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Chaque année depuis 25 ans, la conférence sur le climat sonne l'alarme. Mais chaque année, ses résultats déçoivent et 2019 a peu de chance de déroger à cette habitude.

par Servan Le Janne | 5 décembre 2019

Le monde est sens dessus dessous. Au moment d’ou­­vrir la 25e confé­­rence des Nations Unies sur les chan­­ge­­ments clima­­tiques, ce lundi 2 décembre, Antó­­nio Guterres a l’air un peu perdu. Dans son dos, un écran annonce « COP25, Chili, Madrid 2019 ». À cause d’un ther­­mo­­mètre social dans le rouge en Amérique latine, l’évé­­ne­­ment prévu à Santiago a été déplacé dans la capi­­tale espa­­gnole. Les deux endroits ont donc été acco­­lés sur un logo à la géogra­­phie aussi fumeuse que les règles du marché du carbone, d’ailleurs au sommaire des discus­­sions. Dans un cas comme dans l’autre, le compro­­mis a ses défauts.

À la barre de l’Onu depuis 2017, Antó­­nio Guterres tente de main­­te­­nir le cap, quand les États membres tirent le gouver­­nail en sens contraires. « Voulons-nous vrai­­ment rester dans l’his­­toire comme la géné­­ra­­tion qui a fait l’au­­truche, qui flânait pendant que le monde brûlait ? » lance-t-il pour les inci­­ter à réduire leur impact sur la planète.

Le marché du carbone

Si tous les pays doivent « éviter un chan­­ge­­ment clima­­tique dange­­reux » et trou­­ver des moyens équi­­tables de réduire leurs émis­­sions de gaz à effet de serre, au terme de la conven­­tion cadre des Nations unies sur le chan­­ge­­ment clima­­tique signée en 1992 (CCNUCC), certains se sont enga­­gés, à travers le proto­­cole de Kyoto, à faire bais­­ser lesdites émis­­sions de 5 % en moyenne entre 2008 et 2012.

Un méca­­nisme instauré en 2006 permet aux pays déve­­lop­­pés de les compen­­ser en finançant des projets de réduc­­tion de la pollu­­tion dans des régions en déve­­lop­­pe­­ment. L’ac­­cord de Paris signé en 2016 a étendu cette pratique à tous les États et leur a permis de l’ac­­ti­­ver de manière bila­­té­­rale. Son article 6 doit divi­­ser par deux les émis­­sions de CO2 d’ici 2030, de manière à limi­­ter le réchauf­­fe­­ment à 1,5°C.

Crédits : Nations unies

Orga­­ni­­sée dans le cadre de la CCNUCC, la COP25 a pour objec­­tif prin­­ci­­pal d’en fixer les règles d’ap­­pli­­ca­­tion. De leur contenu dépend le futur de l’hu­­ma­­nité : « Si ces marchés carbone ne sont pas bien conçus, ils pour­­raient conduire à une augmen­­ta­­tion des émis­­sions mondiales », indique à l’AFP Lambert Schnei­­der, cher­­cheur à l’Oeko-Insti­­tut de Berlin. Le monde n’est donc pas sens dessus dessous par hasard : il se trouve à un « tour­­nant », aver­­tit Antó­­nio Guterres.

Il lui faut éviter « le chemin de la capi­­tu­­la­­tion, où nous aurons dépassé comme des somnam­­bules le point de non-retour, mettant en danger la santé et la sécu­­rité de tous les habi­­tants de cette planète », pour emprun­­ter « le chemin de l’es­­poir […] dans lequel les éner­­gies fossiles restent là où elles devraient être, dans le sol, et où nous parvien­­drons à la neutra­­lité carbone d’ici 2050. » Hélas, il y a un an, seuls 16 des 197 pays signa­­taires de l’ac­­cord de Paris respec­­taient leur enga­­ge­­ment en vue de limi­­ter le réchauf­­fe­­ment de la planète à 2°C, voire à 1,5 °C, par rapport aux niveaux préin­­dus­­triels d’ici la fin du XXIe siècle. Et la dyna­­mique n’a pas changé depuis.

