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Accusé de corruption aux États-Unis, l'ancien chef de la police mexicaine Genaro García Luna aurait protégé le cartel de Sinaloa pendant des années.

par Servan Le Janne | 22 janvier 2020

Enve­­loppe contre enve­­loppe

Un homme au costume impec­­cable sort du Capi­­tole, à Washing­­ton, une enve­­loppe à la main. Visage épais et cheveux ras, Genaro García Luna vient de présen­­ter une série de photos macabres aux membres du Congrès améri­­cain. On y voit des poli­­ciers mexi­­cains qui baignent dans leur sang et des caches d’armes. En ce mois de janvier 2008, les cartels pour­­suivent leur œuvre funeste à Tijuana et le secré­­taire de la sécu­­rité du Mexique espère en profi­­ter pour obte­­nir l’ap­­pro­­ba­­tion de l’ini­­tia­­tive de Merida, une aide finan­­cière d’1,4 milliard de dollars vouée à lutter contre le trafic de drogue. Autre­­ment dit, il veut échan­­ger son enve­­loppe contre une autre.

Une grosse décen­­nie et des dizaines de milliers d’ho­­mi­­cides plus tard, les États-Unis réclament des comptes à l’homme à la tête des opéra­­tions contre les cartels au Mexique jusqu’en 2012. Genaro García Luna a été arrêté mardi 9 décembre 2019 à Dallas. Accusé d’avoir protégé le cartel de Sina­­loa contre plusieurs millions de dollars, ce quinqua­­gé­­naire vivant en Floride a été trans­­féré à New York, où son nom a été cité lors du procès de Joaquín « El Chapo » Guzmán. Un proche de ce dernier, Jesús Vicente Zambada, a raconté lui avoir remis une mallette de 3 millions de dollars en 2005 ou 2006, puis une autre de 3 ou 5 millions de dollars en 2007.

Genaro García Luna (à droite)
Crédits : United States Depart­­ment of Justice

Après avoir plaidé non coupable le 3 janvier 2020, García Luna a comparu pour la deuxième fois devant des juges mardi 21 janvier. « C’était le chef de la police anti-stupé­­fiants du Mexique », rappelle le jour­­na­­liste de la NPR John Burnett, qui a enquêté à son sujet. « Imagi­­nez le chef de la DEA arrêté pour avoir reçu des millions de dollars des trafiquants d’opioïdes et de meth les plus riches du pays. » Si son arres­­ta­­tion est parti­­cu­­liè­­re­­ment reten­­tis­­sante, elle n’en consti­­tue pas pour autant une surprise, nuance Samuel Gonzá­­lez, ancien procu­­reur contre le crime orga­­nisé au Mexique, pour qui la ques­­tion n’était pas de savoir s’il serait inter­­­pellé, mais quand.

Élu grâce à un programme mettant l’ac­cent sur la lutte anti-corrup­­tion, le président Andrés Manuel López Obra­­dor (Amlo) a affirmé que son pays aide­­rait les États-Unis à enquê­­ter sur García Luna, un homme qui a acquis six proprié­­tés en l’es­­pace de quatre mois, sans comp­­ter de nombreuses œuvres d’art et voitures de luxe. Des données bancaires ont déjà été trans­­mises à la justice améri­­caine. « Quelle garan­­tie ont les citoyens s’il n’y a pas de fron­­tière entre les auto­­ri­­tés et les crimi­­nels ? » s’est ému le chef d’État. « Si les auto­­ri­­tés travaillent pour les crimi­­nels, il n’y a pas de possi­­bi­­lité de garan­­tir la paix et la tranquillité. »

Le jour­­na­­liste José Reveles
Crédits : Raúl Sagala/ Secre­­taría de Cultura CDMX

Dimanche 19 janvier, la justice mexi­­caine a annoncé l’ex­­tra­­di­­tion de José Sánchez Villa­­lo­­bos, un inter­­­mé­­diaire finan­­cier du cartel de Sina­­loa détenu depuis 2012, connu pour avoir initié la construc­­tions de tunnels ache­­mi­­nant la drogue sous la fron­­tière avec les États-Unis. Quant à García Luna, il s’est notam­­ment distin­­gué en 2005 en super­­­vi­­sant l’in­­ter­­pel­­la­­tion de Florence Cassez, une ressor­­tis­­sante française main­­te­­nue en déten­­tion pendant sept ans parce qu’elle aurait été membre d’un groupe baptisé Los Zodia­­cos, dont l’exis­­tence est aujourd’­­hui remise en cause par le gouver­­ne­­ment.

