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Alors que le marché des sex-toys est en plein essor, les historiens redécouvrent leur histoire, en plongeant très profond dans l'histoire humaine.

par Servan Le Janne | 30 janvier 2020

Un taille-crayon de 20 cm

Au sud de Miami, la route numéro 1 longe le parc natio­­nal des Ever­­glades et ses alli­­ga­­tors pour se jeter dans le golfe du Mexique. Par endroits, cette fine langue de terre n’est plus entou­­rée que par les flots. Comme celle d’un serpent plon­­gée dans les marais du coin, elle se rami­­fie sur la fin, formant une myriade d’îles, au centre desquelles est planté le Sugar­­loag Lodge. Quand elle avait 11 ans, la jour­­na­­liste améri­­caine Hallie Lieber­­man a passé ses vacances dans ce vieil hôtel. À peine descen­­due de la voiture, la jeune fille s’est mise à fouiller dans la chambre à la recherche de perles rares lais­­sées par les loca­­taires précé­­dents. C’était une habi­­tude qui la faisait souvent tomber, non sans décep­­tion, sur une Bible ou un menu de restau­­rant chinois. Mais cette fois, le tiroir du bas rece­­lait un curieux cylindre d’une ving­­taine de centi­­mètres.

« Regar­­dez, j’ai trouvé un taille-crayons », a-t-elle hélé ses parents, lesquels, le visage déformé par l’hor­­reur, lui ont ordonné de se laver les mains. L’ado­­les­­cente se trom­­pait mais personne ne voulait lui dire de quoi il s’agis­­sait, signe que l’objet était bien plus inté­­res­­sant que prévu. Sa fonc­­tion lui a vite été révé­­lée par des amies, à moins que son frère aîné eût entre-temps mis un nom sur cette tige qui créait tant de malaise. Toujours est-il qu’Hal­­lie Lieber­­man a acheté son premier vibro­­mas­­seur neuf ans plus tard. « C’était l’amour au premier buzz », sourit-elle.

Crédits : Michael Latz

À la sortie de ses études en arts à l’uni­­ver­­sité du Texas, une amie lui a conseillé de postu­­ler à Passion Parties, une entre­­prise fondée en 1994 pour « créer un envi­­ron­­ne­­ment de plai­­sir et de confiance dans lesquelles les femmes et leurs parte­­naires peuvent confor­­ta­­ble­­ment parler de sexe ». Aussi­­tôt enga­­gée, Lieber­­man a été invi­­tée chez une collègue pour apprendre les subti­­li­­tés de cette indus­­trie.

La déco­­ra­­tion était tout sauf sexy. Une cita­­tion biblique était affi­­chée dans l’en­­trée et aucun dildo ne traî­­nait sur les tables. Car dans cet État du sud du pays, la vente de sextoys était tout simple­­ment inter­­­dite. Il suffi­­sait d’en possé­­der plus de six pour être suspect de vouloir en « faire la promo­­tion ». Passion Parties recou­­rait donc à des trésors d’eu­­phé­­mismes et d’images pour propo­­ser ses produits. Cela n’avait pas empê­­ché une de ses consul­­tantes, Joanne Webb, d’être arrê­­tée par la police.

« Tandis que les vibro­­mas­­seurs et les dildos que je vendais étaient inter­­­dits dans beau­­coup d’États, le Viagra était non seule­­ment auto­­risé mais aussi remboursé par les assu­­rances santé », observe Lieber­­man. Au Texas, des personnes ont été traî­­nées devant un tribu­­nal au nom de la loi anti-sextoys jusqu’en 2008. La même année, Hallie Lieber­­man a entamé un docto­­rat à l’uni­­ver­­sité du Wiscon­­sin pour étudier l’his­­toire des sextoys. La tâche était malai­­sée : les univer­­si­­taires avaient ignoré le sujet pendant des décen­­nies, si bien que peu d’in­­for­­ma­­tions étaient dispo­­nibles sur ces objets qui prenaient pour­­tant une place de plus en plus impor­­tante dans la société.

