle. « Mais sans un envi­ron­ne­ment conve­nable, sans un théra­peute qui sait ce qu’il fait et sans l’en­ga­ge­ment du client, cela finira en bad trip. » Ses clients se rendaient chez elle le vendredi soir pour parler de leurs problèmes récents et discu­ter de l’objec­tif recher­ché lors de ces séances. Le samedi matin, ils s’as­seyaient en rond sur des tapis, faisaient la promesse de garder le secret, et chacun prenait sa dose de MDMA, laquelle était établie à l’avance avec Frie­de­rike. Elle commençait en silence, puis mettait de la musique, avant de s’adres­ser aux patients person­nel­le­ment ou à l’en­semble du groupe pour les aider à vaincre leurs diffi­cul­tés. Parfois, elle deman­dait à d’autres membres du groupe d’en­dos­ser le rôle de proche d’un autre patient et de les amener à parler de leurs problèmes rela­tion­nels. L’après-midi, ils faisaient la même chose avec le LSD, qui donnait l’im­pres­sion aux parti­ci­pants de revivre des souve­nirs trau­ma­ti­sants. Frie­de­rike les guidait à travers l’ex­pé­rience et les aidait à la comprendre d’une façon diffé­rente. Le dimanche, ils discu­taient de ce qu’ils avaient vécu la veille et de la manière dont le gérer au quoti­dien. Les pratiques de Frie­de­rike étaient illé­gales. Les licences théra­peu­tiques qui permet­taient d’uti­li­ser des drogues ont été reti­rées par le gouver­ne­ment suisse en 1993, après qu’un patient français est mort des effets de l’ibo­gaïne – une autre substance hallu­ci­no­gène. (Il a été démon­tré plus tard qu’il avait succombé des suites d’une mala­die cardiaque non-diagnos­tiquée.)

Le procès

Les premiers scien­ti­fiques à s’être inté­res­sés au LSD ne prêtèrent pas atten­tion aux effets de la drogue sur le cerveau. Désor­mais, nous avons les moyens de le faire. Robin Carhart-Harris a mené des études sur la psilo­cy­bine, le LSD et la MDMA. Il m’ex­plique qu’il y a deux prin­cipes de bases dans le fonc­tion­ne­ment des drogues psyché­dé­liques. Le premier est la désin­té­gra­tion : les diffé­rentes parties qui consti­tuent les connexions du cerveau deviennent moins solides. La deuxième est la désé­gré­ga­tion : les systèmes qui se spécia­lisent à des fonc­tions parti­cu­lières à mesure que le cerveau se déve­loppe deviennent, selon ses propres mots, « moins diffé­rents » les uns des autres. Ces effets expliquent d’une certaine façon comment les psyché­dé­liques pour­raient être utiles d’un point de vue théra­peu­tique. Certains troubles tels que la dépres­sion et la toxi­co­ma­nie sont asso­ciés à des modèles carac­té­ris­tiques de l’ac­ti­vité du cerveau dont il est très diffi­cile de sortir. « Le cerveau tend à s’ins­crire dans ces modèles patho­lo­giques, qui deviennent bien ancrés. Il gravite faci­le­ment à l’in­té­rieur de ces sché­mas et y reste coincé. Ils sont comme des tour­billons, l’es­prit s’en­lise dans ces tour­billons et se retrouve bloqué. »

