Alors que les marchés s'ouvrent ça et là, la France continue de dénier à des milliers de patients le droit de se soigner par la weed.

par Servan Le Janne | 8 min | 13/03/2018

La frontière

Au-dessus de l’épaule gauche d’Anthony Coulson, sur l’écran de la Vaim Mountain School, dans le Colorado, un long mur en béton grimpe le long d’une colline. Il sépare deux étendues arides parcourues d’arbustes décharnés. « C’est notre frontière », professe-t-il, un index pointé vers la photo projetée. En ce 17 août 2011, cet homme carré aux cheveux grisonnants coiffés en brosse vient de quitter la direction de la DEA, l’agence américaine de lutte contre les drogues. Son visage est barré par une petite moustache et une paire de lunettes sans monture.

L’ancien directeur de la DEA, Anthony Coulson
Crédits : YouTube

« Beaucoup d’hommes politiques expliquent que nous devons sécuriser la frontière », reprend-il. « Eh bien, j’ai travaillé dans les environs : c’est presque impossible. » Aux confins des États-Unis et du Mexique, sur 3 000 kilomètres, les saisies de drogues n’ont fait qu’augmenter ces dernières années. À la différence d’autres intervenants, Anthony Coulson n’en est pas pour autant favorable à la légalisation du cannabis, dont l’opportunité est questionnée au cours de ce débat. Mais son avis est sur le point de changer.

« J’ai longtemps pensé que le cannabis médical était une vaste supercherie », affirme-t-il aujourd’hui. « Une ruse utilisée par les personnes favorables à la légalisation afin que l’opinion publique lui ouvre la porte. Un cheval de Troie. Le méchant se servait du malade pour promouvoir la légalisation sans se soucier de son cas, seulement pour servir son propre intérêt, son droit à se défoncer aux dépens des autres. En somme, une personne de la pire espèce. Je le pense toujours. Mais je suis convaincu que la marijuana médicale, et plus spécifiquement ses composants comme les cannabidiols, pourraient être la prochaine révolution médicale. »

Entre-temps, son fils Nicholas est revenu du Moyen-Orient, où il était soldat au sein de la première brigade de combat de la dixième division de montagne de l’armée américaine, avec des troubles post-traumatiques et des crises d’angoisses. Il se trouve que le cannabis l’a aidé. Alors qu’il invitait en 2011 les partisans de la légalisation à la prudence, « car nous n’avons pas investi dans les moyens de prendre en charge ceux qui vont tomber dans l’addiction », Anthony Coulson regrette aujourd’hui les atermoiements de l’administration Obama en la matière.

Crédits : Unsplash/Flickr

Désormais, la décision de délivrer des licences pour cultiver la plante afin de l’étudier scientifiquement revient au procureur général Jeff Sessions, lequel n’a toujours fait qu’en pointer les dangers. Or, depuis que la DEA l’a rangée parmi les substances de classe I, au même titre que le LSD, l’héroïne et le MDMA, en 1970, un seul institut a le droit de faire pousser : l’Ole Miss School of Pharmacy, dans le Mississippi. Dans ce secteur, « des entreprises étrangères gagnent déjà des milliards de dollars », remarque Rick Doblin, le directeur de la Multidisciplinary Association for Psychedelic Studies (MAPS), une association plaidant en faveur de la recherche sur les drogues psycho-actives.

Aux États-Unis, de nombreux groupes veulent se lancer sur un marché qui devrait drainer 31 milliards de dollars d’ici à 2021. La tâche leur est cependant compliquée par l’hostilité de Jeff Sessions, qui menace de poursuites les 29 États où la vente de cannabis médical est autorisée, au nom de la loi de 1970 sur le contrôle des stupéfiants. Mais s’ils jalousent la liberté dont jouissent les entrepreneurs canadiens, néerlandais et israéliens, que dire des Français ?

