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Basée à Toronto, la Knowledge Society veut révolutionner l'éducation : plutôt qu'un accélérateur de start-ups, elle veut être un accélérateur d'humains surdoués.

par Servan Le Janne | 18 décembre 2018

La scène

Dans le hall de Corus Quay, le long d’un mur végé­tal, un parterre d’étu­diants attend impa­tiem­ment, assis sur une pelouse arti­fi­cielle. Derrière eux, par les murs trans­pa­rents de ce grand bloc de vitres, on peut voir les quais de Toronto, au bord du lac Onta­rio. À droite d’un tobog­gan en spirale blanc, Nadeem Nathoo monte soudain sur scène, déclen­chant une salve d’ap­plau­dis­se­ments. En ce mois de mai 2018, le direc­teur du TKSum­mit souhaite la bien­ve­nue à « des gens de Google, Micro­soft, la NASA, Insta­gram, Face­book, Tesla, ou encore Oculus. Nous avons de la chance car cela n’ar­rive nulle part ailleurs dans le monde ». Les yeux des adoles­cents brillent. Après lui, ce sera leur tour de prendre le micro.

Ananya contrôle un robot par la pensée
Crédits : Ananya Chadha

Malgré leur jeunesse, les élèves de la Know­ledge Society parlent savam­ment d’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, de voitures sans conduc­teur, de réalité virtuelle, d’édi­tion géné­tique, de cryp­to­mon­naies ou d’ex­plo­ra­tion spatiale. À 14 ans, Saba­rish Gnana­moor­thy est non seule­ment le plus jeune déve­lop­peur de casques HoloLens soutenu par Micro­soft, mais il figure aussi parmi les dix acteurs de la réalité virtuelle à suivre selon le site VeeR. Un autre élève, Andrew Been, prétend avoir construit un modèle réduit de réac­teur nucléaire dans son garage. Il n’a que 12 ans. Leur aîné, Tommy Moffat, 17 ans, se passionne pour les calcu­la­teurs quan­tiques.

Certains, comme Ananya Chadha, ont encore un appa­reil dentaire. Pour commen­cer sa présen­ta­tion, déjà rompue à l’art du story­tel­ling, la jeune fille raconte une anec­dote de sa prime jeunesse. « Je me souviens que quand j’avais neuf ans, j’ai vu le film Mathilda. Ça parle d’une petite fille super intel­li­gente qui peut contrô­ler des objets à l’aide de son cerveau. » Dès la projec­tion termi­née, la Cana­dienne a essayé de dépla­cer un stylo sans le toucher pendant 20 minutes. Rien n’a bougé. Il lui a fallu attendre l’âge de 16 ans pour réali­ser le tour.

« Prochaine diapo », demande-t-elle, sur quoi on lui apporte une télé­com­mande. Ça, elle ne sait pas encore le maîtri­ser par la pensée. En revanche, la vidéo proje­tée à l’écran la montre en pleine séance de magie. Reliée à un ordi­na­teur par des câbles, des élec­trodes fixées sur son crâne, elle fait avan­cer une petite voiture télé­gui­dée sans bouger. La salle applau­dit. Une fois descen­due de scène, parée pour un entre­tien indi­vi­duel, la jeune femme brune de Toronto s’épanche sur d’autres prouesses. Elle a aussi utilisé l’ou­til d’édi­tion géno­mique CRISPR-Cas9 pour trai­ter des mala­dies chez les souris, et a étudié la block­chain ainsi que la réalité augmen­tée. Elle est capable d’ex­pliquer simple­ment ces diffé­rentes tech­no­lo­gies. Pour­tant, rela­ti­vise Navid Nathoo, « elle avait peur de parler aux gens » il n’y a pas si long­temps. C’est sa rencontre avec lui, au sein de la Know­ledge Society, qui l’a trans­for­mée.

