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La profanation du mémorial d'Oradour-sur-Glane, les messages de haines en ligne et les violences récentes font craindre une nouvelle flambée d'antisémitisme en France.

par Servan Le Janne | 7 septembre 2020

L’ou­bli

Sur le parvis du Centre de la mémoire d’Ora­dour-sur-Glane, dans la Haute-Vienne, les touristes passent en jetant un regard oblique vers la façade cuivrée. L’ins­crip­tion « village martyr » y est macu­lée de pein­ture et une bâche bleue a été jetée sur les dernières lettres. Dans leurs yeux, on lit plus de désar­roi que de curio­sité. Depuis que des tags néga­tion­nistes ont été retrou­vés ici vendredi 21 août 2020, tout le monde sait ce qui est couvert de tissu et de honte : le mot « martyr » a été barré et remplacé par « menteur ». À côté de ce gribouillage infâme, quelqu’un a écrit « À quand la vérité ? Reynouard a raison. »

Ouvert en 1996, le musée commé­more le massacre des habi­tants du village par une unité de la Waffen SS, le 10 juin 1944. Ce jour-là, alors qu’ils étaient en diffi­culté sur le front de l’Est, les nazis ont cher­ché à envoyer un message aux maqui­sards et à ceux qui les soute­naient. Ils sont venus à Oradour-sur-Glane en suppo­sant que des commu­nistes espa­gnols et des juifs s’y trou­vaient et ont froi­de­ment abattu ou brûlé 642 personnes, loin de toute poche de résis­tance.

« Ce qui est arrivé je le prévoyais depuis X temps, parce qu’aujourd’­hui on oublie, on a tendance a oublier », a déploré le dernier survi­vant du massacre encore en vie, Robert Hébras, au micro de France Bleu Limou­sin. « Je sais qu’il y a énor­mé­ment de révi­sion­nistes et je suis même surpris que cela [ne soit pas arrivé] plus tôt. » L’homme de 95 ans juge que « la personne ou les personnes qui ont fait ça ne sont pas normaux ou alors ce sont des gens haineux qui ne veulent pas recon­naître les faits ». Malheu­reu­se­ment, ils ne sont pas les seuls.

Oradour-sur-Glane

Début août, à Paris, un père de famille qui allait cher­cher sa fille chez ses parents a été agressé dans l’as­cen­seur. Traité selon son témoi­gnage de « sale juif, sale race », il a été frappé, étran­glé, avant d’être poussé dans les esca­liers où il a perdu connais­sance. Ses agres­seurs présu­més ont été placés en garde à vue jeudi 27 août, alors qu’un homme accusé d’une agres­sion anti­sé­mite avec viol en 2014, à Créteil, était inter­pellé en Algé­rie.

Dans son dernier rapport, le Service de protec­tion de la commu­nauté juive (SPCJ) indique qu’entre 2017 et 2019, « le nombre d’actes anti­sé­mites a augmenté de 121 % ». Pire, cette émana­tion du Conseil repré­sen­ta­tif des insti­tu­tions juives de France (le Crif) affirme que « les Français juifs qui repré­sentent moins de 1 % de la popu­la­tion française ont subi à eux seuls plus de 41 % des violences racistes commises en France en 2019 ». Ces chiffres sont toute­fois à manier avec précau­tion. Comme la loi française inter­dit de quali­fier une agres­sion en fonc­tion de la reli­gion d’une victime, le SPCJ est seul juge du carac­tère « anti­sé­mite » d’un acte (actions et menaces).

« Je serais très prudent par rapport à ces données », aver­tit par télé­phone le socio­logue Michel Wieviorka, auteur du livre La Tenta­tion anti­sé­mite. « L’an­ti­sé­mi­tisme revêt diffé­rentes formes. Que peut-on dire si le nombre de meurtres de juifs augmente mais que dans le même temps, les sondages d’opi­nion montrent que les préju­gés à leur égard sont moins forts ? » Sans comp­ter qu’un meilleur recen­se­ment entraîne mathé­ma­tique­ment une infla­tion des chiffres.

La profa­na­tion d’Ora­dour-sur-Glane montre en tout cas, comme le dit Robert Hébras, que le révi­sion­nisme n’a pas disparu. Au contraire, il se diffuse sur la Toile. « Inter­net joue un rôle capi­tal », estime Michel Wievorka. « Une haine brute et des préju­gés s’y expriment de façon claire et massive. » Et ces inep­ties se retrouvent sur la façade du Centre de la mémoire accom­pa­gnées du nom de Vincent Reynouard.

