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Pour conserver l'une des meilleures forces d'intervention au monde, le ministère des Armées veut se placer à la pointe de l'innovation.

par Servan Le Janne | 17 juillet 2019

En jetant un œil par la fenêtre de l’hô­tel de Brienne, dans le septième arron­dis­se­ment de Paris, Florence Parly voit loin. La ministre des Armées oublie le décor tout en dorures et ses meubles style Empire pour imagi­ner « des robots huma­noïdes secou­rant les soldats sur le champ de bataille ». Faisant glis­ser un stylo bleu sur une table en marbre, elle liste quelques idées futu­ristes en intro­duc­tion du « Docu­ment d’orien­ta­tion de l’in­no­va­tion de défense ».

L’an­cienne diri­geante d’Air France et de la SNCF cite aussi « des avions capables d’in­te­ra­gir avec des drones et des logi­ciels capables d’ana­ly­ser instan­ta­né­ment des milliers d’images satel­lites ». Ces exemples, ajoute-t-elle, « ne sont pas tirés d’un nouveau roman 2089 de George Orwell. Tous ces cas d’usage sont en passe d’en­trer dans la réalité : on les a vus au salon du Bour­get, sur les stands du minis­tère des Armées à Viva­tech, ou encore dans les centres d’ex­pé­ri­men­ta­tion des Armées. »

Paru le 11 juillet 2019, deux jours avant le lance­ment d’un comman­de­ment mili­taire de l’es­pace, le docu­ment explore les possi­bi­li­tés ouvertes par l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, la robo­tique, le big data, les armes hyper­so­niques, l’in­for­ma­tique quan­tique et les capteurs. Afin d’ima­gi­ner le contexte de leurs appli­ca­tions, il annonce aussi la consti­tu­tion d’une équipe d’au­teurs de science fiction et de futu­ro­logues, au sein de l’Agence inno­va­tion défense. Cette Red Team devra « orien­ter les efforts d’in­no­va­tion en imagi­nant et en réflé­chis­sant à des solu­tions permet­tant de se doter de capa­ci­tés disrup­tives ou de s’en prému­nir ».

Ses travaux reste­ront confi­den­tiels « compte tenu de leur sensi­bi­lité et pour se prému­nir d’ins­pi­rer de poten­tiels adver­saires » mais le minis­tère des Armées a déjà laissé filtrer quelques pistes.

Camé­léon

Sous un ciel bleu fendu par de larges bandes nuageuses, un véhi­cule à six roues fait demi-tour en bord de route. Derrière lui, la pelouse qui mange le trot­toir se couche aussi­tôt, écra­sée par un poids consi­dé­rable. Son châs­sis paraît pour­tant ridi­cu­le­ment ténu, comme si aucune carros­se­rie n’y était arri­mée. Juste au-dessus de larges pneus, les grilles d’aé­ra­tion, arbres et autres grues du paysage défilent en trans­pa­rence : le camion se fond dans le paysage en repro­dui­sant les éléments qui l’en­tourent sur son blin­dage. Il est revêtu d’une sorte de cape d’in­vi­si­bi­lité qui lui permet d’avan­cer tel un camé­léon sur un théâtre d’opé­ra­tion. Plus loin, derrière des barri­cades, des soldats se font oublier grâce à la même tech­no­lo­gie. Seuls quelques fusil et une forme trans­lu­cide permettent de devi­ner leur présence.

Ces images de synthèse présentent le Camé­léon, un projet de camou­flage déve­loppé par le groupe français de l’ar­me­ment Nexter Systems à la demande de la Direc­tion géné­rale de l’ar­me­ment (DGA). Il est basé sur une batte­rie d’al­go­rithmes capables d’ana­ly­ser l’en­vi­ron­ne­ment à partir d’une caméra haute défi­ni­tion, afin de repro­duire ses couleurs sur des écrans pixe­li­sés situés au niveau du blin­dage. L’ap­pa­reil qui en est doté peut ainsi avan­cer discrè­te­ment dans le désert, le jungle, la forêt ou en milieu urbain. Les proto­types présen­tés à l’oc­ca­sion de diffé­rents salons ne sont toute­fois pas aussi invi­sibles que ceux de la vidéo : ils se contentent de repro­duire les tons de leur milieu et non les grilles d’aé­ra­tion, les arbres ou les grues.

L’ar­mée française tente en tout cas de se proje­ter dans la guerre de futur à travers l’in­no­va­tion. « Demain, notre supé­rio­rité sera due aux inno­va­tions tech­no­lo­giques », affirme Gaël Désilles, direc­teur des programmes scien­ti­fiques et tech­no­lo­giques de la DGA. Pour doter son armée d’ou­tils de pointe, le gouver­ne­ment a créé l’Agence de l’in­no­va­tion de défense en septembre 2018. « Elle va rassem­bler tous les acteurs du minis­tère et tous les programmes qui concourent à l’in­no­va­tion de défense », promet­tait alors la ministre des Armées, Florence Parly. « Elle sera le phare de l’in­no­va­tion du minis­tère, ouverte sur l’ex­té­rieur. Elle sera tour­née vers l’Eu­rope, visible à l’in­ter­na­tio­nal. Elle permet­tra l’ex­pé­ri­men­ta­tion, en boucle courte avec les utili­sa­teurs opéra­tion­nels. »

Cet organe ratta­ché à la DGA a le même rôle que la célèbre DARPA améri­caine. « Elle la rappelle beau­coup, à ceci près que cette dernière finance des travaux en silo, cloi­son­nés », détaille Gaël Désilles. « Nous voulons fédé­rer les actions qui concourent à l’in­no­va­tion pour les faire entrer plus vite et plus fort dans les équi­pe­ments. » L’homme qui la dirige, Emma­nuel Chiva, travaille depuis plus de 20 ans dans les domaines de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle (IA) et de la simu­la­tion mili­taire. Ce n’est pas un hasard. En avril, Florence Parly souhai­tait la construc­tion d’une « IA perfor­mante, robuste et maîtri­sée », de manière à « ne jamais être dépassé par l’en­nemi ».

