fbpx

Après les Équatoriens, les Chiliens et les Boliviens, les Colombiens prennent la rue pour contester le pouvoir. Dans les pays de la région, on craint la contagion.

par Servan Le Janne | 2 décembre 2019

Échos

Sous les fils élec­­triques qui courent dans le ciel de São Bernardo do Campo, au sud de São Paolo, un photo­­graphe ajuste son objec­­tif. Juché sur un préfa­­briqué, il surnage au-dessus d’une marée humaine compacte, dans laquelle ondoient les drapeaux rouges. Face à lui, un septua­­gé­­naire en veste noire sur t-shirt noir se signe à la tribune. Alors que, plus bas, ses ouailles forment un L avec le pouce et l’in­­dex, Lula donne une première grand-messe depuis sa sortie de prison. Cette libé­­ra­­tion ne vaut ni pardon ni abso­­lu­­tion. Deux jours plus tôt, le 7 novembre 2019, la Cour suprême a reconnu que l’an­­cien président brési­­lien ne pouvait être détenu avant l’épui­­se­­ment des voies de recours, sans toute­­fois le blan­­chir dans l’af­­faire Lava Jato.

Depuis sa cellule, Luiz Inácio Lula da Silva a appa­­rem­­ment suivi l’ac­­tua­­lité. « Vous avez vu qu’en Argen­­tine, le cama­­rade Alberto [Fernán­­dez] et la cama­­rade Cris­­tina [Kirsh­­ner] ont mis une raclée à [Mauri­­cio] Macri et ont gagné les élec­­tions », s’est-il réjoui. En revanche, Evo Morales, « qui avait composé le meilleur gouver­­ne­­ment depuis la fonda­­tion de la Boli­­vie et créé des poli­­tiques sociales, a encore une fois été élu, mais la droite n’a pas accepté le résul­­tat. » Arrivé en tête d’un scru­­tin émaillé de fraudes le 20 octobre, l’an­­cien syndi­­ca­­liste a brigué un quatrième mandat au mépris de la consti­­tu­­tion. Après s’être prononcé contre une modi­­fi­­ca­­tion de la loi fonda­­men­­tale en 2016, le peuple conteste aujourd’­­hui ce passage en force dans la rue. Morales vacille. Le lende­­main, dimanche 10 novembre, il annon­­cera sa démis­­sion.

Lula
Crédits : Victor Santa Maria

Quoi qu’il advienne, Lula soutient la gauche. « Nous devons deman­­der à Dieu que Marti­­nez l’em­­porte en Uruguay », ajoute-t-il à la tribune. Quelques semaines plus tard, dans ce pays acquis aux progres­­sistes depuis 2005, les conser­­va­­teurs procla­­me­­ront leur victoire. S’agis­­sant du Vene­­zuela, où Nico­­las Madu­­ros se cram­­ponne à la prési­­dence malgré des crises écono­­mique et insti­­tu­­tion­­nelle abys­­sales, l’ex-leader du Parti des travailleurs (PT) en appelle plus sobre­­ment à « être soli­­daire avec le peuple » sans en dire plus. Même chose au Chili, où des mani­­fes­­tants sont d’après lui « en lutte contre le néo-libé­­ra­­lisme ». Or, les poli­­tiques mises en place dans le pays andin servent de « modèle au président du Brésil, Jair Bolso­­naro », juge-t-il. Lula appelle donc ses conci­­toyens à « suivre l’exemple des peuples du Chili et de Boli­­vie », autre­­ment dit à prendre la rue.

Après avoir augmenté l’âge de la retraite à 65 ans pour les hommes et 62 ans pour les femmes le mois dernier, Bolso­­naro prévoit une baisse des impôts et des coupes sombres dans les secteurs publics. Il sait que cela va faire des mécon­­tents. « Nous devons toujours être prépa­­rés pour ne pas être surpris par les événe­­ments », a-t-il déclaré à propos de la pers­­pec­­tive de voir le scéna­­rio chilien se propa­­ger au Brésil. Du côté de Santiago, « ce ne sont pas des mani­­fes­­ta­­tions, ce sont des actes de terro­­risme », a-t-il estimé. Membre du Congrès, son fils Eduardo a même évoqué la possi­­bi­­lité de ressus­­ci­­ter le décret AI-5, utilisé du temps de la dicta­­ture en 1968 pour mettre en place la censure et la torture : « Arri­­vera un jour où la situa­­tion sera la même que dans les années 1960 au Brésil. »

En répon­­dant à Lula, le ministre de l’Éco­­no­­mie Paulo Guedes a brandi la même menace : « Quand l’autre camp gagne, en dix mois vous deman­­dez déjà à tout le monde de détruire les rues ? Quel genre de respon­­sables êtes-vous ? Ne soyez pas éton­­nés si quelqu’un demande l’AI-5. C’est déjà arrivé, non ? » Le pouvoir brési­­lien montre ainsi combien il craint l’ex­­ten­­sion des révoltes qui secouent le sous-conti­nent. Initia­­le­­ment motivé par une augmen­­ta­­tion du prix du ticket de métro, le mouve­­ment de protes­­ta­­tion chilien pointe désor­­mais du doigt les inéga­­li­­tés, l’in­­cu­­rie de la classe poli­­tique et la faiblesse des retraites.

