Les récents désastres climatiques pointent tous le même suspect du doigt. L'urgence climatique va-t-elle causer la perte du capitalisme au profit de la survie de l'humanité ?

par Servan Le Janne | 24 mars 2019

Capi­­ta­­lisme du désastre

Une forêt sort de l’eau. Au matin du 15 mars 2019, des arbres ont poussé dans le détroit de Beira, au sud du Mozam­­bique. Du moins, c’est l’im­­pres­­sion lais­­sée par un survol de la zone en héli­­co­­ptère, avant que des maisons émergent aussi des flots saumâtres. Car en réalité, c’est l’océan qui a envahi la côte, s’in­­si­­nuant partout, au mépris des construc­­tion et des vies.

Sur une aire de 3 000 km², le cyclone Idai a flétri les palmiers, arra­­ché les toits et emporté des habi­­tants à coups de rafales dépas­­sant les 170 km/h. « Nous sommes à 25 km de la mer mais on dirait qu’on est au-dessus », s’ex­­clame le pilote. Les morts se comptent par centaines, les dispa­­rus par milliers. Ce pour­­rait bien être « le pire désastre natu­­rel de l’his­­toire de l’hé­­mi­­sphère sud », s’alarment les Nations Unies.

Un village du Malawi sous les eaux
Crédits : UNICEF/Juskaus­­kas

Dans le sillage de l’aide huma­­ni­­taire, les insti­­tu­­tions inter­­­na­­tio­­nales se penchent sur la galère mozam­­bi­­caine. Le 19 mars, la Banque mondiale annonce une aide de 90 millions de dollars afin de gérer les risques de catas­­trophes. Ce programme « cher­­chera à maxi­­mi­­ser les approches de finan­­ce­­ment inno­­vantes en inci­­tant le gouver­­ne­­ment à ache­­ter des produits de trans­­fert du risque souve­­rain sur les marchés de capi­­taux et d’as­­su­­rance afin de gérer les impacts finan­­ciers d’un désastre. Le gouver­­ne­­ment pour­­rait alors lever jusqu’à 120 millions de dollars de capi­­taux privés pour finan­­cer la réac­­tion à une catas­­trophe. » Autre­­ment dit, la réponse doit venir du marché.

Au début du mois, une équipe du Fonds moné­­taire inter­­­na­­tio­­nal (FMI) a atterri dans la capi­­tale, Maputo, pour analy­­ser les poli­­tiques moné­­taires menées par le gouver­­ne­­ment. Après avoir décou­­vert une dette cachée de deux milliards de dollars en 2016, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion prési­­dée par Chris­­tine Lagarde avait suspendu ses finan­­ce­­ments. Ils ont été rouverts à certaines condi­­tions : des efforts en faveur de la paix et de la trans­­pa­­rence, l’as­­sou­­plis­­se­­ment des condi­­tions moné­­taires, le rembour­­se­­ment des arrié­­rés, des réformes pour amélio­­rer l’en­­vi­­ron­­ne­­ment des affaires, et enfin une « plus grande ouver­­ture aux inves­­tis­­se­­ments étran­­gers, en parti­­cu­­lier dans le domaine du gaz natu­­rel liqué­­fié ».

En 2010, d’im­­menses réserves de gaz on été décou­­vertes sur la côté de ce pays situé au sud-est de l’Afrique, en face de Mada­­gas­­car. Seule­­ment, les recherches étaient menées par le consor­­tium améri­­cain Anadarko Petro­­leum, en parte­­na­­riat avec le Japo­­nais Mitsui et l’In­­dien Videsh. Le Français EDF, le Britan­­nique Centrica et le groupe nippon Tokyo Gas ont déjà signé des contrats pour profi­­ter de ces ressources.

Le siège d’Ana­­darko Petro­­leum au Texas
Crédits : Trey Perry

Dans la région, l’Ita­­lien Eni et l’Amé­­ri­­cain ExxonMo­­bil ont aussi des projets. Pendant que cette éner­­gie polluante sort de leur sol, seuls 2 % des Mozam­­bi­­cains ont accès à du combus­­tible pour faire la cuisine, selon la fonda­­tion Hivos. Il y a pour­­tant trois milliards de tonnes de char­­bon. Et la compa­­gnie natio­­nale qui exploite de grands barrages, Hidroe­­lec­­trica de Cahora Bassa (HCB), exporte 73 % de l’élec­­tri­­cité qu’elle produit vers l’Afrique du Sud.

