Témoins comme tout le monde des rues surchargées des grandes villes, de nombreux acteurs des transports cherchent des solutions électriques et autonomes pour fluidifier le trafic. À quoi ressemblera la mobilité du futur ?

par Servan Le Janne | 25 mai 2018

Une ombre glisse sur les carros­­se­­ries des voitures arrê­­tées au milieu d’une avenue de Los Angeles. Par-dessus le dense trafic auto­­mo­­bile de la ville cali­­for­­nienne plane un appa­­reil blanc, sorte de trima­­ran doté d’hé­­lices. Cet avion porte ses rotors sur deux longues coques, pareilles à des bras montrant la voie. À l’ap­­proche d’un trident de tours en verre situées en surplomb de la route, il ralen­­tit puis se pose sur l’un des héli­­ports qui fendent la struc­­ture en son cœur. La scène est trop belle pour être vraie et trop laide pour avoir déjà eu lieu : elle a été conçue en images de synthèse. Mais son hori­­zon approche.

Crédits : Uber/NASA

Uber assure que ses taxis volants seront en service dès 2020 à Los Angeles, Dallas et Dubaï. Début mai 2018, lors de la confé­­rence Elevate orga­­ni­­sée dans la cité des anges, l’en­­tre­­prise fondée il y a moins de dix ans a présenté les formes de son proto­­type. « Il utilise ses rotors pour s’éle­­ver verti­­ca­­le­­ment de manière à décol­­ler un peu comme un héli­­co­­ptère », décrit l’an­­cien chef de produit du groupe, Jeff Holden. « Une fois à la bonne alti­­tude, cette hélice sur l’ai­­le­­ron se met en marche ce qui fait avan­­cer l’ap­­pa­­reil. Il se sert de ses ailes pour planer », tout le reste devant fonc­­tion­­ner grâce à de l’éner­­gie élec­­trique prove­­nant de sources propres.

Pour l’heure, les batte­­ries adéquates « n’existent pas », a admis l’in­­gé­­nieure de la société Celina Miko­­lajc­­zak, lors d’une confé­­rence en mars 2018. Tout n’est pas encore au point. Bien qu’U­­ber promette l’au­­to­­no­­mie, ses taxis volants seront équi­­pés de chauf­­feurs au moins jusqu’en 2030. Ensuite, l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle devrait prendre le relais. « Dans le futur, le trafic aérien sera auto­­ma­­tisé de manière à ce qu’on puisse se passer de pilote », promet Mathias Thom­­sen, respon­­sable de l’unité « mobi­­lité urbaine dans les airs » d’Air­­bus lors du salon VivaTech qui se tient à Paris du 24 au 26 mai 2018. Au sol, un grand acteur du rail comme la SNCF travaille à la loco­­mo­­tive du futur en ayant par exemple pris une parti­­ci­­pa­­tion dans le groupe de trains super­­­so­­niques Hyper­­loop One.

Le pari

« L’am­­bi­­tion est ce qui a créé cette entre­­prise depuis le départ », assure le PDG d’Uber, Dara Khos­­row­­shahi. « Nous faisons de gros paris. » L’homme de 48 ans a succédé à Travis Kala­­nick en août 2017, lorsque ce dernier a été poussé vers la sortie par les action­­naires. Sept mois après sa nomi­­na­­tion, Khos­­row­­shahi a dû faire face à un scan­­dale d’un autre genre. En mars 2018, une voiture auto­­nome d’Uber a mortel­­le­­ment renversé une passante. « Nous ne fermons pas notre unité de véhi­­cules auto­­nomes », assure-t-il en serrant les dents.

L’Irano-Améri­­cain persiste d’au­­tant plus qu’il est loin d’être le seul à penser que les dépla­­ce­­ments du futur se feront sans conduc­­teurs. Après tout, si certaines lignes de métro fonc­­tionnent déjà comme ça, pourquoi d’autres modes de trans­­ports ne pour­­raient-ils pas en faire de même ? « Notre premier chan­­tier, c’est le train auto­­nome », assure ainsi le PDG de la SNCF, Guillaume Pépy. Son groupe prépare égale­­ment un assis­­tant person­­nel de mobi­­lité qui pren­­dra en compte nos dépla­­ce­­ments, et les combi­­nera avec toutes les offres dispo­­nibles sur le marché, quel que soit le mode de trans­­port.

