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Edgar Valdez, alias La Barbie, n'était pas mexicain, mais il dirigeait le puissant cartel d'Acapulco.

par Vanessa Grigoriadis | 29 décembre 2014

Narco Polo

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Plage d’Aca­­pulco de Juárez
État de Guer­­rero, Mexique
Crédits

Par une chaude mati­­née de mai il y a de cela quelques années, Edgar Valdez – un baron de la drogue qu’on surnom­­mait La Barbie – s’est réveillé dans l’une de ses maisons d’Aca­­pulco. Dans les années 1950, cette station balnéaire était le lieu de villé­­gia­­ture favori des stars améri­­caines : Frank Sina­­tra était un habi­­tué des salons des hôtels, Eliza­­beth Taylor y célé­­bra son troi­­sième mariage –sur huit –, et John Fitz­­ge­­rald Kennedy avait choisi l’en­­droit pour passer sa lune de miel avec Jacque­­line. Si l’as­­pect glamour d’Aca­­pulco s’est estompé au cours des années 1980, la ville est restée une desti­­na­­tion touris­­tique popu­­laire jusqu’à très récem­­ment.

Tout a changé quand les cartels mexi­­cains ont fait du bord de mer para­­di­­siaque d’Aca­­pulco l’un des fronts les plus violents de la guerre des drogues. En tant que chef du plus puis­­sant des cartels de la ville, Barbie a fait fuir les célé­­bri­­tés à tout jamais et téta­­nisé de peur les touristes dont les bateaux mouillaient dans le port, leur ôtant toute envie de s’aven­­tu­­rer dans les rues de la ville. Il s’en voulait un peu, mais ainsi va le monde, selon lui : il faut manger ou être mangé. Barbie a la peau mate et tient son pseu­­do­­nyme de sa fière allure et de ses yeux verts. Il passait pour être un homme jovial, bien que suscep­­tible de se chan­­ger subi­­te­­ment en bête féroce assoif­­fée de sang.

À 31 ans, il avait toujours le corps massif et sculpté du line­­ba­­cker de foot­­ball améri­­cain qu’il avait été à l’uni­­ver­­sité : 1 m 77, 95 kg. Il gardait chez lui une vitrine conte­­nant une soixan­­taine de Rolex et autres Aude­­mars Piguet incrus­­tées de diamants, mais contrai­­re­­ment à la plupart des narco-trafiquants, il ne s’était pas laissé pous­­ser la barbe et ne portait pas de bijoux en or. Il s’ha­­billait plus volon­­tiers comme un Latino distin­­gué en vacances, préfé­­rant les polos au sigle repré­­sen­­tant un cava­­lier et son maillet, comme ceux que portaient les jockeys argen­­tins.

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Edgar Valdez a façonné une mode

À dire vrai, le mythe de Barbie a eu un tel reten­­tis­­se­­ment au Mexique que son amour pour ces tenues a engen­­dré la mode dite des Narco Polo : les ouvriers mexi­­cains en ache­­taient des imita­­tions vendues sur des stands dans les rues. « Ces hauts, qui ressemblent à ceux que portait La Barbie, sont deve­­nus à la mode », expliquait Mario López, le gouver­­neur de l’État mexi­­cain de Sina­­loa, à des jour­­na­­listes en juin 2011. « Beau­­coup de jeunes gens veulent imiter les hommes comme lui, comme s’ils étaient leurs idoles. »

Mais son goût vesti­­men­­taire n’est pas la seule chose qui distin­­guait Barbie des autres barons de la drogue mexi­­cains : c’était un gringo, un spor­­tif arro­­gant de banlieue, né et élevé au Texas. Il est le seul citoyen améri­­cain a avoir dirigé un cartel mexi­­cain, et le seul Améri­­cain à avoir figuré sur la liste des trafiquants de drogue les plus recher­­chés, dres­­sée par le dépar­­te­­ment d’État améri­­cain : le gouver­­ne­­ment avait promis deux millions de dollars de récom­­pense pour des infor­­ma­­tions qui mène­­raient à sa capture.

Pendant des années, alors que la drogue circu­­lait entre la Colom­­bie et Acapulco, Barbie contrô­­lait les prin­­ci­­paux canaux de distri­­bu­­tion vers l’ex­­té­­rieur de la ville, déplaçant chaque mois jusqu’à deux tonnes de cocaïne (deux millions de grammes !) vers les États-Unis. La plupart des paquets partaient pour Memphis et Atlanta, des villes dans lesquelles Barbie était a priori le four­­nis­­seur de plusieurs réseaux violents, dont celui dirigé par le demi-frère de DJ Paul de la Three 6 Mafia.

Barbie gagnait jusqu’à 130 millions de dollars par an en faisant tran­­si­­ter de la drogue aux États-Unis, mais il n’était pas du genre à blan­­chir l’argent : il préfé­­rait char­­ger le cash dans des cara­­vanes et le remorquer jusqu’à la fron­­tière mexi­­caine. Dans le monde sans foi ni loi des cartels, ces sommes ont bien­­tôt fait de Barbie une cible de choix. Ce matin-là, à Acapulco, il avait décidé d’éli­­mi­­ner la menace la plus immé­­diate. L’un des poli­­ciers qu’il soudoyait l’avait informé que quatre tueurs à gage des Zetas — l’un des cartels les plus meur­­triers, créé par des soldats d’élite entraî­­nés par les États-Unis ayant déserté l’ar­­mée mexi­­caine — avaient été envoyés à Acapulco pour le tuer. Aussi, Barbie avait demandé à quatre de ses hommes de leur tendre un piège.

Quand l’un des assas­­sins s’est arrêté sur l’une des places de la ville afin d’ache­­ter une carte SIM pour appe­­ler sa sœur, les hommes de Barbie l’ont tabassé et l’ont trans­­porté dans un 4×4. À leur stupé­­fac­­tion, le tueur à gages avait amené dans ses bagages sa femme et sa belle-fille de 2 ans, songeant qu’il pour­­rait faire un peu de tourisme en atten­­dant qu’une occa­­sion de tuer Barbie se présente.

Pris au dépourvu, les gars de Barbie les ont faits monter toutes les deux dans un autre 4×4, couvrant leur visage de serviettes afin qu’elles ne puissent pas voir où on les emme­­nait. Le tueur et sa famille ont été conduits dans une maison entou­­rée d’une clôture élec­­trique, dans la banlieue d’Aca­­pulco. D’après un témoi­­gnage, l’homme qui voulait tuer Barbie a été escorté dans une chambre à l’étage, où lui et ses trois compa­­gnons des Zetas ont été ligo­­tés. On leur a ordonné de s’as­­seoir sur un parterre de sacs poubelle noirs qui formait une bâche de fortune. ulyces-acapulco-02

Dans l’après-midi, Barbie est monté, caméra à la main et pisto­­let à la cein­­ture. Filmant la scène, il a commencé à inter­­­ro­­ger les hommes, leur deman­­dant d’où ils venaient et leur fonc­­tion au sein des Zetas. « J’ai des contacts dans l’ar­­mée qui m’in­­forment des mouve­­ments des patrouilles », a confessé l’un d’eux. « Je m’oc­­cupe du recru­­te­­ment pour les Zetas », a affirmé un autre. « Moi, j’étais un “faucon” », a dit le troi­­sième, ajou­­tant que lorsqu’il kidnap­­pait quelqu’un, son boss lui disait s’il devait « amener l’otage à el guiso ou pas ».

