En perte de vitesse en France, l'ex-Premier ministre fait une irruption crainte, car calculée, dans la politique catalane.

par Servan Le Janne | 11 min | 08/10/2018

Paris dernière

Manuel Valls est seul. Sur les dernières marches du Palais-Bourbon, dans le bas de l’hémicycle, l’ancien Premier ministre se tient debout devant un micro. De chaque côté de son corps droit, sec comme la campagne catalane, les députés En Marche siègent distraitement. Ils se réveillent quand le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, leur rappelle qu’un « collègue » va prendre la parole. On oublie vite en politique. Ces dernières semaines, le député de l’Essonne s’est fait discret. Il ne se montrera d’ailleurs plus ici. Ce mardi 2 octobre 2018, peu après 15 heures, Valls présente sa démission.

 

« Ce que l’assemblée va donc perdre, l’Europe le gagne », déclare Richard Ferrand apparemment sans ironie. Une partie des députés applaudit, une autre scande « bon débarras » avec des pancartes. Valls a « un défi personnel ». Il veut devenir maire de sa ville natale, Barcelone, aux élections municipales espagnoles de mai 2019. « Je voudrais exprimer ma reconnaissance à la politique », se rengorge-t-il, « cette politique si décriée mais en même temps si indispensable à notre démocratie et qui mérite du respect, de l’écoute, de la tolérance et de l’élégance. » Cela ne vaut bien sûr pas pour les Roms qui ont « vocation à rentrer en Roumanie ou en Bulgarie » ni pour les musulmans, dont il pointe régulièrement « le problème ».

L’ancien maire d’Évry tire sa sagesse de « Michel Rocard » pour qui, faute de pouvoir accueillir toute la misère du monde, la France devait au moins traiter « décemment la part qu’elle ne peut pas ne pas prendre ». Ses premiers pas en politique, à l’âge de 17 ans ont suivi ceux du pape de la Nouvelle gauche. La sociale-démocratie commençait à pencher à droite, sa bascule est maintenant achevée. Lorsqu’il a quitté le PS, le 27 juin 2017, Valls n’a pas tourné complètement le dos au socialisme. Du moins a-t-il gardé contact avec ses représentants espagnols. « J’ai parlé avec Pedro Sanchez et Miquel Iceta », confiait-il au quotidien El Pais au moment du référendum avorté sur l’indépendance de la Catalogne, le 1er octobre 2017.

Ces discussions par téléphone n’ont pas suffi. Craignant de voir la région où vit aujourd’hui sa sœur prendre le large, le Français a décidé de se rendre sur place. Aux côtés d’Albert Rivera, le dirigeant du parti de droite Ciudadanos, il est intervenu le 16 décembre 2017 au théâtre Goya, pour défendre l’unité de l’Espagne. En mal de candidat charismatique pour l’élection municipale de Barcelone, ses hôtes se sont mis à penser à lui. Lui, n’y pensait même pas. Mais, tandis que la perspective de l’indépendance s’éloignait, l’idée faisait son chemin. Le 25 septembre 2018, Manuel Valls a finalement annoncé sa candidature à la mairie sous la bannière de « Barcelona Capital Europea », une plateforme ad hoc soutenue par Ciudadanos. « Il ne veut pas s’aliéner les électeurs qui rejettent ce parti », analyse Gabriel Colome, professeur de sciences politiques à l’université autonome de Barcelone.

Manuel Valls à Barcelone
Crédits : Manuel Valls/Twitter

Pour préparer l’échéance, l’ex-ministre de l’Intérieur a enchaîné les rencontres dans la capitale catalane, délaissant son siège de député. On l’a alors accusé de financer une campagne espagnole avec l’argent du contribuable français. À l’automne, il a donc décidé de rentrer à Paris afin de démissionner et d’expliquer son choix aux médias. La veille de son discours au Palais-Bourbon, il était ainsi sur le plateau de BFM. « Maire de Barcelone, j’aurais accueilli l’Aquarius, sans doute », a-t-il prétendu en contradiction complète avec ce qu’il avait affirmé le 19 juin 2018 au même endroit.

