Sur les nuages noirs propagés par l'incendie de Lubrizol dans le ciel français, soufflent les cheminées de centaines d'usine à risque.

par Servan Le Janne | 7 octobre 2019

Écran de fumée

Une odeur de souffre traîne dans l’air de Rouen. Devant le Pano­­rama XXL, un musée en forme de cylindre posté sur le quai de Bois­­guil­­bert, en bordure de Seine, des habi­­tants font le pied de grue. Certains portent des masques contre la pollu­­tion. Après de longues minutes d’at­­tente, ce lundi 30 septembre, la foule se rapproche de l’en­­trée. « On veut la vérité ! » scande-t-elle inlas­­sa­­ble­­ment. Face à un service de sécu­­rité dépassé, quelques hommes se cram­­ponnent aux portes pour tenter de les ouvrir ou tapent sur les vitres. « Tu vas tuer mes gamins ! » hurle un chauve en poin­­tant son index vers l’in­­té­­rieur.

À l’in­­té­­rieur, les élus du conseil métro­­po­­li­­tain sont sage­­ment assis dans une salle de confé­­rence au décor imma­­culé, flanquée de néons blancs. « Nos conci­­toyens sont inquiets et leur peur devient colère », souffle son président, le socia­­liste Yvon Robert. Puis il laisse la parole au préfet de Seine-Mari­­time, Pierre-André Durand, qui jongle savam­­ment avec les euphé­­mismes. Le terri­­toire, dit-il, vient de connaître « un incen­­die d’une violence excep­­tion­­nelle qui a entraîné des dégâts signi­­fi­­ca­­tifs sur l’en­­tre­­prise et une gêne euh… forte pour la popu­­la­­tion, pour le terri­­toire. Il y a eu beau­­coup d’inquié­­tudes, inquié­­tudes aggra­­vées par cette odeur persis­­tante et plus qu’in­­com­­mo­­dante. »

Crédits : SDIS76

Quatre jours plus tôt, vers 2 h 40, un incen­­die s’est déclaré dans l’en­­tre­­prise Lubri­­zol, sur le quai de France. Les flammes se sont répan­­dues aux instal­­la­­tions où sont entre­­po­­sées les produits desti­­nés à produire des huiles de moteur, des lubri­­fiants pour engre­­nage, des fluides de trans­­mis­­sions auto­­ma­­tiques et des lubri­­fiants indus­­triels. Un immense panache de fumée sortait encore de l’usine au lever du jour. « La vidéo­­sur­­veillance et des témoins oculaires indiquent que le feu a tout d’abord été observé et signalé à l’ex­­té­­rieur du site de Lubri­­zol Rouen ; ce qui suggère que l’ori­­gine du feu est exté­­rieure à Lubri­­zol et que le feu s’est malheu­­reu­­se­­ment propagé sur notre site », indique le groupe dans un commu­­niqué.

Près de 200 pompiers sont inter­­­ve­­nus pour éteindre un feu « extrê­­me­­ment dange­­reux pour la sécu­­rité du person­­nel », selon leur respon­­sable dans le dépar­­te­­ment, le colo­­nel Jean-Yves Lagalle. « Dès le premier jour, on a manqué de bouteilles d’air au bout de deux heures », confie un soldat du feu à Libé­­ra­­tion. « On a été obli­­gés de conti­­nuer le boulot avec des masques en papier. Ça sentait le soufre et l’hy­­dro­­car­­bure. La fumée était suffo­­cante, le sol était recou­­vert d’une marée noire. Les employés de Lubri­­zol présents sur place étaient suréqui­­pés. Mais nous, je voyais bien que nos tenues n’étaient pas du tout adap­­tées. »

Une fois le feu maîtrisé, la fumée est retom­­bée en suie noire à des kilo­­mètres à la ronde. Si « certains produits ont été évacués du site », dixit le ministre de l’In­­té­­rieur, Chris­­tophe Casta­­ner, plus de 5 250 tonnes de produits sont parties en fumée, a admis la Préfec­­ture mardi 1er octobre, jour de mani­­fes­­ta­­tion pour « la vérité sur l’in­­cen­­die ». Selon un rapport de l’ins­­pec­­tion des instal­­la­­tions clas­­sées de 2016, certains « sont irri­­tants, dange­­reux pour l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, toxiques (par exemple l’anti-mousse), nocifs. La teneur en soufre de quelques produits peut être nota­­ble­­ment élevée (par exemple 20 %). »