« C’est quoi, el guiso ? » a demandé Barbie. « C’est quand ils capturent quelqu’un, qu’ils soutirent des infor­­ma­­tions sur les mouve­­ments de came ou d’argent, qu’ils obtiennent ce qu’ils veulent de lui et qu’ils l’exé­­cutent après l’avoir torturé, a répondu le tueur à gages. Ils le traînent dans un ranch ou un endroit du genre, ils lui tirent une balle dans la tête, ils le mettent dans un tonneau et ils le brûlent avec du diesel ou de l’es­­sence. »

Les mots se bous­­cu­­laient hors de leurs bouches. Au fil de l’in­­ter­­ro­­ga­­toire de Barbie, les hommes ont raconté des histoires de kidnap­­pings, de meurtres de jour­­na­­listes, des filles de leurs enne­­mis qu’ils avaient enter­­rées vivantes. Ils devaient se dire qu’ils verraient leur châti­­ment adouci s’ils balançaient tous ces secrets. Mais La Barbie avait une autre idée en tête. Il a sorti son flingue. « Et toi, l’ami ? » a-t-il demandé au quatrième tueur. Le gars n’a pas eu le temps de répondre. En un éclair, le coup de feu lui a arra­­ché la tête.

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Narco Life­­style

La femme et la belle-fille du tueur ont été gardées toute la nuit dans la maison. Au matin suivant, les hommes de Barbie, à qui il avait appris à se montrer cléments envers les femmes, ont donné à la petite fille un bol de céréale accom­­pa­­gné d’une banane et l’ont lais­­sée nager dans la piscine, derrière de la maison. Plus tard, ils l’ont relâ­­chée avec sa mère, leur donnant 1 000 pesos pour prendre le bus. Avant qu’elles ne s’en aillent, l’un des hommes de Barbie a dit à la femme : « Votre mari nous a dit de vous dire qu’il vous aime. » Barbie croyait en la vengeance, ainsi qu’au fait de chérir ses enne­­mis.

En quinze années de trafic de drogue, il est parvenu à se mettre à dos les leaders d’à peu près tous les grands cartels du Mexique : ceux des Zetas, ceux du cartel du Golfe, et même ceux de Sina­­loa et de Beltrán-Leyva, pour qui il travaillait. « Les enne­­mis de Barbie pullu­­laient », m’a affirmé George Gray­­son, un univer­­si­­taire mexi­­cain du College of William & Mary, auteur de Mexico: Narco-Violence and a Failed State. « Il aurait pu décro­­cher le record Guin­­ness du nombre de gens qui voulaient sa peau. »

Et malgré cela, Barbie se montrait plutôt déta­­ché, inca­­pable de faire le lien entre sa barba­­rie et le fait que même ses amis et sa famille commençaient à le craindre. « Malgré toutes les choses horribles qu’il a faites, Barbie a toujours pensé que le monde le voyait comme un chic type, explique un poli­­cier proche du gringo. C’était un gars enthou­­siaste, qui pensait que la vie était belle. »

Une ques­­tion de chance

Comme beau­­coup de Texans, Barbie a grandi tout près de la fron­­tière avec le Mexique, dans la ville de Laredo exac­­te­­ment. L’en­­droit a des airs de carte postale mexi­­caine avec ses places pavées et ses chutes d’eau pitto­­resques. Il faut juste fermer les yeux sur l’énorme pont à plusieurs voies qui file vers le Mexique et coupe la ville en deux. Avant la guerre contre la drogue, les habi­­tants de Laredo conce­­vaient les deux côtés de la fron­­tière comme une seule et même chose : de nombreuses familles avaient des ancêtres aussi bien au Mexique qu’aux États-Unis.

Gamin, Barbie adorait se rendre à Nuevo Laredo, une ville-fron­­tière animée où se croi­­saient des ânes, des carrioles à nour­­ri­­ture, des filles vêtues de robes brodées et des cireurs de chaus­­sures, le tout baigné dans une odeur de maïs grillé. C’était comme mettre les pieds dans un autre monde et tout ce que vous aviez à faire pour vous y rendre, c’était de traver­­ser un pont.

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Fron­­tière entre les États-Unis et le Mexique
À gauche, Laredo ; à droite, Nuevo Laredo
Crédits : NASA

Au lycée, Barbie faisait partie des mecs en vue, faisant l’im­­bé­­cile dans les couloirs avec ses potes en dehors des cours et s’adon­­nant à des batailles d’œufs après l’école. Les week-ends, il allait pico­­ler dans des ranchs, parti­­ci­­pait à des chasses au trésor parti­­cu­­liè­­re­­ment élabo­­rées et passait du temps avec sa petite amie, Virgi­­nia Prez, une blonde aux yeux bleus pleine d’en­­train. Il avait grandi dans un quar­­tier en déve­­lop­­pe­­ment des faubourgs de Laredo, un genre de no man’s land où on ne trou­­vait pas de Burger King avant les années 1990. Même les habi­­tants de Laredo consi­­dé­­raient cette zone comme un « terri­­toire hostile », une région instable placée sous le signe de la drogue et des migrants clan­­des­­tins.

Les parents de Barbie l’ont élevé, lui et ses cinq frères et sœurs, dans une maison proprette aux teintes oran­­gées, entou­­rée de palmiers. « Ce sont des gens banals et sans histoire », raconte Jose Baeza, porte-parole de la police de Laredo. « Ils tenaient une boutique, assis­­taient aux réunions parents-profes­­seurs et faisaient leur jogging le matin. » À l’école, Barbie jouait line­­ba­­cker dans l’équipe de foot­­ball améri­­cain, l’an­­née où les United Longhorns ont remporté le cham­­pion­­nat local. C’était un bon joueur qui réus­­sis­­sait un ou deux plaquages par match, mais il n’est jamais devenu célèbre. Son surnom vient d’ailleurs de son entraî­­neur.

« On l’ap­­pe­­lait Ken Doll, parce que ses cheveux blonds lui donnaient un air de tombeur », raconte un de ses amis de l’époque. « Et puis notre entraî­­neur a mis la barre plus haut en commençant à l’ap­­pe­­ler Barbie. Ça a bien pris ! » Barbie aussi, l’a bien pris. « C’était un gars marrant, avec un bon sens de l’hu­­mour. Il se prome­­nait en suspen­­soir, en faisant claquer sa serviette », se souvient un de ses coéqui­­piers. Quand il a contracté une infec­­tion pendant sa dernière année et qu’il a dû être circon­­cis, il a montré le résul­­tat de son opéra­­tion à tout le monde dans les vestiaires, clai­­ron­­nant qu’on avait « coupé le cou de sa dinde ».