À l’époque, les agents de son Agen­­cia Fede­­ral de Inves­­ti­­ga­­ción (AFI) « captu­­raient des membres des Zetas pour les remettre au cartel de Sina­­loa », raconte le jour­­na­­liste mexi­­cain José Reveles, auteur de plusieurs livres sur les groupes crimi­­nels de son pays. Le procu­­reur Santiago Vascon­­ce­­los s’en était d’ailleurs rendu compte avant de mourir dans un acci­dent d’avion. García Luna était « le flic omni­­po­tent de Vicente Fox puis de Felipe Calderón », explique Reveles pour résu­­mer une époque qui conti­­nue d’im­­pri­­mer sa marque au Mexique.

Mauvais arbitre

Alors que Genaro García Luna sort du Capi­­tole, des photos pleines de sang sous la main, la sienne commence à se répandre sur les murs au Mexique. On l’ac­­cuse ça et là de travailler pour le cartel de Sina­­loa. En 2008, 56 % de la popu­­la­­tion estime que les groupes crimi­­nels sont plus puis­­sants que le gouver­­ne­­ment, quand ils sont seule­­ment 23 % à penser l’in­­verse. Un des lieu­­te­­nants de García Luna, le chef de la police Edgar Millán Gómez, vient d’ailleurs d’être assas­­siné au mois de mai par les hommes des frères Beltrán Lleyva qui, après avoir fait séces­­sion avec le cartel de Sina­­loa, lui en auraient voulu de proté­­ger ce dernier.

Meur­­tri par quelque 5 500 assas­­si­­nats en 2008, soit deux fois plus que l’an­­née précé­­dente, le Mexique adopte alors une éton­­nante stra­­té­­gie. « Le gouver­­ne­­ment cherche à divi­­ser les gros cartels en beau­­coup de petits cartels », confie un expert en sécu­­rité proche du pouvoir. « Si vous avez 50 petits cartels au lieu de quatre gros, vous aurez premiè­­re­­ment moins de pres­­sion inter­­­na­­tio­­nale, et deuxiè­­me­­ment de la violence à court terme mais bien moins de violence à long terme. » Dans cette optique, le président Felipe Calderón mène une « guerre » à la mafia encore plus dure que celle de son prédé­­ces­­seur, Vincente Fox, qui tourne au pugi­­lat. « Nous obser­­vons une réponse à nos opéra­­tions : plus d’at­­taques de poli­­ciers », disait Edgar Millán Gómez deux mois avant de périr.

Felipe Calderón avec George W. Bush
Crédits : Maison-Blanche

Non seule­­ment les forces de police deviennent des cibles, mais la corrup­­tion « fait partie de leur vie quoti­­dienne », témoigne alors García Luna. Gouverné par le Parti révo­­lu­­tion­­naire insti­­tu­­tion­­nel (PRI) pendant des décen­­nies, le Mexique a long­­temps payé cette absence de diver­­sité par de la corrup­­tion : « Les cartels pouvaient aller voir le gouver­­neur ou le maire et lui deman­­der de ne pas être dérangé en échange d’argent », se souvient l’an­­cien ambas­­sa­­deur améri­­cain au Mexique, Jeffrey Davi­­dow. La situa­­tion a commencé à chan­­ger dans les années 1990, lorsque le PRI a fini par être défait par Vicente Fox, un ancien respon­­sable de Coca-Cola concou­­rant sous la bannière du Parti action natio­­nale.

