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Dotée d'infrastructures médicales vétustes et frontalière de la Chine, la Corée du Nord ne déclare pourtant aucun cas de coronavirus. Le médecin Kee B. Park s'y rend régulièrement. Il explique ce qu'il se passe réellement au royaume ermite.

par Servan Le Janne | 13 mars 2020

Un trait rouge file dans le ciel de Vladi­­vos­­tok. Ce lundi 9 mars 2020, vers 8 h 30, les haubans gigan­­tesques du pont de l’île Russky sont survo­­lés par un avion aux couleurs nord-coréennes. Après avoir dépassé la ville de l’ex­­trême-orient russe, figée dans le gel, l’ap­­pa­­reil KOR271 de la compa­­gnie Air Koryo descend vers son aéro­­port, au nord. Il dépose une centaine de diplo­­mates, soula­­gés d’avoir quitté Pyon­­gyang.

« Il y a une certaine tension dans la ville et le pays parce que les gens sont au courant du coro­­na­­vi­­rus », affirme l’am­­bas­­sa­­deur alle­­mand en Corée du Nord, Pit Helmann. « Les médias en parlent, c’est leur plus gros problème à l’heure actuelle. » Son adjoint, Klaus Stross, a compté 40 Nord-Coréens et 63 étran­­gers dans ce convoi excep­­tion­­nel, le premier à quit­­ter le royaume ermite depuis le début de l’épi­­dé­­mie de Covid-19. Il y aurait des diplo­­mates alle­­mands, russes, français, suisses, polo­­nais, roumains, mongols, égyp­­tiens et russes. Les ambas­­sa­­deurs suédois et britan­­nique ont en revanche décidé de rester sur place.

Début février, le régime a imposé une quaran­­taine à 380 étran­­gers. Selon l’agence KCNA, cette « surveillance médi­­cale très stricte » ne s’ap­­pliquait plus à 221 d’entre eux vendredi 6 mars. Trois jours plus tard, le jour­­nal sud-coréen Daily NK affir­­mait que le virus avait tué 180 soldats nord-coréens en janvier et février, alors que Pyon­­gyang refuse de recon­­naître ne serait-ce qu’une infec­­tion dans ce pays limi­­trophe de la Chine. Un autre quoti­­dien de Séoul, le Dong-a Ilbo, avait rapporté l’exé­­cu­­tion d’un respon­­sable nord-coréen de retour de Chine, parce qu’il aurait violé les mesures de quaran­­taine.

Pour­­tant, en Corée du Nord, « tout le monde attend la réou­­ver­­ture des vols et des fron­­tières », observe Klaus Stross. « À Pyon­­gyang, vous ne sentez pas de restric­­tions. Les gens portent des masques, c’est tout. » Ce déca­­lage entre les terribles nouvelles rappor­­tées par la presse et le témoi­­gnage des diplo­­mates s’ex­­plique sans doute par la propen­­sion de certains médias sud-coréens à propa­­ger de fausses infor­­ma­­tions. Pour éclair­­cir la situa­­tion sani­­taire, nous avons inter­­­rogé Kee B. Park, profes­­seur de méde­­cine à Harvard et direc­­teur du North Korea Program, un programme de coopé­­ra­­tion médi­­cale entre les États-Unis et la Corée du Nord.

Kee B. Park

Comment s’est dérou­­lée l’ex­­fil­­tra­­tion des diplo­­mates étran­­gers de Corée du Nord ?

Quand la période d’iso­­le­­ment de 40 jours est arri­­vée à son terme, un choix a été proposé à 221 étran­­gers : ces diplo­­mates et travailleurs huma­­ni­­taires pouvaient demeu­­rer à Pyon­­gyang ou prendre un vol pour Vladi­­vos­­tok. L’am­­bas­­sa­­deur britan­­nique, Colin Crooks a préféré rester, tout comme le repré­­sen­­tant suédois, Joachim Berg­s­trom. On peut même les voir twee­­ter à propos de la situa­­tion sur place.