L’éco­­sys­­tème tech­­no­­lo­­gique TECH4RAIL
Crédits : SNCF Inno­­va­­tion & Recherche

L’idée est « d’agré­­ger toutes les mobi­­li­­tés sur un portail de distri­­bu­­tion unique où il sera possible de réser­­ver en un clic tous les billets d’un même trajet », détaille le groupe. Déjà proprié­­taire du service de covoi­­tu­­rage iDVRoom, du service de loca­­tion de voiture entre parti­­cu­­liers OUIcar, et du réseaux de cars OUIbus, le masto­­donte français ne cache donc pas son inté­­rêt pour d’autres secteurs comme ceux des vélos en libre service ou des véhi­­cules aériens sans conduc­­teurs. Il possède une ving­­taine de drones pour surveiller ses lignes et a mis en place un comité de coor­­di­­na­­tion « Rail et Espace » avec le Centre natio­­nal d’études spatiales (Cnes). Cette alliance a donné le jour au projet TC-Rail en octobre 2017 dans le but de « démon­­trer la possi­­bi­­lité de conduire un train à distance et en toute sécu­­rité en mettant notam­­ment à profit les télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions par satel­­lites et terrestres » selon Jean-Yves Le Gall, président du Cnes

Si les airs ne sont pas encore embou­­teillés comme les rues de Los Angeles, de nombreux acteurs sont prêts à se lancer. À Mexico et São Paulo, elles-aussi d’ha­­bi­­tude très conges­­tion­­nées, Airbus propose depuis 2016 un service d’hé­­li­­co­­ptères à la demande baptisé Voom. « Vous pouvez aller du centre à l’aé­­ro­­port pour le prix d’une voiture privée », assure le géant de l’aé­­ro­­nau­­tique français, bien qu’un taxi reste envi­­ron deux fois moins cher. Mais le service devrait bien­­tôt être augmenté à la faveur d’un parte­­na­­riat avec Audi, qui se char­­gera de la partie au sol d’un trajet.

Airbus n’est d’ailleurs pas le seul acteur du domaine à parier gran­­dir en coopé­­rant : Uber a signé un accord avec la NASA en novembre 2017 afin d’étu­­dier l’es­­pace aérien dont pour­­raient béné­­fi­­cier ses taxis volants. En mai 2018, la société cali­­for­­nienne a aussi annoncé que l’ar­­mée améri­­caine serait du voyage. Ensemble, ils vont inves­­tir un million de dollars pour déve­­lop­­per un proto­­type de système à rotor produi­­sant un bruit réduit. Boeing et Google possèdent eux aussi des programmes pour mettre au point des taxis volants.

Sur les rails

Henri Poupart-Lafarge se promène au milieu des voitures volantes. Ce 27 avril 2017, le patron d’Al­s­tom est venu présen­­ter ses idées pour la mobi­­lité de demain à la Cité du Cinéma, où sont expo­­sées les taxis qui planent d’un immeuble à l’autre dans Le Cinquième élément, le film de Luc Besson sorti en 1997. Le construc­­teur français expé­­ri­­mente des navettes sans chauf­­feur sur le pont Charles-de-Gaulle entre les gares de Lyon et d’Aus­­ter­­litz et à La Défense. Avec la RATP, il fait aussi fonc­­tion­­ner un garage auto­­nome de tram­­ways.

Son PDG, Henri Poupart-Lafarge ne cache pas sa volonté de « deve­­nir le leader de l’au­­to­­no­­mie dans les années 2020 ». Il ne craint pas la concur­­rence de l’hy­­per­­loop, le train super­­­so­­nique imaginé par Elon Musk, dans lequel la SNCF possède des parts à travers Hyper­­loop One. La compa­­gnie de chemin de fer a aussi mis en place un « plateau » pour parta­­ger de l’in­­for­­ma­­tion avec Alstom. « C’est un autre type de mobi­­lité. Nous pour­­rons l’in­­té­­grer dans nos solu­­tions si c’est un succès. » Alstom profi­­te­­rait ainsi de ce tube que le milliar­­daire veut lancer à 600 km/h. Musk est ambi­­tieux.

