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Les récents désastres climatiques pointent tous le même suspect du doigt. L'urgence climatique va-t-elle causer la perte du capitalisme au profit de la survie de l'humanité ?

par Servan Le Janne | 17 septembre 2020

Le 13 septembre 2020, un mani­feste qui a changé le monde fêtait ses 50 ans. Écrit par l’éco­no­miste améri­cain Milton Fried­man, penseur de l’ul­tra­li­bé­ra­lisme, il s’in­ti­tu­lait « La respon­sa­bi­lité sociale de l’en­tre­prise est d’ac­croître son profit » et a été publié dans les pages du pres­ti­gieux New York Times Maga­zine en 1970. Lettre d’amour à la déré­gu­la­tion des marchés, la doctrine qu’il profes­sait a profon­dé­ment influencé les poli­tiques écono­miques de nombreux diri­geants, comme Ronald Reagan et Marga­ret That­cher.

Milton est mort en 2006 à San Fran­cisco, un an avant la sortie du premier iPhone, dans un monde où Jeff Bezos n’était même pas dans le Top 10 des person­na­li­tés les plus riches du monde. Il n’a pas vu non plus les nuages rouges sous lesquels les habi­tants de la ville cali­for­nienne suffoquent actuel­le­ment, en raison des incen­dies qui consument des centaines de milliers d’hec­tares dans les États de la côte Ouest des États-Unis. « Ça va se refroi­dir, vous allez voir », commen­tait Donald Trump en souriant il y a quelques jours lors de son passage en Cali­for­nie. « Je ne pense pas que la science comprenne grand-chose au climat. »

Mais à l’heure de la crise clima­tique, la science commence juste­ment à comprendre que le capi­ta­lisme hors-sol prêché par Milton, adoré par Trump et tant d’autres sur la planète, a quelque chose à voir avec la four­naise.

Capi­ta­lisme du désastre

Une forêt sort de l’eau. Au matin du 15 mars 2019, des arbres ont poussé dans le détroit de Beira, au sud du Mozam­bique. Du moins, c’est l’im­pres­sion lais­sée par un survol de la zone en héli­co­ptère, avant que des maisons émergent aussi des flots saumâtres. Car en réalité, c’est l’océan qui a envahi la côte, s’in­si­nuant partout, au mépris des construc­tion et des vies.

Sur une aire de 3 000 km², le cyclone Idai a flétri les palmiers, arra­ché les toits et emporté des habi­tants à coups de rafales dépas­sant les 170 km/h. « Nous sommes à 25 km de la mer mais on dirait qu’on est au-dessus », s’ex­clame le pilote. Les morts se comptent par centaines, les dispa­rus par milliers. Ce pour­rait bien être « le pire désastre natu­rel de l’his­toire de l’hé­mi­sphère sud », s’alarment les Nations Unies.

Un village du Malawi sous les eaux
Crédits : UNICEF/Juskaus­kas

Dans le sillage de l’aide huma­ni­taire, les insti­tu­tions inter­na­tio­nales se penchent sur la galère mozam­bi­caine. Le 19 mars, la Banque mondiale annonce une aide de 90 millions de dollars afin de gérer les risques de catas­trophes. Ce programme « cher­chera à maxi­mi­ser les approches de finan­ce­ment inno­vantes en inci­tant le gouver­ne­ment à ache­ter des produits de trans­fert du risque souve­rain sur les marchés de capi­taux et d’as­su­rance afin de gérer les impacts finan­ciers d’un désastre. Le gouver­ne­ment pour­rait alors lever jusqu’à 120 millions de dollars de capi­taux privés pour finan­cer la réac­tion à une catas­trophe. » Autre­ment dit, la réponse doit venir du marché.

Au début du mois, une équipe du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI) a atterri dans la capi­tale, Maputo, pour analy­ser les poli­tiques moné­taires menées par le gouver­ne­ment. Après avoir décou­vert une dette cachée de deux milliards de dollars en 2016, l’or­ga­ni­sa­tion prési­dée par Chris­tine Lagarde avait suspendu ses finan­ce­ments. Ils ont été rouverts à certaines condi­tions : des efforts en faveur de la paix et de la trans­pa­rence, l’as­sou­plis­se­ment des condi­tions moné­taires, le rembour­se­ment des arrié­rés, des réformes pour amélio­rer l’en­vi­ron­ne­ment des affaires, et enfin une « plus grande ouver­ture aux inves­tis­se­ments étran­gers, en parti­cu­lier dans le domaine du gaz natu­rel liqué­fié ».

