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Non seulement les satellites pullulent dans l'orbite terrestre, mais ils commencent à se menacer les uns les autres.

par Servan Le Janne | 4 février 2020

Avec l’in­­ten­­sité d’un immense chalu­­meau, une flamme bleue vient lécher la rampe de lance­­ment du cosmo­­drome de Ples­­setsk, à 800 km au nord de Moscou. Elle laisse une fumée orange colo­­rer le ciel sombre de ce 25 novembre 2019, où dispa­­raît la fusée Soyuz-2–1v. Hors de Russie, personne ne remarque le décol­­lage, pas plus que la mise sur orbite du satel­­lite Kosmos 2542. L’ap­­pa­­reil entre sur les radars améri­­cains le 20 janvier 2020. Ce jour-là, il opère une série de manœuvres qui lui permettent de se main­­te­­nir au contact du KH-11, un téles­­cope à 4 milliards de dollars qui capte des images pour le Natio­­nal Recon­­nais­­sance Office, une agence mili­­taire améri­­caine.

Lancé pour « évaluer l’état des satel­­lites natio­­naux », d’après les auto­­ri­­tés russes citées par l’agence Tass, le Kosmos 2542 se trouve sur l’or­­bite de trois véhi­­cules frères, Kosmos 2523, Kosmos 2543 et Resurs-P1. Mais alors qu’il ne doit rencon­­trer le KH-11 que tous les 12 jours, il le colle désor­­mais à une distance située entre 150 et 300 km. Sa trajec­­toire est bien étudiée, juge Michael Thom­­son, un profes­­seur de méca­­nique spatiale à l’uni­­ver­­sité de Purdue, dans l’In­­diana. « Il peut en obser­­ver une face quand les deux satel­­lites sont du côté du Soleil et, le temps qu’ils soient éclip­­sés, il est passé de l’autre côté. »

Si l’es­­pion­­nage n’est pas prouvé, « c’est la seule expli­­ca­­tion aux manœuvres du satel­­lite russe que nous avons pour le moment », juge Brian Weeden, membre de la Secure World Foun­­da­­tion, une asso­­cia­­tion qui promeut la coopé­­ra­­tion spatiale. Or, les images satel­­li­­taires sont essen­­tielles aux frappes de drones telles que celle qui a tué le géné­­ral iranien Qassem Solei­­mani début janvier. Elles deviennent d’ailleurs si impor­­tantes que le nombre d’ap­­pa­­reils en orbite augmente dange­­reu­­se­­ment. Russes et Améri­­cains ne sont pas les seuls concer­­nés. La France craint aussi d’être espion­­née dans l’es­­pace.

Espion­­nage de haut vol

Le climat se réchauffe au-delà de l’at­­mo­­sphère. À des hauteurs irres­­pi­­rables, quelque part entre les nuages et les constel­­la­­tions, le ballet invi­­sible des satel­­lites devient carré­­ment étouf­­fant. Lors de son passage au Centre natio­­nal d’études spatiales (CNES) en septembre 2018, la ministre de la Défense Florence Parly a tenu à racon­­ter la mésa­­ven­­ture d’Athena-Fidus dans cette région. Lancé en 2014, ce bloc gris, flanqué de panneaux solaires et équipé d’une batte­­rie d’an­­tennes para­­bo­­liques, « permet des commu­­ni­­ca­­tions mili­­taires sécu­­ri­­sées », a-t-elle décrypté. Ses proprié­­taires français et italien se donnent ainsi les moyens « d’échan­­ger des infor­­ma­­tions, de plani­­fier des opéra­­tions et de garan­­tir [leur] sécu­­rité ». Alors qu’il orbi­­tait à 36 000 kilo­­mètres d’al­­ti­­tude, comme un élec­­tron autour de son gros noyau d’atome bleu, l’ap­­pa­­reil a reçu de la visite.