Crédits : Ananya Chadha

Fondée en mai 2016 par Navid Nathoo et son frère, Nadeem, cette école qui n’ouvre que le week-end « forme des jeunes gens de 13 à 17 ans à deve­nir leur être opti­mal », explique Navid. Venus de l’uni­vers des start-ups et de la finance, ils ont eu l’idée d’ap­pliquer leurs sché­mas à l’en­sei­gne­ment. Ainsi, la Know­ledge Society est un incu­ba­teur de personnes plutôt que d’en­tre­prises, une pépi­nière de jeunes talents plutôt que de jeunes pousses. « Au lieu d’es­sayer de lancer des socié­tés qui vaudront des milliards de dollars, elle tente de former les gens qui crée­ront ces socié­tés », résume Ananya Chadha. « Ils veulent refondre le système éduca­tif. Ça a changé ma vie. »

Ravi de ce satis­fe­cit, Navid Nathoo consi­dère néan­moins qu’il reste beau­coup à faire. Il voit plus grand. Avec l’argent récolté par la vente de sa start-up, Airpost, au géant de l’in­for­ma­tique Box, en 2015, il ne souhaite pas simple­ment aider des adoles­cents à déve­lop­per leur poten­tiel. L’objec­tif est surtout – vaste programme –, de « résoudre les problèmes les plus impor­tants au monde ». Pour cela, le ving­te­naire a besoin de lever un bataillon de super-entre­pre­neurs sur le modèle de Steve Jobs ou Elon Musk, dont le succès s’est selon lui construit « en dépit du système éduca­tif ». Navid et son frère sont convain­cus qu’un pas de côté mène aux meilleures idées. Et ils ont des raisons de le croire.

Exil

Tout le monde n’aime pas la Know­ledge Society autant qu’A­na­nya Chadha. Certaines écoles appré­cient son travail. Mais pour nombre de profes­seurs, le cursus clas­sique prime sur ces cours facul­ta­tifs, qui ne sont pas recon­nus par le minis­tère de l’Édu­ca­tion cana­dien. Pire, des établis­se­ments n’hé­sitent pas à sanc­tion­ner leurs élèves s’ils sont absents à cause d’une acti­vité en lien avec cette deuxième école, comme à l’oc­ca­sion d’une confé­rence donnée au Web Summit. D’après Navid Nathoo, il y a une véri­table iner­tie dans l’en­sei­gne­ment moderne, tandis que l’uni­vers des start-ups est en perpé­tuelle ébul­li­tion. Les diplô­més d’aujourd’­hui savent pondé­rer le risque, moins opti­mi­ser le succès, juge-t-il : « Avec mon frère, nous cher­chons toujours le meilleur scéna­rio, pas à éviter le pire. Ça vient de nos parents. »

Nadeem et Navid Nathoo
Crédits : TKS

Ces derniers ont grandi dans des pays afri­cains limi­trophes, sans jamais s’y croi­ser. Tous deux ont été contraints à l’exil. Origi­naire d’Ou­ganda, la mère de Navid et Nadeem a dû fuir le régime fou d’Amin Dada. Par chance, elle suivait les préceptes de l’is­maé­lisme, un courant de l’is­lam chiite dont les membres étaient aidés par la riche famille Agha Khan. Sans cela, elle n’au­rait jamais pris d’avion pour Vancou­ver. Le maire actuel de la ville de Calgary, Naheed Nenshi, a aussi béné­fi­cié de ce soutien. Lui était origi­naire de Tanza­nie, comme le père de Navid. Mais ce dernier a emprunté un chemin plus sinueux. Dépos­sédé de ses terres par une natio­na­li­sa­tion, il a atterri en Angle­terre avant d’avoir 15 ans. Privé de lycée, l’ado­les­cent travaillait comme contrô­leur aérien la nuit et vendait du pain le jour. Il fallait au moins ça pour aider deux sœurs et autant de frères.