En 2010, d’im­menses réserves de gaz on été décou­vertes sur la côté de ce pays situé au sud-est de l’Afrique, en face de Mada­gas­car. Seule­ment, les recherches étaient menées par le consor­tium améri­cain Anadarko Petro­leum, en parte­na­riat avec le Japo­nais Mitsui et l’In­dien Videsh. Le Français EDF, le Britan­nique Centrica et le groupe nippon Tokyo Gas ont déjà signé des contrats pour profi­ter de ces ressources.

Le siège d’Ana­darko Petro­leum au Texas
Crédits : Trey Perry

Dans la région, l’Ita­lien Eni et l’Amé­ri­cain ExxonMo­bil ont aussi des projets. Pendant que cette éner­gie polluante sort de leur sol, seuls 2 % des Mozam­bi­cains ont accès à du combus­tible pour faire la cuisine, selon la fonda­tion Hivos. Il y a pour­tant trois milliards de tonnes de char­bon. Et la compa­gnie natio­nale qui exploite de grands barrages, Hidroe­lec­trica de Cahora Bassa (HCB), exporte 73 % de l’élec­tri­cité qu’elle produit vers l’Afrique du Sud.

Avec l’ou­ver­ture voulue par les insti­tu­tions inter­na­tio­nales, cette fuite des ressources ne risque pas de ralen­tir. C’est partout pareil, regrette l’ac­ti­viste améri­caine Naomi Klein. « Là où vous avez une concen­tra­tion de commu­nau­tés noires et métisses, une crise écono­mique ou une catas­trophe natu­relle devient le prétexte à l’im­po­si­tion de mesures d’aus­té­rité qui réduisent l’au­to­no­mie et la démo­cra­tie », consta­tait-elle après le passage de l’ou­ra­gan Maria à Porto Rico. Dans le livre The Battle For Para­dise: Puerto Rico Takes on the Disas­ter Capi­ta­lists, l’au­trice pointe les liens entre l’éco­no­mie de marché et les désastres écolo­giques.

« Les programmes d’ajus­te­ment struc­tu­rel sont souvent mis en place après un choc, pour profi­ter de l’état d’ur­gence dans lequel se trouve la popu­la­tion ; le fait est qu’il est très dur de s’in­ves­tir poli­tique­ment quand vous devez faire la queue pendant trois heures pour de la nour­ri­ture et de l’eau. Rester en vie est un job à plein-temps. » Et dans un monde de plus en plus pollué, les embauches se multi­plient.

Sans limites

Au milieu d’une pous­sière de glace, dans les eaux gelées du pôle, un navire avance péni­ble­ment avant de dispa­raître derrière un texte : « Il y a trente ans, nous avons eu une chance de sauver la planète », annonce l’ar­ticle du New York Times publié sous de belles images de la Terre, le 1er août 2018. L’écri­vain Natha­niel Rich y évoque « cette période de dix ans allant de 1979 à 1989 durant laquelle l’hu­ma­nité a commencé à comprendre les causes et les dangers du dérè­gle­ment clima­tique. »

Crédits : Farrar, Straus and Giroux/Ulyces

À l’époque, « les condi­tions du succès ne pouvaient pas être plus favo­rables », soutient l’au­teur. « Les faits étaient connus et rien n’en­tra­vait la voie. Rien à part nous. » L’ana­lyse a le don d’aga­cer Naomi Klein. Ce « nous » esca­mote selon elle la respon­sa­bi­lité des compa­gnies pétro­lières et des poli­ti­ciens qui les ont lais­sées faire. La conjonc­ture leur était parti­cu­liè­re­ment favo­rable dans les années 1980.

Au contraire, rétorque-t-elle, « on peut diffi­ci­le­ment imagi­ner un moment plus inop­por­tun » à la lutte contre la pollu­tion. « Pourquoi ? Parce que la fin des années 1980 corres­pond au zénith de la croi­sade néoli­bé­rale, à l’apo­gée de la critique de l’ac­tion collec­tive au nom de la libé­ra­tion des marchés. » Rien ne sert selon elle de cher­cher dans l’être humain une quel­conque incli­na­tion natu­relle à l’ex­cès, par quoi il infli­ge­rait une pollu­tion rampante à son envi­ron­ne­ment.

C’est le système écono­mique, élaboré par une caste de privi­lé­giés au service de son propre inté­rêt, qui menace aujourd’­hui l’en­semble du globe. « Nous n’avons pas fait le néces­saire pour réduire les émis­sions de CO2 parce que cela rentre fonda­men­ta­le­ment en conflit avec le capi­ta­lisme déré­gulé », observe -t-elle dans This Changes Every­thing: Capi­ta­lism vs. The Climate.