Le 17 mai 2018, au Leo Black Temple de Los Angeles, il confiait son désir de « complé­­ter le système » métro­­po­­li­­tain actuel, en s’as­­so­­ciant notam­­ment à la régie des trans­­ports en commun de Los Angeles. Pour cela, sa Boring Company envi­­sage de creu­­ser des tunnels traver­­sés par des pods à la vitesse de 200 km/h. Chacun de ses 16 passa­­gers n’au­­rait qu’un euro à débour­­ser par trajet. Encore une fois, Musk va à contre-courant : beau­­coup d’ac­­teurs des trans­­ports essayent au contraire de prendre de la hauteur en ville.

Les futurs tunnels d’Elon Musk
Crédits : The Boring Company

Depuis le passage souter­­rain qui court sous les voies de la gare de Nantes, entre le Jardin des Plantes et le quar­­tier du Pré-Gauchet, le futur est une idée un peu abstraite. Sa première pierre a pour­­tant déjà été posée en décembre 2017 sous la forme d’une branche de cinq mètres soute­­nue par un pilier qui en fait dix. En 2030, 25 millions de passa­­gers devraient délais­­ser les boyaux de la struc­­ture pour enjam­­ber les quais par une passe­­relle. Cette « mezza­­nine ouverte » sera nichée au faîte de 18 troncs et couverte par un toit en forme de bran­­chages. Elle ressem­­blera proba­­ble­­ment au « termi­­nal de départ » censé passer par-dessus les rails de la gare du Nord, à Paris.

L’ou­­ver­­ture n’est pas qu’un concept physique pour la SNCF. « La gare doit être un lieu de bras­­sage social, utilisé par les usagers du train comme par les habi­­tants de la ville », fait valoir Patrick Ropert, direc­­teur géné­­ral de sa divi­­sion Gares & Connexions. Depuis le début des travaux dans le nord de la capi­­tale « une table étoi­­lée, mais aussi une crèche, un labo­­ra­­toire d’ana­­lyses, des boutiques de déco à petits prix et un Star­­bucks » ont été ouverts. À Nantes, où huit commerces ont déjà été créés, le robot Baryl a été testé comme ramas­­seur de détri­­tus en février 2017. Et il a main­­te­­nant des héri­­tiers.

En parte­­na­­riat avec l’in­­cu­­ba­­teur thecamp, la gare d’Aix-en-Provence expé­­ri­­mente pour sa part une kyrielle d’in­­no­­va­­tions. On peut y rencon­­trer un robot chargé d’ana­­ly­­ser et de puri­­fier l’air et un assis­­tant censé donner des infor­­ma­­tions sur le train de n’im­­porte quel voya­­ger. Moins visibles, 400 capteurs sondent l’état des équi­­pe­­ments afin de préve­­nir toute panne. Les défaillances peuvent même être anti­­ci­­pées à l’aide de brace­­lets mesu­­rant le stress des usagers. De petites entre­­prises comme Hease Robo­­tics sont mises à contri­­bu­­tion. « Au lieu de se deman­­der comment les start-ups peuvent travailler pour nous, on s’est demandé comment les faire travailler », explique Rachel Picard. La direc­­trice géné­­rale de Voyages SNCF était au salon VivaTech ce jeudi 24 mai pour vanter ce fonc­­tion­­ne­­ment. On y trou­­vait aussi un proto­­type de voiture volante déve­­loppé par Airbus.

Festi­­val de robots à Aix TGV pour le lance­­ment de @the­­campP­­ro­­vence avec #BARYL et @Diya_One pic.twit­­ter.com/c6K7K9zlUy

— Mathieu Belouar (@mth­­blr) Septem­­ber 28, 2017

Écosys­­tème

En 2010, Larry Page fonde une start-up de voitures volantes discrè­­te­­ment instal­­lée près des bureaux de Google, Zee.Aero. Il place un ancien cher­­cheur de Stan­­ford à sa tête, Ilan Koo, en lui adjoi­­gnant un ex-collègue, Eric Alli­­son. 100 millions de dollars sont injec­­tés. Uber n’existe alors que depuis un an et se contente de propo­­ser une plate-forme pour mettre en rela­­tion des chauf­­feurs privés avec des clients. Deux Alle­­mands qui expliquent avoir l’idée d’agran­­dir les drones pour trans­­por­­ter des personnes fondent Volo­­cop­­ter un an plus tard. Et en juillet 2013, Zee.Aero dépose un brevet présen­­tant Ilan Koo comme le géni­­teur d’un « appa­­reil rend sûr, calme, facile à manœu­­vrer, effi­­cace et compact par la combi­­nai­­son de rotors multiples, d’une paire d’ailes et d’hé­­lices ». Les projets naissent dans tous les sens.