Quant à ceux qui ont décidé de partir, comme les Français et les Alle­­mands, ils sont actuel­­le­­ment testés contre le coro­­na­­vi­­rus à Vladi­­vos­­tok. Il fallait saisir cette occa­­sion pour être testé rapi­­de­­ment. Leur vol a été orga­­nisé par le gouver­­ne­­ment nord-coréen mais son point de chute montre qu’il existe un dialogue avec les Russes. L’avion est déjà revenu à Pyon­­gyang et il n’est pas reparti à vide : il a été rempli de maté­­riel médi­­cal.

Pyon­­gyang manque-t-il de maté­­riel médi­­cal ?

Depuis le lance­­ment du North Korea Program, en 2007, je me suis rendu 20 fois en Corée du Nord. Mon dernier voyage a eu lieu en novembre. J’ai pu voir que les hôpi­­taux avaient des ressources limi­­tées. Ils ont de plus en plus de mal à se procu­­rer du maté­­riel médi­­cal à cause des sanc­­tions améri­­caines. Lors de précé­­dentes visites, j’avais pu les aider à répa­­rer une machine de fabri­­ca­­tion alle­­mande. Seule­­ment, il est devenu impos­­sible de se procu­­rer les pièces de rechange. Aucun vendeur ne veut se risquer à échan­­ger avec ce pays et il est en plus impos­­sible de faire sortir de l’argent pour payer. Les barrières sont innom­­brables.

Même si quelqu’un y arri­­vait, il faudrait encore que le maté­­riel traverse la fron­­tière. La douane chinoise pour­­rait le saisir. Cela dit, il existe une certaine coopé­­ra­­tion entre la Chine et le Corée du Nord. J’étais à Pékin en septembre dernier et j’ai pu voir que des chirur­­giens nord-coréens avaient été invi­­tés. À Pyon­­gyang, il y a une grande phar­­ma­­cie où vous pouvez ache­­ter des médi­­ca­­ments chinois. Et j’en ai aussi vu dans certains hôpi­­taux. Mais il est diffi­­cile d’éva­­luer le niveau de colla­­bo­­ra­­tion entre ces deux pays dans la mesure où leurs échanges se font toujours dans le secret.

Pourquoi allez-vous en Corée du Nord ?

En 2007, avec d’autres méde­­cins d’ori­­gine coréenne, nous avons contacté la délé­­ga­­tion de la répu­­blique popu­­laire à New York. Nous voulions savoir si nous pouvions aider. Nous avons donc monté un programme civil et le gouver­­ne­­ment améri­­cain nous a lais­­sés faire. Je suis allé à Pyon­­gyang pour la première fois en septembre 2007, en tant qu’in­­vité à une confé­­rence de méde­­cine. Mais je n’ai pas eu le droit d’en­­trer dans les hôpi­­taux. En 2008, on m’a laissé y entrer pour travailler avec des méde­­cins locaux, que nous avons invi­­tés en retour à New York. Sur place, j’ai pu voir que les ressources étaient limi­­tées. Les équi­­pe­­ments étaient assez anciens.

L’am­­bas­­sa­­deur de Suède à Pyon­­gyang, Joachim Berg­s­trom

Pendant les années qui ont suivi, la situa­­tion poli­­tique s’est tendue à mesure que la Corée du Nord déve­­lop­­pait des armes. En 2016, un étudiant améri­­cain a été arrêté en Corée du Nord. Otto Warm­­bier a fini par être rendu aux États-Unis l’an­­née suivante mais il était très malade. Il est mort en juin 2017, ce qui n’a rien fait pour apai­­ser les tensions. Aux États-Unis, des Coréens ont alors été mis en déten­­tion et le minis­­tère des Affaires étran­­gères a inter­­­dit les voyages en Corée du Nord, sauf pour les cher­­cheurs, les jour­­na­­listes ou en cas d’in­­té­­rêt natio­­nal.