Naomi Klein n’est pas seule. Dans une tribune publiée par le Guar­dian le 18 mars dernier, le jour­na­liste écono­mique britan­nique Phill McDuff assure que « le chan­ge­ment clima­tique est le résul­tat de notre système écono­mique et indus­triel ». Vu l’état de la planète, « des ajus­te­ments poli­tiques tels que la taxe carbone ne suffi­ront pas », juge-t-il. « Nous devons rééva­luer notre rela­tion à la propriété, au travail et au capi­tal. » Le ver est dans le fruit. Ce n’est pas assez de brider les compa­gnies pétro­lières et de régle­men­ter les marchés. Il faut condam­ner le capi­ta­lisme. Mais essayez donc de convoquer au tribu­nal cet accusé sans visage.

Les entre­prises refusent de prendre en compte les dégâts qu’elles causent à l’en­vi­ron­ne­ment, tant que cela n’af­fecte par leur produc­tion

Pour le cerner, l’éco­no­miste français de l’éco­lo­gie Anto­nin Pottier rappelle que par capi­ta­lisme, on entend « un mode parti­cu­lier d’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion du proces­sus de produc­tion, celui de la propriété privée des moyens de produc­tion ». En soi, ce partage des tâches entre donneurs d’ordres et exécu­tants n’em­pê­che­rait pas « l’exis­tence de limites écolo­giques ». La baisse tendan­cielle du taux de profit n’a pas abouti à une auto-destruc­tion du capi­ta­lisme, comme le théo­ri­sait Karl Marx.

Mais voilà, tout à leur stra­té­gie d’ac­cu­mu­la­tion du capi­tal, les entre­prises refusent de prendre en compte les dégâts qu’elles causent à l’en­vi­ron­ne­ment, tant que cela n’af­fecte par leur produc­tion. Or, elles ne peuvent prévoir les formes que pren­dra insi­dieu­se­ment la pollu­tion. Qui a vu venir le cyclone Idai ?

Mon royaume pour du char­bon

Avec Naomi Klein, l’éco­no­miste suédois Andreas Malm rejette ce qu’il appelle le « mythe anthro­po­cène ». L’homme n’est pas un loup pour l’homme : il n’a pas, par nature, voca­tion à scier la branche sur laquelle il est assis. C’est ce que suggèrent les clima­to­logues Michael Raupach et Josep Candell quand ils expliquent que nos malheurs tirent leur source dans la décou­verte, par de loin­tains ancêtres, de la combus­tion des éner­gies fossiles.

Cela revient à dire, critique Malm, qu’ « à partir du moment où elle avait brûlé son premier arbre mort, l’hu­ma­nité ne pouvait que brûler un baril de pétrole des millé­naires plus tard ». Or, ajoute-t-il, ça n’a pas été si évident : le pétrole a été un choix capi­ta­liste.

Utilisé par les Romains pour éviter le froid dans les garni­sons et les villas, le char­bon demeure assez peu exploité jusqu’au XVIe siècle, où les foyers britan­niques commencent à s’en empa­rer. Ils sont nombreux à se chauf­fer et à cuisi­ner avec autour de 1800. « Cela ne suffi­sait pas à donner nais­sance à une écono­mie fossile », souligne Andreas Malm. « Tant que le char­bon était cantonné aux milieux domes­tiques, il ne pouvait consti­tuer le moteur de la crois­sance écono­mique ».

Au Royaume-Uni, les enfants travaillent dans les mines au XIXe siècle

La machine à vapeur inven­tée par James Watt en 1769 a ouvert la voie à la révo­lu­tion indus­trielle mais, dans les usines de coton, on utilise encore majo­ri­tai­re­ment l’éner­gie hydro­élec­trique, pour une pollu­tion quasi-nulle. Dans les années 1850, les roues à eau « coûtent bien moins cher que les machines à vapeur », souligne l’ex­plo­ra­teur alle­mand Nick von Tunzel­mann dans le livre Steam Power and British Indus­tria­li­za­tion.

Mais ces dernières présentent un avan­tage déci­sif : elle peuvent être placées au centre de grandes villes, là où la main d’œuvre est dispo­nible. « L’in­ven­tion de la machine à vapeur nous a libé­rés de la néces­sité incon­for­table de construire des usines près des chutes d’eau », peut-on lire sous la plume d’un certain McCul­loch dans le recueil The Circu­la­tor of Useful Know­ledge, Lite­ra­ture, Amuse­ment, and Gene­ral Infor­ma­tion. « Ça nous a permis de les placer au centre des popu­la­tions aux habi­tudes travailleuses. »

Le Royaume-Uni prend ainsi la route de la crois­sance. Alors que les méthodes de produc­tion étaient jusqu’ici liées aux éléments, que le temps du travail était calé sur celui des saisons et des jours, tout est désor­mais déra­ciné, dérobé au sol comme le char­bon.

