Si Donald Trump a bien sollicité une faveur à l'Ukraine pour entraver son opposant Joe Biden, il pourrait être jugé comme un traitre à sa patrie.

par Servan Le Janne | 29 septembre 2019

Une faveur

En échan­­geant une brève poignée de main, assis autour d’un bouquet de roses blanches, Donald Trump et Volo­­dy­­myr Zelensky se tournent vers les jour­­na­­listes. Le premier leur jette un regard torve teinté de sévé­­rité. Ce mercredi 25 septembre 2019, en marge de l’as­­sem­­blée géné­­rale des Nations unies, il s’at­­tend à passer un sale quart d’heure. Une procé­­dure d’impea­ch­­ment a été lancée contre lui la veille par la prési­­dente de la Chambre des repré­­sen­­tants, Nancy Pelosi. « Le Président a admis avoir demandé au président de l’Ukraine de prendre des mesures qui pour­­raient lui béné­­fi­­cier poli­­tique­­ment », accuse l’élue Démo­­crate. Il doit donc « faire face à ses respon­­sa­­bi­­lité » et, si la procé­­dure va à son terme, quit­­ter la Maison-Blanche.

Le président de l’Ukraine en ques­­tion a déjà été plus à l’aise. À peine a-t-il lâché la main de Trump, que Zelensky est assailli de ques­­tions. « Avec-vous senti une quel­­conque pres­­sion de la part du Président Trump pour enquê­­ter sur Joe Biden ? » dégaine un repor­­ter. « Je crois que vous avez tout lu, vous avez lu le texte », répond l’an­­cien comé­­dien, arrivé au pouvoir par surprise en mai 2019. « Je suis désolé mais je ne veux pas être impliqué dans une, euh… » Le petit brun se tourne vers son inter­­­prète et complète : « Élec­­tion ! » À l’en croire, Trump n’a exercé aucune pres­­sion. « Vous l’avez lu, personne ne m’a poussé. »

Zelensky fait réfé­­rence au compte-rendu d’une conver­­sa­­tion télé­­pho­­nique que les deux chefs d’États ont eu le 25 juillet 2019, vers 9 heures. Ce docu­­ment a été déclas­­si­­fié le 24 septembre sur ordre de Trump, en guise de bonne foi. Le milliar­­daire entend démon­­trer qu’il n’a pas « violé la consti­­tu­­tion », contrai­­re­­ment à ce que soutient Nancy Pelosi. La cheffe de file de l’op­­po­­si­­tion s’ap­­puie pour sa part sur un signa­­le­­ment, émis début août, par un membre de la commu­­nauté du rensei­­gne­­ment améri­­cain. Après avoir été trans­­mis au Congrès le 9 septembre, il a été dévoilé par le Washing­­ton Post mercredi 18. On a alors appris que Trump, selon le lanceur d’alerte, s’est compro­­mis dans une « promesse » à un respon­­sable ukrai­­nien.

Voilà les faits, tels que rappor­­tés par le compte-rendu déclas­­si­­fié. Ce 25 juillet 2019, vers 9 heures du matin, le président améri­­cain prend son télé­­phone pour saluer la victoire du parti de Volo­­dy­­myr Zelensky aux élec­­tions légis­­la­­tives. « Les États-Unis ont été très très bons avec l’Ukraine », vante d’abord Trump. Là-dessus, il lui demande « une faveur, parce que notre pays a traversé bien des épreuves et cela concerne en grande partie l’Ukraine ». Son inter­­­lo­­cu­­teur se dit alors prêt à ouvrir une nouvelle page de la coopé­­ra­­tion entre les deux pays. Puis, l’an­­cien magnat de l’im­­mo­­bi­­lier explique qu’ « il y a beau­­coup de discus­­sions au sujet du fils de [Joe] Biden, [on raconte] que Biden a fait cesser l’enquête du procu­­reur et beau­­coup de gens aime­­raient en savoir plus, donc quoi que vous puis­­siez faire avec le procu­­reur géné­­ral ce serait super. Biden s’est vanté d’avoir fait cesser l’enquête donc si vous pouviez vous rensei­­gner… »

Cela ne paraît pas poser de problème. « Comme nous avons une majo­­rité abso­­lue au parle­­ment, le prochain procu­­reur géné­­ral sera à 100 % mon homme, mon candi­­dat », promet Zelensky.  « Il ou elle étudiera la situa­­tion, et notam­­ment l’en­­tre­­prise mention­­née dans cette affaire. » Le président cite sans la nommer la compa­­gnie de gaz ukrai­­nienne Burisma. Entre 2014 et 2019, Hunter Biden était membre de son conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion. Selon le Wall Street Jour­­nal, 50 000 dollars lui étaient octroyés chaque mois à ce poste. Vice-président des États-Unis jusqu’en janvier 2017, son père, Joe, est aujourd’­­hui le mieux placé pour être le candi­­dat Démo­­crate à l’élec­­tion prési­­den­­tielle de 2020.