Un slogan des mani­­fes­­ta­­tions chiliennes de 2019
Crédits : Aran­­cib­­bia

« Les reven­­di­­ca­­tions sont à la fois écono­­miques, sociales et poli­­tiques », pointe Yvon Le Bot, socio­­logue de l’Amé­­rique latine et direc­­teur de recherche émérite au CNRS. Elles se cris­­tal­­lisent notam­­ment sur une consti­­tu­­tion qui n’a guère changé depuis la dicta­­ture d’Au­­gusto Pino­­chet. Au moins 26 personnes ont trouvé la mort dans des affron­­te­­ments avec les forces de l’ordre et quelque 13 000 personnes ont été bles­­sées. Malgré ce lourd bilan, le président Sebas­­tián Piñera a demandé aux parle­­men­­taires le droit de redé­­ployer l’ar­­mée mardi 26 novembre.

À la faveur d’une rumeur d’aug­­men­­ta­­tion de l’âge de la retraite et de coupes dans le salaire mini­­mum pour les jeunes, démen­­tie par le pouvoir, ce climat insur­­rec­­tion­­nel s’est propagé en Colom­­bie, où 250 000 personnes ont marché samedi 23 novembre. Et la mort d’un mani­­fes­­tant de 18 ans n’a pas apaisé la situa­­tion. Pendant ce temps, des rassem­­ble­­ments étaient aussi orga­­ni­­sés au Hondu­­ras contre la corrup­­tion et la pers­­pec­­tive d’une priva­­ti­­sa­­tion des services de santé ; en Équa­­teur contre des mesures d’aus­­té­­rité ; et en Haïti contre les pénu­­ries. Tous ces mouve­­ments présentent assez de « simi­­li­­tudes » pour « entrer en échos », juge Yvon Le Bot. Partout ou presque, le torchon brûle et fait trem­­bler les gouver­­ne­­ments épar­­gnés, comme lors des Prin­­temps arabes du début de la décen­­nie.

Les fantômes de la dicta­­ture

À peine descendu de sa tribune, à l’écart des drapeaux rouges, Lula enchaîne les inter­­­views. L’an­­cien président s’en prend sans surprise à son succes­­seur qui, dit-il, « n’aime pas la démo­­cra­­tie ». Cet homme-là « pense que tout peut être réglé par des hommes armés dans la rue » et accu­­mule les réfé­­rences au décret AI-5. En tant que soutien d’Evo Morales, Lula ne peut certes pas encou­­ra­­ger au soulè­­ve­­ment contre un chef d’État élu, mais « pour la gauche, la rue est une obli­­ga­­tion partout dans le monde », explique-t-il. « J’ai commencé la poli­­tique par des grèves en 1975, 1978, 1979 et 1980. Je ne vois pas pourquoi le gouver­­ne­­ment actuel a peur de voir des gens dans les rues. »

Les luttes d’alors emprun­­taient néan­­moins des registres diffé­­rents. Profi­­tant de la libé­­ra­­li­­sa­­tion du système poli­­tique de la fin des années 1970, elles partaient notam­­ment des usines de l’ABC Pauliste, une expres­­sion qui fait réfé­­rence à la cein­­ture métal­­lur­­gique de Santo André, São Bernardo do Campo et São Caetano do Sul. Lula s’est d’ailleurs formé dans la deuxième de ces trois villes situées au sud de São Paulo. Dans l’en­­semble du conti­nent, l’ago­­nie des dicta­­tures a favo­­risé « la construc­­tion d’un cadre de compré­­hen­­sion et d’in­­ter­­pré­­ta­­tion des inéga­­li­­tés sociales et poli­­tiques, porté par les mouve­­ments “de base” qui ont redé­­fini les priva­­tions de droits sociaux comme des discri­­mi­­na­­tions illé­­gi­­times », selon Camille Goirand, profes­­seure de science poli­­tique à l’Ins­­ti­­tut des hautes études de l’Amé­­rique latine Univer­­sité Paris III.

