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par Sergio Pereira | 20 septembre 2017

Et si la vie humaine avait été créée par l’uni­vers dans le but d’as­su­rer sa propre survie ? Et si le sens véri­table de la vie intel­li­gente était de permettre, dans un loin­tain futur, à notre univers de sortir vainqueur de la compé­ti­tion qui l’op­pose à une infi­nité d’autres univers ? Et si la théo­rie de l’évo­lu­tion de Darwin en était juste­ment la preuve ? On dirait le prologue d’un auda­cieux roman de science-fiction, mais ces hypo­thèses relèvent pour­tant du domaine scien­ti­fique. Elles ont été étayées par le psycho­logue évolu­tion­niste Michael Price, du Centre pour la culture et l’évo­lu­tion de l’uni­ver­sité Brunel de Londres, dont les recherches visent à percer rien de moins que les secrets du sens de la vie. Les propos ayant servi à réali­ser cette story ont été recueillis par Otti­lia Ferey au cours d’un entre­tien avec Michael Price. Les mots qui suivent sont les siens.

Le multi­vers
Crédits : Victor de Schwan­berg

Sélec­tion natu­relle

« D’où venons-nous ? » « Pourquoi sommes-nous ainsi ? » « Pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ? » Ces ques­tions, je n’ai jamais cessé de me les poser. J’ai toujours été fasciné par la nature humaine. Alors que j’étu­diais la psycho­lo­gie pendant mes années de licence en Caro­line du Nord, je m’en­nuyais car on évoquait peu nos origines profondes. Par la suite, j’ai entendu parler de la psycho­lo­gie évolu­tion­niste et j’ai été instan­ta­né­ment conquis, car cette disci­pline semblait aller au fond des choses, levant un coin du voile sur la nature humaine. C’est un domaine de recherche qui combine biolo­gie évolu­tion­niste et psycho­lo­gie. Mes pairs et moi essayons de comprendre comment fonc­tionne l’es­prit humain et de quelle façon il est construit, de la même manière qu’un scien­ti­fique s’in­té­res­se­rait au corps humain et à la dispo­si­tion de ses organes vitaux. En suppo­sant qu’il est consti­tué de la même façon que n’im­porte quel autre organe, le cerveau devrait compor­ter ce qu’on appelle des « adap­ta­tions ».

Charles Darwin en 1881

Selon Darwin, une adap­ta­tion est l’at­tri­but d’un orga­nisme qui traite un problème lié à la survie et à la repro­duc­tion. Les animaux sont par exemple divi­sés en adap­ta­tions. En psycho­lo­gie évolu­tion­niste, on suppose la même chose de l’es­prit et du cerveau. Nous essayons de décou­vrir les diffé­rentes adap­ta­tions qui composent l’es­prit humain. Tous les champs scien­ti­fiques ont leurs scep­tiques et la psycho­lo­gie évolu­tion­niste ne fait pas excep­tion. Mais elle a pour elle de nombreux scien­ti­fiques recon­nus, qui conduisent des recherches au sein des univer­si­tés les plus pres­ti­gieuses du monde. C’est un domaine de recherche parti­cu­liè­re­ment appré­cié des adeptes de la théo­rie de l’évo­lu­tion. Car au fond, Darwin explique pourquoi les gens sont comme ils sont. Sa théo­rie est fasci­nante à tout point de vue. Si l’on veut sérieu­se­ment comprendre l’être humain et se comprendre soi-même, c’est ainsi qu’il faut procé­der. En étudiant la théo­rie de l’évo­lu­tion, on comprend le proces­sus qui a mené à notre créa­tion. Ce proces­sus, c’est l’évo­lu­tion par la sélec­tion natu­relle. La sélec­tion natu­relle biolo­gique est un proces­sus capable de créer de l’ordre, une certaine orga­ni­sa­tion et surtout, une fina­lité. Quel autre proces­sus connu dans l’uni­vers en est capable ? Les adap­ta­tions qui composent un orga­nisme comme les yeux, le cœur, les poumons… tous ont une fina­lité. La fina­lité de l’œil est de voir, celle des ailes pour un oiseau est de voler. C’est ainsi que la sélec­tion natu­relle fonc­tionne à un niveau biolo­gique. Nous sommes quelques-uns à penser que c’est aussi le cas à un niveau supé­rieur, à un niveau cosmique.

