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par Servan Le Janne | 19 janvier 2018

Costume blanc, béret vissé sur la tête et lunettes fumées, Darren Aronof­sky est acclamé par la foule venue l’écou­­ter ce 5 novembre 2018 dans l’im­­mense Altice Arena de Lisbonne, la scène centrale du Web Summit. Le réali­­sa­­teur holly­­woo­­dien, porté aux nues pour des films comme Requiem for a DreamThe Wrest­­ler et Black Swan, est venu parler ici de l’im­­pact de la tech­­no­­lo­­gie sur le cinéma et de sa récente incur­­sion dans le cinéma VR, qu’il voit comme un moyen fabu­­leux de « trans­­por­­ter le spec­­ta­­teur dans un autre monde ». Des mondes virtuels que les fonda­­teurs de Wevr sont passés maîtres dans l’art de créer.

Sili­­cone Beach

Pour un studio dédié à l’im­­mer­­sion vidéo, Wevr présente un visage plutôt fermé. Au 330 Indiana Avenue, à Santa Monica, la devan­­ture grise et sans fenêtres du bâti­­ment ressemble à une lame de rasoir. Lorsqu’il a été construit au début des années 1980 par l’ar­­chi­­tecte Frank Gehry, les envi­­rons n’étaient guère plus avenants. « Vous ne veniez pas ici à moins de vouloir vous faire botter le cul », glisse le respon­­sable du contenu de Wevr, Anthony Batt, qui a grandi dans le coin. Aujourd’­­hui, la plage de Venice Beach quelques mètres plus bas est surnom­­mée « Sili­­cone Beach ». L’ar­­ri­­vée de Google, Snap­­chat et d’autres socié­­tés de la tech ont fait grim­­per le prix de l’im­­mo­­bi­­lier.

L’his­­toire de la VR s’écrit ici
Crédits : MLS MLS

Passé la façade, la maison est plus accueillante. Dans chacune de ses grandes pièces, les mêmes écrans Apple ou Asus sont instal­­lés dos à dos sur les tables. Par de larges fenêtres styli­­sées, ces salles de travail donnent sur un jardin avec gazon et piscine. Le cinéaste améri­­cain Dennis Hopper a vécu là. À sa mort, la proprié­­taire a décidé de ne plus louer à des célé­­bri­­tés. Mais, au même titre que le réali­­sa­­teur d’Easy Rider, les nouveaux occu­­pants ont une vision aigui­­sée de l’ave­­nir.

En plus des ordi­­na­­teurs, la lame de rasoir du 330 Indiana Avenue héberge des camé­­ras 3D qui permettent de filmer à 360 degrés, ainsi qu’une foule de graphistes et de spécia­­listes de l’ani­­ma­­tion. L’un d’eux, Andrew Jones, a travaillé sur Tita­­nic sitôt ses études termi­­nées, avant d’em­­barquer avec James Came­­ron sur l’aven­­ture Avatar, dont il super­­­vi­­sait l’ani­­ma­­tion. Il travaille aujourd’­­hui pour Walt Disney et joue un rôle de « consul­­tant » pour Wevr, l’une des socié­­tés les plus promet­­teuses dans l’uni­­vers de la réalité virtuelle (VR).

« Cette tech­­no­­lo­­gie est pour moi une suite logique », dit-il d’une traite. « Les films qui passent à la télé sont souvent de bonne qualité. Alors qu’est-ce qui va chan­­ger la façon de procu­­rer des émotions aux gens ? » Ni cinéma ni jeu vidéo, la réalité virtuelle offre une nouvelle expé­­rience, au plus près de l’ac­­tion. Certes, tout n’est pas encore parfait. Mais le genre en est à ses débuts. « Nous sommes peut-être en train de faire le Space Inva­­ders de la VR », s’en­­thou­­siasme le grand blond aux petites lunettes carrées. « Songez à ce que seront Mortal Kombat et Call of Duty dans notre domaine. Ce sera incroyable ! »

Si la réalité virtuelle connaît une crois­­sance équi­­va­­lente à celle des jeux vidéo dans les années 1990, Wevr a des chances d’être aux avant-postes. Ses membres ont « de bons liens avec les inves­­tis­­seurs », estime Andrew Jones. En 2015, ils ont sorti The Blu:Whale Encoun­­ter, une expé­­rience en immer­­sion conçue pour être vécue avec le casque VIVE. Son construc­­teur, HTC, leur a ensuite confié dix millions de dollars. L’an­­née suivante, un tour de table a permis de réunir 25 millions supplé­­men­­taires pour finan­­cer le projet de plate­­forme Tran­­sport.