Mais les Barcelonais veulent-ils seulement l’accueillir ? Le même jour, au cours des manifestations commémorant l’anniversaire du référendum avorté, la ligne de train reliant Barcelone à la France a momentanément été coupée. Sur cette route, à Girone, des indépendantistes ont retiré le drapeau espagnol de la Délégation du gouvernement, l’équivalent de la préfecture. Depuis Paris, Valls s’est empressé de condamner, en catalan, « toute manifestation de violence ». Il ne s’est toutefois pas risqué à critiquer sévèrement les indépendantistes. Car maintenant que sa candidature est annoncée, l’homme a tout intérêt à faire valoir son identité catalane.

Une montagne à gravir

Au nord de Barcelone, dans le quartier de Horta, la rue Campoamor monte vers les montagnes. Plus haut, la ville abandonne le terrain aux massifs de la sierra de Collserola. Manuel Valls est né sur ses derniers prolongements, à la clinique La Ferroviaria, le 13 août 1962. Aujourd’hui, le numéro 47 est occupé par une maison de retraite. Le quartier a beaucoup changé en un siècle. Annexé par Barcelone en 1904 non sans résistances, le village de Horta se transforme en zone de villégiature pour citadins les années suivantes. Quand la guerre civile éclate, en 1936, le grand-père paternel de Manuel, Magi Valls i Marti, s’y réfugie. Ce banquier crée le journal El Mati, qui sera fermé par Franco.

Les montagnes de Collserola
Crédits : Till F. Teenck

Son fils, Xavier Valls, pousse l’exil plus loin. Après avoir assisté aux bombardements et aux exécutions de communistes qui ont cours dans les années 1940, le peintre obtient une bourse de l’Institut français de Barcelone pour partir un mois à Paris. À 26 ans, en 1949, il décide de rester. « Mon père ne s’est pas exilé et n’était pas républicain », rectifie Giovanna. « Mais sous Franco, un artiste ne pouvait pas aller bien loin à moins d’avoir le bon nom. » Avec un ami Catalan marié à une italienne, Xavier se rend à Milan en 1950. Il rentre à Paris avec la Suissesse Luisangela Galfetti, de 15 ans sa cadette.

Leur premier enfant naît à Barcelone presque par hasard : Manuel Valls vient au monde pendant l’été, que la famille passe toujours à Horta. Dès l’année suivante, juste avant l’arrivée de Giovanna, Xavier et Luisangela y achètent une résidence derrière l’église Sant Joan. À Barcelone comme à Paris, ils parlent catalan à leurs deux enfants et leur mettent des livres français entre les mains. Faute de télévision, le garçon se plonge dans les univers de Jules Verne, Tolstoï, Dostoïevski, puis parcourt des biographies politiques. À croire, comme en atteste son goût pour les échecs, qu’il s’intéresse aux stratégies de pouvoir.

« Mon frère a toujours été très original », observe Giovanna. « Il a hérité du caractère combatif de la famille. À 13 ans, il avait déjà lu la moitié de la bibliothèque. » En levant les yeux de ses livres, depuis l’appartement du quai de l’Hôtel-de-Ville, l’adolescent peut voir, par la fenêtre, les îles Saint-Louis et de la Cité. À 15 ans, Manuel participe à une manifestation pour réclamer une plus grande autonomie de la Catalogne, à Barcelone, avec sa mère et sa sœur. Franco est mort et enterré. L’année suivante, en 1978, l’Espagne publie une version de sa nouvelle constitution en langue catalane.

Mais le destin politique de Manuel s’écrit de l’autre côté des Pyrénées. Après avoir adhéré au Mouvement des jeunes socialistes en 1980, il est naturalisé français. Grimpant tous les échelons du parti, il devient maire d’Évry en 2010, député de l’Essonne en 2002, avant d’être nommé ministre de l’Intérieur une décennie plus tard. De ce tremplin pour Matignon, auquel son nom est associé pendant 20 mois, il chute avec fracas en 2017.

