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En Chine, un laboratoire ne se contente pas de cloner les animaux domestiques. Il veut aussi dupliquer leurs souvenirs.

par Servan Le Janne | 23 octobre 2019

Réplique

Dans une cage du labo­­ra­­toire Sino­­gene, près de Pékin, un chaton roule sur le dos, gesti­­cule, et pare les coups de langue de sa mère avec les pattes. Il a le pelage gris et blanc alors qu’elle est tigrée. Quand une scien­­ti­­fique l’at­­trape, le petit animal se débat avec la même affec­­tion dans son gant. Recon­­naît-il celle qui le porte ? Garlic doit en tout cas sa nais­­sance autant à la main de l’homme qu’à sa mère. Car Garlic est un clone.

Pour 250,000 yuans (31 690 euros), la société Sino­­gene a cloné le chat d’un homme d’af­­faires chinois de 23 ans. « Quand Garlic est mort, j’étais très triste », confie Huang Yu, un brun dont les joues légè­­re­­ment creuses sont surmon­­tées de petites lunettes rondes. « Je ne pouvais pas m’y faire car c’était subit, bien qu’il y ait eu quelques signes avant-coureur. » Rien ne pouvait conso­­ler le jeune homme, coupable de l’avoir amené trop tard chez le vété­­ri­­naire pour soigner son infec­­tion urinaire.

Après l’avoir enterré dans un parc près de chez lui, il s’est souvenu d’un article de presse à propos de chiens clonés. Un coup de fil à Sino­­gene plus tard, Huang Yu exhu­­mait son chat pour le mettre dans le réfri­­gé­­ra­­teur en atten­­dant le clonage. Garlic est revenu à la vie le 21 juillet 2019, soit sept mois après sa mort. Ou plutôt, Sino­­gene a pu donner nais­­sance à une copie du chat, puisqu’il lui manque une tache grise et que ses yeux sont diffé­­rents. Cela suffit au bonheur de son proprié­­taire, pour qui les deux versions sont iden­­tiques à 90 %.

Le nouveau Garlic et l’ori­­gi­­nal
Crédits : Sino­­gene

Ce résul­­tat a été obtenu grâce à la tech­­nique dite du trans­­fert nucléaire de cellules soma­­tiques. Dans un ovule non-fécondé (un ovocyte), les scien­­ti­­fiques chinois ont injecté le noyau d’une cellule de Garlic. L’em­­bryon ainsi obtenu a ensuite été placé dans l’uté­­rus de la mère porteuse. Alors qu’un enfant possède en prin­­cipe l’ADN de ses deux parents, le clone possède le même code géné­­tique que le donneur adulte. C’est pourquoi il lui est aussi semblable que des jumeaux peuvent l’être.

Aussi le clone peut-il tout à fait avoir un carac­­tère diffé­rent, et déve­­lop­­per des traits de person­­na­­lité propres en fonc­­tion de ses expé­­riences. Mais Sino­­gene espère être bien­­tôt capable de produire une copie conforme, c’est-à-dire de « cloner un animal qui partage les mêmes souve­­nirs que l’ori­­gi­­nal », a avancé son direc­­teur géné­­ral, Mi Jidong lors d’une confé­­rence de presse mardi 23 août. À cet effet, « l’en­­tre­­prise envi­­sage d’uti­­li­­ser l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle ou les inter­­­faces cerveau-machine pour les sauve­­gar­­der ou même les trans­­mettre à des animaux clonés. »

Inter­­rogé sur ce qu’il enten­­dait par-là, le respon­­sable du projet à l’in­­ter­­na­­tio­­nal, Eric Li, répond dans un e-mail que « des progrès scien­­ti­­fiques ont été réali­­sés dans la répli­­ca­­tion de la mémoire, mais ce n’est pas encore assez déve­­loppé ». Il faudra selon lui encore attendre 3 à 5 ans pour voir des progrès signi­­fi­­ca­­tifs en la matière. Les tech­­niques d’ima­­ge­­ries céré­­brales ont permis de distin­­guer 5 types de mémoires (de travail, séman­­tique, épiso­­dique, procé­­du­­rale, percep­­tive) corres­­pon­­dant à autant de réseaux neuro­­naux. Pour sché­­ma­­ti­­ser, l’hip­­po­­campe et le lobe fron­­tale jouent un rôle crucial dans la mémoire épiso­­dique ; la mémoire percep­­tive s’étend dans les régions corti­­cales ; les lobes tempo­­raux et parié­­taux entrent en action pour la mémoire séman­­tique ; et le cerve­­let, aidé par les zones sous-corti­­cales dominent le fonc­­tion­­ne­­ment de la mémoire procé­­du­­rale.