Les trois fonda­­teurs, Anthony Batt, Scott Yara et Neville Spiteri sont « des entre­­pre­­neurs depuis toujours », raconte le dernier. « Nous sommes coura­­geux et nous cher­­chons à saisir les oppor­­tu­­ni­­tés tôt. » C’est pourquoi ils ont quitté de bons postes pour parier sur la réalité virtuelle dès ses premiers pas. « Nous avons vu très clai­­re­­ment que ça allait arri­­ver », assure Spiteri.

Tout commence avec The Blu:Whale Encoun­­ter
Crédits : Wevr

Destins croi­­sés

Andrew Jones a fini ses études à temps pour assis­­ter, en tête de proue, au naufrage du Tita­­nic. À peine diplômé en design de l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie de Los Angeles (UCLA), en 1995, il anime des séquences du long-métrage à gros budget de James Came­­ron en tant que nouvelle recrue de l’agence d’ef­­fets spéciaux Digi­­tal Domain. Malgré son inex­­pé­­rience, le jeune homme gère quelques scènes clés comme la marquante chute des passa­­gers, au moment où le paque­­bot se cabre avant de sombrer. Il s’exerce avec un tel brio qu’on lui confie même la direc­­tion d’une petite équipe.

Neville Spiteri vient alors de quit­­ter le navire. Il a rallié un autre studio, Square Enix, pour travailler sur Termi­­na­­tor Renais­­sance. Peut-être a-t-il senti la houle. Car si Andrew Jones garde un très bon souve­­nir de son travail sur Tita­­nic, ce n’est pas le cas de tout le monde. « Après la mort de ma mère, ça a été la pire expé­­rience de ma vie », confie Scott Ross, l’un des fonda­­teurs de Digi­­tal Domain avec Stan Wins­­ton et James Came­­ron. Pour son film, ce dernier a donné une telle charge de travail au studio que ses pertes – de l’ordre de 7 à 9 millions de dollars – l’ont mis au bord de la faillite.

Andrew Jones rejoint alors Neville Spiteri chez Square Enix. Il travaille avec lui sur un nouvel opus de Final Fantasy et lui présente un ami de la fac, Scott Yara. « Je savais que c’était quelqu’un avec qui j’al­­lais travailler car il avait déjà beau­­coup d’ex­­pé­­rience dans l’uni­­vers du numé­­rique », se souvient Spiteri. « Scott est un entre­­pre­­neur brillant avec une vraie passion pour la narra­­tion. » Lequel, diplômé en infor­­ma­­tique, commence à cher­­cher un moyen de racon­­ter des histoires de manière plus inter­­ac­­tive. Pour l’heure, ses idées restent en suspens. Spiteri embarque avec Scott Yara à bord de Green­­plum, une société propo­­sant des logi­­ciels d’ana­­lyse de données. En 2004, Spiteri tire sa révé­­rence et rejoint Elec­­tro­­nic Arts.

Un clip psyché­­dé­­lique et hila­­rant du musi­­cien Reggie Watts par Wevr

Après avoir œuvré sur Godzilla, Andrew Jones est de son côté rappelé par James Came­­ron en 2007 afin de mettre au point Avatar. Il prend ainsi part à une véri­­table révo­­lu­­tion. Le réali­­sa­­teur enre­­gistre les mouve­­ments des acteurs et demande à ses équipes tech­­niques de les inté­­grer dans un décor généré entiè­­re­­ment par ordi­­na­­teur. Il place ensuite des camé­­ras « virtuelles » dans cet espace pour tour­­ner les séquences. « C’était la première fois que quelqu’un faisait une chose pareille », souligne Jones.

Pour lui, le défi est de donner la sensa­­tion que la peau bleue des person­­nages se meut natu­­rel­­le­­ment : « Ce qui est vrai­­ment capti­­vant, c’est l’ac­­tion, les os, mais ça ne vous donne pas une bonne anima­­tion. Vous devez voir ce que font les muscles, la façon dont ils se déforment. Il faut isoler des trem­­ble­­ments à cause de la gravi­­té… énor­­mé­­ment de choses. Tout cela demande de beau­­coup de tech­­ni­­ciens et de compé­­tences. » Quelque 850 personnes sont à la tâche. Came­­ron a attendu long­­temps avant de pouvoir mettre en images ses idées, le temps pour la tech­­no­­lo­­gie d’être au point. Aujourd’­­hui, à la faveur de nouveaux progrès, il prépare quatre suites à Avatar. Andrew Jones répon­­dra une nouvelle fois à l’ap­­pel.

