Alors que les Soudanais cherchaient à poser les bases d'un régime démocratique, les généraux ont repris la main, appuyés par quelques pays arabes.

par Servan Le Janne | 10 juin 2019

Feu sur le Nil

Une colonne de pick-ups passe devant le sque­­lette en béton d’un immeuble inachevé, dans le centre de Khar­­toum. Quelques dizaines d’hommes sont rassem­­blés au bord de la route. Alors que, formant une chaîne humaine, ils édifient une barri­­cade brique par brique à côté de pneus en feu, d’où s’élèvent des panaches de fumée noire, l’ar­­mée souda­­naise fonce vers son quar­­tier géné­­ral. Là, les mili­­taires incen­­dient les tentes de l’op­­po­­si­­tion instal­­lées à même le bitume, font pleu­­voir les coups de matraques et tirent dans la foule.

En quelques minutes, ce lundi 3 juin 2019, le chaos s’ins­­talle dans le campe­­ment tenu par l’op­­po­­si­­tion depuis le mois d’avril. Ceux qui avaient fait tomber le dicta­­teur Omar el-Béchir, au pouvoir pendant 30 ans, après quatre mois de révolte, ne voulaient pas lais­­ser l’état-major dessi­­ner seul les contours du Soudan à venir. Alors des négo­­cia­­tions pour former un conseil de tran­­si­­tion ont été enga­­gées. Elles ont achoppé le 20 mai dernier. Après quoi, la junte a quali­­fié le campe­­ment de « menace pour la sécu­­rité et la paix publiques », promet­­tant d’agir « avec déter­­mi­­na­­tion ».

Résul­­tat, au moins 108 personnes ont été tuées d’après le Comité central des méde­­cins du Soudan, qui explique être allé repê­­cher 40 corps jetés dans le Nil. Le minis­­tère de la Santé évoque lui le chiffre de 61 morts. L’op­­po­­si­­tion massée derrière l’Al­­liance pour la liberté et le chan­­ge­­ment (ALC) a aussi été répri­­mée par les Forces de soutien rapide (FSR), un groupe para­­mi­­li­­taire émanant des funestes mili­­ciens Janja­­wid, dans 13 autres villes.

Le lende­­main, à la télé­­vi­­sion, le géné­­ral Abdel Fattah al-Burhan annonce la rupture des négo­­cia­­tions avec l’ALC, l’an­­nu­­la­­tion des accords et la tenue d’élec­­tions dans un délai de neuf mois. Inter­­net est aussi coupé. Ce coup de force de l’ar­­mée est large­­ment condamné, ce qui lui vaut d’être suspen­­due par l’Union afri­­caine jeudi 6 juin. La pres­­sion inter­­­na­­tio­­nale demeure néan­­moins faible. Au contraire, la junte peut comp­­ter sur le soutien d’un certains nombre d’États qui ont inté­­rêt au statu quo.

« Tous les membres du conseil mili­­taire viennent du vieux régime et c’est pourquoi nous parions désor­­mais sur des offi­­ciers moins gradés », avance Amal al-Zein, la respon­­sable du Parti commu­­niste souda­­nais, très impliqué dans la révolte. « Nous espé­­rons que les poli­­ciers et mili­­taires patriotes proté­­ge­­rons le peuple souda­­nais. » Parmi les géné­­raux issus des rangs d’Omar el-Béchir, il y a notam­­ment le chef du conseil mili­­taire, Abdel Fattah al-Burhan, et son vice-président, par ailleurs patron des FSR, Moha­­med Hamdan Dagolo, surnommé « Hemedti ».

Appui prin­­cier

Depuis leur barri­­cade en briques, sur la route du quar­­tier géné­­ral de l’ar­­mée, les hommes rassem­­blés devant le sque­­lette en béton d’un immeuble inachevé ont vu passer des véhi­­cules bien parti­­cu­­liers. Ils ne le savent proba­­ble­­ment pas, mais ces pick-ups vert-de-gris ont d’abord été iden­­ti­­fiés comme des Humvee améri­­cains. En fait, il s’agit de NIMR Ajban 440A 4×4 light origi­­naires des Émirats arabes unis. Alors que l’Al­­liance pour la liberté et le chan­­ge­­ment (ALC) et les autres mouve­­ments mobi­­li­­sés à Khar­­toum récla­­maient que le pouvoir fût remis aux civils, le géné­­ral Abdel Fattah al-Burhan soignait ses rela­­tions à Abou Dabi, où le prince héri­­tier Moham­­med ben Zayed Al Nahyane l’a reçu dimanche 26 mai.

Dans un tweet publié ce jour-là, ce dernier affirme « le soutien des Émirats arabes unis à la préser­­va­­tion de la sécu­­rité et de la stabi­­lité du Soudan ». La veille, Al-Burhan rendait visite au président égyp­­tien Abdel Fattah al-Sissi, avec qui il « s’ac­­cor­­dait sur le fait que la prio­­rité était de soute­­nir la volonté du peuple souda­­nais et ses choix », d’après un porte-parole au Caire, Bassam Rady. Dans le même temps, Hemedti était lui à Djed­­dah, en Arabie saou­­dite, pour s’en­­tre­­te­­nir avec le prince héri­­tier Moham­­med ben Salmane. Il lui promet­­tait de le soute­­nir contre « toutes les menaces et les attaques de l’Iran ou des milices houthis » et de conti­­nuer à envoyer des troupes aux côtés des Saou­­diens au Yémen.