Aujourd’­­hui, le Brésil ne semble guère enthou­­siaste à l’idée de régle­­men­­ter le marché du carbone. Il « tente de faire passer un double comp­­tage des crédits carbone en comp­­ta­­bi­­li­­sant les réduc­­tions dans le bilan du pays vendeur et du pays ache­­teur », se lamente-t-on du côté de Green­­peace. Brasi­­lia « aime­­rait aussi recy­­cler des crédits carbone issus du proto­­cole de Kyoto ». À Madrid, son président climato-scep­­tique Jair Bolso­­naro échap­­pera peut-être aux ques­­tions sur son exploi­­ta­­tion force­­née de l’Ama­­zo­­nie qu’il aurait eu plus de mal à éviter au Chili.

Crédits : Nations unies

Les prin­­ci­­paux pollueurs de la planète freinent aussi des quatre fers. Donald Trump veut toujours se désen­­ga­­ger de l’ac­­cord de Paris et « la délé­­ga­­tion améri­­caine enga­­gera des négo­­cia­­tions pour proté­­ger ses inté­­rêts et harmo­­ni­­ser les règles du jeu pour ses entre­­prises », a annoncé le Dépar­­te­­ment d’État. L’obs­­truc­­tion pour­­rait aussi venir de produc­­teurs de pétrole comme l’Ara­­bie saou­­dite, la Russie et le Vene­­zuela. Quant à la Chine, pays aux plus grosses émis­­sions de la planète, ses efforts verts sont pris dans une fumée noire : elle a gagné une capa­­cité de 40 giga­­watts grâce aux mines de char­­bon ces 18 derniers mois.

Même l’Eu­­rope renâcle. Tandis que le Parle­­ment de Bruxelles a voté jeudi 28 novembre une réso­­lu­­tion deman­­dant de décré­­ter l’ur­­gence écolo­­gique, la Commis­­sion veut repous­­ser à octobre 2020 la discus­­sion sur « un plan global sur la manière de porter l’objec­­tif de réduc­­tion des émis­­sions de gaz à effet de serre de l’UE pour 2030 à au moins 50 % et jusqu’à 55 % », selon un docu­­ment obtenu par Media­­part. Sachant que les règles de l’ar­­ticle 6 ne pour­­ront être fixées que par consen­­sus, la COP25 donne peu d’es­­poirs aux mili­­tants écolo­­gistes, alors que les enga­­ge­­ments pris mettent pour l’ins­­tant le monde sur une trajec­­toire de réchauf­­fe­­ment de 3,2°C contre les 2°C souhai­­tés.

Vieille preuve

Les photo­­graphes se massent autour d’Antó­­nio Guterres. Avant d’ex­­hor­­ter le monde à lais­­ser les hydro­­car­­bures en sous-sol, ce lundi 2 décembre, le secré­­taire géné­­ral de l’Onu prend la pose puis, une fois sorti de leur viseur, lance son offen­­sive. « Pendant des décen­­nies, l’es­­pèce humaine a fait la guerre à la planète, et la planète est en train de répliquer », tonne-t-il devant l’ins­­crip­­tion « COP25, Chili, Madrid 2019 ».

Fin novembre, le Programme des Nations unies pour l’en­­vi­­ron­­ne­­ment a averti qu’une réduc­­tion de 7,6 % des rejets annuels sera néces­­saire pour main­­te­­nir le réchauf­­fe­­ment clima­­tique sous la barre de 1,5°C. Et au moment où Guterres s’ex­­prime, le consor­­tium scien­­ti­­fique Global Carbon Project s’ap­­prête à publier une étude révé­­lant que les émis­­sions mondiales de CO2 conti­­nuent de progres­­ser. Elles vont encore augmen­­ter de 0,6 % en 2019 contre 2,1 % en 2018 et 1,5 % en 2017.