Avec l’ou­­ver­­ture voulue par les insti­­tu­­tions inter­­­na­­tio­­nales, cette fuite des ressources ne risque pas de ralen­­tir. C’est partout pareil, regrette l’ac­­ti­­viste améri­­caine Naomi Klein. « Là où vous avez une concen­­tra­­tion de commu­­nau­­tés noires et métisses, une crise écono­­mique ou une catas­­trophe natu­­relle devient le prétexte à l’im­­po­­si­­tion de mesures d’aus­­té­­rité qui réduisent l’au­­to­­no­­mie et la démo­­cra­­tie », consta­­tait-elle après le passage de l’ou­­ra­­gan Maria à Porto Rico. Dans le livre The Battle For Para­­dise: Puerto Rico Takes on the Disas­­ter Capi­­ta­­lists, l’au­­trice pointe les liens entre l’éco­­no­­mie de marché et les désastres écolo­­giques.

« Les programmes d’ajus­­te­­ment struc­­tu­­rel sont souvent mis en place après un choc, pour profi­­ter de l’état d’ur­­gence dans lequel se trouve la popu­­la­­tion ; le fait est qu’il est très dur de s’in­­ves­­tir poli­­tique­­ment quand vous devez faire la queue pendant trois heures pour de la nour­­ri­­ture et de l’eau. Rester en vie est un job à plein-temps. » Et dans un monde de plus en plus pollué, les embauches se multi­­plient.

Sans limites

Au milieu d’une pous­­sière de glace, dans les eaux gelées du pôle, un navire avance péni­­ble­­ment avant de dispa­­raître derrière un texte : « Il y a trente ans, nous avons eu une chance de sauver la planète », annonce l’ar­­ticle du New York Times publié sous de belles images de la Terre, le 1er août 2018. L’écri­­vain Natha­­niel Rich y évoque « cette période de dix ans allant de 1979 à 1989 durant laquelle l’hu­­ma­­nité a commencé à comprendre les causes et les dangers du dérè­­gle­­ment clima­­tique. »

Crédits : Farrar, Straus and Giroux/Ulyces

À l’époque, « les condi­­tions du succès ne pouvaient pas être plus favo­­rables », soutient l’au­­teur. « Les faits étaient connus et rien n’en­­tra­­vait la voie. Rien à part nous. » L’ana­­lyse a le don d’aga­­cer Naomi Klein. Ce « nous » esca­­mote selon elle la respon­­sa­­bi­­lité des compa­­gnies pétro­­lières et des poli­­ti­­ciens qui les ont lais­­sées faire. La conjonc­­ture leur était parti­­cu­­liè­­re­­ment favo­­rable dans les années 1980.

Au contraire, rétorque-t-elle, « on peut diffi­­ci­­le­­ment imagi­­ner un moment plus inop­­por­­tun » à la lutte contre la pollu­­tion. « Pourquoi ? Parce que la fin des années 1980 corres­­pond au zénith de la croi­­sade néoli­­bé­­rale, à l’apo­­gée de la critique de l’ac­­tion collec­­tive au nom de la libé­­ra­­tion des marchés. » Rien ne sert selon elle de cher­­cher dans l’être humain une quel­­conque incli­­na­­tion natu­­relle à l’ex­­cès, par quoi il infli­­ge­­rait une pollu­­tion rampante à son envi­­ron­­ne­­ment.

C’est le système écono­­mique, élaboré par une caste de privi­­lé­­giés au service de son propre inté­­rêt, qui menace aujourd’­­hui l’en­­semble du globe. « Nous n’avons pas fait le néces­­saire pour réduire les émis­­sions de CO2 parce que cela rentre fonda­­men­­ta­­le­­ment en conflit avec le capi­­ta­­lisme déré­­gulé », observe -t-elle dans This Changes Every­­thing: Capi­­ta­­lism vs. The Climate.

Naomi Klein n’est pas seule. Dans une tribune publiée par le Guar­­dian le 18 mars dernier, le jour­­na­­liste écono­­mique britan­­nique Phill McDuff assure que « le chan­­ge­­ment clima­­tique est le résul­­tat de notre système écono­­mique et indus­­triel ». Vu l’état de la planète, « des ajus­­te­­ments poli­­tiques tels que la taxe carbone ne suffi­­ront pas », juge-t-il. « Nous devons rééva­­luer notre rela­­tion à la propriété, au travail et au capi­­tal. » Le ver est dans le fruit. Ce n’est pas assez de brider les compa­­gnies pétro­­lières et de régle­­men­­ter les marchés. Il faut condam­­ner le capi­­ta­­lisme. Mais essayez donc de convoquer au tribu­­nal cet accusé sans visage.