Nous avons réussi à obte­­nir le droit de conti­­nuer à nous rendre à Pyon­­gyang, mais nous ne pouvions plus envoyer de maté­­riel. Il y avait une société suisse, Pyongsu Pharma, qui expé­­diait des médi­­ca­­ments. Elle a dû être dissoute. Depuis, les Nord-Coréens ont essayé de déve­­lop­­per leur propres machines mais elles ne sont pas aussi bonnes que ce qu’ils pouvaient ache­­ter.

Les Nord-Coréens ont-il de quoi se proté­­ger contre le coro­­na­­vi­­rus ?

C’est diffi­­cile à dire. Les gens ont de l’eau, du savon et des masques dans les grandes villes, dans les plus petites c’est moins le cas. En tout cas, il y a des infor­­ma­­tions de préven­­tion partout dans les médias. Et je pense que les mesures de quaran­­taines sont bien respec­­tées, or l’ab­­sence de contacts est l’élé­­ment le plus impor­­tant pour éviter la diffu­­sion du virus. Ce qui est sûr c’est que l’éco­­no­­mie du pays va être sévè­­re­­ment affec­­tée. Près de 40 % de la popu­­la­­tion a un accès sûr à de la nour­­ri­­ture mais pour le reste, la limi­­ta­­tion des échanges et des mouve­­ments risque de rendre la situa­­tion critique.

Redou­­tez-vous une héca­­tombe en Corée du Nord ?

Quand j’ai vu le coro­­na­­vi­­rus se diffu­­ser vers l’est de la Chine, j’ai tout de suite pensé à la Corée du Nord. Mais ses diri­­geants ont pris des déci­­sions rapides. Ils ont fermé la fron­­tière et ont inter­­­dit les touristes chinois, alors même que c’est une source d’argent non-négli­­geable pour l’éco­­no­­mie. Il ne faut cepen­­dant pas oublier que la fron­­tière fait 1 420 km et que la contre­­bande y est pros­­père. Le gouver­­ne­­ment a tout fait pour mettre fin à cette acti­­vité, tout en limi­­tant le commerce avec la Chine. En retour, cela a dimi­­nué l’ar­­ri­­vée de produits et fait augmen­­ter le coût de la vie.

Bien sûr, vous ne pouvez jamais vous assu­­rer que la fron­­tière est complè­­te­­ment étanche. Les points d’en­­trée sont fermés, mais chaque endroit ne peut pas être surveillé. Il y a des cas de coro­­na­­vi­­rus qui sont passés entre les mailles du filet. Appa­­rem­­ment, 7 000 personnes ont été mises en quaran­­taine, dont 3 000 dans la province du Phyon­­gan du Nord, 2 420 dans le Phyon­­gan du Sud et 1 500 dans le Kang­­won. Je pense que le gouver­­ne­­ment a été honnête quand il a dit qu’au­­cun cas de Covid-19 n’avait été détecté, tout simple­­ment car il n’a pas le maté­­riel néces­­saire pour effec­­tuer des tests… Mais c’est sans doute le cas depuis que le KOR271 est revenu de Vladi­­vos­­tok.

Sachant qu’il y a 7 869 cas en Corée du Sud, je pense qu’il y en aura aussi au Nord. Peut-être qu’ils seront moins nombreux car le pouvoir est très fort quand il s’agit de faire respec­­ter des déci­­sions, comme en Chine. Mais il y aura bien des malades qui auront besoin d’un trai­­te­­ment médi­­cal appro­­prié.

Allez-vous pouvoir retour­­ner à Pyon­­gyang ?

En prin­­cipe, je devais y aller début mai, mais je pense que le voyage sera repoussé à l’au­­tomne. C’est terrible parce que beau­­coup d’étran­­gers et d’ONG sont partis alors qu’ils ont urgem­­ment besoin d’aides médi­­cales et huma­­ni­­taire.


Couver­­ture : KCNA


 

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