Une maquette de Kosmos-2501

Fin 2017, « un satel­­lite s’est appro­­ché de lui », raconte la ministre sur la scène du CNES. « De près, d’un peu trop près. De telle­­ment près qu’on aurait vrai­­ment pu croire qu’il tentait de capter nos commu­­ni­­ca­­tions. Tenter d’écou­­ter ses voisins, ce n’est pas seule­­ment inami­­cal. Cela s’ap­­pelle un acte d’es­­pion­­nage. » À deux reprises, un véhi­­cule russe baptisé Kosmos-2501, aussi connu sous le nom de Luch-Olymp, s’est posi­­tionné à quelque 80 kilo­­mètres d’Athena-Fidus, le forçant à couper les commu­­ni­­ca­­tions. Il a été repéré par le réseau de téles­­copes Geotra­­cker, déve­­loppé par le groupe euro­­péen Ariane. « Nous le surveillons atten­­ti­­ve­­ment », pour­­suit Florence Parly, « nous avons d’ailleurs observé qu’il a conti­­nué de manœu­­vrer acti­­ve­­ment les mois suivants auprès d’autres cibles, mais demain, qui dit qu’il ne revien­­dra pas auprès d’un de nos satel­­lites ? »

Kosmos-2501 n’en serait pas à son coup d’es­­sai. Conçu à Jelez­­no­­gorsk par la société Reshet­­nev, il a décollé avec un an de retard le 28 septembre 2014 du cosmo­­drome de Baïko­­nour, au Kaza­­khs­­tan, à bord du lanceur Proton-M. D’après le quoti­­dien russe Kommer­­sant, le minis­­tère de la Défense et les services de sécu­­rité (FSB) voulaient s’en servir pour du rensei­­gne­­ment et des commu­­ni­­ca­­tions. Les Améri­­cains s’en sont vite inquiété. Après plusieurs mois à croi­­ser des véhi­­cules amis, il leur a faussé compa­­gnie pour s’im­­mo­­bi­­li­­ser au-dessus de l’Afrique de l’Ouest, pile entre deux satel­­lites gérés depuis les États-Unis, Intel­­sat 7 et Intel­s­tat 901. Il est resté là de juin à septembre.

« Nous sommes préoc­­cu­­pés car ce n’est pas un compor­­te­­ment normal », a déclaré au site SpaceNews la prési­­dente d’In­­tel­s­tat, Key Sears. Au dépar­­te­­ment de la Défense, Kosmos-2501 a été placé sur la liste des suspects aux côtés de deux autres appa­­reils russes, Kosmos-2499 et 2504. Son acti­­vité a aussi été signa­­lée à la France début 2015. Alors que Luch-Olymp était « censé rester en posi­­tion géos­ta­­tion­­naire », explique le direc­­teur du comman­­de­­ment inter­­ar­­mées de l’es­­pace français, Jean-Daniel Testé, il s’est mis « à se dépla­­cer pour balayer un large arc de cercle allant de l’océan Indien jusqu’au milieu de l’At­­lan­­tique, au mépris de tous les règle­­ments inter­­­na­­tio­­naux ».

Un an plus tard, le 17 mai 2016, le géné­­ral Testé était le premier respon­­sable de cette divi­­sion créée en 2010, et rele­­vant de l’état-major des armées, à être audi­­tionné par l’As­­sem­­blée natio­­nale. Selon son exposé, l’ar­­mée française se réfère aux images de ses 51 satel­­lites près de 7 fois sur 10 lorsqu’elle est amenée à faire feu. « Nous devons donc recon­­naître que les opéra­­tions mili­­taires sont très large­­ment dépen­­dantes des systèmes spatiaux », a résumé le gradé. Mais surtout, « l’es­­pace est déjà devenu le champ d’ex­­pres­­sion de rapports de puis­­sance, sa mili­­ta­­ri­­sa­­tion pour­­rait le trans­­for­­mer, si nous n’y prenons garde, en nouveau champ de bataille dans les décen­­nies à venir ».

Le satel­­lite franco-italien Athena-Fidus

D’ailleurs, en utili­­sant un téles­­cope du CNES et d’Air­­bus, les mili­­taires français ont été surpris de décou­­vrir un petit objet près des satel­­lites de télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tion mili­­taire Syra­­cuse, sur des images de 2011, 2013 et 2015. « À ce jour, on ne sait toujours pas ce qu’é­­tait cet objet, mais nous avons la certi­­tude que les Russes, les Chinois et les Améri­­cains ont mis au point des systèmes desti­­nés à aller obser­­ver et écou­­ter au plus près les systèmes spatiaux d’autres pays, ce qui pose de graves ques­­tions en termes de sécu­­rité. » Or, personne ne semble vouloir calmer le jeu.

Après la fonda­­tion d’un « corps de l’es­­pace » en juillet 2014, les États-Unis ont carré­­ment annoncé la créa­­tion d’une force spatiale. « L’es­­pace est un champ de bataille au même titre que la terre, les airs et les océans », a dégainé Donald Trump en mars 2018. « Nous avons l’Air Force, nous aurons la Space Force. » Elle doit être dotée de 13 000 hommes et d’un budget de 13 milliards de dollars sur cinq ans.