Les entre­­prises refusent de prendre en compte les dégâts qu’elles causent à l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, tant que cela n’af­­fecte par leur produc­­tion

Pour le cerner, l’éco­­no­­miste français de l’éco­­lo­­gie Anto­­nin Pottier rappelle que par capi­­ta­­lisme, on entend « un mode parti­­cu­­lier d’ins­­ti­­tu­­tion­­na­­li­­sa­­tion du proces­­sus de produc­­tion, celui de la propriété privée des moyens de produc­­tion ». En soi, ce partage des tâches entre donneurs d’ordres et exécu­­tants n’em­­pê­­che­­rait pas « l’exis­­tence de limites écolo­­giques ». La baisse tendan­­cielle du taux de profit n’a pas abouti à une auto-destruc­­tion du capi­­ta­­lisme, comme le théo­­ri­­sait Karl Marx.

Mais voilà, tout à leur stra­­té­­gie d’ac­­cu­­mu­­la­­tion du capi­­tal, les entre­­prises refusent de prendre en compte les dégâts qu’elles causent à l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, tant que cela n’af­­fecte par leur produc­­tion. Or, elles ne peuvent prévoir les formes que pren­­dra insi­­dieu­­se­­ment la pollu­­tion. Qui a vu venir le cyclone Idai ?

Mon royaume pour du char­­bon

Avec Naomi Klein, l’éco­­no­­miste suédois Andreas Malm rejette ce qu’il appelle le « mythe anthro­­po­­cène ». L’homme n’est pas un loup pour l’homme : il n’a pas, par nature, voca­­tion à scier la branche sur laquelle il est assis. C’est ce que suggèrent les clima­­to­­logues Michael Raupach et Josep Candell quand ils expliquent que nos malheurs tirent leur source dans la décou­­verte, par de loin­­tains ancêtres, de la combus­­tion des éner­­gies fossiles.

Cela revient à dire, critique Malm, qu’ « à partir du moment où elle avait brûlé son premier arbre mort, l’hu­­ma­­nité ne pouvait que brûler un baril de pétrole des millé­­naires plus tard ». Or, ajoute-t-il, ça n’a pas été si évident : le pétrole a été un choix capi­­ta­­liste.

Utilisé par les Romains pour éviter le froid dans les garni­­sons et les villas, le char­­bon demeure assez peu exploité jusqu’au XVIe siècle, où les foyers britan­­niques commencent à s’en empa­­rer. Ils sont nombreux à se chauf­­fer et à cuisi­­ner avec autour de 1800. « Cela ne suffi­­sait pas à donner nais­­sance à une écono­­mie fossile », souligne Andreas Malm. « Tant que le char­­bon était cantonné aux milieux domes­­tiques, il ne pouvait consti­­tuer le moteur de la crois­­sance écono­­mique ».

Au Royaume-Uni, les enfants travaillent dans les mines au XIXe siècle

La machine à vapeur inven­­tée par James Watt en 1769 a ouvert la voie à la révo­­lu­­tion indus­­trielle mais, dans les usines de coton, on utilise encore majo­­ri­­tai­­re­­ment l’éner­­gie hydro­é­lec­­trique, pour une pollu­­tion quasi-nulle. Dans les années 1850, les roues à eau « coûtent bien moins cher que les machines à vapeur », souligne l’ex­­plo­­ra­­teur alle­­mand Nick von Tunzel­­mann dans le livre Steam Power and British Indus­­tria­­li­­za­­tion.

Mais ces dernières présentent un avan­­tage déci­­sif : elle peuvent être placées au centre de grandes villes, là où la main d’œuvre est dispo­­nible. « L’in­­ven­­tion de la machine à vapeur nous a libé­­rés de la néces­­sité incon­­for­­table de construire des usines près des chutes d’eau », peut-on lire sous la plume d’un certain McCul­­loch dans le recueil The Circu­­la­­tor of Useful Know­­ledge, Lite­­ra­­ture, Amuse­­ment, and Gene­­ral Infor­­ma­­tion. « Ça nous a permis de les placer au centre des popu­­la­­tions aux habi­­tudes travailleuses. »

Le Royaume-Uni prend ainsi la route de la crois­­sance. Alors que les méthodes de produc­­tion étaient jusqu’ici liées aux éléments, que le temps du travail était calé sur celui des saisons et des jours, tout est désor­­mais déra­­ciné, dérobé au sol comme le char­­bon.

En Inde, hommes et femmes travaillent dans les mines durant la colo­­ni­­sa­­tion

Ce sont les proprié­­taires des moyens de produc­­tion qui ont enclen­­ché le mouve­­ment, préfé­­rant le char­­bon à l’eau. Le choix a donc été pris par « une petite mino­­rité de Britan­­niques », relève Andreas Malm. À leur arri­­vée en Inde, ils ont décou­­vert que les habi­­tants savaient creu­­ser et brûler le char­­bon mais qu’il n’en s’en souciaient guère. Londres les a donc forcés à le récol­­ter pour son indus­­trie. Et ce schéma a été répliqué ailleurs.