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Barbie

Barbie n’a jamais vendu de drogue au lycée, d’après ses amis, mais lui et ses potes avaient accom­­pli un exploit tradi­­tion­­nel pour les étudiants du coin : attra­­per des vaches au lasso au beau milieu de la nuit, les char­­ger dans un camion et les vendre au plus offrant. La plupart du temps, on le trou­­vait dans les bars à la fron­­tière après le match du vendredi soir, ou au volant de sa Chevro­­let – qu’il avait peinte en rouge et or – sur un tronçon de route isolé, avec pour seule compa­­gnie le désert à perte de vue.

Un soir, deux mois avant la fin des cours, il a percuté une voiture de plein fouet. L’autre conduc­­teur, conseiller d’orien­­ta­­tion dans un collège, est mort sur le coup. Barbie a été amené devant la justice pour homi­­cide invo­­lon­­taire, mais il a été relaxé. « Je ne sais pas à quel point ça l’a touché, se remé­­more un de ses amis. Le truc bizarre, c’est qu’Ed­­gar est revenu tout de suite à l’en­­traî­­ne­­ment, et c’était exac­­te­­ment le même gars, toujours aussi blagueur. »

Le lycée terminé, le père de Barbie l’a poussé à aller à l’uni­­ver­­sité. Mais Barbie, qui était un très mauvais élève, a décidé de pour­­suivre un plan de carrière bien plus lucra­­tif qui n’exi­­geait pas pour autant de deve­­nir un rat de biblio­­thèque. Bien vite, on le croi­­sait en boîte de nuit, n’hé­­si­­tant pas à montrer qu’il avait du cash. « Un soir, au Sombre­­ro’s Bar de Nuevo Laredo, le barman m’a dit qu’el güero (l’ar­­got pour “le blanc”) souhai­­tait m’of­­frir plusieurs bouteilles d’al­­cool », se souvient un de ses amis du lycée. « Barbie n’est pas venu nous parler, mais quand nous sommes partis, nous l’avons vu dehors, dans une Jeep Chero­­kee noire. Il s’est arrêté à notre hauteur pour nous saluer et nous avons remarqué qu’il avait des vitres pare-balles. On pensait juste qu’il était riche. »

Mais à 20 ans, Barbie était déjà très impliqué dans le trafic de drogue. Laredo est le plus grand carre­­four commer­­cial de la fron­­tière mexi­­caine, et les agents des douanes ne peuvent contrô­­ler qu’une part infime des 8 000 camions qui traversent la ville chaque jour. Barbie savait que s’il pouvait faire entrer en douce de l’herbe depuis le Mexique dans son camion, les prix flam­­be­­raient en un rien de temps. Il a commencé par faire passer de petites quan­­ti­­tés de drogue, juste assez pour se faire un peu d’argent de poche. Mais lorsqu’il a pris conscience de l’argent qu’il pouvait gagner, ils ont commencé, lui et un ami, à faire passer 60 kilos de marijuana par trajet. ulyces-acapulco-08

Ils se sont mis assez vite à la cocaïne : leurs premières ventes étaient envoyées par FedEx à des trafiquants de seconde zone de Louis­­ville et Memphis. L’an­­née de ses 21 ans, la chance a souri à sa famille quand l’une de ses sœurs a gagné un million de dollars au loto du Texas. Les Valdez ont commencé à prépa­­rer leur démé­­na­­ge­­ment dans le quar­­tier chic de la ville et Barbie s’est marié à Virgi­­nia, sa petite amie du lycée. Pour autant, cette somme colos­­sale ne l’a pas éloi­­gné du trafic de drogue.

Il avait du flair pour repé­­rer les bonnes affaires et, bien plus impor­­tant : il savait quand il fallait s’ar­­rê­­ter. « Je l’ai rencon­­tré dans un Popeye’s en ville pour ache­­ter 150 kilos de marijuana », se souvient Martin Cuel­­lar, un shérif de Laredo qui travaillait sous couver­­ture à l’époque. « Il avait l’air prêt à bosser avec moi, et puis il a arrêté de répondre au télé­­phone. Je pense qu’il avait senti un truc. » Même quand les personnes les plus proches de lui se sont faites prendre, Barbie réus­­sis­­sait toujours à éviter la prison. Un jour, les poli­­ciers ont attrapé un trafiquant au Mexique qui four­­nis­­sait de la coke pour Barbie. Quand ils ont remué la terre dans le jardin du type, ils ont déterré les corps d’un couple porté disparu au Texas.

Mais en 1998, la chance a tourné pour La Barbie. La police avait réussi à infil­­trer un indic parmi ses hommes et il a été inculpé à Laredo, ainsi qu’une dizaine de ses complices, pour le trafic d’au moins 300 kilos de marijuana à desti­­na­­tion de San Anto­­nio et de 60 kilos vers Saint-Louis, dans le Missouri. Pris de panique, Barbie a préféré emprun­­ter la voie royale de tous les crimi­­nels en cavale : traver­­ser la fron­­tière pour fuir au Mexique. Bien loin de mettre un point final à sa carrière de trafiquant de drogue, l’in­­cul­­pa­­tion lui a ouvert les portes d’une ascen­­sion spec­­ta­­cu­­laire dans la hiérar­­chie des cartels mexi­­cains.

Señor Barbie

Dans les années 1990, Nuevo Laredo était l’en­­droit idéal pour faire du busi­­ness pour un dealer de 25 ans en cavale. Les conflits sanglants entre cartels mexi­­cains n’avaient pas encore éclaté et la fron­­tière était parse­­mée de zones où le trafic de drogue n’était pas encore sous leur coupe. Barbie comp­­tait parmi la ving­­taine de trafiquants de drogue qui travaillaient pour Dioni­­sio Garcia, un trafiquant bien en place qui leur vendait de la coke et exigeait d’eux qu’ils lui payent une taxe mensuelle de 60 000 dollars –  un piso –, utili­­sée pour abreu­­ver les agents des douanes  corrom­­pus. Dès le début, Barbie aimait bosser en solo.