De gauche à droite : le préfet de Seine-Mari­­time Pierre-André Durand, la ministre des Soli­­da­­ri­­tés et de la Santé Agnès Buzyn et la ministre de la Tran­­si­­tion écolo­­gique et soli­­daire Elisa­­beth Borne
Crédits : Ministre de la Tran­­si­­tion écolo­­gique et soli­­daire

Implan­­tée à Rouen depuis 1954, l’usine du groupe améri­­cain Lubri­­zol est clas­­sée Seveso II (seuil haut), c’est-à-dire qu’elle dispose de substances, mélanges ou déchets dange­­reux présen­­tant un risque pour la popu­­la­­tion ou l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, selon l’Union euro­­péenne. En France, c’est loin d’être la seule puisque le minis­­tère de la Tran­­si­­tion écolo­­gique et soli­­daire en dénombre 1 312, dont 705 en seuil haut. Lundi 30 septembre, alors que les portes du Pano­­rama XXL vibraient, deux communes de l’Es­­sonne ont exigé « que l’État orga­­nise le départ des dépôts d’hy­­dro­­car­­bure de la Compa­­gnie Indus­­trielle Mari­­time (CIM) à Grigny et de gaz liqué­­fié de la société Antar­­gaz à Ris-Oran­­gis. »

Selon un commu­­niqué conjoint, « des risques d’ex­­plo­­sion quasi-immé­­diats sont possibles, entraî­­nant des risques létaux pour les rive­­rains, les usagers du RER D et les sala­­riés des entre­­prises présentes. » Et ce n’est malheu­­reu­­se­­ment pas le seul site sensible.

Juris­­pru­­dence Saint-Sever

Près du lacis de tuyaux calci­­nés qui entoure aujourd’­­hui la carcasse de l’usine Lubri­­zol, sur le quai de France, la Seine parcourt la vallée « d’un bout à l’autre, avec de grandes ondu­­la­­tions », décrit Guy de Maupas­­sant dans Bel-Ami. À l’époque, « la ville appa­­rais­­sait sur la rive droite, un peu noyée dans la brume mati­­nale, avec des éclats de soleil sur des toits, et ses mille clochers légers, poin­­tus ou trapus, frêles et travaillés comme des bijoux géants […]. » Mais le pano­­rama n’était pas si buco­­lique. « En face, de l’autre côté du fleuve, s’éle­­vaient rondes et renflées à leur faîte, les minces chemi­­nées d’usine du vaste faubourg de Saint-Sever. »

Lorsque Maupas­­sant publie son roman, en 1885, cela fait déjà un siècle que Rouen est devenu le berceau de l’in­­dus­­trie chimique française. À la faveur de l’au­­to­­ri­­sa­­tion de la fabri­­ca­­tion de toiles peintes, en 1756, l’acide sulfu­­rique est intro­­duit par le Britan­­nique John Holker. Ses manu­­fac­­tures créées en 1768 dans le quar­­tier de Saint-Sever permettent l’es­­sor de l’in­­dus­­trie textile. Malheu­­reu­­se­­ment, elles engendrent aussi « des vapeurs suffo­­cantes », déplore le chimiste Jacques-François Dema­­chy en 1773. Excé­­dés, les rive­­rains réclament une indem­­ni­­sa­­tion et l’éloi­­gne­­ment de la manu­­fac­­ture. En 1774, ils perdent leur procès contre Holker, qui béné­­fi­­cie du soutient du pouvoir.