Ligne rouge

Dans le concert des condam­na­tions qui a accom­pa­gné les tags d’Ora­dour-sur-Glane, quelques voix disso­nantes se sont faites entendre sur inter­net. L’une d’elles était atten­due. Elle appar­tient à un homme dont le nom a été tracé à la pein­ture sur la façade. « Loin de se déso­li­da­ri­ser de ceux qui ont tagué le Centre de la Mémoire d’Ora­dour, Vincent Reynouard explique leur geste et inter­pelle le président de la Répu­blique qui annonce la répres­sion », peut-on lire sur le compte Twit­ter @scra­bo­poly, qui semble lui appar­te­nir. Sa photo, sa biogra­phie de « natio­nal-socia­liste non passéiste » et les liens renvoyant vers « une maison d’édi­tion fondée par Vincent Reynouard » convergent vers le même homme.

Ce néga­tion­niste notoire dispose d’une tribune sur Twit­ter en toute impu­nité. Il avait été condamné à un mois de prison avec sursis en 1992 pour avoir contesté l’exis­tence des chambres à gaz. Révoqué de l’Édu­ca­tion natio­nale en 1997, l’an­cien profes­seur de mathé­ma­tiques contri­buait la même année à un livre inti­tulé Le Massacre d’Ora­dour. Un demi-siècle de mise en scène, dans lequel la respon­sa­bi­lité de la tuerie est impu­tée aux résis­tants locaux. À l’ap­pui de ses contre­vé­ri­tés, Reynouard citait Otto Weidin­ger, un offi­cier SS qui n’était pas sur place.

Depuis, il a purgé neuf mois de prison en 2010 et a conti­nué d’ali­men­ter la chro­nique judi­ciaire en persis­tant à remettre en cause le travail des histo­riens sur la Seconde Guerre mondiale. « Vous me trai­tez de néo-nazi. Et moi, je vous dis : “Pourquoi néo ?” Point final. C’est tout. Il n’y a rien d’autre à dire », osait-il en 2011 lors du banquet du jour­nal anti­sé­mite Riva­rol, dont il était l’in­vité d’hon­neur. Quand son nom s’est retrouvé sur le mémo­rial d’Ora­dour-sur-Glane, Reynouard en a profité pour diffu­ser ses idées nauséa­bondes, renvoyant au passage vers une vidéo de Dieu­donné M’Bala M’Bala.

Vincent Reynouard

Fin juin, YouTube a fermé le compte de l’an­cien humo­riste, avant de clore celui de son ancien comparse, Alain Soral. Le gouver­ne­ment venait cepen­dant d’échouer à légi­fé­rer contre l’an­ti­sé­mi­tisme sur inter­net : jeudi 18 juin, le Conseil consti­tu­tion­nel a censuré la propo­si­tion de loi contre la haine en ligne, défen­due par la dépu­tée de la majo­rité Laeti­tia Avia. Elle obli­geait les réseaux sociaux à suppri­mer les conte­nus « haineux » signa­lés dans les 24 heures sous peine de lourdes amendes. Pour les « Sages », c’était « une atteinte à l’exer­cice de la liberté d’ex­pres­sion et de commu­ni­ca­tion qui n’est pas néces­saire, adap­tée et propor­tion­née ».

Ils ont en revanche auto­risé la créa­tion d’un parquet spécia­lisé dans les messages de haine en ligne et d’un « obser­va­toire de la haine en ligne », auprès du Conseil supé­rieur de l’au­dio­vi­suel (CSA). « Il y a une béance du contrôle des messages de haine sur inter­net », observe Michel Wievorka. « Cela suscite une demande pres­sente de la part des insti­tu­tions juives et, en retour, l’an­ti­sé­mi­tisme se diffuse avec l’idée que les juifs veulent réduire la liberté d’ex­pres­sion. » Attisé par le conflit israélo-pales­ti­nien dans les années 1970, le néga­tion­nisme se drape doré­na­vant dans les habits de la liberté d’ex­pres­sion.

Mais est-il plus impor­tant aujourd’­hui qu’hier ? C’est diffi­cile à dire. « La France est un pays exem­plaire parce qu’au sommet des insti­tu­tions, il n’y a aucune ombre d’an­ti­sé­mi­tisme », juge le socio­logue. « Tant qu’il y a une atti­tude répu­bli­caine sans faille par rapport à cet enjeu, on peut espé­rer que le phéno­mène ne se déve­lop­pera pas. » Il reste toute­fois à isoler ses méta­stases sur inter­net. YouTube a fait un pas de ce sens, qui en appelle beau­coup d’autres.


Couver­ture : Oradour-sur-Glane


 

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