ulyces-psychetherapie-09
Rick Doblin, fonda­teur de la MAPS
Crédits : YouTube

Les drogues psyché­dé­liques détruisent nos modèles et notre orga­ni­sa­tion, intro­dui­sant « une sorte de chaos », pour­suit Carhart-Harris. D’un côté, le chaos peut être consi­déré comme une mauvaise chose, en lien avec certaines psychoses, une sorte de « tempête à l’in­té­rieur de l’es­prit », explique-t-il. Mais vous pour­riez aussi voir ce chaos comme ayant une valeur théra­peu­tique. « Cette tempête peut venir élimi­ner certains des modèles bien établis (et notam­ment patho­lo­giques) qui se sont formés et sont à la base du désordre. Les substances psyché­dé­liques semblent avoir le poten­tiel, grâce à cet effet sur le cerveau, de détruire ou de désin­té­grer les modèles patho­lo­giques tenaces de l’ac­ti­vité céré­brale. » Le poten­tiel théra­peu­tique suggéré par les études des images céré­brales menées par Carhart-Harris a persuadé le Conseil de la recherche médi­cale du Royaume-Uni de finan­cer l’es­sai clinique de la psilo­cy­bine pour le trai­te­ment de la dépres­sion. Il est trop tôt pour mesu­rer son succès, mais les résul­tats obte­nus jusqu’à présent sont encou­ra­geants. « Certains patients sont en rémis­sion depuis plusieurs mois après avoir suivi leur trai­te­ment », dit Carhart-Harris. « Avant cela, leurs dépres­sions étaient très graves, aussi je pense que ces cas peuvent être consi­dé­rés comme de véri­tables trans­for­ma­tions. Je ne sais pas s’il y a d’autres trai­te­ments qui ont vrai­ment le poten­tiel de chan­ger la situa­tion d’un patient après seule­ment deux séances. » Dans le sillage de l’in­ter­dic­tion de la MDMA, le psycho­logue améri­cain Rick Doblin a fondé l’As­so­cia­tion multi­dis­ci­pli­naire pour les études psyché­dé­liques (MAPS) pour soute­nir la recherche visant à réta­blir la place des psyché­dé­liques dans la méde­cine. Lorsque le psychiatre suisse Peter Oehen a appris qu’ils finançaient une étude sur l’uti­li­sa­tion de la MDMA pour aider les personnes atteintes de troubles de stress post-trau­ma­tique (TSPT), il a sauté dans un avion pour rencon­trer Doblin à Boston. tumblr_nqo5wil02W1r90377o1_500Tout comme Frie­de­rike, Oehen a été formé en théra­pie psyché­dé­lique (alors que c’était légal) en Suisse dans les années 1990. Doblin a accepté d’ap­puyer une petite étude avec 12 patients au cabi­net privé d’Oe­hen à Bibe­rist, une petite ville située à envi­ron une demi-heure de train de la capi­tale suisse, Berne. Oehen est persuadé que l’eu­pho­rie géné­rée par la MDMA, l’at­té­nua­tion de la peur et les effets posi­tifs sur la socia­bi­lité en font un outil promet­teur pour faci­li­ter la trai­te­ment psycho­thé­ra­pique du stress post-trau­ma­tique. « Beau­coup de ces personnes trau­ma­ti­sées l’ont été par une violence de nature inter­per­son­nelle et ont perdu leur capa­cité à commu­niquer, elles sont méfiantes et distantes », dit Oehen. « Cela les aide à retrou­ver confiance et ça parti­cipe à construire une rela­tion théra­peu­tique solide basée sur la confiance. »

La MDMA met égale­ment les patients dans un état d’es­prit dans lequel ils peuvent faire face à leurs souve­nirs trau­ma­tiques sans être boule­ver­sés, dit-il, aidant à débu­ter une nouvelle méthode pour trai­ter le trau­ma­tisme. Lorsque la première étude améri­caine sur le TSPT menée par le MAPS aux États-Unis a été publiée, en 2011, les résul­tats ont été révé­la­teurs. Après deux séances de psycho­thé­ra­pie avec la MDMA, 10 des 12 parti­ci­pants n’étaient plus atteints du syndrome. Les béné­fices de la théra­pie étaient encore visibles trois à quatre ans après la fin de l’ex­pé­ri­men­ta­tion. Les résul­tats d’Oe­hen étaient moins spec­ta­cu­laires, mais tous les patients qui ont parti­cipé à la théra­pie par la MDMA ressen­taient une nette amélio­ra­tion. « Je suis toujours en contact avec près de la moitié des patients », dit-il. « Je constate encore que des parti­ci­pants vont mieux des années après le proces­sus et tentent de résoudre leurs problèmes. Nous avons observé qu’a­près un suivi à long terme, les symp­tômes s’amé­lio­raient avec le temps, car les expé­riences leurs ont permis de se réta­blir autre­ment qu’a­vec la psycho­thé­ra­pie clas­sique. Ces effets – être plus ouvert, plus calme, plus à même à faire face aux problèmes – perdurent. » Chez les personnes atteintes de TSPT, l’amyg­dale, une partie primi­tive du cerveau qui gère les réac­tions de peur, est hyper­ac­tive. Le cortex préfron­tal, une partie plus sophis­tiquée du cerveau qui permet aux pensées ration­nelles de prendre le dessus sur la peur, est défi­ciente. Plusieurs études d’ima­ge­rie céré­brale sur des patients en bonne santé a révélé que la MDMA a des effets oppo­sés – renfor­ce­ment de la réponse du cortex préfron­tal et dimi­nu­tion de l’ac­tion de l’amyg­dale.