En physique, il existe une notion appe­lée « entro­pie », selon laquelle tout est perpé­tuel­le­ment en train de s’ef­fon­drer. Dans l’uni­vers, chaque chose tend vers un plus grand désordre. Par exemple, si vous ache­tez une voiture flam­bant neuve, un an plus tard, elle commen­cera à être abîmée. Il n’y a aucune chance pour qu’elle devienne plus neuve ou plus flam­boyante. C’est la loi géné­rale qui régit l’uni­vers : tout s’écroule. Pour faire une omelette, il faut casser des œufs – il est facile de créer du désordre, mais il est très compliqué de recol­ler les morceaux. L’être humain, les animaux, tous les orga­nismes finissent par mourir, se décom­po­ser et deve­nir pous­sière – ils deviennent donc désordre. Ils étaient très ordon­nés quand ils étaient en vie, mais ils meurent et pour­rissent. Le seul proces­sus qui s’op­pose à l’en­tro­pie est celui de sélec­tion natu­relle. C’est la source ultime d’ordre, d’or­ga­ni­sa­tion et de complexité dans l’uni­vers. Voilà pourquoi la théo­rie de Darwin est si fasci­nante et impor­tante. Sans comp­ter qu’elle en dit long sur la nature humaine. Il y a diffé­rentes sortes d’hu­mains – chacun a sa propre person­na­lité, chacun est unique. Et cepen­dant, il existe une nature humaine. Si un chirur­gien opère un patient, il trou­vera toujours les mêmes organes à la même place. C’est le résul­tat d’un très long proces­sus de sélec­tion natu­relle biolo­gique. Mais il existe aussi un ordre supé­rieur, cosmo­lo­gique.

Les univers féconds

Quand on observe un orga­nisme et ses diffé­rentes carac­té­ris­tiques – une main, un bras, une jambe, un œil, un esto­mac –, certaines sont des adap­ta­tions et d’autres non. Le nombril, par exemple.  Chaque être humain en possède un, mais il ne s’agit pas d’une adap­ta­tion, c’est un produit mixte venu du fait qu’é­tant bébé, on avait un cordon ombi­li­cal qui nous permet­tait de survivre dans le ventre de notre mère. Le cordon ombi­li­cal, en revanche, est une adap­ta­tion. Puis il tombe et laisse place à un nombril, ce qu’on appelle un produit mixte. Pour être une adap­ta­tion, une chose doit avoir une fonc­tion complexe. Car comment une chose aussi complexe pour­rait adve­nir par chance si elle n’avait pas de fonc­tion précise ? L’œil humain, par exemple, est très complexe. Il a de multiples compo­sants qui fonc­tionnent simul­ta­né­ment. Quelles sont les chances pour qu’un œil existe simple­ment par chance ? Zéro. Un œil n’existe pas juste par acci­dent. Il est le résul­tat d’un proces­sus de sélec­tion. Ainsi, la complexité est le signe d’une adap­ta­tion. Plus une chose est complexe, plus cette chose est adap­tée à son envi­ron­ne­ment et plus il est évident qu’il s’agit d’une adap­ta­tion. C’est la pers­pec­tive adap­ta­tion­niste.

D’ac­cord, mais lequel ?

Elle est reprise par le physi­cien théo­ri­cien améri­cain Lee Smolin dans ce qu’il a appelé la théo­rie de la sélec­tion natu­relle cosmo­lo­gique. D’après ce docteur en physique théo­rique formé à Harvard, nous vivons dans un « multi­vers », autre­ment dit au sein d’un univers parmi de multiples autres, chose assez couram­ment admise de nos jours par les physi­ciens. Lee Smolin postule que les univers de repro­duisent de la même manière que les orga­nismes. Et ils le feraient grâce aux trous noirs. Un trou noir est une étoile qui s’est effon­drée sur elle-même et qui présente une concen­tra­tion très dense d’es­pace-temps, de matière et d’éner­gie. Et ces trous noirs seraient d’après Smolin un méca­nisme grâce auquel les univers se repro­duisent. En tant que psycho­logue évolu­tion­niste, je consi­dère l’uni­vers comme un orga­nisme. J’es­saie d’y appliquer la théo­rie de Darwin et de le regar­der sous la pers­pec­tive de la sélec­tion natu­relle et de l’adap­ta­tion­nisme. Ce qui est recher­ché, c’est la carac­té­ris­tique la plus probable et la plus complexe pour que l’uni­vers soit suscep­tible d’être une adap­ta­tion. Cela nous mène à penser que la vie intel­li­gente est en elle-même une adap­ta­tion très avan­cée. Car l’as­pect le plus complexe de notre univers est proba­ble­ment la vie intel­li­gente. Les trous noirs ne sont pas si complexes, il en existe des milliards : un nombre colos­sal d’étoiles s’ef­fondrent sur elles-mêmes. C’est un phéno­mène très courant. Mais à notre connais­sance, il n’y a qu’une sorte de vie intel­li­gente. Ainsi, si l’on applique le darwi­nisme à la sélec­tion natu­relle cosmo­lo­gique en suivant la logique de l’adap­ta­tion, qu’im­porte ce en quoi la race humaine évoluera, elle consti­tue un méca­nisme de repro­duc­tion avancé de l’uni­vers : c’est sa fonc­tion.

« Bien sûr, vous et moi n’al­lons pas contri­buer à étendre l’uni­vers. »

Quand on pense aux pers­pec­tives ouvertes par le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique expo­nen­tiel pour les 100 ou 1 000 prochaines années, il est facile d’ima­gi­ner que l’être humain sera capable d’élar­gir et de dupliquer l’uni­vers parce qu’il voudra vivre dans un envi­ron­ne­ment cosmique qu’il peut contrô­ler et qui repro­duira les lois de notre univers. Cela signi­fie que la vie a un but, car le proces­sus de sélec­tion natu­relle biolo­gique est un produit du proces­sus de sélec­tion natu­relle cosmique. Cela n’im­plique ou n’ex­clue pas que l’uni­vers ait été créé par une forme d’in­tel­li­gence, mais il est proba­ble­ment le résul­tat d’un proces­sus de sélec­tion natu­relle qui l’a façonné de sorte qu’il puisse s’étendre, se repro­duire et se répliquer.