« Pendant près de deux siècles, les éner­­gies fossiles ont généré un profit fantas­­tique », admet l’éco­­no­­miste suédois. « Jusqu’à aujourd’­­hui, leur exploi­­ta­­tion conti­­nue de faire tour­­ner les affaires au mépris complet des effets nocifs qu’ils produisent sur l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. »

Homo œcono­­mi­­cus

Sous la coupole du Capi­­tole, un homme aux cheveux rabat­­tus sur sa calvi­­tie approche maladroi­­te­­ment le micro de sa bouche. James Hansen n’a pas l’ha­­bi­­tude de prendre la parole devant le Congrès améri­­cain. Ce 24 juin 1988, vêtu d’une veste beige et d’une cravate bordeaux, le direc­­teur de l’Ins­­ti­­tut Goddard de la NASA a toute­­fois un message impor­­tant.

Bien sûr, avoue-t-il, il n’y a pas de chiffre magique pour prou­­ver que l’ef­­fet de serre est respon­­sable des chan­­ge­­ments clima­­tiques. Mais « il est temps d’ar­­rê­­ter de gesti­­cu­­ler et d’ad­­mettre qu’il y a de bonnes preuves de l’exis­­tence d’un effet de serre ». Si bien que cette année-là, le maga­­zine Time préfère décer­­ner le prix de la planète de l’an­­née à la « Terre en danger » plutôt que de choi­­sir une tradi­­tion­­nelle « person­­na­­lité de l’an­­née ». Et en novembre, les Nations Unies mettent en place un panel inter­­­gou­­ver­­ne­­men­­tal sur le dérè­­gle­­ment clima­­tique.

« Alors que les gouver­­ne­­ments commençaient à parler sérieu­­se­­ment du règne des éner­­gies fossiles, le révo­­lu­­tion néoli­­bé­­rale était à son apogée », écrit Naomi Klein. « Le projet de réforme écono­­mique et social est donc entré en contra­­dic­­tion avec les impé­­ra­­tifs clima­­tiques et de régle­­men­­ta­­tion. » Au moment où les États-Unis et le Canada signent un premier traité d’échange, prélude à l’Ac­­cord de libre-échange nord-améri­­cain (NAFTA) de 1994, Marga­­ret That­­cher achève son œuvre de déré­­gle­­men­­ta­­tion et de priva­­ti­­sa­­tion de l’éco­­no­­mie britan­­nique, et le président français, François Mitter­­rand, coha­­bite avec la droite après avoir pris le « tour­­nant de la rigueur ». Les commu­­nistes ont depuis long­­temps rendu leurs porte­­feuilles minis­­té­­riels.

D’ailleurs, veut bien admettre Anreas Malm, « une écono­­mie fossile n’a pas néces­­sai­­re­­ment à être capi­­ta­­liste ». L’Union sovié­­tique, qui est alors sur le point de s’ef­­fon­­drer, exploite le char­­bon, le pétrole et le gaz de façon inten­­sive. « Le stali­­nisme mérite sa propre enquête, mais nous ne vivons pas dans une mine de char­­bon de type goulag des années 1930 », pointe-t-il. « Notre réalité écolo­­gique est celle d’un monde fondé par les proprié­­taires des machines à vapeur et il y a des alter­­na­­tives qu’un socia­­lisme respon­­sable pour­­rait prendre. »

Encore faudrait-il se défaire de quelques habi­­tudes. « Le fonc­­tion­­ne­­ment du capi­­ta­­lisme suppose aussi un certain type d’hu­­main, motivé par le gain écono­­mique, recher­­chant métho­­dique­­ment et systé­­ma­­tique­­ment le profit », souligne Anto­­nin Pottier. « Ce type anthro­­po­­lo­­gique, que l’on peut nommer Homo œcono­­mi­­cus, a été favo­­risé par les classes diri­­geantes du XVIIIsiècle, qui voyaient dans les inté­­rêts une matière à gouver­­ner plus prévi­­sible que les impé­­tueuses passions qui avaient ensan­­glanté les socié­­tés euro­­péennes au XVIIe siècle. »

Désor­­mais, ce sont les oura­­gans favo­­ri­­sés par les dérè­­gle­­ments clima­­tiques qui ensan­­glantent les coins les plus vulné­­rables de la planète. Il va donc falloir essayer autre chose que dans les années 1980. Mais pour l’heure, au Mozam­­bique comme ailleurs, le logi­­ciel n’a pas tant changé.


Couver­­ture : Patrick Hendry.


 

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