Rouen au XVIIIe siècle

Ainsi, les inté­­rêts écono­­miques natio­­naux l’em­­portent-ils sur la protec­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment local. Ce prin­­cipe adopté à rebours de la juris­­pru­­dence est traduit dans la loi sous l’Em­­pire, en 1810, à travers un décret sur les indus­­tries polluantes. Il prévoit simple­­ment que « toutes les manu­­fac­­tures déga­­geant une odeur insa­­lubre (enten­­dons nuisible à la santé) ou incom­­mode (désa­­gréable) d[oivent], avant ouver­­ture, se munir d’une permis­­sion de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion ». Il ne vise « non pas à proté­­ger les voisins des entre­­prises polluantes mais à proté­­ger l’in­­dus­­trie tout en ména­­geant, dans une certaine mesure, le droit de propriété », constate Gene­­viève Massard-Guil­­baud, histo­­rienne de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment à l’EHESS.

Sous la pres­­sion des habi­­tants qui vivent près des usines, une inspec­­tion des établis­­se­­ments polluants est instau­­rée en 1917. À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, les entre­­prises ont inter­­­dic­­tion d’émettre « des fumées, des suies, des gaz toxiques ou corro­­sifs suscep­­tibles d’in­­com­­mo­­der le voisi­­nage, de polluer l’at­­mo­­sphère, de nuire à la santé ou à la sécu­­rité publiques, à la produc­­tion agri­­cole, à la bonne conser­­va­­tion des monu­­ments ou à la beauté des sites ». Toute­­fois, « jamais le conseil muni­­ci­­pal ni le maire de la commune concer­­née ne jouaient un rôle impor­­tant dans l’au­­to­­ri­­sa­­tion des entre­­prises fonc­­tion­­nant sur leur terri­­toire », souligne Gene­­viève Massard-Guil­­baud.

Seveso en ville

Une odeur de gaz flotte dans l’air de Rouen. Elle se répand jusqu’aux côtes anglaises au nord, et jusqu’à Paris, au sud, où les pompiers reçoivent plus de 10 000 appels dans la nuit du 21 au 22 janvier 2013. Son origine se trouve sur l’usine de Lubri­­zol, où une réac­­tion chimique impré­­vue dans un bac de dial­­kyl­­di­­thio­­phos­­phate de zinc a entraîné la diffu­­sion d’un nuage de mercap­­tans. La Préfec­­ture évalue alors la qualité de l’air pour conclure que les normes sani­­taires ne sont pas dépas­­sées. Autre­­ment dit, le risque est nul.

Cela dit, « on ne peut négli­­ger l’ex­­trême fragi­­lité des sites indus­­triels en zone urbaine où un acci­dent peut surve­­nir à tout moment », pointe dans un commu­­niqué Jean-Michel Béré­­go­­voy, conseiller muni­­ci­­pal Europe Ecolo­­gie-Les Verts (EELV) de Rouen. Car si l’usine de Lubri­­zol est clas­­sée Seveso « seuil haut » depuis 2009, elle n’en demeure pas moins proche des habi­­ta­­tions. En France, au moins 97 des 705 sites de ce type sont situés dans des villes de plus de 100 000 âmes. Beau­­coup ont été construites en péri­­phé­­rie avant d’être rattra­­pées par l’éta­­le­­ment urbain.

La raffi­­ne­­rie de Feyzin
Crédits : Xavier Carré

Coin­­cée entre les tours de Vénis­­sieux et le Rhône, au sud de Lyon, la raffi­­ne­­rie de Feyzin a par exemple subi un « inci­dent sur un poste élec­­trique du réseau externe » au mois d’août 2019. Sa seule consé­quence a été de ravi­­ver le spectre de 1966. Cette année-là, un entre­­tien de routine a provoqué une fuite de propane à l’ori­­gine de plusieurs explo­­sions. Elles ont tué 18 personnes et les flammes ont affecté 1 500 loge­­ments alen­­tours. Cette catas­­trophe indus­­trielle parmi les plus meur­­trière de l’après-guerre a évidem­­ment marqué les esprit. Mais il a fallu attendre encore 10 ans, et un nouveau désastre, pour que la régle­­men­­ta­­tion bouge vrai­­ment.