ulyces-psychetherapie-10
Le Dr Ben Sessa
Crédits : Ben Sessa

Ben Sessa, un psychiatre travaillant non loin de Bris­tol au Royaume-Uni, se prépare à réali­ser une étude à l’uni­ver­sité de Cardiff pour véri­fier si les personnes souf­frant de TSPT réagissent à la MDMA de la même manière. Selon lui, les expé­riences néga­tives passées sont non seule­ment à l’ori­gine du TSPT, mais égale­ment à d’autres troubles psychia­triques, et les substances psyché­dé­liques donnent aux patients la possi­bi­lité de trai­ter de nouveau ces souve­nirs. « J’exerce la psychia­trie depuis près de vingt ans et chacun de mes patients a des anté­cé­dents trau­ma­tiques », dit-il. « La maltrai­tance des enfants est, à mon avis, la cause des mala­dies mentales. Une fois que la person­na­lité d’une personne s’est forgée avec le temps, il est très diffi­cile d’in­ci­ter un patient à penser autre­ment. Ce que les psyché­dé­liques offrent, plus qu’au­cun autre trai­te­ment », dit-il, « c’est la possi­bi­lité de redé­mar­rer le système et de donner au patient une nouvelle expé­rience d’un récit person­nel. » Sessa prévoit de mener une étude distincte pour obser­ver les effets de la MDMA utili­sée dans le trai­te­ment de l’ad­dic­tion à l’al­cool – repre­nant les travaux sur la LSD initiés par Humphrey Osmond, 60 ans plus tôt. Il pense que la psychia­trie n’au­rait pas été la même si les recherches sur les substances psyché­dé­liques s’étaient pour­sui­vies sans entraves depuis les années 1950. Les psychiatres se sont depuis tour­nés vers les anti­dé­pres­seurs, les régu­la­teurs de l’hu­meur et les anti­psy­cho­tiques. D’après lui, ces médi­ca­ments aident à gérer l’état de santé d’un patient, mais ils ne sont pas cura­tifs et ont aussi des effets secon­daires dange­reux. « Nous nous sommes telle­ment habi­tués à ce que la psychia­trie soit relé­guée au domaine des soins pallia­tifs », déplore Sessa. « Celles qui sont avec vous pour la vie. Vous venez nous voir au début de la ving­taine avec de gros problèmes d’an­xiété et je m’oc­cu­pe­rai toujours de vous lorsque vous aurez 70 ans passés. Nous nous sommes habi­tués à ça. Et je pense que nous vendons du court terme à nos patients. » Les drogues psyché­dé­liques seront-elles une nouvelle fois auto­ri­sées pour rejoindre le rang des trai­te­ments ? Le MAPS soutient des essais de théra­pie assis­tée par la MDMA pour trai­ter le TSPT aux États-Unis, en Austra­lie, au Canada et en Israël, et les cher­cheurs espèrent qu’ils auront assez de résul­tats concluants pour convaincre les auto­ri­tés sani­taires d’ici à 2021. Pendant ce temps, les expé­ri­men­ta­tions s’ap­puyant sur la psilo­cy­bine pour trai­ter l’an­xiété chez les personnes atteintes de cancer sont menées depuis 2007 à l’uni­ver­sité John Hopkins et à l’uni­ver­sité de New York.