Double jeu

En rele­­vant les yeux de sa feuille, Yleem Poblete secoue légè­­re­­ment la tête. « L’es­­pace est une fron­­tière qui nous inspire et nous unit plus que tout », entame l’adjointe au secré­­taire du Bureau du contrôle des arme­­ments améri­­cain. Ce 14 août 2018, à la confé­­rence sur le désar­­me­­ment des Nations Unies, à Genève, elle joue des sour­­cils et laisse traî­­ner des syllabes afin de donner du poids à son propos. Mais rien n’y fait, cette ode à la paix sonne faux. La force spatiale récla­­mée par Donald Trump est dans toutes les têtes. Alors, Yleem Poblete tente de la justi­­fier. « Comme le vice-président Pence l’a dit la semaine dernière, les autres nations possèdent de plus en plus de capa­­ci­­tés opéra­­tion­­nelles dans l’es­­pace mais elle ne partagent pas toutes, cepen­­dant, notre enga­­ge­­ment en faveur de la liberté, de la propriété privée et de la loi. » Pire, « nos adver­­saires ont déjà trans­­formé l’es­­pace en champ de bataille ».

Le traité de l’es­­pace de 1967 n’em­­pêche pas la mili­­ta­­ri­­sa­­tion de l’es­­pace.

Par adver­­saires, elle cible « la Russie » et « son parte­­naire, la Chine », accu­­sées de déve­­lop­­per des armes anti-satel­­lites tout en affir­­mant promou­­voir le traité sur la préven­­tion de l’ins­­tal­­la­­tion d’armes dans l’es­­pace. Avec cette rhéto­­rique de guerre froide, elle oublie toute­­fois de souli­­gner que les États-Unis ont été les premiers à imagi­­ner pareils engins. « Tous les satel­­lites étaient autre­­fois consi­­dé­­rés comme de la tech­­no­­lo­­gie mili­­taire », souligne Jim Cantrell, PDG de Vector Launch, une société qui construit juste­­ment de petits modèles civils. « Les fusées le seront toujours car elles peuvent porter des armes. » Même si des socié­­tés privées envoient aujourd’­­hui leurs appa­­reils de l’autre côté de l’at­­mo­­sphère, « la régu­­la­­tion des acteurs du spatial relève du dépar­­te­­ment de la Défense », indique François Chopard, président de l’in­­cu­­ba­­teur de start-ups aéro­­nau­­tiques et spatiales Star­­burst.

Le double jeu dont est aujourd’­­hui accusé Moscou, consis­­tant à s’ar­­mer tout en se décla­­rant favo­­rable à la paix, était employé par Washing­­ton après la Seconde Guerre mondiale. Lorsque les États-Unis deviennent membres du Comité des Nations unies pour l’uti­­li­­sa­­tion paci­­fique de l’es­­pace extra-atmo­s­phé­­rique en 1958, au même titre que la France et l’URSS, ils testent dans le même temps un système de missiles anti-satel­­lite baptisé Bold Orion. Le 13 octobre 1959, celui-ci réalise la première inter­­­cep­­tion d’un satel­­lite, Explo­­rer 6. Pour les avoir devan­­cés dans la course à l’or­­bite terrestre par le Spout­­nik, lancé en 1957, les Sovié­­tiques sont ainsi préve­­nus.

En réponse au système anti-missile A-35, mis en place autour de Moscou, les Améri­­cains déve­­loppent dans le plus grand secret un réseau de satel­­lite espion baptisé Corona. Son équi­­valent sovié­­tique, le Zenit-2, est déployé deux ans plus tard. Chacun sait alors que « beau­­coup de bombes diffé­­rentes peuvent être amenées dans l’es­­pace, même des ogives nucléaires », explique l’his­­to­­rien cana­­dien Chris Gainor, spécia­­liste de l’ex­­plo­­ra­­tion spatiale. La course aux arme­­ments et à la Lune risquant d’en­­trer en colli­­sion, les deux enne­­mis signent le traité de l’es­­pace en 1967 afin d’in­­ter­­dire la dissé­­mi­­na­­tion d’armes de destruc­­tion massive sur d’autres planètes. Les arse­­naux conven­­tion­­nels ne sont pas concer­­nés. Rien n’em­­pêche donc la mili­­ta­­ri­­sa­­tion de l’es­­pace, constate le juriste cana­­dien Michel Bour­­bon­­nière.