« Nous devons cesser de lutter contre la nature et la science dès que c’est possible », enchaîne Guterres. Il y a même bien long­­temps qu’elle l’af­­firme. À une époque où il était profes­­seur de télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions dans un Portu­­gal sur le point de sortir de la dicta­­ture, en 1972, les Nations unies orga­­ni­­saient leur première confé­­rence sur l’en­­vi­­ron­­ne­­ment humain. « Nous sommes à un moment de l’his­­toire où nous devons orien­­ter nos actions dans le monde entier en songeant davan­­tage à leurs réper­­cus­­sions sur l’en­­vi­­ron­­ne­­ment », déclarent les parties réunies à Stock­­holm, alors que Guterres se marie avec Luísa Guimarães.

Le groupe d’ex­­perts améri­­cains dirigé par le météo­­ro­­logue Jule Char­­ney (au centre)

En pleine révo­­lu­­tion des Œillets, en 1974, l’Onu fonde un groupe d’ex­­perts sur le chan­­ge­­ment clima­­tique dont les travaux provoquent la réunion d’une Confé­­rence mondiale sur le climat en 1979. Y consta­­tant que les recherches sont insuf­­fi­­santes, le gouver­­ne­­ment améri­­cain commande une étude à l’Aca­­dé­­mie natio­­nale des sciences.

Les conclu­­sions de ce rapport signé par le météo­­ro­­logue Jule Char­­ney sont sans appel : « Nous avons la preuve irré­­fu­­table que l’at­­mo­­sphère se modi­­fie et que nous contri­­buons à ce chan­­ge­­ment. Les concen­­tra­­tions atmo­s­phé­­riques de dioxyde de carbone augmentent conti­­nû­­ment, ce qui est lié à la combus­­tion des ressources fossiles et à l’uti­­li­­sa­­tion des sols. Puisque le dioxyde de carbone joue un rôle signi­­fi­­ca­­tif dans l’équi­­libre ther­­mique de l’at­­mo­­sphère, il est raison­­nable de penser que son augmen­­ta­­tion conti­­nue affec­­tera le climat. »

Un géant du pétrole comme Exxon en a d’ailleurs tout à fait conscience : « Au rythme actuel de leur combus­­tion, les ressources fossiles provoque­­ront des effets envi­­ron­­ne­­men­­taux drama­­tiques avant 2050 », lit-on dans un docu­­ment interne daté de 1979, dévoilé par le Los Angeles Times en 2015. Près d’une décen­­nie plus tard, le direc­­teur de l’Ins­­ti­­tut Goddard de la NASA, James Hansen, affirme publique­­ment qu’il « est temps d’ar­­rê­­ter de gesti­­cu­­ler et d’ad­­mettre qu’il y a de bonnes preuves de l’exis­­tence d’un effet de serre ». Ses décla­­ra­­tions font la une du New York Times et le maga­­zine Time préfère décer­­ner son prix de l’an­­née à la « Terre en danger » plutôt que de choi­­sir une tradi­­tion­­nelle « person­­na­­lité de l’an­­née ».

En 1988 toujours, les Nations unies créent le Groupe d’ex­­perts inter­­­gou­­ver­­ne­­men­­tal sur l’évo­­lu­­tion du climat (GIEC), lequel indique en 1990 que « la détec­­tion grâce aux diffé­­rentes obser­­va­­tions d’une augmen­­ta­­tion sans ambi­­guïté de l’ef­­fet de serre est peu probable dans les prochaines décen­­nies ou plus. » En 1995, son rapport explique que « l’étude des preuves suggère une influence détec­­table de l’ac­­ti­­vité humaine sur le climat plané­­taire ». En réac­­tion, l’Onu lance le proto­­cole de Kyoto en 1997.

