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En quittant l'Union européenne, Londres a la tentation de baisser les impôts sur les sociétés pour siphonner l'activité économique du Vieux Continent.

par Servan Le Janne | 2 février 2020

L’Union Jack en berne

Les couleurs britan­­niques flottent dans un coin du parle­­ment euro­­péen. Autour de la place 640 de Nigel Farage, sur quatre cour­­sives, l’Union Jack est jalou­­se­­ment agité par une ving­­taine de dépu­­tés. « Je sais que nous allons vous manquer, je sais que vous voulez inter­­­dire notre drapeau natio­­nal mais nous allons vous dire au revoir », parade-t-il en bombant le torse sous sa chemise rose. Costume gris à lise­­rés gris, cheveux à l’ave­­nant, le président du Parti du Brexit jubile. Ce mercredi 29 janvier 2020, le Royaume-Uni est sur le point de sortir de l’Union euro­­péenne. Mais le plus fervent défen­­seur de son départ n’a pas le temps de termi­­ner sa phrase.

« Si vous déso­­béis­­sez, vous serez coupé, pouvez-vous reti­­rer les drapeaux s’il vous plaît ? » implore la vice-prési­­dente irlan­­daise Mairead McGuin­­ness, une tris­­tesse rési­­gnée dans les yeux. « C’est fini ! Nous sommes partis », rétorque Farage avec un rictus satis­­fait, alors que les applau­­dis­­se­­ments ont succédé aux rires gras dans son camp. « S’il vous plaît, asseyez-vous, rangez vos drapeaux, vous partez, et prenez-les avec vous si vous partez main­­te­­nant », conclue McGuin­­ness sous les vivats des autres dépu­­tés. Deux jours plus tard, à 23 heures, le Royaume-Uni quitte offi­­ciel­­le­­ment un navire qu’il a rejoint il y a 63 ans, privant l’Union euro­­péenne de 13 % de sa popu­­la­­tion, 15 % de son PIB, 5 % de sa super­­­fi­­cie et un quart de ses eaux terri­­to­­riales.

Ce matin-là, Boris John­­son laisse Downing Street dans son dos pour se diri­­ger vers Sunder­­land, où il doit réunir son cabi­­net pour célé­­brer le Brexit. En 2016, cette ville du nord-est de l’An­­gle­­terre a été la première à se pronon­­cer massi­­ve­­ment en faveur d’un retrait. Le Premier ministre conser­­va­­teur y déclare que « le moment est venu où l’aube point et le rideau se lève sur un nouvel acte. C’est le moment d’un vrai renou­­veau et d’un chan­­ge­­ment natio­­nal. » À son arri­­vée au pouvoir, en juillet 2019, il voyait dans le Brexit « une énorme oppor­­tu­­nité écono­­mique ».

Nigel Farage
Crédits : Parle­­ment euro­­péen

Comme Nigel Farage au Parle­­ment euro­­péen, John­­son met les voiles avec le sourire. « Quel que soit l’ac­­cord que nous aurons, nous prépa­­re­­rons à l’au­­tomne un ensemble de mesures pour boos­­ter les entre­­prises britan­­niques et confor­­ter la place du Royaume-Uni comme desti­­na­­tion prin­­ci­­pale des inves­­tis­­se­­ments étran­­gers du conti­nent », affir­­mait-il. À cet effet, le chef du gouver­­ne­­ment propo­­sait de « chan­­ger les règles fiscales pour géné­­rer des inci­­ta­­tions supplé­­men­­taires à inves­­tir dans le capi­­tal et la recherche ».

Autre­­ment dit, il envi­­sage une baisse des taxes dans l’es­­poir d’at­­ti­­rer des entre­­prises. Après avoir chuté de façon verti­­gi­­neuse en 2010 de 28 à 19 %, l’im­­pôt sur les socié­­tés pour­­rait encore perdre deux points cette année, à moins qu’une coupe encore plus offen­­sive soit déci­­dée. Au sein de l’Union euro­­péenne, pareille stra­­té­­gie a permis à l’Ir­­lande d’at­­ti­­rer les sièges euro­­péens de diffé­­rentes multi­­na­­tio­­nales comme Google, Twit­­ter, Face­­book, Yahoo ! ou Apple, pour ne citer que les géants du numé­­rique. Son taux de 12,5 % a aussi séduit les socié­­tés phar­­ma­­ceu­­tiques Pfizer et Merck & Co.