Hemedti (à droite)
Crédits : FSR

Riyad et Abou Dabi ont promis une enve­­loppe de trois milliards de dollars au Soudan afin de soute­­nir sa tran­­si­­tion. Chacun a déjà déposé 250 millions sur le compte de la banque centrale souda­­naise. D’après quatre offi­­ciels égyp­­tiens cités par Asso­­cia­­ted Press, Le Caire a soutenu le renver­­se­­ment d’Omar el-Béchir au profit d’Ab­­del-Fattah al-Burhan afin d’écar­­ter les isla­­mistes du pouvoir. Depuis, « l’im­­pli­­ca­­tion des Émirats arabes unis a beau­­coup augmenté », confie le géné­­ral Salah Gosh, respon­­sable des services de rensei­­gne­­ment du Soudan.

Les Souda­­nais ne sont pas dupes. « Les puis­­sances du Moyen-Orient ont orga­­nisé un atter­­ris­­sage en douceur au vieux régime pour qu’elles puissent garder leurs alliés au pouvoir », inter­­­prète Moha­­med Yusuf al-Mustafa, président du plus grand syndi­­cat du pays, l’As­­so­­cia­­tion des profes­­sion­­nels du Soudan. « Ils mani­­festent une atti­­tude clas­­sique des pays arabes à l’égard du Soudan : soute­­nir les leaders mili­­taires, proté­­ger leurs inté­­rêts et rester sourds à leur mauvais compor­­te­­ment. »

Selon Asso­­cia­­ted Press, qui cite une source mili­­taire, Al-Burhan et deux autres géné­­raux ont rencontre El-Béchir juste avant l’an­­nonce de sa desti­­tu­­tion : « Il lui ont promis qu’il ne serait pas extradé à la Cour pénale inter­­­na­­tio­­nale pour répondre aux accu­­sa­­tions de géno­­cide et de crime de guerre pendant le conflit au Darfour au début des années 2000, et qu’il pour­­rait rester dans la rési­­dence prési­­den­­tielle. » Le 13 mai, il a été inculpé pour le meurtre de mani­­fes­­tants. Dans le binôme qui lui succède, Hemedti est de l’avis géné­­ral celui qui concentre le pouvoir. Il a d’ailleurs plei­­ne­­ment parti­­cipé à sa diago­­nale sangui­­naire.

Le fidèle

Avant de négo­­cier son départ, Omar el-Béchir s’est long­­temps atta­­ché au pouvoir, quitte à deman­­der à l’ar­­mée de tirer sur son peuple. Quand Hemedti l’a rencon­­tré, début avril, le dicta­­teur de 75 ans n’en démor­­dait pas. À en croire le mili­­taire, il citait une loi isla­­mique selon laquelle un diri­­geant pouvait tuer jusqu’à un tiers de sa popu­­la­­tion. « J’ai dit : “Que Dieu vous pardonne” », raconte Hemedti. « Ça a été notre dernier échange. »

Né dans un clan arabe du Tchad, le jeune Moha­­med Hamdan Dagolo est poussé vers le Darfour, à l’ouest du Soudan, par la guerre. Il la retrouve là quelques années plus tard, en 2003, après avoir quitté l’école primaire pour vendre des chameaux aux confins de la Libye et de l’Égypte. Cette fois, le jeune homme reste et devient même un Janja­­wid, un de ces guer­­riers utili­­sés par le régime pour mater la contes­­ta­­tion. Pourquoi choi­­sit-il ce camp ? Dagolo explique que les rebelles ont attaqué une cara­­vane de chameaux tenue par ses amis.

Après avoir un temps frayé avec l’en­­nemi tcha­­dien, Hemedti reste à la fin des années 2000 un des seuls leaders janja­­wid fidèles à Omar el-Béchir. C’est donc lui qui est choisi pour mener les Forces de soutien rapide (FSR), un groupe de soudards vite impliqué dans bien des exac­­tions au Darfour, au Kordo­­fan du Sud et dans l’État du Nil bleu. Dénué de scru­­pules, le dicta­­teur en fait alors sa garde préto­­rienne. Lorsque le Soudan entre dans la guerre au Yémen aux côtés de l’Ara­­bie saou­­dite et des Émirats arabes unis, Hemedti met ses compé­­tences et ses hommes au service de l’ar­­mée. Aussi se rend-il au Moyen-Orient avec Al-Burhan, d’où on raconte qu’il ramène des finan­­ce­­ments pour les FSR.

Omar El-Béchir
Crédits : service de presse du président de la Russie

En tant que chef de guerre, il est à la tête d’une orga­­ni­­sa­­tion qui commet « des actes de torture, des exécu­­tions et des viols de masses » au Darfour en 2014, selon l’as­­so­­cia­­tion Human Rights Watch. Les FSR « brûlent des maisons, frappent, violent et exécutent des villa­­geois » avec le soutien de l’ar­­mée souda­­naise et celui de milices locales. Fort de ce vaste réseau, il figure parmi les premiers hauts-respon­­sables à soute­­nir la révolte fin 2018, invi­­tant le gouver­­ne­­ment à « four­­nir des services et des condi­­tions de vie décents au peuple ». Il espère même le 25 décembre que « les corrom­­pus seront traduits en justice ».

Sitôt El-Béchir parti, Hemedti est nommé vice-président du conseil mili­­taire de tran­­si­­tion. C’est lui qui rencontre les diplo­­mates occi­­den­­taux et repré­­sente son pays en Arabie saou­­dite. Mais c’est aussi lui qui est perçu comme le prin­­ci­­pal respon­­sable du massacre de Khar­­toum, le lundi 3 juin. Appuyé par l’Ara­­bie saou­­dite, les Émirats arabes unis et l’Égypte, il est bien placé pour se main­­te­­nir, à moins que les rues et les acteurs étran­­gers censés soute­­nir ses aspi­­ra­­tions finissent par le prendre en étau.


Couver­­ture : L’ar­­mée souda­­naise en avril 2019.


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