Crédits : Musée de Hebei, Shijiaz­­huang

De 2016 à 2023, leur marché devrait plus que doubler de valeur, passant de 15 à 35,5 milliards de dollars. Après avoir prévu une hausse de 7 % pour la période 2019–2023, le cabi­­net Tech­­na­­vio a vient d’es­­ti­­mer, en janvier 2020, qu’elle serait de 8 % entre 2020 et 2024. Signe de leur percée, les sextoys ont aussi fait leur entrée au temple de l’in­­no­­va­­tion qu’est le Consu­­mer Elec­­tro­­nics Show (CES) de Las Vegas, en début d’an­­née.

Pour combattre la mécon­­nais­­sance autour du sujet, Hallie Lieber­­man a publié une tribune dans le New York Times le jeudi 23 janvier 2020. Elle est titrée « (Presque) tout ce que vous savez sur l’in­­ven­­tion du vibro­­mas­­seur est faux ». On raconte que sous l’ère victo­­rienne, au XIXe siècle, un méde­­cin britan­­nique a eu l’idée de réali­­ser un massage pelvien aux femmes suppo­­sé­­ment atteintes d’hys­­té­­rie. Joseph Morti­­mer Gran­­ville serait ainsi à l’ori­­gine du vibro­­mas­­seur. Mais bien que cette histoire soit racon­­tée partout, les femmes ne l’ont pas attendu pour se donner du plai­­sir avec des objets.

Le gode des cavernes

Au moment de titrer sa tribune, Hallie Lieber­­man à tenu à ajou­­ter une paren­­thèse. « (Presque) tout ce que vous savez sur l’in­­ven­­tion du vibro­­mas­­seur est faux », car le profes­­seur Joseph Morti­­mer Gran­­ville a bel et bien inventé un appa­­reil vibrant dans les années 1880. Seule­­ment, il ne cher­­chait pas à guérir l’hys­­té­­rie des femmes, mais à calmer la douleur en l’ap­­pliquant sur diffé­­rentes régions du corps mascu­­lin, voire à trai­­ter l’im­­puis­­sance grâce à un massage du péri­­née. Sur les repré­­sen­­ta­­tions d’époque, on ne peut le voir s’en servir que sur des hommes.

Ses expé­­riences sont rappor­­tées dans le livre Tech­­no­­logy of Orgasm, publié en 1999 par Rachel Maines. Insé­­rées dans une foule de cita­­tions et de sources anciennes, elles lui servent à poser une hypo­­thèse : Gran­­ville pour­­rait être l’in­­ven­­teur du vibro­­mas­­seur tel que nous le connais­­sons aujourd’­­hui. Mais il ne s’agit en aucun cas d’un fait établi, plutôt d’ « une fable qui contri­­bue à notre incom­­pré­­hen­­sion de la sexua­­lité fémi­­nine et qui perpé­­tue des stéréo­­types nuisibles dont on trouve des réso­­nances dans nos lois et nos compor­­te­­ments », juge Lieber­­man. Comment croire que les femmes ont décou­­vert l’ona­­nisme grâce aux hommes ?

En enta­­mant ses travaux de recherche à l’uni­­ver­­sité du Wiscon­­sin, la Texane s’est tout de suite rendue compte que « les sextoys [étaient] anciens. Il y a 30 000 ans, nos ancêtres sculp­­taient des pénis de 20 cm avec de la siltite ». En tout cas, un spéci­­men vieux de 28 000 ans a été retrouvé en 2005 dans le Jura souabe, une chaîne de montagne du sud-ouest de l’Al­­le­­magne. Réas­­sem­­blé à partir de 14 frag­­ments, ce gode des cavernes symbo­­li­­sait proba­­ble­­ment « des organes géni­­taux mascu­­lins », d’après l’ar­­chéo­­logue Nicho­­las Conrad, de l’uni­­ver­­sité de Tübin­­gen. Or, si de nombreuses repré­­sen­­ta­­tions d’at­­tri­­buts fémi­­nins ont été décou­­verts, les pénis sont bien plus rares.