À la tête de Burisma se trouve un ancien ministre de l’Éco­­lo­­gie. En 2014, ce Mykola Zlochevsky a perdu son porte-feuille lors de la desti­­tu­­tion de Viktor Ianou­­ko­­vytch, renversé par la révo­­lu­­tion du Maidan pour sa corrup­­tion et ses accoin­­tances avec le Krem­­lin. Comme beau­­coup de fidèles de l’an­­cien régime, il a alors fait l’objet d’une enquête pour malver­­sa­­tions. Seule­­ment le procu­­reur chargé de la dili­­gen­­ter, Viktor Shokin, a été démis de ses fonc­­tions en mars 2016.

Credits : The Presi­­den­­tial Office of Ukraine

Lors d’une confé­­rence donnée au Coun­­cil on Foreigne Rela­­tions en 2018, Joe Biden a révélé être celui qui a obtenu sa tête : « Je pars dans six heures, si le procu­­reur n’est pas viré, vous n’au­­rez pas l’argent », raconte-t-il avoir ordonné aux Ukrai­­niens, qui atten­­daient un prêt améri­­cain d’un milliard de dollars. Pour Biden, il fallait faire payer à Shokin sa corrup­­tion. Mais Trump et son avocat, Rudy Giuliani, y voient une manœuvre pour retar­­der l’enquête sur Burisma, et donc sur Hunter Biden.

Au cours de l’ap­­pel du 25 juillet 2019, Trump aurait donc demandé à Volo­­dy­­myr Zelensky de cher­­cher à savoir si Joe Biden a bien voulu éviter une enquête sur son fils. Le compte-rendu de leur échange télé­­pho­­nique n’était pas entre les mains du lanceur d’alerte au moment de son signa­­le­­ment, mais il avait été informé de sa teneur par des respon­­sables de la Maison-Blanche. « De nombreux fonc­­tion­­naires du gouver­­ne­­ment m’ont trans­­mis l’in­­for­­ma­­tion selon laquelle le Président des États-Unis utilise son pouvoir pour solli­­ci­­ter l’in­­ter­­fé­­rence d’un pays étran­­ger dans l’élec­­tion de 2020 », écrit-il le 12 août 2019. Le contenu de son signa­­le­­ment a été rendu public le 26 septembre. Le direc­­teur par inté­­rim du rensei­­gne­­ment, Joseph Maguire, avait pour­­tant tout fait pour éviter qu’il fuite.

Même s’il se défend d’avoir voulu aider Trump, ce dernier a bien préféré mettre sous le bois­­seau ses liens avec l’Ukraine ; ce que le milliar­­daire essaye de faire depuis des années.

Le consul­­tant

Sur le perron d’un tribu­­nal de Washing­­ton, un bouquet de micro est tendu vers une porte tambour dont le tour­­niquet préserve le suspense. Mais à chaque fois que quelqu’un sort du bâti­­ment, ce n’est pas Paul Mana­­fort. Venu en costume noir et fauteuil roulant, ce 13 mars 2019, l’an­­cien président de la campagne de Donald Trump sort fina­­le­­ment à l’abri des camé­­ras, lais­­sant le soin à son repré­­sen­­tant de parler à la presse. Il vient d’être condamné à sept ans et demi de prison pour fraude fiscale, fraude aux banques, infrac­­tion aux lois sur le lobbying et obstruc­­tion de la justice. Cela dit, « le juge a reconnu qu’il n’y a abso­­lu­­ment aucune preuve de collu­­sion russe dans cette affaire », fait valoir son avocat, Kevin Downing.

En fait, les juges Jack­­son et Ellis ont simple­­ment souli­­gné que les preuves rassem­­blées au cours de ce procès n’étaient pas liées à une inter­­­fé­­rence présu­­mée de la Russie dans l’élec­­tion prési­­den­­tielle de 2016. Le procu­­reur en chef, Andrew Weiss­­mann, a tout de même déclaré, avant le verdict, que Paul Mana­­fort avait exercé un lobbying secret en faveur de Viktor Yanou­­ko­­vitch, président ukrai­­nien de 2010 à 2014. Alors qu’il travaillait pour lui, le consul­­tant améri­­cain se faisait passer pour un expert indé­­pen­­dant. « Cet effort déli­­béré pour cacher les faits sape notre poli­­tique », regrette le juge Jack­­son.