Alors que « les mobi­­li­­sa­­tions s’éloignent de la sphère du travail », leurs hérauts parviennent à se hisser au pouvoir dans les années 2000 : Hugo Chávez est élu président du Vene­­zuela en 2002, Lula du Brésil en 2003, et Michelle Bache­­let du Chili en 2006. Fille d’un géné­­ral mort dans les geôles d’Au­­gusto Pino­­chet, cette dernière « est la seule prési­­dente de la tran­­si­­tion démo­­cra­­tique à avoir essayé d’in­­tro­­duire des ruptures substan­­tielles, de rompre la conti­­nuité avec la poli­­tique écono­­mique et sociale de la dicta­­ture », estime Yvon Le Bot. Malheu­­reu­­se­­ment, « elle n’est pas parve­­nue à rompre avec la poli­­tique ultra­­li­­bé­­rale du dicta­­teur ».

Or « cette doctrine inspi­­rée par l’éco­­no­­miste Milton Fried­­man et l’école de Chicago a consisté à priva­­ti­­ser la santé, l’édu­­ca­­tion et les retraites. Ça a été un désastre. » La gauche qui l’em­­porte en 2005 avec Nestor Kirch­­ner en Argen­­tine et Tabaré Vázquez en Uruguay n’est pas moins timo­­rée. Ce dernier est remplacé par l’an­­cien guérillero José Mujica cinq ans plus tard. Depuis, tous ces leaders ont été empor­­tés par une vague de diri­­geants de droite.

Michelle Bache­­let

Pour Lula, ils ont laissé le sous-conti­nent avec deux grands problèmes : une faiblesse insti­­tu­­tion­­nelle endé­­mique et de grandes inéga­­li­­tés. « L’Amé­­rique latine doit passer plus de temps en démo­­cra­­tie pour que nous puis­­sions bâtir des insti­­tu­­tions solides », défend-il. « Un pays qui subit des coups d’État tous les 10 ou 15 ans n’ira nulle part. » Quant aux inéga­­li­­tés, elles repré­­sentent selon lui le plus gros problème de l’époque : « Ce n’est pas possible que des milliards d’êtres humains aillent se coucher chaque nuit en ayant faim quand l’hu­­ma­­nité produit plus de nour­­ri­­ture qu’elle peut en consom­­mer. »

Or selon le Forum écono­­mique mondial, l’Amé­­rique latine est le conti­nent où les inéga­­li­­tés sont les plus fortes. Si le Chili est par exemple un des États les plus pros­­pères de la région, c’est néan­­moins un des pays où les écarts de reve­­nus sont les plus élevés au monde : 1 % de la popu­­la­­tion y détient 26,5 % des richesses, ce qui peut expliquer une certaine frus­­tra­­tion. En Colom­­bie, 39 % des reve­­nus vont à 10 % des citoyens, d’après le World Inequa­­lity Report de 2018. Sur les dix pays où les inéga­­li­­tés sont les plus fortes, seuls deux appar­­tiennent à un autre conti­nent, à savoir l’Afrique du Sud et le Rwanda.

Le fossé

Lula n’est pas sorti de cellule depuis un mois, ce 28 novembre, qu’un tribu­­nal régio­­nal le condamne à une peine de 17 ans d’em­­pri­­son­­ne­­ment au lieu des 12 ans prévus initia­­le­­ment. Mais l’an­­cien président paraît s’en moquer. Il affirme être « sorti de la prison plus humain, plus convaincu des luttes que nous devons entre­­prendre » et soutient, dans la foulée, que « l’his­­toire de ce pays n’a jamais été racon­­tée et ses héros n’ap­­pa­­raissent pas sur les photos ». L’his­­toire de ce pays, comme celle de ce conti­nent ont amené « les inéga­­li­­tés à augmen­­ter à un niveau honteux ». Les études sur la ques­­tion montrent d’ailleurs toutes que les racines du problèmes remontent à l’époque colo­­niale.

« Le cadre insti­­tu­­tion­­nel créé par les pouvoirs colo­­niaux a permis à une petite élite de proté­­ger de larges rentes et d’ex­­clure la plupart de la popu­­la­­tion de l’ac­­cès aux terres, à l’édu­­ca­­tion et au pouvoir poli­­tique », écrivent Humberto Lopez et Guillermo Perry dans un rapport de la Banque mondiale rendu en 2008. Non seule­­ment ce fossé ne s’est-il pas résorbé, mais il a conti­­nué à être creusé dans les trois-quarts des pays d’Amé­­rique latine dans les années 1990, y compris dans ceux qui avaient le moins d’iné­­ga­­li­­tés comme l’Ar­­gen­­tine et le Costa Rica, à l’ex­­cep­­tion notable du Brésil et du Mexique, dont l’in­­dice Gini, qui mesure les répar­­ti­­tion des ressources, a chuté.