Après avoir racheté la boulan­ge­rie où il travaillait, le père Nathoo décide de lancer son entre­prise au Canada, où il rencontre sa femme. Elle aussi a dû mettre un terme à ses études préma­tu­ré­ment, à l’uni­ver­sité, pour aider ses proches. « Ils n’ont pas de diplômes mais sont très intel­li­gents », observe Navid. « Ils m’ont trans­mis leur téna­cité, leur persé­vé­rance, cet état d’es­prit peu conven­tion­nel. Ils ont eu du succès en dépit des conven­tions. C’est aussi le cas d’Elon Musk et Steve Jobs. » Afin d’évi­ter les sentiers battus et de suivre les préceptes altruistes des Agha Khan, le jeune homme quitte Calgary aussi souvent que possible. Son frère et lui se rendent au Bangla­desh pour aider à la mise en place de micro-crédits, puis au Tadji­kis­tan, afin de déve­lop­per l’édu­ca­tion dans les régions monta­gneuses situées dans le nord du pays.

Voilà pour les excen­tri­ci­tés. Car à côté de ces expé­riences hors du commun, les deux frères étudient le commerce. « Il est diffi­cile d’avoir un impact sans comprendre les chiffres », justi­fie Navid. Ça tombe bien, ils n’ont guère de secret pour lui. Pendant que Nadeem entre dans la grand cabi­net de conseil McKin­sey, Navid fait de son entre­prise, Airpost, un spécia­liste reconnu de la sécu­ri­sa­tion des données héber­gées sur le cloud pour les profes­sion­nels. À son rachat par Box, l’homme d’alors 25 ans devient respon­sable d’une équipe compo­sée d’an­ciens étudiants de Stan­ford, Berke­ley, Harvard, du MIT et d’autres grandes univer­si­tés. Mais comme l’ex­pé­rience de ses parents le lui a appris, « un diplôme ne garan­tit pas le succès et ne défi­nit pas l’in­tel­lect ».

Dopa­mine

Le Bangla­desh a vu passer Ananya Chadha avant Navid Nathoo. Elle arri­vait alors du Bahreïn et s’ap­prê­tait à conti­nuer un long périple, faisant étape à Mada­gas­car, au Viet­nam et à Dubaï pour fina­le­ment arri­ver au Canada à l’âge de trois ans. Elle avait alors déjà vu beau­coup de choses, au gré des dépla­ce­ments de ses parents. Son père parti­ci­pait à la mise en place d’usines de vête­ments dans diffé­rents pays. Et parce qu’elle travaillait pour une multi­na­tio­nale dotée de bureaux partout dans le monde, sa mère était elle aussi très mobile. Pour­tant, la famille serait arri­vée sans grandes ressources à Toronto. « Nous n’étions pas riches, mais mes parents m’ont porté beau­coup d’at­ten­tion », raconte Ananya. « Eux-mêmes en avaient reçu dans leur enfance. »

Démons­tra­tion à la TV

Pour faire plai­sir à leur fille unique, nouvelle venue à Toronto, les parents d’Ana­nya Chadha l’ins­crivent à diverses acti­vi­tés. Elle s’es­saye à la gymnas­tique, au skate­board, au ski, au chant, à la danse, aux échecs, aux maths ou encore à la nata­tion. Dès que l’en­nui la guette, la jeune Indienne est libre de s’ar­rê­ter, et elle ne s’en prive pas. Fina­le­ment, les sciences restent toujours dans le paysage. « Je n’ai jamais été excep­tion­nelle en sport », explique-t-elle. « Je n’étais pas mauvaise mais pas extra­or­di­naire. En revanche, au CE1, j’étais capable de faire de longues divi­sions alors que mes cama­rades en étaient encore aux addi­tions. » Ananya trouve là un moyen de se faire remarquer. Elle confie même avoir reçu « un afflux de dopa­mine » dû à la recon­nais­sance de sa qualité.