Une image Corona du Penta­­gone prise en 1967

Alors que les États-Unis se servent discrè­­te­­ment de Corona lors de la Guerre des Six Jours (1967) et du Prin­­temps de Prague (1968), les Euro­­péens « ne jouent qu’un rôle péri­­phé­­rique dans les programmes d’es­­pion­­nage par satel­­lite des années 1960 », note Pat Norris, auteur des livres Spies in the Sky et Watching Earth from Space. « Cepen­­dant, lors de la décen­­nie suivante, des programmes comme Meteo­s­tat et SPOT incor­­po­­raient le même genre de tech­­no­­lo­­gies que les satel­­lites améri­­cains – des détec­­teurs numé­­riques par exemple. » Sur Terre, cette discrète acti­­vité est fina­­le­­ment recon­­nue en 1978 par le président Jimmy Carter, bien que sous un angle légè­­re­­ment idyl­­lique. « La recon­­nais­­sance par satel­­lite est devenu un facteur impor­­tant de stabi­­li­­sa­­tion du monde dans le contrôle des trai­­tés sur la maîtrise des arme­­ments », juge-t-il. « Ils contri­­buent à la sécu­­rité des nations. »

Son succes­­seur a d’autres ambi­­tions pour l’es­­pace. L’ini­­tia­­tive de défense stra­­té­­gique présen­­tée par Ronald Reagan en 1983 est surnom­­mée « guerre des étoiles » par la presse. Elle vise à rassem­­bler un arse­­nal de protec­­tion compre­­nant des lasers, des micro-ondes, des fais­­ceaux de parti­­cules ou des projec­­tiles. Selon Daniel Kaplan, cher­­cheur améri­­cain au Maca­­les­­ter College, dans le Minne­­sota, « les lasers alors discu­­tés au Sénat sont seule­­ment capables d’abattre quelques satel­­lites et peut-être, pour certains, de s’at­­taquer aux missiles sovié­­tiques. Mais la rhéto­­rique est la suivante : un laser anti­­sa­­tel­­lite serait la première étape d’une défense anti­­mis­­siles d’ici 30 à 40 ans. » À la même période, à l’au­­tomne 1983, le programme Terra-3 des Sovié­­tiques traque la navette spatiale de la NASA et entraîne chez elle des dysfonc­­tion­­ne­­ments, d’après le rapport établi en 1997 par Steven Zaloga. Les satel­­lites qui devaient assu­­rer la sécu­­rité des nations selon Jimmy Carter se retrouvent dans le viseur.

Le spectre améri­­cain

Un nuage de fumée s’étend en forme de fleur de lys au-dessus de la base mili­­taire de Vanden­­berg, dans le comté de Santa Barbara, en Cali­­for­­nie. Autour, des flam­­mèches retombent comme un feu d’ar­­ti­­fice. Deux mois et demi après la désin­­té­­gra­­tion de la navette Chal­­len­­ger, en 1986, la fusée Titan34D explose elle aussi au décol­­lage. Cette fois, le grand public l’ignore. Car elle trans­­por­­tait le 20e et dernier satel­­lite espion du programme clan­­des­­tin Hexa­­gon, qui a succédé à Corona. À partir de 1971, ces engins ont promené leur appa­­reils photos sophis­­tiqués dans le ciel de l’Union sovié­­tique et de la Chine, avant de para­­chu­­ter les clichés au-dessus de l’océan Paci­­fique, où des avions C-130 de l’US Air Force venaient les récu­­pé­­rer.

Les modèles suivants envoient direc­­te­­ment leurs images aux stations de contrôle. Mieux, le satel­­lite Lacrosse 1 lancé en 1988 est capable de voir de nuit et à travers les nuages. Alors que les programmes spatiaux sont arrê­­tés les uns après les autres en Russie, après la chute de l’Union sovié­­tique, en 1991, Washing­­ton envoie régu­­liè­­re­­ment de nouveaux espions en orbite. Une décen­­nie plus tard, Moscou commence timi­­de­­ment à remettre en marche ses fusées. Le 11 janvier 2001, le secré­­taire d’État à la défense améri­­cain Donald Rumsfeld s’inquiète d’une guerre des étoiles. Pour lui, ce n’est « pas impro­­bable. Si les États-Unis veulent éviter un Pearl Harbor de l’es­­pace, ils doivent prendre au sérieux la possi­­bi­­lité d’une attaque du système spatial améri­­cain. » Huit mois plus tard jour pour jour, l’at­­taque vient bien du ciel, mais pas encore de l’es­­pace. Deux avions s’écrasent sur le World Trade Center, à New York, et un troi­­sième sur le Penta­­gone.