En janvier 2017, un rapport des National Academies of Sciences, Engineering and Medecine, a rappelé les effets positifs des cannabinoïdes sur des douleurs chroniques ainsi que l’aide qu’ils pouvaient apporter dans le traitement de la sclérose en plaques et de certains cancers. En attendant qu’un accord soit trouvé sur le prix de remboursement du Sativex, un seul médicament basé sur les princes actifs du cannabis est disponible dans l’Hexagone : le Marinol. Chacune de ses prescriptions nécessite une autorisation de la part de l’Agence nationale des produits de santé (ANSM). Et la législation semble, elle aussi, souffrir de sclérose.

La plage

Dans le sud de Miami, au bout du parc naturel de Southern Glade, l’Overseas Highway trace un étroit chemin entre l’océan Atlantique et le golfe du Mexique. Après Key Largo, elle relie une poussières d’îles bordées par des plages de sable blanc. L’eau est turquoise, comme le chemisier d’Alice Schachtel ce jour-là. Venue profiter du paysage en famille, cette Française installée en Floride ne l’enlève d’ailleurs que pour mieux se glisser dans les vagues. Une fois retrouvé la terre, drapée dans une serviette, elle donne la température : « Qu’est-ce que je me sens bien ! »

« Qui imagine à cet instant qu’Alice, dévorée par son cancer, n’a plus que quelques semaines à vivre et qu’elle doit ces moments de bonheur aux sablés de Marrakech confectionnés par son amie Sharon, avec des feuilles de cannabis ? » écrit sa sœur, Martine Schachtel, dans le livre Cannabis sur ordonnance. Peu avant sa sortie, en 2015, le Sativex avait obtenu une autorisation de mise sur le marché de la part de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ASNM). Il devait être prescrit aux patients atteints de sclérose en plaques. Mais le laboratoire Almirall et le comité économique du médicament (CEPS) ne se sont jamais entendus sur son prix, en sorte qu’il n’est toujours pas disponible.

D’après le premier, quelque 5 000 patients sont dans l’attente. L’ASNM avance pour sa part le chiffre de 2 000. Il faut y ajouter ceux qui font les frais des effets secondaires de la chimiothérapie ou de la morphine. Atteinte d’un cancer du poumon, Alice Schachtel ne mangeait plus et était sujette à des vomissements fréquents. Grâce à des petites doses de THC dans des gâteaux, ses derniers moments ont été apaisés. « Un nombre croissant de malades consomment du cannabis à des fins thérapeutiques parce que les produits prescrits ne lui sont plus d’aucun effet ou qu’ils ne sont pas ou mal supportés », constate sa sœur, par ailleurs infirmière.

Signataire du premier traité international de La Haye contre les drogues, en 1912, la France interdit l’usage du cannabis dans un cadre médical en 1953. Selon les termes de la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, la plante n’est ni plus ni moins qu’une « substance ayant un potentiel d’abus élevé et présentant un risque grave pour la santé publique ; et une faible valeur thérapeutique ». Le chercheur israélien Raphael Mechoulam n’en est pas si sûr : profitant de la mansuétude des autorités de son pays, il isole le principe actif du THC deux ans plus tard. Les instituts de la santé américains avec lesquels il est en contact se mettent alors à l’étudier. Alors que la législation espagnole de 1967 introduit une exception à l’interdiction du cannabis dans le cadre de recherches médicales, la loi française du 31 décembre 1970 se contente d’incriminer sa possession.

Si la France se décide à donner aux patients le droit de fumer, l’herbe aura sûrement poussé ailleurs.