Un mani­­fes­­tant à Santiago, au Chili
Crédits : Carlos Figue­­roa

Cette dyna­­mique s’est inver­­sée dans les années 2000, qui corres­­pond à l’ac­­ces­­sion au pouvoir de diri­­geants de gauche sur le conti­nent. De 2002 à 2012, 16 indices Gini sur 17 ont baissé, à en croire une étude des écono­­mistes Veró­­nica Amarante, Marco Galván et Xavier Mancero. Cette baisse des inéga­­li­­tés entre citoyens se conjugue toute­­fois avec une légère hausse des inéga­­li­­tés entre États. Et elle a été nette­­ment ralen­­tie depuis : alors que la crois­­sance moyenne était de 4 % entre 2004 et 2011, bien aidée par les prix élevés des produits agri­­coles expor­­tés, elle devrait atteinte seule­­ment 0,6 % en 2019 selon les prévi­­sions du Fonds moné­­taire inter­­­na­­tio­­nal.

La baisse des cours du pétrole a plongé le Vene­­zuela dans une crise profonde qui a poussé près de 5 millions de personnes, soit plus de 10 % de la popu­­la­­tion à fuir. Elle a aussi mis en diffi­­culté le président équa­­to­­rien de centre-gauche Lenín Moreno, dont les mesures d’aus­­té­­rité ont mobi­­lisé les syndi­­cats et les Indiens. « Après avoir viré à droite pendant son mandat, il a plié assez vite devant les reven­­di­­ca­­tions », observe Yvon Le Bot. Au Chili, où la chute tardive du régime de Pino­­chet, en 1990, n’a pas été pour renfor­­cer les syndi­­cats, les habi­­tants doivent s’en remettre au moyen d’ex­­pres­­sion le plus ancien qu’ils ont pour contes­­ter contre l’hé­­ri­­tage ultra-libé­­ral du dicta­­teur : la rue.

En 2016, déjà, les Chiliens avaient créé le mouve­­ment No Más AFP, afin de remettre en cause les Admi­­nis­­tra­­teurs de fonds de pensions (AFP), ces insti­­tu­­tions finan­­cières privées respon­­sables des fonds de retraite. Obli­­gés de sortir le porte-feuille pour étudier et se soigner, ils sont 4,6 millions, soit 25 % de la popu­­la­­tion à ne pouvoir régler leurs dettes, d’après l’éco­­no­­miste Marco Kremer­­man. Trois ans plus tard, les voilà accueillis à coups de matraques. « La poli­­tique de sécu­­rité n’a pas changé », regrette Yvon Le Bot. « Le mouve­­ment révèle que la dicta­­ture est encore présente dans les esprits et les insti­­tu­­tions. Désor­­mais, les Chiliens veulent la chas­­ser. »

Un cordon de police lors d’une mani­­fes­­ta­­tion à Bogotá, en Colom­­bie
Crédits : EEIM

Alors qu’il avait arrêté le projet de réforme de la consti­­tu­­tion lancée par Michelle Bache­­let pour inscrire dans le marbre les droits de l’homme, le droit à la santé et à l’édu­­ca­­tion, et l’éga­­lité sala­­riale entre hommes et femmes, le président Sebas­­tián Piñera a fina­­le­­ment annoncé, samedi 9 novembre, que la loi fonda­­men­­tale serait chan­­gée. Il a aussi reconnu « un recours exces­­sif à la violence ». Mardi 26 novembre, le chef d’État colom­­bien Ivan Duque a annoncé un plan de 930 millions de dollars incluant le rembour­­se­­ment de la TVA aux 20 % les plus pauvres.

Cela dit, « il refuse d’ap­­pliquer l’ac­­cord de paix avec les Farc », regrette Yvon Le Bot. Ces conces­­sions n’en­­lèvent rien au logi­­ciel libé­­ral et auto­­ri­­taire des régimes d’Ivan Duque et de Sebas­­tián Piñera. C’est en ce sens que Lula les compare à Bolso­­naro afin d’in­­vi­­ter les Brési­­liens à sortir dans les rues. Mais ses appels restent pour l’heure lettre morte. « Cela fait plusieurs décen­­nies que je travaille sur les mouve­­ments sociaux, et je peux consta­­ter qu’ils sont toujours inat­­ten­­dus », avoue Le Bot.


Couver­­ture : Rassem­­ble­­ments popu­­laires à Santiago.


 

Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Free Down­load WordP­ress Themes
Down­load Nulled WordP­ress Themes
Premium WordP­ress Themes Down­load
down­load udemy paid course for free
Download Premium WordPress Themes Free
Download Premium WordPress Themes Free
Download Premium WordPress Themes Free
Download Nulled WordPress Themes
free download udemy course

Plus de monde

La COP pourra-t-elle sauver le monde ?

286k 5 décembre 2019 stories . monde

Uber est-elle deve­nue l’en­tre­prise la plus détes­tée du monde ?

249k 3 décembre 2019 stories . monde

Peut-on dénu­cléa­ri­ser le monde ?

224k 24 novembre 2019 stories . monde