Pour le moment, « le Royaume-Uni a tendance à délé­­guer le rôle de para­­dis fiscal à ses terri­­toires d’outre-mer plutôt que de se montrer lui-même agres­­sif », observe Alex Cobham, direc­­teur géné­­ral du Tax Justice Network. Cela dit, « le Finan­­cial Secrecy Index et le Corpo­­rate Tax Haven Index montrent que, pris dans son ensemble, le réseau du Royaume-Uni serait la plus grande menace inter­­­na­­tio­­nale en matière de corrup­­tion, blan­­chi­­ment d’argent et fraude fiscale, y compris de la part des entre­­prises. Ainsi, de l’argent sale peut toujours tran­­si­­ter par la City de Londres alors que le Royaume-Uni prétend avoir les mains propres. Il est au cœur du problème des para­­dis fiscaux. »

Boris John­­son
Crédits : Euro­­pean Parlia­­ment in the UK

Certains veulent désor­­mais aller plus loin. Pendant la campagne qui a précédé le réfé­­ren­­dum sur le Brexit, en 2016, ses parti­­sans louaient le modèle de Singa­­pour, une ancienne colo­­nie britan­­nique qui brille par son dyna­­misme grâce à une écono­­mie ouverte : le stock d’in­­ves­­tis­­se­­ments y repré­­sente 410 % du PIB. Comme Londres, la cité-État est aussi une place finan­­cière impor­­tante pour la région. « Singa­­pour a décidé d’ac­­cep­­ter les impor­­ta­­tions sans restric­­tion, sans impo­­ser de normes, et aujourd’­­hui, c’est l’un des endroits les plus riches au monde », avance Daniel Hannan, un député euro­­péen membre du Parti conser­­va­­teur. « Les trans­­ports publics, l’édu­­ca­­tion, l’aide aux pauvres y sont parmi les meilleurs. »

À en croire Hannan, Farage et John­­son, le Brexit serait donc un mal pour un bien, dans la mesure où il permet­­trait la trans­­for­­ma­­tion du modèle écono­­mique britan­­nique. En voulant compen­­ser les dommages à court-terme de la sortie de l’UE, Londres se donne­­rait les moyens de deve­­nir un para­­dis fiscal aux portes de l’Eu­­rope, jugent les écono­­mistes alle­­mands Marc Frie­­drich et Matthias Weik. Mais vu les diffé­­rences de taille qui séparent Singa­­pour et le Royaume-Uni, ce scéna­­rio est-il possible ?

Austé­­rité morti­­fère

Devant le siège 640 du parle­­ment euro­­péen, le drapeau du Royaume-Uni est encore sage­­ment rangé sur la table. Nigel Farage déplie son discours d’adieu, sans doute impa­­tient de le bran­­dir. « Ma mère et mon père ont signé pour un marché commun, pas pour une union poli­­tique, pas pour des drapeaux, un hymne, une prési­­dence et main­­te­­nant, vous voulez même votre propre armée », pérore-t-il. Aussi, le 31 janvier 2020 restera comme un point de non-retour : « Une fois que nous seront partis, nous ne revien­­dront jamais. Et le reste fran­­che­­ment, ce sont des détails. » Pour cet ancien trader issu du parti conser­­va­­teur, ce ne sont donc pas les consé­quences pratiques du Brexit qui comptent mais la victoire. « Ça fait 20 ans que je rêve de perdre mon emploi », ironise-t-il.

Si tout le monde ne peut pas en dire autant, David Came­­ron n’a eu comme lui guère d’état d’âme à quit­­ter son poste. Depuis qu’il a orga­­nisé le réfé­­ren­­dum sur le Brexit en 2016, l’an­­cien Premier ministre a gagné 1,6 million de livres, soit près de 2 millions d’eu­­ros, d’après le décompte du Guar­­dian. En janvier 2013, alors qu’il diri­­geait le Parti conser­­va­­teur, cet ancien conseiller de Marga­­ret That­­cher (qui disait vouloir « récu­­pé­­rer [s]on argent » auprès de Bruxelles dès 1979) avait promis un vote sur la sortie du Royaume-Uni afin de couper l’herbe sous le pied de l’Ukip, dont le leader s’ap­­pe­­lait alors Nigel Farage. Résul­­tat, les Britan­­niques ont voté en faveur de la sortie à 51,9 % le 26 juin 2016.