En Inde, hommes et femmes travaillent dans les mines durant la colo­ni­sa­tion

Ce sont les proprié­taires des moyens de produc­tion qui ont enclen­ché le mouve­ment, préfé­rant le char­bon à l’eau. Le choix a donc été pris par « une petite mino­rité de Britan­niques », relève Andreas Malm. À leur arri­vée en Inde, ils ont décou­vert que les habi­tants savaient creu­ser et brûler le char­bon mais qu’il n’en s’en souciaient guère. Londres les a donc forcés à le récol­ter pour son indus­trie. Et ce schéma a été répliqué ailleurs.

« Pendant près de deux siècles, les éner­gies fossiles ont généré un profit fantas­tique », admet l’éco­no­miste suédois. « Jusqu’à aujourd’­hui, leur exploi­ta­tion conti­nue de faire tour­ner les affaires au mépris complet des effets nocifs qu’ils produisent sur l’en­vi­ron­ne­ment. »

Homo œcono­mi­cus

Sous la coupole du Capi­tole, un homme aux cheveux rabat­tus sur sa calvi­tie approche maladroi­te­ment le micro de sa bouche. James Hansen n’a pas l’ha­bi­tude de prendre la parole devant le Congrès améri­cain. Ce 24 juin 1988, vêtu d’une veste beige et d’une cravate bordeaux, le direc­teur de l’Ins­ti­tut Goddard de la NASA a toute­fois un message impor­tant.

Bien sûr, avoue-t-il, il n’y a pas de chiffre magique pour prou­ver que l’ef­fet de serre est respon­sable des chan­ge­ments clima­tiques. Mais « il est temps d’ar­rê­ter de gesti­cu­ler et d’ad­mettre qu’il y a de bonnes preuves de l’exis­tence d’un effet de serre ». Si bien que cette année-là, le maga­zine Time préfère décer­ner le prix de la planète de l’an­née à la « Terre en danger » plutôt que de choi­sir une tradi­tion­nelle « person­na­lité de l’an­née ». Et en novembre, les Nations Unies mettent en place un panel inter­gou­ver­ne­men­tal sur le dérè­gle­ment clima­tique.

« Alors que les gouver­ne­ments commençaient à parler sérieu­se­ment du règne des éner­gies fossiles, le révo­lu­tion néoli­bé­rale était à son apogée », écrit Naomi Klein. « Le projet de réforme écono­mique et social est donc entré en contra­dic­tion avec les impé­ra­tifs clima­tiques et de régle­men­ta­tion. » Au moment où les États-Unis et le Canada signent un premier traité d’échange, prélude à l’Ac­cord de libre-échange nord-améri­cain (NAFTA) de 1994, Marga­ret That­cher achève son œuvre de déré­gle­men­ta­tion et de priva­ti­sa­tion de l’éco­no­mie britan­nique, et le président français, François Mitter­rand, coha­bite avec la droite après avoir pris le « tour­nant de la rigueur ». Les commu­nistes ont depuis long­temps rendu leurs porte­feuilles minis­té­riels.

D’ailleurs, veut bien admettre Anreas Malm, « une écono­mie fossile n’a pas néces­sai­re­ment à être capi­ta­liste ». L’Union sovié­tique, qui est alors sur le point de s’ef­fon­drer, exploite le char­bon, le pétrole et le gaz de façon inten­sive. « Le stali­nisme mérite sa propre enquête, mais nous ne vivons pas dans une mine de char­bon de type goulag des années 1930 », pointe-t-il. « Notre réalité écolo­gique est celle d’un monde fondé par les proprié­taires des machines à vapeur et il y a des alter­na­tives qu’un socia­lisme respon­sable pour­rait prendre. »

Encore faudrait-il se défaire de quelques habi­tudes. « Le fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme suppose aussi un certain type d’hu­main, motivé par le gain écono­mique, recher­chant métho­dique­ment et systé­ma­tique­ment le profit », souligne Anto­nin Pottier. « Ce type anthro­po­lo­gique, que l’on peut nommer Homo œcono­mi­cus, a été favo­risé par les classes diri­geantes du XVIIIsiècle, qui voyaient dans les inté­rêts une matière à gouver­ner plus prévi­sible que les impé­tueuses passions qui avaient ensan­glanté les socié­tés euro­péennes au XVIIe siècle. »

Désor­mais, ce sont les oura­gans favo­ri­sés par les dérè­gle­ments clima­tiques qui ensan­glantent les coins les plus vulné­rables de la planète. Il va donc falloir essayer autre chose que dans les années 1980. Mais pour l’heure, au Mozam­bique comme ailleurs, le logi­ciel n’a pas tant changé.


Couver­ture : Patrick Hendry.


 

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