Credits : VOA News

Après avoir conseillé plusieurs candi­­dats Répu­­bli­­cains (Gerald Ford, Ronald Reagan, George H. W. Bush et Bob Dole) à la prési­­den­­tielle, Mana­­fort reçoit 600 000 dollars du rebelle ango­­lais Jonas Savimbi pour soigner son image à Washing­­ton. Il sert ensuite, contre de grosses enve­­loppes, le dicta­­teur philip­­pin Ferdi­­nand Marcos, le gouver­­ne­­ment du Nige­­ria ou encore le candi­­dat français Édouard Balla­­dur. À partir de 2004, son exper­­tise est deman­­dée en ancienne Union sovié­­tique, où il est engagé par le milliar­­daire Oleg Deri­­paska, avant d’at­­ter­­rir en Ukraine. L’homme qui fait appel à lui, Viktor Ianou­­ko­­vitch, vient d’être annoncé vainqueur de l’élec­­tion prési­­den­­tielle. Sauf que le scru­­tin est enta­­ché d’im­­por­­tantes fraudes. Les Ukrai­­niens revotent donc et lui préfèrent Viktor Ioucht­­chenko.

Six ans plus tard, le revan­­chard Ianou­­ko­­vitch est fina­­le­­ment élu à la prési­­dence. À en croire le jour­­na­­liste de The Atlan­­tic Frank­­lin Foer, Mana­­fort est alors un conseiller très influent. Il voit le chef de l’État sans rendez-vous et facture des « montants scan­­da­­leux ». Le tropisme russe de ce dernier déplaît néan­­moins aux chan­­cel­­le­­ries occi­­den­­tales et à une partie de la popu­­la­­tion. En 2014, cette oppo­­si­­tion coagule et débouche sur une révo­­lu­­tion. Les nouvelles auto­­ri­­tés promettent de nettoyer les écuries d’Au­­gias. Une enquête est alors lancée sur Burisma, où vient d’at­­ter­­rir Hunter Biden à la faveur du chan­­ge­­ment de régime, mais aussi sur Paul Mana­­fort.

À l’été 2016, alors que le consul­­tant aide Trump dans sa campagne prési­­den­­tielle, son nom est cité par le Bureau natio­­nal anti-corrup­­tion ukrai­­nien. Des docu­­ments montrent qu’il a touché 12,7 millions de dollars de paie­­ments entre 2007 et 2012. Ces révé­­la­­tions poussent Mana­­fort à la démis­­sion le 19 août 2016 et le FBI à s’in­­té­­res­­ser aux lien entre l’en­­tou­­rage du candi­­dat Répu­­bli­­cain et Moscou. Dans le même temps, l’agence de rensei­­gne­­ment enquête sur une fuite d’e-mails appar­­te­­nant au Comité natio­­nal Démo­­crate. Pour le Washing­­ton Post, le coup a été réalisé par des hackers russes. En décembre, la CIA iden­­ti­­fie aussi des indi­­vi­­dus, en lien avec le pouvoir russe, qui ont fourni les e-mails des Démo­­crates à WikiLeaks, dans le but d’ai­­der Trump.

Crowd­s­trike

Volo­­dy­­myr Zelensky est flatté. Avec le président de la première puis­­sance mondiale, qui vient de multi­­plier les louanges à son égard, le nouveau chef d’État ukrai­­nien se montre légè­­re­­ment obsé­quieux. « Vous avez tout à fait raison, pas seule­­ment à 100 % mais à 1 000 % », féli­­cite-t-il ce 25 juillet 2019 par télé­­phone. « L’Union euro­­péenne devrait être notre meilleur parte­­naire, mais tech­­nique­­ment ce sont les États-Unis et je vous suis très recon­­nais­­sant car les États-Unis en font beau­­coup pour l’Ukraine. » Zelensky est ravi des sanc­­tions améri­­caines contre la Russie, qui soutient les sépa­­ra­­tistes dans l’est du pays. En confiance, Trump en vient alors à sa demande de faveur.