L’hip­­po­­campe est prin­­ci­­pa­­le­­ment mobi­­lisé afin de resti­­tuer un souve­­nir. Mais il ne peut rien à lui seul : selon l’Ins­­ti­­tut natio­­nal de la santé et de la recherche médi­­cale (Inserm), « le souve­­nir corres­­pond à une varia­­tion de l’ac­­ti­­vité élec­­trique au niveau d’un circuit spéci­­fique formé de plusieurs neurones inter­­a­gis­­sant par le biais des connexions synap­­tiques .» Des protéines comme le gluta­­mate ou le NMDA permettent de stimu­­ler ces liens. Ensuite, plus un sujet active ce réseau en se rappe­­lant un souve­­nir, plus il tend à se conso­­li­­der. Cloner la mémoire implique donc de repro­­duire ces réseaux avec un même varia­­tion de l’ac­­ti­­vité élec­­trique.

Au Massa­­chu­­setts Insti­­tute of Tech­­no­­logy (MIT), une équipe de cher­­cheurs travaille sur une carto­­gra­­phie du cerveau. « La struc­­ture et les fonc­­tions du système nerveux sont extrê­­me­­ment complexes », notent-ils. « Mais une carto­­gra­­phie de ces réseaux jouera un rôle majeur dans la révé­­la­­tion des mystère de la pensée. »

Crédits : Sino­­gene

En s’échi­­nant à copier le fonc­­tion­­ne­­ment des réseaux de neurones depuis les années 1950, les scien­­ti­­fiques ont créé des intel­­li­­gences arti­­fi­­cielles plus perfor­­mantes que l’être humain pour bien des tâches. Elles repro­­duisent les signaux élec­­triques du cerveau afin d’ac­­com­­plir des actions complexes. Cela dit, « nous n’avons pas encore une image complète de ses carac­­té­­ris­­tiques qui font émer­­ger les pensées, la person­­na­­lité ou les sensa­­tions », précise Susan Schnei­­der, direc­­trice du groupe de recherche « IA, esprit et société » à l’uni­­ver­­sité du Connec­­ti­­cut.

Eric Li caresse toute­­fois un espoir : notre compré­­hen­­sion de l’es­­prit a de bonnes chances de progres­­ser à la vitesse d’un message nerveux grâce aux inter­­­faces cerveau-machine. Il cite en exemple les projets d’Elon Musk en la matière. Son entre­­prise, Neura­­link, se vante de pouvoir stimu­­ler et inter­­­pré­­ter l’ac­­ti­­vité cogni­­tive au moyen d’une batte­­rie d’élec­­trodes. « Un singe a été capable de contrô­­ler l’or­­di­­na­­teur avec son cerveau », assure le milliar­­daire. À terme, Sino­­gene entend donc décalquer le cerveau de Garlic dans les moindres détails. Reste à savoir si les souve­­nirs peuvent vrai­­ment faire le voyage.

L’ému­­la­­tion du cerveau

À côté de la cage de Garlic, où le chaton fait rouler une balle en four­­rure, deux labo­­ran­­tins en blouse bleue testent la pater­­nité de chevaux. Les cellules des animaux sont conser­­vées dans des tubes d’azote liquide. Depuis sa créa­­tion, en 2012, Sino­­gene dit avoir cloné une quaran­­taine d’ani­­maux, pour la plupart des chiens. Une enquête menée en 2015 ayant prouvé qu’une demande exis­­tait en Chine, le projet été lancé l’an­­née suivante. Si des parti­­cu­­liers, comme la chan­­teuse Barbra Strei­­sand, ont déjà fait cloner leur animal de compa­­gnie aux États-Unis, le marché chinois paraît présen­­ter de belles pers­­pec­­tives. Cette année, il devrait atteindre 28,2 milliards de dollars, soit une hausse de 20 % par rapport à 2018.

Dans le même temps, la Chine est deve­­nue le deuxième pays le plus « perfor­­mant » en matière de recherche scien­­ti­­fique. Elle jouit aussi d’une absence de légis­­la­­tion sur le clonage d’ani­­maux domes­­tiques. Au reste, il n’y existe pas de loi préve­­nant la cruauté contre les bêtes. En janvier, à Shan­­ghai, cinq macaques ont été clonés à l’aide de l’ou­­til géné­­tique CrispR de façon à ce qu’ils présentent des troubles céré­­braux. Quelques mois plus tôt, la première chèvre cache­­mire clonée au monde a donné nais­­sance à 16 petits, appa­­rem­­ment sans problème, dans le nord du pays.