Au début des années 1980, des chercheurs américains démontrent que le THC active les récepteurs à cannabinoïdes qui se trouvent notamment dans le système nerveux. Cela agit par exemple sur la douleur, l’inflammation, l’appétit et plus largement les émotions. « Nous nous sommes surtout rendu compte que le cannabinoïde avait d’excellents effets sur les épileptiques », souligne le professeur Mechoulam. « Aujourd’hui, les enfants en reçoivent, mais nous aurions pu leur en donner avant et sauver des centaines de vies. »

En retard

Le cas d’Alice Schachtel n’est pas isolé. Dans son livre de 2015, Cannabis sur ordonnance, sa sœur additionne les témoignages de malade, tels Jean-Marie, Cathy, Fred ou Bertrand, qui se soignent en fumant du cannabis. Elle cite aussi une étude 2008 qui prouve l’efficacité du dronabinol, le THC de synthèse contenu dans le médicament baptisé Marinol par le laboratoire Solvay. Or, ce dernier n’a été autorisé en France qu’en 2001, soit 15 ans après sa mise sur le marché américain.

Dès 1986, le Marinol est commercialisé sous forme de capsules de 2,5, 5 ou 10 milligrammes afin d’éviter les nausées engendrée par les chimiothérapies. Il est prescrit pour aider les patients atteints du Sida à retrouver l’appétit à partir de 1993. Dans sa thèse sur le cannabis, Mathilde Caron précise toutefois que « des études ont confirmé que le THC seul et utilisé pur est anxiogène. De plus, les études tendent à montrer que le THC seul n’est pas aussi efficace que la plante entière. »

Crédits : Shane Rounce/Unsplash

En France, le manque de traitement pour le VIH fait aussi resurgir la question du cannabis thérapeutique. Les associations qui naissent au début des années 1990 comme le Mouvement pour la légalisation contrôlée du juriste Francis Cabellero et le Collectif d’information et de recherche cannabique fondé par l’écrivain Jean-Pierre Galland peinent à faire bouger les lignes. Là où leurs demandent sont rejetées en bloc par le pouvoir, le système fédéral américain donne la possibilité aux Californiens d’autoriser la prescription d’herbe en 1996, à la suite d’un référendum (66 % de votes favorables). Sauf que l’État central se réserve le droit d’engager des poursuites.

Finalement, les Pays-Bas sont les premiers à donner la possibilités à leurs citoyens d’obtenir du cannabis médical naturel ou des cannabinoïdes de synthèse en 2003. Ils accueillent aussi la première usine à en produire, Bedrocan. On sait, grâce à une étude publiée à la même période que la plante peut prévenir des crises d’épilepsie. La France autorise bien le Marinol depuis 2001, mais seulement dans le cadre d’une autorisation temporaire d’utilisation et à condition qu’il n’existe aucune autre alternative thérapeutique. En quinze ans, une centaine de personnes prendront la peine de formuler une demande auprès de l’ASNM.

Pourtant, les preuves de l’efficacité du cannabis s’accumulent. En 2006, la Pharmacology review publie un long article attestant que « moduler l’activité du système endocannabinoïde offre des promesses thérapeutiques pour un vaste éventail de maladies disparates, allant de l’anxiété aux troubles moteurs de Parkinson et Huntington, douleurs neuropathologiques, sclérose en plaques, cancers, athérosclérose, hypertension, glaucome, ostéoporose… entre autres. » Ce n’est que 13 ans plus tard que Paris prend un décret afin de « permettre la délivrance d’une autorisation de mise sur le marché à des médicaments contenant du cannabis ou ses dérivés ». La Sativex est alors déjà autorisé en Allemagne, en Espagne, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni ou encore en Finlande.

Un dispensaire de cannabis aux États-Unis
Crédits : Leafly

Sous sa forme naturelle, la plante s’épanouit notamment en Israël, où on espère pouvoir en vendre pour près d’un milliard de dollars par an. La culture a aussi le champ libre en Uruguay et au Canada. Le groupe nord-américain Tilray plante au Portugal et en Allemagne, pour approvisionner les pays européens qui autorisent le cannabis thérapeutique les uns après les autres. La Colombie se voit aussi en fournisseur mondial de weed : 33 licences ont été délivrées depuis septembre 2017. Autant dire que si d’aventure la France se décide à donner aux patients le droit de fumer, l’herbe aura sûrement poussé ailleurs.


Couverture : Des feuilles de cannabis, par Rick Proctor. (Unsplash)


 

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