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Soriana Reforma Plaza, à Nuevo Laredo
État de Tamau­­li­­pas, Mexique
Crédits

Pendant les dix années qui ont suivi, il a appris à rassem­­bler des infor­­ma­­tions sur les flics et les autres dealers grâce à un réseau de « faucons » : une horde d’es­­pions qui pouvaient être aussi bien des conduc­­teurs de taxi, des serveurs ou des vendeurs ambu­­lants. Au contraire de ses rivaux, il aimait faire profil bas, condui­­sant une Chevro­­let Malibu ou une Nissan Sentra qu’il deman­­dait de faire laver régu­­liè­­re­­ment – il détes­­tait la négli­­gence. Les proches asso­­ciés de Barbie ne ressem­­blaient pas au narco­­tra­­fiquant moyen : il leur deman­­dait d’être polis, discrets et propres sur eux, de ne pas se poin­­ter ivres ou défon­­cés au travail, et de ne jamais bles­­ser de femmes ou d’en­­fants. Mais la fron­­tière n’est pas restée calme bien long­­temps.

Quelques années après son arri­­vée, les cartels les plus impor­­tants ont commencé à se dispu­­ter le contrôle de la région, et Nuevo Laredo, l’un des joyaux du trafic de drogue, est deve­­nue subi­­te­­ment trop impor­­tante pour rester indé­­pen­­dante. Dès 2002, les Zetas ont commencé à bouger dans la zone, alliés au cartel du Golfe –tenu à l’époque par Osiel Cárde­­nas Guillén, plus connu sous le nom de Mata Amigos, le « tueur d’amis ». Le premier ordre de Cárde­­nas à ses hommes était de se débar­­ras­­ser de Garcia, qui a connu une mort lugubre, agoni­­sant dans ses sous-vête­­ments rouges. Cárde­­nas a rapi­­de­­ment pris le contrôle de la zone et fait grim­­per le prix de la cocaïne.

« À partir de main­­te­­nant », avait-il prévenu les four­­nis­­seurs indé­­pen­­dants, « la cocaïne que vous ache­­tez sera la mienne, ou vous allez me payer une taxe ». Barbie était furieux en appre­­nant le meurtre de Garcia, mais tout ce qu’il pouvait faire, la seule chose à faire était d’at­­tendre le bon moment pour agir. Il n’a pas fallu long­­temps à Cárde­­nas pour avoir des ennuis avec la justice : en moins d’un an, il a été capturé par l’ar­­mée mexi­­caine. Le tueur d’amis mis hors d’état de nuire, Barbie, alors âgé de 29 ans, a orches­­tré une révolte contre les taxes : il a décidé de ne plus payer le piso imposé par les cartels. « Barbie a privé le cartel du Golfe de la taxe d’une tonne de leur cocaïne », se souvient une source poli­­cière. « Ils ne l’ont pas très bien pris. C’est un moment impor­­tant, celui qui a lancé le cycle de violence qu’a connu Laredo dans les années qui ont suivies. »

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El Chapo

L’al­­liance Zetas-Golfe a immé­­dia­­te­­ment mis la tête de Barbie à prix et le dealer a été obligé de se tour­­ner vers un cartel rival pour quêter une protec­­tion. Garcia avait de bonnes rela­­tions avec le cartel Beltrán-Leyva, dirigé par quatre frères (Arturo, Alfredo, Héctor et Carlos) qui affi­­chaient préci­­sé­­ment le look narco-kitsch que Barbie évitait comme la peste. Ils agis­­saient plutôt dans l’ouest du Mexique, mais ils prépa­­raient la prise de contrôle de la fron­­tière au niveau de Laredo en accord avec Joaquín Guzmán, le leader du cartel de Sina­­loa, mondia­­le­­ment connu sous le nom d’El Chapo.

Sa renom­­mée peut se résu­­mer en trois faits d’armes : il s’est échappé d’une prison de très haute sécu­­rité à bord d’un chariot à linge en 2001 ; il a creusé un tunnel clima­­tisé entre Tijuana et San Diego ; il a fait une brève appa­­ri­­tion dans le clas­­se­­ment Forbes des personnes les plus puis­­santes du monde. À l’époque, il diri­­geait le cartel de Sina­­loa sans faire de vagues, depuis un endroit reculé dans les montagnes mexi­­caines qui ne pouvait être atteint que par une seule route gardée par ses hommes sur des kilo­­mètres.

Quand Barbie a entendu dire qu’El Chapo avait donné l’ordre aux hommes de Beltrán de s’em­­pa­­rer de Laredo, il a compris qu’il s’agis­­sait de l’op­­por­­tu­­nité qu’il atten­­dait. Il s’est préci­­pité à Monter­­rey, une ville indus­­trielle à quelques heures au sud de Laredo, et a présenté sa candi­­da­­ture spon­­ta­­née devant Arturo en personne : un homme gras, excen­­trique, accro à la cocaïne qui trônait à la tête du clan Beltrán. Arturo a immé­­dia­­te­­ment compris la valeur d’un gamin améri­­cain qui connais­­sait comme sa poche les deux côtés de la fron­­tière, et il a promis à Barbie de le proté­­ger s’il pouvait l’ai­­der à captu­­rer la région.

Barbie faisait de la guerre contre les Zetas une affaire person­­nelle : il voulait les voir chuter, non seule­­ment parce qu’ils avaient grillé son terri­­toire, mais aussi parce qu’ils avaient tué l’un de ses proté­­gés, un jeune trafiquant qu’il appe­­lait son « demi-frère » et qu’il consi­­dé­­rait comme un membre de sa famille. Dési­­reux de prendre sa revanche sur les Zetas, il s’est proposé pour diri­­ger les forces du cartel Beltrán, espé­­rant massa­­crer autant de ses rivaux que possible.

En 2005, il y a eu plus de 150 meurtres à Nuevo Laredo, une ville de 350 000 habi­­tants. La plus grande partie d’entre eux étaient liés à la guerre que se menaient les alliances Sina­­loa-Beltráns et Golfe-Zetas. « Barbie louait des chambres d’hô­­tel pour dix ou quinze personnes et les envoyait la nuit chas­­ser des membres du cartel du Golfe, d’après une source poli­­cière. Il savait que la police muni­­ci­­pale aidait le cartel du Golfe et les prenait aussi pour cible. » Barbie et Arturo sont allés jusqu’à prendre l’avion pour Mexico afin de soudoyer un comman­­dant du rensei­­gne­­ment mexi­­cain. Il lui ont remis une enve­­loppe d’un million et demi de dollars en échange de sa protec­­tion à Nuevo Laredo.

Deux mois plus tard, l’of­­fi­­cier envoyé pour proté­­ger Barbie a été mis à mort par le cartel du Golfe. Des actes barbares ont été perpé­­trés dans les deux camps : Barbie a tué le frère d’un offi­­cier des Zetas qui, en retour, a tué le frère d’un allié de Barbie après avoir violé sa petite fille.

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En fin de compte, les Zetas étaient bien trop forts pour Barbie. Grâce à leur entraî­­ne­­ment mili­­taire et leur réseau, ils ont fait monter les enchères jusqu’à faire explo­­ser des voitures alors que Barbie accu­­sait un coup dur : des agents des stups améri­­cains avaient stoppé l’une de ses cara­­vanes à la fron­­tière, confisquant 949 kilos de cocaïne. Sa vie privée ne se portait pas mieux : il s’est séparé de sa femme Virgi­­nie et a confié la garde de ses deux fils à ses parents, qui vivaient au Texas. Et pour compliquer davan­­tage la situa­­tion, la mère de Virgi­­nie s’était faite arrê­­ter alors qu’elle faisait tran­­si­­ter de la drogue.