Éprouvé pour la première fois sur des grenouilles léopards par les Améri­­cains Briggs et King en 1952, le clonage fait sensa­­tion en 1996, lorsque les Écos­­sais Ian Wilmut et Keith Camp­­bell donnent nais­­sance à Dolly, le premier mammi­­fère cloné par l’homme. Cela démon­­trait « qu’il sera proba­­ble­­ment bien­­tôt possible de réali­­ser une copie géné­­tique d’une personne », commen­­tait alors le Washing­­ton Post, « mais ce n’est pas exac­­te­­ment la même chose que de faire un autre vous ou moi. Car le patri­­moine géné­­tique humain n’est pas figé. […] Plus que toute autre espèce, nous sommes le résul­­tat de la nature (nos gènes) et de la culture (l’en­­vi­­ron­­ne­­ment) – pas seule­­ment la somme des deux mais le produit d’une inter­­ac­­tion constante. »

Dolly Crédits : Tony Barros

Depuis, les Chinois ont donné nais­­sance au premier clone primate, ont créé des chiens plus forts en mani­­pu­­lant leur ADN, et un scien­­ti­­fique a annoncé avoir mis au monde les premiers enfants au code géné­­tique modi­­fié en labo­­ra­­toire. « Pour chaque espèce, la repro­­duc­­tion de la physio­­lo­­gie est diffé­­rente, ce qui fait qu’il existe une diffi­­culté diffé­­rente en fonc­­tion de l’es­­pèce », explique Eric Li. Le respon­­sable de Sino­­gene ne parle même pas de la complexité de repro­­duire la mémoire : « C’est actuel­­le­­ment impos­­sible par le clonage », admet-il.

Dans une étude publiée par la Natio­­nal Science Review en mars 2019, des cher­­cheurs chinois expliquent avoir intro­­duit le gène MCPH1, censé jouer un rôle impor­­tant dans le déve­­lop­­pe­­ment du cerveau humain, au sein d’em­­bryons de macaques. Sur les 11 singes ainsi engen­­drés, 5 ont survécu. Ils présen­­taient de meilleures perfor­­mances de mémoire courte que la moyenne. On connaît donc de mieux en mieux le rôle des gènes dans les fonc­­tions cogni­­tives.

Dans l’op­­tique de les repro­­duire, les cher­­cheurs du Future of Huma­­nity Insti­­tute de l’uni­­ver­­sité d’Ox­­ford ont forgé le concept d’ému­­la­­tion du cerveau entier (« whole brain emula­­tion »). Selon eux, cela demande une tech­­nique pour scan­­ner le cerveau, la capa­­cité d’in­­ter­­pré­­ter ses données, et la possi­­bi­­lité de simu­­ler un modèle assez semblable pour qu’il se comporte de la même manière. Sachant qu’un être humain possède près de 100 milliards de neurones, conju­­gués à 8 000 synapses, la quan­­tité d’in­­for­­ma­­tions à lire serait démen­­tielle. Or il faut s’as­­su­­rer que rien ne manque, faute de quoi le système risque­­rait d’être déséqui­­li­­bré. Si l’in­­for­­ma­­tique quan­­tique permet­­tait de décu­­pler nos capa­­cité de stockage, ce scan devrait encore éviter d’in­­ter­­fé­­rer avec le système immu­­ni­­taire, sous peine d’en­­traî­­ner la mort du donneur.

L’équipe de Neura­­link
Crédits : Steve Jurvet­­son

Les diri­­geants de Sino­­gene voient donc dans les inter­­­faces cerveau-machine conçues par Neura­­link et d’autres l’ou­­til parfait pour scan­­ner le cerveau. « Les recherches futures sur les tech­­no­­lo­­gies de la mémoire pour­­raient donner une solu­­tion », pressent Eric Li. Toute­­fois, « la mémoire n’est pas la conscience », rela­­ti­­vise-t-il. Or, « les recherches sur la conscience sont loin d’être suffi­­santes. » Car enfin, si une copie du cerveau de quelqu’un est trans­­fé­­rée à un clone physique, s’agira-t-il pour autant du même indi­­vidu ? « Nous ne savons pas si une intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle peut être consciente », explique Susan Schnei­­der. « Il se pour­­rait bien que le clone ne soit pas vous. »

Quand il a décou­­vert le clone de Garcic, Huang Yu s’est bien rendu compte que l’ani­­mal était diffé­rent. « Je vous menti­­rais si je disais que je n’étais pas déçu », indique-t-il. « Mais je conçois qu’il y ait des limites à la tech­­no­­lo­­gie. » Chez Sino­­gene, l’idée est bien sûr toujours de les dépas­­ser.


Couver­­ture : Hike Shaw


 

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