« Je voudrais que vous mettiez au clair ce qui s’est passé avec l’Ukraine, on parle de Crowd­s­tri­­ke… », dit-il, cryp­­tique. « Je pense qu’il y a des gens riches de chez vous… Le serveur, ils disent qu’il est en Ukraine. » En évoquant Crowd­s­trike, Trump fait allu­­sion à une entre­­prise de cyber­­sé­­cu­­rité enga­­gée par le Comité natio­­nal Démo­­crate au moment du pira­­tage de ses e-mails. Basés à Sunny­­vale, en Cali­­for­­nie, et à Arling­­ton, en Virgi­­nie, les respon­­sables de cette société sont perplexes. Son vice-président, Adam Meyers ignore pourquoi le président améri­­cain la mentionne. « S’agis­­sant de notre enquête sur le pira­­tage du Comité natio­­nal Démo­­crate en 2016 », peut-on lire dans un commu­­niqué de presse, « nous avons fourni toutes les preuves et analyses au FBI. Comme nous l’avons déjà annoncé, nous nous en tenons à nos conclu­­sions, qui ont été soute­­nues par la commu­­nauté du rensei­­gne­­ment améri­­cain. »

Le 24 avril 2017, alors que le direc­­teur du FBI, James Comey, vient de révé­­ler l’enquête de ses services au sujet des liens entre la Russie et la campagne de Trump devant une commis­­sion parle­­men­­taire sur le rensei­­gne­­ment, le Président donne une inter­­­view à l’agence AP. « Que dites-vous de cela ? » lance-t-il alors que le jour­­na­­liste l’in­­ter­­roge sur Julian Assange, le créa­­teur de Wiki­­leaks. Les Démo­­crates « ont été pira­­tés et le FBI va les voir, et ils ne veulent pas lais­­ser le FBI voir leur serveur. Mais vous compre­­nez, personne n’écrit là-dessus. Pourquoi [l’an­­cien direc­­teur de campagne John] Podesta et Hillary Clin­­ton ne donnent pas accès à leur serveur au FBI ? Ils ont amené une autre entre­­prise dont on m’a dit qu’elle était ukrai­­nienne. »

Trump veut parler de Crowd­s­trike. « J’ai entendu dire qu’elle appar­­te­­nait à un très riche Ukrai­­nien, c’est ce qu’on m’a dit. » Tout semble pour­­tant indiquer que l’en­­tre­­prise est bien améri­­caine, et qu’elle n’a pas fait dispa­­raître de serveur, comme Trump le suggère. « Où est le serveur du Comité natio­­nal Démo­­crate et pourquoi le FBI ne s’en est pas emparé ? C’est l’État profond ? » twee­­tait Trump en 2018. Seule­­ment, le FBI a eu toutes les infor­­ma­­tions qu’il voulait de Crowd­s­trike, à en croire James Comey. Et ce n’est de toute façon pas sur un serveur que se cache­­raient des infor­­ma­­tions à propos des auteurs du pira­­tage. « Les sites de commande et de contrôle pour entrer dans un système ne se trouvent pas sur le serveur », pointe Thomas Rid, profes­­seur de sciences poli­­tiques spécia­­lisé en risque infor­­ma­­tique. « Un serveur est juste un point isolé d’une infra­s­truc­­ture. »

En d’autres termes, Trump aurait donc demandé une « faveur » à Zelensky qui paraît bien diffi­­cile à accom­­plir. Plusieurs médias améri­­cains estiment qu’il a mordu à une théo­­rie du complot diffu­­sée sur 4chan, selon laquelle le serveur du Comité natio­­nal Démo­­crate a été dérobé au FBI car il cache quelque chose. Même si le procu­­reur Robert Muel­­ler a estimé, en avril dernier, qu’il ne dispo­­sait pas d’as­­sez de preuves pour dire que la Russie avait aidé Trump à se faire élire, le Président risque­­rait donc aujourd’­­hui la desti­­tu­­tion pour bien peu de choses : une requête basée sur une théo­­rie du complot.

Heureu­­se­­ment pour lui, la majo­­rité Répu­­bli­­caine du Sénat a peu de chance de lâcher son leader. Or, la procé­­dure d’im­­pea­­che­­ment ne peut aller à son terme sans l’ac­­cord de la Chambre haute. Par deux fois, en 1974 et 1998, elle s’est oppo­­sée à la volonté de la Chambre des repré­­sen­­tants de desti­­tuer le Président, si bien qu’il n’a jamais quitté son poste de la sorte.

Le 25 septembre, une majo­­rité du Sénat a toute­­fois voté pour qu’on lui trans­­mette le signa­­le­­ment du lanceur d’alerte. Pour l’heure, son contenu n’est pas suffi­­sant pour convaincre les Répu­­bli­­cains de desti­­tuer Trump.


Couver­­ture : Patrick Kelley


 

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