Les poli­­ciers ont trouvé plus d’un million de dollars en cash dans son Cessna à l’aé­­ro­­port privé de Gaines­­ville, en Géor­­gie. Le cartel de Sina­­loa, a-t-elle dit aux poli­­ciers, lui donnait 3 000 dollars à chaque fois qu’elle faisait passer 100 000 dollars de drogue aux États-Unis.

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Explo­­sion d’une voiture à Nuevo Laredo
Crédits

Mais s’il avait perdu la fron­­tière de Laredo, Barbie s’était gran­­de­­ment rappro­­ché d’Ar­­turo : « Arturo lui faisait confiance comme à un frère », ai-je appris de source poli­­cière. Le cartel de Beltrán a alors décidé de donner un job à Barbie : il serait le diri­­geant de leur branche armée, qu’ils nommaient « les Patrouilles ». Barbie donnait à ses hommes des surnoms grotesques comme Le Monstre, Le Coréen ou Le Clown. Il a égale­­ment démé­­nagé à Acapulco, la forte­­resse du cartel, où le busi­­ness était lucra­­tif et la vie un peu plus simple.

Dans la cité balnéaire, Barbie avait quelques instants de répit pour se diver­­tir. Il buvait du Moët & Chan­­don et jouait beau­­coup au tennis, à la Xbox et à la Wii. Un jour, il a confié 3 000 dollars à l’un de ses asso­­ciés en lui deman­­dant de lui rame­­ner autant de jeux vidéo que possible. Pour assu­­rer sa sécu­­rité, Barbie ne restait jamais en place, il allait de ses maisons sur la plage au ranch qu’il possé­­dait à la campagne, faisant parfois halte à Santa Fe, la banlieue de Mexico où il possé­­dait plusieurs appar­­te­­ments dans des quar­­tiers luxueux. Il aimait les appe­­ler « ses bureaux » et avait même inso­­no­­risé une « salle de torture » dans l’un d’entre eux.

« Un jour, Barbie a retenu un gars là-dedans qu’il a fait gueu­­ler pendant deux jours, se souvient l’un de ses asso­­ciés. Et puis un des types de la sécu­­rité rappro­­chée de Barbie a débarqué avec une tronçon­­neuse, et Barbie nous a dit : “Quelque chose va se passer dans cette pièce, les gars. Bouchez-vous les oreilles, n’écou­­tez pas.” » Barbie avait un appé­­tit parti­­cu­­lier pour la mise en scène. Il est à l’ori­­gine d’une des inven­­tions de la guerre des drogues : le meurtre des tueurs à gage des Zetas qui avaient manqué de le tuer avait été filmé et envoyé aux médias, atter­­ris­­sant dans les pages du Dallas Morning News, un jour­­nal beau­­coup lu à Laredo. C’était le début d’un nouveau genre de mani­­fes­­ta­­tions publiques qui allait rapi­­de­­ment être adopté par tous les cartels : se débar­­ras­­ser de ses enne­­mis et rendre publiques les preuves des meurtres sur inter­­­net, en guise d’aver­­tis­­se­­ment.

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Les narco­­tra­­fiquants s’af­­fichent sur Insta­­gram

Barbie avait l’es­­prit malade : il présu­­mait que tout le monde applau­­di­­rait sa barba­­rie. Après tout, Acapulco était son fief et il cher­­chait simple­­ment à le proté­­ger. Pour gagner en popu­­la­­rité, Barbie a acheté une page de publi­­cité dans un grand jour­­nal mexi­­cain, accu­­sant les Zetas d’être à l’ori­­gine des violences.

Dans une lettre ouverte, il a supplié le gouver­­ne­­ment de « mettre un terme au cancer qu’é­­taient les narco-trafiquants et aux meurtres de femmes et d’en­­fants ». Le message débor­­dait d’émo­­tion. « Je ne suis pas une blanche colombe, écri­­vait-il, mais je suis certain de ce que j’ai fait et de ce dont je peux être tenu respon­­sable. » La presse mexi­­caine buvait les paroles de Barbie, relayant ses exploits avec ferveur.

Il avait acheté des disco­­thèques flashy, et les fermait certains soirs de la semaine pour ses fêtes privées. Il faisait des appa­­ri­­tions fréquentes dans les boîtes de nuit qu’on appe­­lait los afters, où il prenait de l’ecs­­tasy. On dit qu’il est sorti avec la star d’un feuille­­ton célèbre et qu’il aurait payé 100 000 dollars pour faire réali­­ser un film sur sa vie, avant de se rétrac­­ter après avoir réalisé que le script mettrait en scène ses amis et sa famille.

En 2006, alors âgé de 33 ans, Barbie a orga­­nisé son « mariage » avec Pris­­cilla Monte­­mayor, la fille d’un de ses parte­­naires connu sous le nom d’El Charro. Elle avait 17 ans. Pris­­cilla était une jolie Texane toujours joyeuse, à qui le mode de vie des narcos ne posait aucun problème : non seule­­ment son père était dans le busi­­ness, mais un de ses grands-oncles avait été tué par les Zetas durant la guerre pour le contrôle de la fron­­tière. Barbie a refusé de divor­­cer de Virgi­­nia, crai­­gnant qu’elle n’ob­­tienne la garde de leurs enfants. La famille impor­­tait désor­­mais beau­­coup plus à ses yeux que dans sa jeunesse.

Il a annoncé dans la foulée qu’il ne voulait plus qu’on l’ap­­pelle « La Barbie » : des trafiquants rivaux faisaient courir des rumeurs basées sur l’at­­ten­­tion qu’il portait à ses habits et à son appa­­rence, sous-enten­­dant qu’il était homo­­sexuel. Aussi, il dési­­rait qu’on le connaisse à présent sous un nom à conso­­nance plus virile : El Señor, ou tout simple­­ment, « Sir ».

Rambo

Les choses commençaient à s’amé­­lio­­rer nette­­ment pour Barbie. Son busi­­ness était en plein essor, il était protégé par l’un des cartels les plus puis­­sants du Mexique, et il se sentait en sécu­­rité à Acapulco, où les frères Beltrán dépen­­saient des millions pour corrompre la police et les membres du gouver­­ne­­ment. Mais par un matin de janvier 2008, Barbie et les Beltrán reçurent l’ef­­fet d’un élec­­tro­­choc. Alfredo, « La Fourmi Rouge », le bellâtre de la fratrie Beltrán qui comman­­dait deux équipes d’as­­sas­­sins bapti­­sées les Blon­­dies et les Baldies, a été arrêté par la police dans son appar­­te­­ment de Culiacán.