Alors, « l’État a cessé d’être l’ar­­bitre des disputes, cet appa­­reil qui pouvait contrô­­ler, conte­­nir et simul­­ta­­né­­ment proté­­ger les cartels », analyse le cher­­cheur Luis Astorga. « Sans arbitre, ces groupes doivent résoudre leurs diffé­­rends eux-mêmes et ils ne font pas ça en orga­­ni­­sant des réunions. » Avec sa forma­­tion d’in­­gé­­nieur, Genaro García Luna était assez à l’aise avec la tech­­no­­lo­­gie pour être consi­­déré comme un petit génie des services de sécu­­rité. Il est ainsi devenu, dans les années 1990, un acteur central de la réor­­ga­­ni­­sa­­tion de la police avant d’être nommé à la tête de l’Agen­­cia Fede­­ral de Inves­­ti­­ga­­ción (AFI) par Vicente Fox en 2001.

À travers lui, l’État a cher­­ché à recou­­vrer son rôle d’ar­­bitre, quitte à se compro­­mettre. « Il n’y avait pas de guerre contre la drogue à propre­­ment parler mais plutôt un guerre de cartels dans laquelle le gouver­­ne­­ment a choisi un camp et a protégé le cartel de Sina­­loa, ce qui n’a entraîné que plus de violence pour la société et plus de pouvoir pour le cartel », juge la jour­­na­­liste d’in­­ves­­ti­­ga­­tion Anabel Hernán­­dez. Présent sur place à l’époque, John Burnett se souvient que « tout le monde parlait du favo­­ri­­tisme à l’égard des habi­­tants de Sina­­loa. C’était un secret de poli­­chi­­nelle. » Une infime part des arres­­ta­­tions concer­­nait alors les membres du cartel d’El Chapo.

Crédits : ambas­­sade des États-Unis au Mexique

D’après des sources poli­­cières citées par le jour­­na­­liste José Reveles, Genaro García Luna a rencon­­tré Arturo Beltrán Lleyva après son départ du cartel de Sina­­loa. En 2012, un de ses lieu­­te­­nants, le Texan Edgar Valdez Villar­­real, dit La Barbie, a déclaré lors de son arres­­ta­­tion avoir payé le secré­­taire de la sécu­­rité du Mexique. La même année, un agent de police a tiré sur un de ses collègues à l’aé­­ro­­port de Mexico, et 14 agents mexi­­cains ont ouvert le feu sur un 4×4 où se trou­­vaient deux agents de la CIA. Ils ont ensuite déclaré les avoir pris pour des membres de gangs.

Pendant tout ce temps, le leader du cartel de Sina­­loa, El Chapo, s’est échappé à deux reprises des geôles mexi­­caines et la fortune de Genaro García Luna n’a fait que gran­­dir. Cela permet à ce dernier de louer à une maison évaluée à 3,3 millions de dollars à Miami en 2013, un an après la fin de ses fonc­­tions. Arrêté en 2016, El Chapo est fina­­le­­ment extradé vers les États-Unis deux ans plus tard. Les noms des anciens prési­­dents Felipe Calderón (2006–2012) et Enrique Peña Nieto (2012–2018) sont cités à son procès. Le second a reçu 100 millions de dollars de pots-de-vin du cartel, a raconté un de ses anciens diri­­geants, Alex Cifuentes.

Aujourd’­­hui, c’est donc Genaro García Luna qui est accusé d’avoir « reçu des millions de dollars de pots-de-vin d’El Chapo quand il contrô­­lait les forces de police du Mexique et était respon­­sable de sa sécu­­rité », a déclaré le procu­­reur améri­­cain Richard Donog­­hue. L’an­­cien chef de la police mexi­­caine a obtenu la natio­­na­­lité améri­­caine en 2018 « en mentant sur son passé crimi­­nel lié au cartel de Sina­­loa », a-t-il ajouté. C’est du moins ce que le procès devrait démon­­trer. 


Couver­­ture : Gouver­­ne­­ment du Mexique


 

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