screen_shot_2015-02-27_at_15.25.24
Dr Falk Kiefer

Les quelques psychiatres que j’ai inter­rogé à propos de l’usage légal des drogues psyché­dé­liques dans le cadre d’une théra­pie m’ont donné leur avis. L’un des rares qui s’est prêté au jeu, Falk Kiefer, direc­teur médi­cal du Dépar­te­ment des compor­te­ments addic­tifs et de la toxi­co­ma­nie à l’Ins­ti­tut de santé mentale de Mann­heim, en Alle­magne, est scep­tique sur la capa­cité de la drogue à chan­ger le compor­te­ment des patients. « Le trai­te­ment par les psyché­dé­liques pour­rait conduire à déve­lop­per de nouveaux points de vues, à “voir le monde sous un nouveau jour”. C’est bien, mais cela n’en­seigne pas pour autant de nouvelles stra­té­gies pour faire face à sa propre réalité, le résul­tat clinique en sera donc limité. » Carhart-Harris affirme pour sa part que le seul moyen de faire évoluer les menta­li­tés est que les résul­tats des recherches scien­ti­fiques soient si bons que les inves­tis­seurs et les pouvoirs publics ne puissent pas les igno­rer. « L’idée est que nous puis­sions présen­ter des données irré­fu­tables de sorte qu’on puisse chan­ger la vision des auto­ri­tés (qui font preuve de réserves) et les persua­der de les prendre au sérieux. »

~

13 jours après son arres­ta­tion, Frie­de­rike a été libé­rée. Elle s’est présen­tée à l’au­dience en juillet 2010. Accu­sée d’avoir enfreint la loi sur les drogues et d’avoir mis en danger la vie de ses patients –ce dernier chef d’in­cul­pa­tion pouvant entraî­ner une peine d’em­pri­son­ne­ment de 20 ans. Un certain nombre de neuros­cien­ti­fiques et de psycho­thé­ra­peutes ont témoi­gné en sa faveur, arguant qu’une dose de LSD n’est pas dange­reuse et n’a pas d’ef­fet nocif signi­fi­ca­tif lorsqu’il est pris dans un envi­ron­ne­ment contrôlé (le cas de la MDMA n’a pas été inclus dans le dossier de l’ac­cu­sa­tion).

ulyces-psychetherapie-11
LSD liquide

Le juge a consi­déré que Frie­de­rike avait donné de la drogue à ses patients dans le cadre d’une théra­pie, en portant une atten­tion toute parti­cu­lière à leur bien-être, et l’a de ce fait jugée coupable de distri­bu­tion de LSD, mais pas de mise en danger de la vie d’au­trui. Concer­nant le délit lié aux stupé­fiants, elle a été condam­née à payer une amende de 2 000 francs suisses et une peine avec sursis de 16 mois assor­tie d’une période de proba­tion de deux ans. « J’ai eu le bonheur d’avoir un avocat très compré­hen­sif et un juge intel­li­gent », m’a confié Frie­de­rike. Elle va jusqu’à consi­dé­rer la femme qui l’a dénon­cée comme une béné­dic­tion, puisque l’af­faire lui a permis de parler ouver­te­ment de son travail avec les substances psyché­dé­liques. Désor­mais, elle inter­vient occa­sion­nel­le­ment lors de confé­rences sur les drogues psyché­dé­liques, et a même écrit un livre sur son expé­rience, qui, elle l’es­père, guidera d’autres théra­peutes à travailler avec ces substances en toute sécu­rité.


Traduit de l’an­glais par Maha Ahmed d’après l’ar­ticle « Psyche­de­lic therapy », paru dans Mosaic. Couver­ture : Un patient allongé. Créa­tion graphique par Ulyces.

PLUS DE SCIENCE

À quoi ressem­blera la première colo­nie spatiale ?

223k 22 janvier 2021 stories . science

Peut-on vivre jusqu’à 200 ans ?

121k 18 janvier 2021 stories . science

Ces nano­ro­bots vont peut-être vaincre le cancer

135k 12 janvier 2021 stories . science