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La Fourmi Rouge

Il a été embarqué menottes aux poignets et les poli­­ciers lui ont confisqué envi­­ron un million de dollars en liquide. Barbie et les frères Beltrán étaient furieux. Ils savaient qu’il n’y avait qu’une personne qui avait le désir et les moyens de faire tomber Alfredo : El Chapo, leur allié de longue date du cartel de Sina­­loa. Appa­­rem­­ment, le pouvoir gran­­dis­­sant des Beltrán et de Barbie sur la ville d’Aca­­pulco déplai­­sait à Chapo.

« El Chapo ne dirige pas un cartel hiérar­­chisé : ses alliés ressemblent plus à des fédé­­ra­­tions diri­­gées par des seigneurs de guerre, comme ce qu’on peut voir en Afgha­­nis­­tan », m’a affirmé Scott Stewart, analyste de la société de rensei­­gne­­ment Strat­­for. « Il ne regarde au-dessus de l’épaule de personne, mais quand quelqu’un commence à prendre trop de place et à poser des problèmes de mana­­ge­­ment, il sévit sans attendre. » Le geste d’El Chapo contre les Beltrán a été l’étin­­celle qui a déclen­­ché une guerre totale.

Quelques mois plus tard, le fils de Chapo, âgé de 22 ans, a été abattu par plusieurs hommes, le même jour où des assas­­sins ont tendu une embus­­cade au nouveau chef de la police fédé­­rale mexi­­caine. Les cadavres se sont vite empi­­lés sur la côte Paci­­fique. Le président du Mexique, Felipe Calderón, a envoyé des centaines de troupes pour sécu­­ri­­ser la zone, mais plus de 580 personnes – poli­­ciers compris – ont trouvé la mort lors des batailles. Si les Beltrán avaient eu un chef puis­­sant, ils auraient pu repous­­ser l’at­­taque de Chapo. Mais Arturo, toujours à la tête du cartel, deve­­nait de plus en plus impré­­vi­­sible et faisait la fête à toute heure. Il aurait même sombré dans le canni­­ba­­lis­­me… « Arturo était mon ami, a dit Barbie plus tard, mais dès qu’il était défoncé, il voulait me tuer. Quand il était clean, tout allait bien. »

À l’apo­­gée d’une crise de para­­noïa, Arturo s’est retran­­ché dans sa maison de Cuer­­na­­vaca, où il s’est assis au bord de sa piscine, jetant avec désin­­vol­­ture des billets de 100 dollars aux filles qu’il avait enga­­gées pour le diver­­tir. Par une nuit de décembre 2009, il a embau­­ché vingt-quatre strip­­tea­­seuses et un groupe de Norteño récom­­pensé aux Grammy Awards à l’oc­­ca­­sion d’une fête. Barbie était présent, gardant toujours un œil sur la ving­­taine de gardes du corps qui arpen­­taient la propriété avec des pisto­­lets incrus­­tés d’or et de diamants. Au moment où la fête allait commen­­cer, les forces spéciales mexi­­caines ont pris la maison d’as­­saut. C’était le chaos : les filles se bous­­cu­­laient pour se proté­­ger des balles qui sifflaient. Arturo a réussi à fuir avec sa garde rappro­­chée dans un appar­­te­­ment non loin de là.

Quelques jours plus tard, juste avant Noël, deux-cents comman­­dos du gouver­­ne­­ment ont assiégé l’ap­­par­­te­­ment avec des véhi­­cules blin­­dés et des héli­­co­­ptères. Avec seule­­ment une demi-douzaine d’hommes armés et une poignée grenades, Arturo s’est barri­­cadé à l’in­­té­­rieur, recroque­­villé derrière sa statue de Guade­­loupe. Attra­­pant son télé­­phone, il a appelé Barbie. Il ne se rendrait pas, disait-il. Il suppliait son ami d’en­­voyer plus d’hommes en renforts. Cette fois, pour­­tant, Barbie n’a pas obéi à son boss.

En réalité, il n’a pas semblé se soucier plus que ça de son ami et patron. Il a répondu à Arturo que la situa­­tion était sans espoir et lui a conseillé de se rendre : « Pourquoi te battre ? Tu y lais­­se­­rais ta peau. » ulyces-acapulco-15« Impos­­sible, IMPOSSIBLE ! » a répliqué Arturo. Il s’en­­fui­­rait de l’ap­­par­­te­­ment en faisant tonner ses flingues, ou péri­­rait en tentant de le faire, hurlait-il au télé­­phone. Quelques heures plus tard, le corps d’Ar­­turo était criblé de balles et son visage était déchiqueté en lambeaux. D’après une source poli­­cière, les comman­­dos n’avaient aucune inten­­tion de l’ar­­rê­­ter et il a été tué dans le chaos engen­­dré par le raid. Les États-Unis ont consi­­déré l’as­­saut comme une des plus grandes victoires dans la guerre contre la drogue. « Arturo n’était pas un gros pois­­son », se vantait Anthony Placido, le chef du rensei­­gne­­ment de la DEA, « c’était une baleine ».

Les Beltrán n’ont pas perdu de temps avant de répliquer. Le soir même de l’en­­ter­­re­­ment d’un des comman­­dos tués lors du raid, des assas­­sins se sont rendus chez lui et ont mitraillé dans leur sommeil sa mère, sa sœur, sa tante et son frère, lais­­sant derrière eux des dizaines de douilles fumantes. Les Beltrán ont égale­­ment commencé à se deman­­der si un proche n’avait pas joué un rôle dans la mort de leur frère. « Arturo était en sécu­­rité dans ce quar­­tier, il avait un contrôle total », commen­­tait à l’époque Fancisco Gomez, repor­­ter pour le jour­­nal El Univer­­sal, de Mexico. « Arturo n’au­­rait pas pu tomber sans que quelqu’un dont il était proche ne le trahisse. »

Héctor, le frère Beltrán qui a pris la tête du cartel à sa suite, pensait savoir de qui il s’agis­­sait. Une personne proche d’Ar­­turo, qui aurait quelque chose à tirer de sa mort. Une personne n’ayant aucun lien de sang avec la famille. Une personne qui n’était même pas mexi­­caine. « Héctor a immé­­dia­­te­­ment accusé Barbie », ai-je appris de source poli­­cière. « Il l’a condamné à mort et fait circu­­ler le message : il voulait qu’il soit tué. » Héctor a alors décidé de renfor­­cer ses liens avec les Zetas.

Pour sa protec­­tion, Barbie s’est allié avec un trafiquant dont la silhouette était taillée au couteau, surnommé l’In­­dien, un puis­­sant lieu­­te­­nant du cartel des Beltrán. Il s’est égale­­ment tourné vers El Charro, le père de sa nouvelle femme, Pris­­cilla, qui a accepté à contre-cœur de soute­­nir son beau-fils. Barbie rêvait d’af­­fron­­ter les Beltrán et de recom­­men­­cer à bosser à son compte, comme quand il n’était encore qu’un gamin à Nuevo Laredo. Il en avait sa claque des cartels mexi­­cains, disait-il, ils repré­­sen­­taient une conti­­nuelle épine dans le pied.