L’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Bush ne se contente pas de traquer les terro­­ristes en Afgha­­nis­­tan et en Irak. En octobre 2006, elle adopte une nouvelle poli­­tique spatiale s’ar­­ro­­geant le droit d’ef­­fec­­tuer des « contrôles » et reje­­tant « toute nouvelle loi ou restric­­tion qui cher­­che­­rait à inter­­­dire ou à limi­­ter l’ac­­cès ou l’uti­­li­­sa­­tion de l’es­­pace aux États-Unis. » Le spectre améri­­cain fait de l’ombre aux autres États jusque dans la galaxie. Sauf qu’il est éclipsé trois mois plus tard par une explo­­sion. Le 11 janvier 2007, la Chine envoie un missile balis­­tique sur un de ses vieux satel­­lites météo (le FY-1C) pour le détruire, à quelque 800 km d’al­­ti­­tude. À peine un an plus tard, cette « démons­­tra­­tion de force », dixit Chris Gainor, est repro­­duite par les États-Unis.

Opéra­­tion Burnt Frost
Crédits : US Air Force

Après cette opéra­­tion Burnt Frost, une ligne directe est établie entre Washing­­ton et Pékin sur le modèle du télé­­phone rouge instauré avec Moscou lors de la guerre froide. Ces trois pays « ont des présences mili­­taires majeures dans l’es­­pace », souligne Chris Gainor. « Cela dit, la Chine est une puis­­sance montante tandis que les ressources de la Russie sont affec­­tées par ses problèmes écono­­miques. Quant aux pays euro­­péens comme la France ou le Royaume-Uni, ils ont des ressources dans l’es­­pace mais rien de compa­­rable avec celles des trois grands. » Aujourd’­­hui, 50 milliards sont inves­­tis chaque année dans le spatial aux États-Unis, 11 en Chine, quatre en Russie et deux en France. Paris n’a aucune arme anti­­sa­­tel­­lite mais dispose du système de radar Graves.

Washing­­ton voit d’un très mauvais œil le lance­­ment de trois satel­­lites, dont un équipé d’un bras robo­­tique, en 2013, par Pékin, et la renais­­sance des Forces spatiales de la fédé­­ra­­tion de Russie (UNKS) en 2015. Le parcours étrange de Kosmos-2501 alias Luch-Olymp ajoute aux tensions. Du côté améri­­cain, « il a fallu des années pour que les satel­­lites Corona et Hexa­­gon soient déclas­­si­­fiés et il y a actuel­­le­­ment des conjec­­tures sur des programmes plus récents », rela­­ti­­vise Chris Gainor. Les spécu­­la­­tions rela­­tives à la navette sans pilote Boeing X-37B, envoyée plusieurs fois sur orbite avec une mission scien­­ti­­fique, vont par exemple bon train. « Il comprend proba­­ble­­ment des inves­­tis­­se­­ments pour le futur des satel­­lites de recon­­nais­­sance », suppose James Andrew Lewis, direc­­teur du Center for Stra­­te­­gic and Inter­­na­­tio­­nal Studies.

En 2016, des docu­­ments parta­­gés par Edward Snow­­den avec le site The Inter­­cept décrivent le rôle d’un discret satel­­lite améri­­cain, PAN. Sa mission, selon ces fichiers clas­­si­­fiés, est la « collecte sur des satel­­lites étran­­gers dans l’es­­pace, en ciblant les liens entre les satel­­lites commer­­ciaux habi­­tuel­­le­­ment inac­­ces­­sibles par des moyens conven­­tion­­nels ». À Washing­­ton, on s’inquiète que Moscou et Pékin « consi­­dèrent de plus en plus des attaques contre les systèmes satel­­li­­taires dans leur doctrine de la guerre du futur », d’après les mots de direc­­teur du rensei­­gne­­ment natio­­nal. Le député Répu­­bli­­cain Mike Rogers, passé par l’ar­­mée et le FBI, juge même que la guerre « va arri­­ver. Reste à savoir si ce sera dans deux, cinq ou six ans. »


Couver­­ture : US Air Force.


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