Mauvais élèves

Suivant un modèle élaboré aux États-Unis pour lutter contre les pluies acides dues aux émis­­sions de dioxyde de souffre, il instaure un marché du carbone dans lequel, si un pays déve­­loppé pollue plus que son objec­­tif, il peut le compen­­ser en aidant des projets verts dans des pays en voie de déve­­lop­­pe­­ment. En l’ab­­sence de régu­­la­­tion inter­­­na­­tio­­nale, diffé­­rents marchés régio­­naux se mettent toute­­fois en place, avec leurs indus­­tries et leurs prix. « Une tonne d’équi­­valent CO2 peut varier de moins d’un euro à presque 20 euros suivant le marché carbone », notent Anaïs Delbosc et Chris­­tian Perthuis dans un rapport de la Caisse des Dépôts.

Crédits : NASA/GSFC

En 2001, la Commis­­sion euro­­péenne pose les bases d’un marché euro­­péen d’échange de quotas de CO2. Ses crédits peuvent être utili­­sés à partir de 2005. Alors que la Nouvelle-Zélande, l’Aus­­tra­­lie, le Japon et certains États améri­­cains écha­­faudent leurs propres systèmes, la crise de 2008 crée de grosses turbu­­lences pour le système. Si les entre­­prises euro­­péennes se servent de quelque 277 millions de crédits pour remplir leurs objec­­tifs de réduc­­tion des émis­­sions entre 2008 et 2010, un rapport de l’Onu recon­­naît en 2012 que rien ne va plus.

« Le marché du carbone est fonciè­­re­­ment faible et le méca­­nisme de déve­­lop­­pe­­ment propre s’est effon­­dré », avoue Joan MacNaugh­­ton, un expert britan­­nique consulté par l’Onu. « C’est très inquié­­tant de voir que les gouver­­ne­­ments ne prennent pas cela au sérieux. » Plutôt que de s’as­­su­­rer que les objec­­tifs de 2020 seront remplis, les États parti­­ci­­pants à la COP18 orga­­ni­­sée au Qatar en 2012 préfèrent imagi­­ner un nouveau traité. Le proto­­cole de Kyoto est étendu à 2020, mais seule­­ment pour 15 % des émis­­sions globales de CO2, des pays comme le Canada, le Japon, la Russie ou les États-Unis ayant tout fait pour limi­­ter sa portée. La Chine, l’Inde et le Brésil ne sont pas concer­­nés.

Avec 177 autres pays, ils votent en revanche l’ac­­cord de Paris voué à conte­­nir le réchauf­­fe­­ment clima­­tique sous le seuil de 2°C par rapport au niveau préin­­dus­­triel. Pékin vient juste d’ap­­prou­­ver la construc­­tion d’au moins 150 nouvelles centrales à char­­bon. Char­­bon qui est au centre de la COP24, orga­­ni­­sée dans le bassin minier polo­­nais de Kato­­wice en 2018. « L’Aus­­tra­­lie, le Brésil, les États-Unis, la Russie et les pays du Golfe traînent les pieds », constate alors le clima­­to­­logue Jean Jouzel, qui regrette le manque d’am­­bi­­tion des autres.

Cette année, Green­­peace demande aux parti­­ci­­pants d’évi­­ter « un contour­­ne­­ment de l’ac­­cord de Paris par les failles du marché du carbone ». L’as­­so­­cia­­tion estime que les compen­­sa­­tions carbone sont un luxe que l’hu­­ma­­nité ne peut pas se permettre, et c’est pourquoi elle recom­­mande d’éta­­blir « des règles très strictes » pour les futurs marchés du carbone. Hélas, ces détails seront en partie réglés par de gros pays émet­­teurs qui « s’op­­posent aujourd’­­hui ouver­­te­­ment à la logique et à l’es­­prit de l’ac­­cord de Paris ». Prenez « le Japon, [qui] a réaf­­firmé ne pas vouloir rele­­ver sa contri­­bu­­tion déter­­mi­­née au niveau natio­­nal (NDC), la Russie n’en a toujours pas publié, les États-Unis ont entamé le proces­­sus de sortie début novembre, l’Aus­­tra­­lie et le Brésil sont gouver­­nés par des diri­­geants hostiles à la cause clima­­tique. »

Autant dire que la COP n’a pas de grands atouts à faire valoir pour sauver le monde.


Couver­­ture : Nations unies


 

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