Manuel Valls en famille

Au nom de Magi

Manuel Valls n’est pas seul ce 18 juin 2017 à l’hôtel de ville d’Évry. Mais il l’a été « parfois », pendant sa campagne. Finalement, le voilà entouré et réélu « avec 50,3 % des voix et, pour être précis, avec 139 voix d’avance », annonce-t-il. Quelques applaudissement tentent alors de couvrir les contestations qui se répandent en chahut. Le député esquisse un sourire crispé, et ses paupières battent nerveusement. C’est une victoire à la Pyrrhus, arrachée après une rude défaite à la primaire socialiste, au mois de janvier.

Ses soutiens l’ignorent, mais Valls subit ce soir-là un affront. Au référendum sur l’indépendance prévu par le président catalan Carles Puidgemont, le « oui » devrait l’emporter d’une courte tête, d’après un sondage publié par l’institut Opinòmetre. Pour le Français, interrogé par la radio Cadena Ser à quelques jours du scrutin, « qu’une région d’Espagne et surtout la Catalogne puisse être indépendante, cela suppose… d’une certaine manière la fin de ce qu’est l’Europe, parce que l’Europe est l’union d’États-nations ». C’est bien le « oui » qui gagne à 90 %, mais le taux de participation n’est que de 42,4 %. Dans les rangs de la minorité qui s’est rendue aux urnes, 1 066 personnes ont été blessées selon le Département de la santé de Catalogne.

La réaction de Madrid ne s’arrête pas là. Le 21 octobre, invoquant l’article 155 de la constitution sur le contrôle des communautés autonomes par le pouvoir central, le Premier ministre Mariano Rajoy demande au Sénat de destituer le gouvernement de Catalogne. « Nous devons soutenir la réponse de l’État démocratique espagnol », tweete le jour suivant Manuel Valls en français et en castillan. Sa sœur, Giovanna, lui répond en catalan : « Pour l’amour de Dieu, pour grand-père Magi ! Ce n’est pas démocratique et l’article 155 non plus. Depuis quand a-t-on vu un truc aussi brutal que de réprimer les libertés ? »

Son image d’homme fort, sans pitié pour la délinquance, a des chances de lui attirer des soutiens.

La semaine suivante, le député de l’Essonne décide de se rendre sur la terre de ses ancêtres. « Je vais me rendre avant les élections de décembre en Catalogne, en compagnie d’autres dirigeants européens, à l’invitation de la société civile catalane », confie-t-il au Parisien. Le quotidien francilien semble comprendre que l’appel vient des citoyens de la région. En réalité, la Société civile catalane (SCC) est une organisation opposée à l’indépendance et proche du parti de droite Ciudadanos. Le 16 décembre, il est accueilli à sa descente de l’avion par sa vice-présidente, Miriam Tey. Elle le conduit jusqu’à un hôtel confortable du centre-ville, le Cotton House.

Valls se rend ensuite au théâtre Goya pour pérorer contre les séparatistes. Aux côtés des dirigeants de Ciudadanos, Inés Arrimadas et Albert Rivera, il se montre sentencieux, déclarant que « le nationalisme c’est la guerre ». Séduit, l’ancien président de la SCC, Josep Ramón Bosch – par ailleurs proche de l’extrême droite – le présente à deux chefs d’entreprises de la région. Les trois hommes lui suggèrent de se présenter à Barcelone contre la maire de gauche actuelle, Ada Colau. Le député refuse poliment la proposition. Il a beau parler catalan et être sur le point de divorcer, sa vie est en région parisienne. Dans le groupe des parlementaires En Marche auquel il est apparenté, il vient d’ailleurs de rencontrer sa future compagne, Olivia Grégoire.

L’héritier

Manuel Valls n’est plus seul. Abstraction faite d’Olivia Grégoire, l’ex-édile est convoité de plus en plus activement par Albert Rivera. Concentré sur ses ambitions nationales, à Madrid, la tête de proue de Ciudadanos ne peut se présenter lui-même. Ines Arrimadas, qui le seconde, dirige l’opposition au parlement de la région catalane. Quoiqu’il ait émergé à Barcelone en 2005, le parti de droite n’a donc pas de candidat évident pour la mairie. « Rivera a d’abord pensé à lui pour les européennes, mais ils se sont finalement entendus sur les municipales », confie Gabriel Colome. En mars 2018, Valls prend part à une « marche constitutionnaliste » dans la capitale catalane.