« On nous demande de faire un effort dans ce domaine », recon­naît Florence Pavie, respon­sable de la divi­sion valo­ri­sa­tion de l’in­no­va­tion à l’Agence de l’in­no­va­tion de défense. « Cela dit, nous nous inté­res­sons à tous types d’ex­per­tises. » Cette poly­va­lence est illus­trée par le « fantas­sin du futur » présenté lors du dernier salon Viva­tech. En 2030, « il sera mieux protégé, plus connecté et entouré de robots et de drones qui l’as­sis­te­ront dans sa mission. En un mot, il sera moins exposé aux risques. » Le projet Camé­léon va notam­ment l’ai­der à éviter les tirs enne­mis, mais c’est loin d’être le seul.

Hauteur d’Homme

Deux drapeaux trico­lores avancent au milieu d’une forêt de képis. Sur les pavés de la cour d’hon­neur des Inva­lides marte­lés par le soleil et les bottes, les dépouilles de Cédric de Pier­re­pont et Alain Berton­cello sont portées par des mili­taires français. En ce mardi 14 mai 2019, un hommage natio­nal est rendu à ces soldats d’élite morts lors de l’opé­ra­tion de sauve­tage d’otages rete­nus au Burkina Faso, quatre jours plus tôt. S’ils sont tombés en mission, « c’est qu’on a su tirer à des endroits où ils n’étaient pas proté­gés », observe Florence Pavie. « Il y a toujours des zones au niveau des arti­cu­la­tions ou à l’ar­rière du casque qui peuvent être atteintes. »

Crédits : Florence Parly/Face­book

En cas de bles­sure, des capteurs veillant à la sécu­rité du soldat de demain seront capables d’aler­ter ses équi­piers et de cauté­ri­ser rapi­de­ment une plaie. « Il faut encore qu’on travaille sur la protec­tion des jambes et des bras aussi, sans entra­ver les mobi­li­tés », admet Florence Pavie. Si l’idéal est évidem­ment de ne pas être vu, les projets de « furti­vité » sont en géné­ral assez longs à déve­lop­per. Camé­léon a par exemple été lancé en 2009 et n’est pas encore inté­gré sur un véhi­cule opéra­tion­nel. Quant aux drones, de plus en plus présents sur le terrain, ils ne rempla­ce­ront pas les hommes : « Le soldat conti­nuera d’al­ler au contact car c’est son métier », juge-t-elle.

Le ministre de la Défense a d’ailleurs indiqué, lors d’un discours donné en avril, que la France ne déve­lop­pe­rait pas d’armes auto­nomes. « Termi­na­tor ne défi­lera pas au 14-Juillet », a-t-elle résumé. « La posi­tion française est sans ambi­guïté : la France refuse de confier la déci­sion de vie ou de mort à une machine qui agirait de façon plei­ne­ment auto­nome et échap­pe­rait à tout contrôle humain. » Alors que les États-Unis et la Russie travaillent sur des concepts de robots tueurs, et qu’Is­raël (Dôme de fer) et la Corée du Sud (SGR-A1) déploient des canons détec­tant les cibles eux-mêmes près des fron­tières, Paris refuse donc de délé­guer le droit de tirer et préfère mieux proté­ger ses Hommes.

Dans cette optique, la DGA a mis au point un système de trans­mis­sion par conduc­tion osseuse : au lieu d’être enre­gis­tré par un micro, la parole d’un mili­taire sera détec­tée grâce à un appa­reil placé près de son oreille, qui analy­sera le mouve­ment de sa mâchoire. Celui-ci proté­gera son audi­tion, souvent mise à mal par les explo­sions et récu­pé­rera les vibra­tions osseuses, tout en lais­sant le visage libre de ses mouve­ments. Autour de la tête, les enga­gés devraient bien­tôt porter le casque de réalité augmen­tée Raft, qui leur donnera la posi­tion de leurs amis via un système appelé Blue Force Tracking.

Crédits : minis­tère des armées

Alors, la France parti­cipe-t-elle à la course au soldat augmenté, tel que le poli­to­logue québé­cois Jean-François Caron l’ébauche dans le livre Théo­rie du super soldat. La mora­lité des tech­no­lo­gies d’aug­men­ta­tion dans l’ar­mée ? À travers l’Ins­ti­tut de recherche biomé­di­cale des armées (IRBA), l’état-major conduit en tous cas des études sur les milieux d’em­ploi des forces armées ainsi que sur les risques nucléaire, radio­lo­gique, biolo­gique et chimique. « Nous suivons les recherches sur la géné­tique pour augmen­ter l’homme mais nous n’en finançons pas », explique Florence Pavie. « Nos scien­ti­fiques cherchent surtout à amélio­rer le sommeil des troupes. »

Pour vanter l’ex­per­tise française, Gaël Désilles évoque « des tissus inno­vants, des batte­ries à hydro­gène, des piles à combus­tibles, des maté­riaux permet­tant de faire des gilets pare-balles plus légers ou de nouvelles radios qui vont offrir des capa­ci­tés éten­dues avec de la sécu­rité de très haut niveau. » Bien d’autres tech­no­lo­gies sont en cours de déve­lop­pe­ment, mais « nous proté­geons certaines choses », glisse Florence Pavie.


Couver­ture : G.Gesquière/Armée de Terre/Ulyces.


 

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