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Le fief de La Barbie

En 2010, il a lancé sa propre orga­­ni­­sa­­tion : le Cartel Indé­­pen­­dant d’Aca­­pulco. L’an­­cien line­­ba­­cker du Texas était désor­­mais un véri­­table baron de la drogue mexi­­cain. Mais s’en prendre aux Beltrán, c’était décla­­rer la guerre à l’ar­­mée mexi­­caine, qui soute­­nait le camp qui place­­rait l’en­­chère la plus élevée. Peu après sa décla­­ra­­tion d’in­­dé­­pen­­dance, les auto­­ri­­tés ont pris d’as­­saut son immeuble surplom­­bant Acapulco. Averti par la sécu­­rité, il s’est échappé par l’es­­ca­­lier de secours au moment où les soldats péné­­traient dans son appar­­te­­ment.

Il s’est enfui sur une moto, portant un sac à dos rempli de grenades. « Regar­­dez-moi, criait-il, je suis Rambo ! » Un de ses anciens asso­­ciés secoue la tête de déses­­poir en repen­­sant à la scène. « Il était survolté, se souvient-il. C’est là qu’on a compris que notre boss avait perdu sa putain de tête. »

La capture

Alors que Barbie luttait pour garder le contrôle d’Aca­­pulco, la guerre contre les Beltrán s’est faite de plus en plus intense et meur­­trière. Des corps déca­­pi­­tés ont été suspen­­dus à des ponts. Treize personnes, dont cinq poli­­ciers, ont été tuées lors d’un week-end de fête. Un gamin de huit ans a été abattu au cours d’une fusillade dans le coin le plus touris­­tique d’Aca­­pulco. Des centaines de personnes ont été assas­­si­­nées au nom du fief que Barbie tentait de s’ap­­pro­­prier. Parfois, les bains de sang prenaient même un carac­­tère person­­nel : quand quatre corps – dont un déca­­pité – ont été retrou­­vés sur la chaus­­sée, une note atta­­chée aux cadavres raillait le sens esthé­­tique et la toilette recher­­chée de Barbie : « Voilà tes poupées, était-il écrit. Cela arri­­vera à tous les traîtres et à tous ceux qui te soutiennent. »

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Le plus gros client de Barbie

De la même manière qu’il avait échoué à prendre le contrôle de Nuevo Laredo face au Zetas, Barbie était en train de perdre du terrain contre les Beltrán. Il a encaissé un coup diffi­­cile quand l’In­­dien a été capturé par la police mexi­­caine. Ses hommes commet­­taient des erreurs absurdes à longueur de temps, l’une d’elles ayant menacé de détruire tout ce que Barbie avait mis du temps à construire.

Pendant des années, l’un des meilleurs clients de Barbie était Craig Petties, un dealer de cocaïne violent sévis­­sant à Memphis, accusé d’avoir tué six infor­­ma­­teurs de la police. Demi-frère de DJ Paul, fonda­­teur du groupe de rap Three 6 Mafia, Petties avait fui les États-Unis après avoir été arrêté chez lui avec 270 kilos de marijuana. Au Mexique, il traî­­nait avec Barbie jusqu’à ce qu’il soit arrêté par la police pour une infrac­­tion mineure. D’après une source proche de l’enquête, l’un des assas­­sins au service de Barbie, Carlos Guajardo, s’est pointé comme une fleur dans la prison et a demandé combien il faudrait d’argent pour libé­­rer Petties.

Malheu­­reu­­se­­ment pour lui, il a posé cette ques­­tion à un honnête gardien qui s’est empressé de l’ar­­rê­­ter. Quand les poli­­ciers ont fait des recherches sur son nom, ils ont appris qu’il se faisait appe­­ler le « Tableau noir », car il arbo­­rait un énorme tatouage de Jésus dans le dos, trônant sur la phrase : « SEUL DIEU PEUT ME JUGER. » Ils ont aussi trouvé l’avis de recherche de Petties qu’ils avaient manqué de rele­­ver lors de l’ar­­res­­ta­­tion. Petties et Guajardo ont alors été envoyés aux États-Unis compa­­raître devant la justice améri­­caine. Le nombre de ses alliés fondait comme neige au soleil, et Barbie était de nouveau en cavale. Il enchaî­­nait les allers-retours entre Acapulco, Cuer­­na­­vaca et Mexico, ne passant que très rare­­ment plus d’une nuit au même endroit. Il commençait à cher­­cher un nouveau pays où s’ins­­tal­­ler. Être recher­­ché était une situa­­tion incon­­for­­table : il ne pouvait pas jouir de sa fortune, faire la fête en boîtes de nuit ou dîner à des tables répu­­tées.

Un jour, alors qu’il avait déses­­pé­­ré­­ment envie de sortir pour faire quelque chose, n’im­­porte quoi, il a dit à un de ses hommes de mettre une casquette de base­­ball et de le conduire sur l’ave­­nue touris­­tique d’Aca­­pulco. Là, ils ont acheté des glaces et se sont prome­­nés dans la rue bordée de boutiques de t-shirt et de maga­­sins pour touristes, le soleil réchauf­­fant leur visage. Après une demi-heure, pour­­tant, Barbie a commencé à deve­­nir nerveux. Ce gars au coin de la rue, pourquoi le dévi­­sa­­geait-il comme ça ? Était-ce un sniper qu’il aper­­ce­­vait sur le toit ? Barbie a sonné la retraite vers la voiture avec préci­­pi­­ta­­tion, plus furieux que jamais.

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La police fédé­­rale mexi­­caine se prépare à l’as­­saut

Peu de temps après, les fede­­rales se sont montrés à la porte d’une des maisons de Barbie, près d’Aca­­pulco. Il n’était pas là, mais ils ont bruta­­lisé Pris­­cilla et sa mère, ce qui lui a fichu la trouille. Il a songé un moment à se rendre, mais il n’ar­­ri­­vait pas à s’y résoudre.

Et quelques semaines plus tard, l’un des assis­­tants de Barbie a été arrêté dans une station de lavage, à Mexico. Deux offi­­ciers de police ont surgi de leur four­­gon noir, l’arme au poing : « Bouge pas, enculé ! » ont-ils crié. Ils voulaient savoir où se cachait Barbie. « Où est ce fils de pute ? a demandé l’un des poli­­ciers. Ne nous raconte pas de conne­­ries où je te coupe les couilles et te les fais bouf­­fer. » Les poli­­ciers ont informé l’as­­sis­­tant que sa famille avait été arrê­­tée sur la route du vété­­ri­­naire avec un chien malade. Terri­­fié, l’homme s’est effon­­dré. Barbie se terrait dans un ranch isolé, leur a-t-il dit. Les flics ont alors pris d’as­­saut la cachette et Barbie a été capturé alors qu’il essayait de s’en­­fuir par une porte déro­­bée.