Supporter du FC Barcelone
Crédits : Manuel Valls/Twitter

Le mois suivant, Albert Rivera dévoile ses intentions. « Une personne du niveau de monsieur Valls, Premier ministre, un démocrate convaincu, un ami de l’Espagne et de l’Europe, une personne qui a défendu ses valeurs en pleine crise séparatiste, mérite pour nous tout le respect. Je peux donc dire que la porte est ouverte. » Doté de cinq conseillers à la mairie de Barcelone, sa formation en compte 37 au parlement catalan depuis l’élection du 21 décembre 2017. Et elle espère bien progresser au niveau municipal grâce à Manuel Valls.

« Il n’y a pas encore de sondage mais on peut penser qu’il aura les cinq conseillers de Ciudadanos plus les trois du Parti populaire », évalue Gabriel Colome. « Comme il vient de la gauche, il pourrait en glaner entre 14 et 15. La maire actuelle en compte seulement 11… » Un tel score ne lui assurerait pas la victoire, puisque le Premier magistrat est désigné au terme d’un second tour, par les 41 élus de l’assemblée. Mais son image d’homme fort, sans pitié pour la délinquance, a des chances de lui attirer des soutiens par-delà des clivages partisans. D’autant que la maire Ada Colau est actuellement attaquée sur ce terrain.

Après « quelques semaines de réflexion », en juillet, Manuel Valls propose la création d’une « plate-forme citoyenne transversale » lors de l’annonce de sa candidature le 25 septembre 2018. « Elle n’aura d’autres ennemis que la pauvreté, le chômage, et le manque de sécurité. » À défaut de présenter des projets concrets, le candidat affirme déjà vouloir renforcer le dispositif de police municipale. Cela ne laisse pas insensibles les habitants excédés par les narcopisos, ces appartements employés à vendre de la drogue, ou ceux qui voient d’un mauvais œil les manteros, ces vendeurs de rue sans licence. L’ex-député français a déjà commenté une vidéo sur laquelle l’un d’eux frappe un touriste américain pour dire que, lui maire, cela n’arriverait plus.

Raid dans un narcopiso à Barcelone
Crédits : laSexta

En réplique, Ada Colau soutient que Manuel Valls est « le candidat de Ciudadanos, de la droite alliée avec les grandes élites économiques ». Depuis que sa liaison avec une riche héritière, Susana Gallardo, a été officialisée, il peut difficilement le démentir. Farouchement opposée à l’indépendance, la cheffe d’entreprise a un carnet d’adresse aussi grand que l’ambition de son nouveau compagnon. Valls veut d’ailleurs aussi se poser en héritier, lui qui revendique le legs de Pasqual Maragall, maire de la ville de 1982 à 1997. Non seulement il connaît bien ce socialiste en poste lors des Jeux olympiques de 1992, mais il a recruté ses équipes, souhaitant ainsi bénéficier de son image iconique.

Pour ne pas lui laisser cette chance, le parti de gauche Esquerra Republicana a remplacé son candidat par le frère de Pasqual, Ernest Maragall. « Tout le monde veut être son héritier parce qu’il obtenait le double des voix rassemblées par Ada Colau », pointe Gabriel Colome. Pour l’heure, Valls n’a cependant pas le soutien des socialistes dont il faisait partie, ni du Partido Popular (droite). Quand, à la radio, un journaliste le lui a fait remarquer, il s’est montré sûr de son fait, répétant « vous verrez » à trois reprises. Il entend apparemment recomposer le paysage politique autour de sa plate-forme, de la même manière qu’Emmanuel Macron l’a fait en France en créant En Marche. Comme lui, Manuel Valls est pour le moment seul. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne gagnera pas à la fin.


Couverture : Manuel Valls foule le pavé barcelonais. (Ulyces.co)


 

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