David Came­­ron avec Barack Obama
Crédits : Pete Souza

Après l’ac­­ti­­va­­tion de l’ar­­ticle 50 du Traité de Lisbonne par Theresa May, en mars 2017, l’idée d’une baisse des taxes se répand. « On entend souvent que Londres envi­­sa­­ge­­rait de se lancer dans une concur­­rence déloyale en termes de régu­­la­­tion fiscale », nuance le ministre des Finances d’alors, Philip Hammond, dans les colonnes du Monde. « Ce n’est pas notre projet, ni notre vision de l’ave­­nir. » Et de préci­­ser que « même lorsque nous aurons quitté l’UE, le Royaume-Uni gardera un modèle social, écono­­mique et cultu­­rel qui sera recon­­nais­­sable comme euro­­péen. » Quand Londres se dotera d’un impôt sur les société de 17 %, cette année, son montant sera à la fois le plus faible des pays du G20 et le même qu’à Singa­­pour.

Or, cette réduc­­tion n’a guère d’im­­pact. « Il n’y a pratique­­ment aucune diffé­­rence entre 28, 18 ou même 8 % puisqu’il est impos­­sible de concur­­ren­­cer les taux situés entre 0 et 2 % qui peuvent être obte­­nus aux Pays-Bas et au Luxem­­bourg », indique Alex Cobham. En revanche, « chaque baisse d’un point fait perdre quelque 2 milliards de reve­­nus d’im­­pôts au Royaume-Uni. » Les allè­­ge­­ments de taxes opérés ces dernières années ont ainsi détourné des dizaines de millions de livres des comptes publics. « Les esti­­ma­­tions du gouver­­ne­­ment prévoyaient un impact nul sur l’in­­ves­­tis­­se­­ment des entre­­prises, c’était un don pur et simple », enfonce l’éco­­no­­miste. « Dans le même temps, des études indé­­pen­­dantes ont montré que plus de 100 000 personnes sont mortes à cause de l’aus­­té­­rité. »

Les valeurs néer­­lan­­daise et luxem­­bour­­geoise reste­­ront quoi qu’il en soit hors d’at­­teinte. Un grand pays comme le Royaume-Uni ne peut pas se permettre de réduire à portion congrue ses reve­­nus fiscaux pour atti­­rer quelques multi­­na­­tio­­nales, là où les para­­dis fiscaux ont de toute façon une acti­­vité écono­­mique réduite sur leur terri­­toire.

Cela n’a pas empê­­ché Boris John­­son de faire du Brexit une « une énorme oppor­­tu­­nité écono­­mique » en juillet 2019. Pour « chan­­ger les règles fiscales », le Premier ministre a obtenu les coudées franches en rempor­­tant une large majo­­rité aux élec­­tions légis­­la­­tives de décembre 2019. Entre-temps, les écono­­mistes du Tax Justice Network estiment que la simple nouvelle du Brexit a déjà coûté entre 2 et 2,25 points de crois­­sance, une dété­­rio­­ra­­tion qui devrait s’ac­­croître à partir du 1er janvier 2021, date à laquelle un accord commer­­cial est censé entrer en vigueur entre Londres et Bruxelles.

Alex Cobham
Crédits : Xavier Granet/Task Force on Finan­­cial Inte­­grity & Econo­­mic Deve­­lop­­ment

Outre des baisses d’im­­pôts, le gouver­­ne­­ment envi­­sage de mettre en place un certain nombre de ports francs. Ces zones seraient déles­­tées des droits de douanes qui devraient s’ap­­pliquer avec le Brexit. D’après l’Ob­­ser­­va­­toire de la poli­­tique commer­­ciale britan­­nique, leur impact serait toute­­fois limité puisqu’ils ne feraient que dépla­­cer l’en­­droit du paie­­ment de la taxe. Cela éloi­­gne­­rait en tous cas le Royaume-Uni du modèle singa­­pou­­rien dans la mesure où la droits de douanes y sont faibles partout. C’est d’ailleurs ce qui donne de la vita­­lité à son indus­­trie manu­­fac­­tu­­rière, tandis que celle des Britan­­niques risque d’être sévè­­re­­ment affec­­tée par la sortie de l’UE.

« Une posi­­tion ferme de Bruxelles pour­­rait faire des dégâts à la City », estime Alex Cobham. Si de nouvelles baisses d’im­­pôts ne sont pour le moment pas annon­­cées, « ce gouver­­ne­­ment a toujours le poten­­tiel de mettre en place une poli­­tique extrême si la rhéto­­rique du Singa­­pour-sur-Tamise s’im­­pose », ajoute-t-il. Mais Downing Street doit ména­­ger l’Union euro­­péenne, où sont effec­­tuées 50,2 % de ses impor­­ta­­tions et de ses expor­­ta­­tions, sous peine de voir les barrières doua­­nières flam­­ber. Or, Bruxelles n’a pas inté­­rêt à voir un para­­dis fiscal fleu­­rir à ses portes. Il en compte déjà assez en propre.


Couver­­ture : La City au crépus­­cule. (Tim Arter­­bury)


 

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