Le sens de la vie

Ce proces­sus de repro­duc­tion de l’uni­vers, voilà ce qui peut être consi­déré comme le sens ultime de l’exis­tence. C’est l’objec­tif sur le long terme de la vie intel­li­gente en tant que produit de la sélec­tion natu­relle cosmo­lo­gique. Ce qui ne nous avance à rien. Ça paraî­trait bizarre de dire : « Voilà, le sens de la vie est de répliquer l’uni­vers, voyons comment nous y prendre. » Je ne dis pas que c’est ce que nous devrions faire ou vouloir faire. Le but d’une vie parti­cu­lière, tel que nous le conce­vons commu­né­ment, est proba­ble­ment de connaître l’amour, de bons moments, de faire un métier qu’on aime et de contri­buer à la société. Mais si on pense aux pers­pec­tives à long terme de l’hu­ma­nité, si on essaie de prédire la direc­tion qu’elle pren­dra, il semble que nous allons conti­nuer à amélio­rer nos capa­ci­tés tech­no­lo­giques et en apprendre toujours plus sur le monde. La connais­sance est extrê­me­ment impor­tante et la science est primor­diale. Déve­lop­per nos connais­sances permet de voir le futur d’un bon œil malgré toutes les choses effrayantes qui adviennent dans notre monde. Du point de vue de la psycho­lo­gie évolu­tion­niste, il faut être opti­miste car il y a une raison trans­cen­dan­tale à notre présence. Une forme d’hu­ma­nité sera sûre­ment présente sur Terre pendant encore un très long moment, assez long­temps pour accom­plir la fonc­tion ultime d’ex­pan­sion de notre univers et de colo­ni­sa­tion d’autres régions de l’es­pace-temps dans lesquelles la vie intel­li­gente peut survivre. Et ce n’est qu’en élar­gis­sant nos connais­sances que nous serons un jour en mesure d’y parve­nir.

C’est déjà grand, non ?
Crédits : NASA

Bien sûr, vous et moi n’al­lons pas contri­buer à étendre l’uni­vers, cela arri­vera peut-être des millions d’an­nées après notre dispa­ri­tion. Mais durant notre vie, nous pouvons faire modes­te­ment partie de cette gigan­tesque entre­prise. En prenant cette direc­tion, il est possible de réunir notre savoir et nos réus­sites scien­ti­fiques et de nous en servir pour propul­ser l’hu­ma­nité vers l’avant. Nous sommes une espèce très créa­tive, très curieuse et capable d’in­croyables accom­plis­se­ments scien­ti­fiques, nous devrions faire tout notre possible pour aller dans la direc­tion d’un but commun à notre espèce. S’il s’avère que la vie est bel et bien une adap­ta­tion visant à repro­duire l’uni­vers, nous avons de bonnes raisons d’es­pé­rer que cela fonc­tionne, de la même manière qu’un œil réus­sit la plupart du temps à remplir sa fonc­tion qui est de voir. Certes, il peut y avoir des anoma­lies, un œil peut ne plus être en capa­cité de voir à cause d’une mala­die par exemple, mais il est permis d’es­pé­rer que l’hu­ma­nité conti­nuera de vivre sous une certaine forme, peut-être pour toujours, et qu’elle parvien­dra à accom­plir sa fonc­tion de repro­duc­tion de notre univers. Rien n’est garanti, les choses pour­raient mal se passer, nous pour­rions dispa­raître ou causer notre propre extinc­tion, mais c’est un scéna­rio peu probable. Une forme d’hu­ma­nité survi­vra. Il n’est permis à personne de savoir vers quoi l’hu­ma­nité aura évolué dans un million d’an­nées. Il pour­rait y avoir une catas­trophe nucléaire, des désastres dus au réchauf­fe­ment clima­tique, un événe­ment respon­sable de l’éra­di­ca­tion de 95 % des êtres humains et qui fera que le petit nombre restant chan­gera l’évo­lu­tion de l’hu­ma­nité.

Un sens à tout ça ?
Crédits : NASA

Mais ce dont nous pouvons être sûrs, c’est que la science est une chance de révé­ler le sens de la vie. Le proces­sus évolu­tion­niste est capable de produire un but, un sens et une fonc­tion. On sait que l’évo­lu­tion peut géné­rer un senti­ment de but, créer des orga­nismes dotés d’une fina­lité. Et en appliquant le darwi­nisme à l’échelle cosmo­lo­gique, on conclue logique­ment qu’en tant que chose la plus complexe de l’uni­vers, la vie intel­li­gente n’est sûre­ment pas un acci­dent. Un pas de fait vers la décou­verte du sens de la vie qui, en tant que mystère, est déjà beau.


Couver­ture : Le multi­vers.


 

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