En juillet 1976, des herbi­­cides s’échappent d’un réac­­teur de l’usine chimique ICMESA, à Meda, dans le nord de l’Ita­­lie. Faute de plan d’ur­­gence, le nuage s’étend et conta­­mine notam­­ment la commune voisine de Seveso. Des enfants sont hospi­­ta­­li­­sés et plusieurs dizaines de milliers d’ani­­maux perdent la vie. La France adopte alors la loi du 19 juillet 1976 rela­­tive aux instal­­la­­tions clas­­sées pour la protec­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. Elle régle­­mente les condi­­tions d’ou­­ver­­ture et d’ex­­ploi­­ta­­tion d’en­­tre­­prises indus­­trielles et agri­­coles « suscep­­tibles de présen­­ter des incon­­vé­­nients, soit pour la commo­­dité du voisi­­nage, soit pour la santé, la sécu­­rité et la salu­­brité publiques, soit pour l’agri­­cul­­ture, soit pour la protec­­tion de la nature et de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, soit pour la conser­­va­­tion des sites ou des monu­­ments ».

Six ans plus tard, l’Union euro­­péenne demande aux États et aux entre­­prises, par la direc­­tive dite Seveso, d’iden­­ti­­fier les risques asso­­ciés à certaines acti­­vi­­tés indus­­trielles dange­­reuses et de prendre les mesures néces­­saires pour y faire face. Un nouvel acci­dent survenu à Bâle, près de la fron­­tière française, pousse le légis­­la­­teur à adop­­ter une nouvelle loi, en 1987. Devoir est donné aux collec­­ti­­vi­­tés de « prendre en consi­­dé­­ra­­tion l’exis­­tence de risques natu­­rels prévi­­sibles et de risques tech­­no­­lo­­giques » lors de l’éla­­bo­­ra­­tion de docu­­ments d’ur­­ba­­nisme. Cela n’em­­pêche pas une explo­­sion, en 1992, dans la raffi­­ne­­rie Total de Mède, près de Martigues. Six personnes sont terras­­sées.

Seveso en 1976

À Lubri­­zol, les respon­­sables créent un comité de rive­­rains, en 1997, pour rassu­­rer les habi­­tants du coin sur les risques encou­­rus. Après l’ex­­plo­­sion de l’usine AZF de Toulouse en 2011, qui fait 31 morts, ils sont obli­­gés, suivant la loi Risques de 2003, de four­­nir « une étude de dangers qui précise les risques auxquels l’ins­­tal­­la­­tion peut expo­­ser, direc­­te­­ment ou indi­­rec­­te­­ment » les popu­­la­­tions et l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. Un plan de préven­­tion des risques tech­­no­­lo­­giques (PPRT) doit aussi être élaboré. Mais à Rouen, il tarde à se dessi­­ner : ce texte n’entre en vigueur qu’a­­près la fuite de gaz de janvier 2013.

La même année, un rapport remis au gouver­­ne­­ment préco­­nise de créer une force d’in­­ter­­ven­­tion rapide compo­­sée d’ « agents parti­­cu­­liè­­re­­ment compé­­tents sur les diffé­­rents types d’ins­­tal­­la­­tions » et d’as­­so­­cier les maires à la gestion de la crise. Les règles Seveso 3 adop­­tées en 2015, et la mise à jour du guide d’ana­­lyse de la vulné­­ra­­bi­­lité des sites indus­­triels et chimiques face aux menaces de malveillance et de terro­­risme ajoutent des niveaux de sécu­­rité. L’ins­­pec­­teur des instal­­la­­tions estime qui plus est, en 2016, que  « les prin­­ci­­paux risques mis en évidence dans l’ac­­ci­­den­­to­­lo­­gie interne et externe au site ont été pris en compte par la société Lubri­­zol dans son analyse des risques ».

Plusieurs demandes de renfor­­ce­­ment de la maîtrise des risques sont néan­­moins adres­­sées, sans qu’on sache si elles ont été suivies. Toujours est-il que début 2019, la préfec­­ture de Seine-Mari­­time a auto­­risé l’usine à augmen­­ter de 1 598 tonnes la capa­­cité de stockage de produits « très inflam­­mables ».

Au-delà de 1 000 tonnes, une demande d’au­­to­­ri­­sa­­tion est obli­­ga­­toire. Elle n’a pas eu lieu. Et aucune étude de danger n’a été menée.


Couver­­ture : Patrick Hendry


 

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