Sur des pein­­tures de l’Égypte ancienne, autour de 3000 avant Jésus-Christ, les femmes portent des phal­­lus autour de la taille en l’hon­­neur d’Osi­­ris, une forme qui va deve­­nir carré­­ment popu­­laire en Grèce. Souvent, le dieu de la ferti­­lité Pria­­pus est doté d’une érec­­tion tita­­nesque, qui inspire la confec­­tion d’olis­­bos, des cylindres en cuir, lubri­­fiés à l’aide d’huile d’olive. « D’une certaine manière, les Grecs ont inventé le concept de sextoys », remarque Hallie Lieber­­man. Ils en parlent même dans des pièces de théâtre comme la Lysis­­trata, jouée à partir de 411 avant Jésus-Christ. Les Romains s’en servi­­raient plus tard à l’oc­­ca­­sion de céré­­mo­­nies de déflo­­ra­­tions.

De l’autre côté du globe, entre 206 avant notre ère et 220 ap. J.-C., les Hans chinois enterrent leurs morts avec quan­­tité d’ef­­fets person­­nels, parmi lesquels seront retrou­­vés des phal­­lus en bronze. Et le Kama Sutra, dont la date d’écri­­ture est située entre –400 et 200 ap. J.-C., encou­­rage les hommes qui ont du mal à satis­­faire leurs femmes à se munir de godes-cein­­tures. À la faveur de leur propa­­ga­­tion en Europe comme en Asie au Moyen-Âge, les sextoys se retrouvent sous la plume du roman­­cier italien Pietro Aretino au XVIe siècle, qui met en scène des reli­­gieuses en train d’ « apai­­ser les déman­­geai­­sons de la chair ». Ils sont aussi évoqués par le poète anglais Thomas Nashe.

Quoiqu’as­­sez acces­­sibles pour les nantis, les gode­­mi­­chés ne sont pas accep­­tés partout. Avant d’être impor­­tés d’Ita­­lie, où se trouvent les prin­­ci­­pales zones de produc­­tion, ils sont régu­­liè­­re­­ment saisis par la police aux fron­­tières. Alors, selon l’his­­to­­rien britan­­nique Have­­lock Ellis, les femmes se mettent à en conce­­voir elles-mêmes, et des péna­­li­­tés leurs sont infli­­gées en rétor­­sion. Crai­­gnant que la sexua­­lité fémi­­nine leur échappe, les hommes euro­­péens, et surtout les hommes d’église, imposent les premières inter­­­dic­­tions. D’autres les adoptent. Embas­­tillé en 1783, le Marquis de Sade demande à sa femme de lui faire parve­­nir un gode­­mi­­ché, en prenant soin d’en préci­­ser les mensu­­ra­­tions.

Un siècle plus tard, en 1870, le Grand Fancy Bijou Cata­­logue of the Spor­­ting Man’s Empo­­rium parle d’un « pénis arti­­fi­­ciel » en latex, qui peut rempla­­cer sans danger l’ap­­pen­­dice mascu­­lin. Au moment où Joseph Morti­­mer Gran­­ville réalise ses premières expé­­riences, un certain « Dr Young » fait la promo­­tion de dila­­ta­­teurs rectaux, pour lutter contre la consti­­pa­­tion, dans de très sérieuses revues de méde­­cine. Conçu avec diffé­­rents maté­­riaux, les godes sont souvent en caou­t­chouc dans les années 1960 et 1970, avant que le sili­­cone s’im­­pose. En parlant de ses séances de mastur­­ba­­tion, la fémi­­niste améri­­cain Betty Dodson, contri­­bue à les bana­­li­­ser, bien que la morale et la loi restent encore puri­­taines en la matière.

Même si le Texas ne prohibe plus la vente de sextoys, « nous vivons toujours à une époque répres­­sive faite de double stan­­dards », note Lieber­­man. « Les publi­­cité pour les sextoys sont restreintes par Face­­book, Insta­­gram et d’autres plate­­formes, alors que celles pour les problèmes érec­­tiles sont permises. L’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Trump a réduit les crédits pour l’édu­­ca­­tion sexuelle, promu l’abs­­ti­­nence et détourné les fonds pour la préven­­tion de la mater­­nité adoles­­cente pour les donner à des groupes anti-avor­­te­­ment. » Mais le président améri­­cain est à contre-courant : à mesure que les ventes de sextoys augmentent et que les discus­­sions se multi­­plient, leur exis­­tence-même se bana­­lise. Après un si vaste parcours, c’est la moindre des choses. 


Couver­­ture : Dorset County Museum


 

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