En 2015, Ilan Koo quitte la direc­­tion de Zee.Aero pour en rester le conseiller tech­­nique. Le poste de diri­­geant est donc confié à son ancien collègue, Eric Alli­­son. Dans le même temps, le cofon­­da­­teur de Google Larry Page inves­­tit dans une start-up du secteur de taille plus modeste, Kitty Hawk. Cette dernière présente un proto­­type qui « ressemble à une version géante d’un drone quad­­cop­­ter », selon Bloom­­berg. Début 2016, elle présente Cora, un modèle de voiture volante desti­­née au marché néo-zélan­­dais. Et à l’au­­tomne, Uber affiche son inten­­tion de suivre sa trace.

« L’avia­­tion à la demande a le poten­­tiel de radi­­ca­­le­­ment amélio­­rer les dépla­­ce­­ments urbains en rendant aux gens le temps perdu dans leurs trajets quoti­­diens », écrit l’ex-chef de produit, Jeff Holden en intro­­duc­­tion d’un docu­­ment de 100 pages présen­­tant ses ambi­­tions. « Nous consi­­dé­­rons que la réso­­lu­­tion de ce problème fait partie de notre mission et de notre enga­­ge­­ment auprès de nos utili­­sa­­teurs. De la même manière que les gratte-ciels ont permis aux villes de ratio­­na­­li­­ser l’oc­­cu­­pa­­tion de l’es­­pace, le dépla­­ce­­ment urbain dans les airs va utili­­ser un espace en trois dimen­­sions pour allé­­ger le trafic au sol. »

Premier vol d’es­­sai de Vahana
Crédits : Airbus

Une semaine plus tôt, Airbus levait le voile sur Vahana, un proto­­type de voiture volante issue d’A3, une filiale du groupe basée dans la Sili­­con Valley. Ce modèle réus­­sit fina­­le­­ment son premier vol le 31 janvier 2018, se main­­te­­nant en l’air 53 secondes en pilo­­tage auto­­ma­­tique au moyen d’un moteur élec­­trique. « Notre but est de démo­­cra­­ti­­ser le vol person­­nel en employant les dernières tech­­no­­lo­­gies comme la propul­­sion élec­­trique, le stockage d’éner­­gie et la vision de la machine », explique le chargé de projet Zach Love­­ring. Moins de deux mois plus tard, Eric Alli­­son est débau­­ché de Zee.Aero par Uber.

Comme les diri­­geants de la SNCF, l’an­­cien cher­­cheur de Stan­­ford sait que des parte­­na­­riats vont se nouer entre les four­­nis­­seurs d’in­­fra­s­truc­­tures et les opéra­­teurs. Il juge cepen­­dant qu’il « sera très très dur pour un acteur de domi­­ner le secteur car c’est tout un écosys­­tème. Or, s’ac­­cor­­der sur la forme qu’il doit prendre est très compliqué. » Dans cette lutte pour le marché du trans­­port urbain, le service person­­na­­lisé au client aura son impor­­tance, veut croire la SNCF. C’est pourquoi la société de chemins de fer française étend l’ac­­cès au wifi à bord de ses trains et souhaite propo­­ser des conte­­nus vidéos et photos à ses passa­­gers.

Non seule­­ment le trans­­port urbain va prendre de la hauteur, mais il devrait donc être mieux arti­­culé et offrir des trajets plus person­­na­­li­­sés. Du moins si les mariages en train d’être célé­­brés sont heureux. Uber doit encore prou­­ver à la NASA qu’il pourra garan­­tir la sécu­­rité des passa­­gers afin d’ac­­cé­­der à certains couloirs aériens et convaincre d’autres villes. Il n’a par ailleurs toujours pas démon­­tré sa capa­­cité à utili­­ser des moteurs élec­­triques pour faire voler ses taxis, Airbus étant visi­­ble­­ment mieux engagé sur cette voie grâce à un parte­­na­­riat avec Siemens et Rolls-Royce. Mais cela ne dit pas qui sera la Rolls des voitures volantes ou des trains sans chauf­­feurs.


Couver­­ture : Le futur Cora­­dia Liner. (Alstom/SNCF)


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