À 12 ans, la spécia­liste des maths rejoint une colo­nie de vacances consa­crée aux sciences à Toronto. Elle est complè­te­ment fasci­née par les maquettes et autres réali­sa­tions qu’on lui demande de faire. Son inté­rêt pour les cours d’aé­ro­nau­tique est tout aussi aigu. Le simple fait de devoir trou­ver la forme opti­male à donner à un avion en papier la réjouit. « J’ai toujours aimé faire des choses, les parta­ger et avoir de la recon­nais­sance. OK, c’est un peu égoïste, mais bon j’ima­gine que c’est comme ça que fonc­tionne mon cerveau », sourit-elle. Souhai­tant rejoindre une autre classe ensei­gnant la théo­rie du vol, à 14 ans, elle en parle à son père. « Il m’a demandé s’ils me donne­raient des cours de vol à propre­ment parler et je lui ai répondu que non. Le jour-même, nous étions à l’aé­ro­port pour m’ins­crire à un véri­table cours de vol. Avec ma licence de pilote en poche à 14 ans, je me suis dit que je pouvais faire ce que je voulais. »

Alors qu’elle est en quatrième, Ananya Chadha parti­cipe à un concours scien­ti­fique. Au déjeu­ner, elle discute avec une neuros­cien­ti­fique spécia­li­sée dans l’étude des neuro-trans­met­teurs, thème qu’A­na­nya avait « un peu étudié ». L’en­sei­gnante lui propose alors de venir à son labo­ra­toire. Au retour de sa première visite, l’ado­les­cente « saute litté­ra­le­ment de joie » – elle y décroche un stage et la secon­dera dans ses recherches. Elle est sur de bons rails pour entrer à la Know­ledge Society, au moment de sa créa­tion, en 2016, avec encore une fois une joie non dissi­mu­lée. « À chaque cours, une fois par semaine, on nous présente une nouvelle tech­no­lo­gie », décrit-elle. « Si quelque chose nous plaît, on est encou­ra­gés à l’ap­pro­fon­dir seuls. »

La deuxième partie du programme est consa­crée au déve­lop­pe­ment humain, pour se comprendre soi-même, et une troi­sième à la compré­hen­sion du monde. Ananya Chadha change. Elle se détache d’an­ciens amis qui ont fini par la trou­ver « bizarre » et passe davan­tage de temps avec ses cama­rades de la Know­ledge Society. « Je me sens beau­coup plus inté­grée qu’a­vant », assure-t-elle. « Nous avons beau­coup de choses en commun, comme notre ambi­tion ou notre goût de l’ap­pren­tis­sage. » La confiance suit peu à peu.

À la fin d’un événe­ment avec l’école, tandis qu’elle est prête à partir, Navid Nathoo l’in­ter­pelle : « Tu vas où ? Tu n’as parlé à personne. » Devant son étudiante deve­nue de marbre, le fonda­teur du projet pointe cinq parti­ci­pants au hasard et lui intime d’al­ler les voir pour se présen­ter. Depuis, Ananya Chadha n’a plus peur de parler. Elle confie même volon­tiers les « choses stupides » qu’elle a coutume de faire. « Je fais beau­coup de choses pour me sentir unique », avoue-t-elle. « Je n’ai jamais bu de soda, ni de café, je n’ai jamais mâché de chewing-gum, je mange sans sauce, et sans épice. Je veux me sentir diffé­rente. » Comme si le pas de côté était indis­pen­sable.

Elle vient en paix
Crédits : Ananya Chadha

Juste­ment, Navid Nathoo ne reste pas en place. Déve­lop­pée en Amérique du Nord pour des raisons pratiques, la Know­ledge Society sera expor­tée en 2019, promet-il. « J’étais à Dubaï la semaine dernière et je pense que beau­coup de choses inté­res­santes se passent là-bas », cite-t-il en exemple. « Je préfère me concen­trer sur les villes où l’on parle anglais car il est plus facile d’adap­ter les programmes mais je reste très ouvert. » Ses étudiants les plus âgés sont déjà en stage chez des parte­naires tels que Google, Micro­soft, Airbnb ou Face­book. Ainsi, « nous n’avons plus seule­ment à croi­ser les doigts en atten­dant le prochain Elon Musk », assure-t-il. À suppo­ser qu’E­lon Musk aurait aimé la forma­tion. 


Couver­ture : The Know­ledge Society. (TKS)


 

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