~

Les poli­­ciers ont fait plusieurs rondes autour du poste avec Barbie sous leur coupe, afin que la presse puisse prendre des photos qui seraient bien­­tôt affi­­chées dans tous les médias. Le président Calderón a tweeté la nouvelle, révé­­lant la capture : il pouvait rayer le nom de Barbie de la liste des barons de la drogue les plus recher­­chés. Jusqu’à la fin de son mandat en 2012, Calderón s’est concen­­tré sur des arres­­ta­­tions de grands noms de la drogue comme Barbie, mais la stra­­té­­gie n’a pas telle­­ment payé.

Depuis le début de la guerre contre la drogue au Mexique, plus de 45 000 personnes ont été tuées et le bilan ne fait qu’en­­fler. Barbie a été détenu dans une cellule provi­­soire à Mexico, où son avocat s’est vu accordé le droit de lui appor­­ter de la crème hydra­­tante, des Crocs et des polos propres. Aujourd’­­hui, il est enfermé dans l’une des prisons les plus violentes du Mexique, accusé de meurtre, de blan­­chi­­ment d’argent et de trafic illé­­gal de drogues. Il est retenu dans une cellule disci­­pli­­naire envi­­ron 24 heures sur 24, une caméra enre­­gis­­trant le moindre de ses mouve­­ments. Il n’a pas le droit de rece­­voir de visites ni d’avoir le moindre contact avec les autres prison­­niers.

Une ou deux fois par semaine, des gardes portant des masques de ski et des mitrailleuses le traînent à la douche. Tous les dix jours enfin, il est auto­­risé à passer un bref appel télé­­pho­­nique.

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Edgar Valdez arrêté au Mexique
Souriant face à la presse
Crédits : Alexandre Mene­­ghini

Le gouver­­ne­­ment mexi­­cain a accepté en novembre 2011 d’ex­­tra­­der Barbie vers les États-Unis, où il doit répondre de ses actes devant les tribu­­naux d’At­­lanta, de la Nouvelle-Orléans et de Laredo. À l’époque, aucun signe ne permet­­tait de dire qu’il serait envoyé rapi­­de­­ment aux États-Unis. « D’après les Mexi­­cains, il était supposé retour­­ner aux USA sous soixante jours », m’ex­­plique son avocat, Kent Schaf­­fer. « Mais depuis, ils n’ont cessé de mentir, affir­­mant que ce serait sous cent-vingt jours… ou trois ans. S’ils ne le tuent pas avant. » Un enquê­­teur améri­­cain affirme que Barbie a été « violem­­ment battu » en prison. Barbie a été choqué de décou­­vrir que son propre pays ne tenait pas à le sauver.

Dans son esprit tordu, l’image qu’il a de lui-même est toujours celle d’un chic type améri­­cain. D’après plusieurs sources juri­­diques proches de l’af­­faire, Barbie discu­­te­­rait secrè­­te­­ment depuis quelques années avec la DEA. Il était appa­­rem­­ment bien celui qui avait trahi Arturo Beltrán, révé­­lant aux poli­­ciers où ils pour­­raient trou­­ver le caïd de la drogue. Barbie voulait se débar­­ras­­ser d’Ar­­turo pour prendre la tête du cartel Beltrán, mais il était aussi en train d’ébau­­cher un deal avec la DEA, au cas où les choses ne se passe­­raient pas comme prévu et qu’il serait contraint de se rendre. « Il voulait utili­­ser ces infor­­ma­­tions comme monnaie d’échange », m’a affirmé une source poli­­cière.

Une ou deux fois par an, Barbie appe­­lait la DEA ou lais­­sait son grand frère Abel, un ancien agent de proba­­tion du Texas, s’en char­­ger. En échange de sa reddi­­tion, Barbie voulait l’im­­mu­­nité et la permis­­sion d’ame­­ner cinq millions de dollars aux États-Unis. « La DEA a fait des ronds de jambe à Edgar, ils lui ont dit qu’ils pour­­raient faire des tas de choses pour lui, mais ils ne se sont jamais mis d’ac­­cord avec le dépar­­te­­ment de la Justice : ils n’avaient donc aucune auto­­rité pour tenir leurs promesses », affirme Schaf­­fer. Après des années de para­­ly­­sie, Barbie a décou­­vert qu’il était trop tard pour conve­­nir d’un marché. Les infor­­ma­­tions dont il dispo­­sait étaient trop datées et une grande partie de son réseau a été captu­­rée ou tuée. ulyces-acapulco-17-1

Le père de Pris­­cilla faisait partie du compte, et il a avoué avoir ordonné le meurtre de vingt touristes en 2010, car il pensait qu’ils étaient membres d’un cartel rival. Dans tous les tribu­­naux où Barbie doit être amené compa­­raître, nul ne peut imagi­­ner qu’il écopera d’une peine moins lourde que la perpé­­tuité. À Memphis, son ancien client Petties pour­­rait bien sortir des preuves à charge contre lui, pour éviter la peine de mort qui l’at­­tend pour avoir assas­­siné quatre de ses rivaux. À Laredo, la famille de Barbie espère qu’il atter­­rira dans une prison proche de chez eux. Mais depuis son arres­­ta­­tion, ils ne cessent de se querel­­ler.

Les parents de Barbie vivent main­­te­­nant dans une villa, dans un quar­­tier char­­mant et chic de Laredo, où les rues dessinent des courbes gracieuses et les pelouses sont bien tondues. Des Porsche et des Lexus sont garées sur la chaus­­sée. Le contraste est saisis­­sant, en compa­­rai­­son de la petite maison dans laquelle ils avaient élevé Edgar, un gamin rieur qui aimait le foot, la bière et la vitesse. Son père, un homme aimable aux yeux verts pétillants prend soigneu­­se­­ment ses distances avec celui qui est devenu La Barbie.

« Je ne suis ni un juge, ni prêtre », dit-il avec un léger sourire. « Au point où en est mon fils, tout se joue entre lui et Dieu. » Avant qu’il ne soit capturé, Barbie avait reçu une heureuse nouvelle : il allait avoir sa première fille, le second enfant de Pris­­cilla. L’en­­fant est née dans une mater­­nité de Laredo. Il ne pouvait pas être présent, car il était trop dange­­reux pour lui de venir au Texas. Mais il était heureux que les choses se soient passées ainsi : il voulait que sa fille soit une citoyenne améri­­caine.


Traduit de l’an­­glais par Julien Cadot d’après l’ar­­ticle « An Ameri­­can Drug Lord in Acapulco », paru dans Rolling Stone. Couver­­ture : Un surfeur d’Aca­­pulco, par Eneas De Troya. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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