Tous en scène

Après son passage par Elec­­tro­­nic Arts, Neville Spiteri juge la réalité virtuelle suffi­­sam­­ment au point pour lancer son entre­­prise dans le domaine. Avec Anthony Batt, Scott Yara et quelques autres, il crée Wevr en janvier 2009. Leur idée commune est de présen­­ter une première expé­­rience inter­­ac­­tive explo­­rant l’océan sans trop savoir qu’elle en sera le support. Ils tâtonnent. En 2012, Spiteri entend parler d’une campagne de finan­­ce­­ment parti­­ci­­pa­­tif d’un certain Palmer Luckey. Le jeune homme de 19 ans assure à ceux qui veulent bien lui envoyer au moins 300 dollars qu’il leur livrera le proto­­type auquel il travaille. C’est ainsi que, début 2013, Spiteri reçoit un Oculus Rift, « le premier vrai casque de réalité virtuelle pour les jeux vidéo ».

La plupart des films en réalité virtuelle sont actuel­­le­­ment filmés avec des télé­­phones.

En quelques semaines, son équipe y trans­­pose l’uni­­vers marin imaginé lors de séances de brains­­tor­­ming. Dès lors, la convic­­tion du Cali­­for­­nien est faite : les histoires de demain seront racon­­tées avec ce genre d’ou­­tils. « Avec la VR, le cadre est brisé, le spec­­ta­­teur ne regarde plus le média, il en fait partie », expose-t-il. « Ça va prendre quelques années avant d’at­­teindre le grand public, mais c’est clai­­re­­ment une nouvelle façon de racon­­ter des histoires. » En 2015, Wevr propose fina­­le­­ment d’en­­fi­­ler le casque Vibe de HTC pour rencon­­trer une baleine. Dans la foulée, la société débloque un million de dollars à disper­­ser en bourses de 50 000 entre les scéna­­ristes inspi­­rés par la réalité virtuelle. Car elle entend s’en­­tou­­rer des meilleurs.

L’uni­­vers en images de synthèse de The Blu:Whale Encoun­­ter n’est qu’un test. Spiteri et ses amis veulent déve­­lop­­per un film, avec de vrais acteurs, dans lequel plon­­ger et inter­­a­gir. À cet effet, ils utilisent une caméra à 360 degrés qui capture tout ce qui se passe alen­­tour. Cela comprend évidem­­ment les perches des preneurs de sons, les projec­­teurs et l’équipe tech­­nique… Tout peut ensuite être retiré en post­­pro­­duc­­tion. Mais pour ne pas perdre trop de temps, les scènes du projet Hard World for Small Things sont filmées par une seule caméra fixée sur une voiture et les acteurs portent des micro sans fils. Ils doivent, d’après les recom­­man­­da­­tions de la réali­­sa­­trice, Janicza Bravo, se compor­­ter comme dans un théâtre de poche, devant un public invi­­sible.

Les séquences sont enre­­gis­­trées à la GoPro. À en croire le réali­­sa­­teur Matthew Niede­­rhau­­ser, la plupart des films en réalité virtuelle sont actuel­­le­­ment filmés avec des télé­­phones. « Vous pouvez aussi vous servir de grands objec­­tifs qui coûtent cher, mais quel est l’in­­té­­rêt ? » tranche-t-il. Pour Hard World for Small Things, l’équipe décide de ne pas montrer de parties du corps du person­­nage incarné par le spec­­ta­­teur. Après un jour de tour­­nage et trois de post­­pro­­duc­­tion, le film est envoyé au festi­­val du film de Sundance, la Mecque du cinéma indé­­pen­­dant améri­­cain, près de Salt Lake City.

Hard World for Small Things a été présenté dans les festi­­vals du monde entier
Crédits : Wevr

Reste que les casques Oculus et HTC sont encore rares chez les parti­­cu­­liers. C’est pourquoi Wevr lance une plate­­forme déli­­vrant direc­­te­­ment des expé­­riences à vivre sur diffé­­rents supports au public, bien aidé par l’argent d’in­­ves­­tis­­seurs comme Samsung ou Orange. « Tran­­sport », décrit Spiteri, « est un réseau de distri­­bu­­tion d’œuvres en réalité virtuelle. Je pense que ce format inter­­ac­­tif pourra être utilisé pour un tas de choses de la même manière qu’on se sert d’un clavier pour effec­­tuer une grande variété d’opé­­ra­­tions. »

Pour le moment concen­­tré sur le diver­­tis­­se­­ment, Wevr parie sur les quali­­tés immer­­sives de la tech­­no­­lo­­gie. Ils ont notam­­ment sorti une expé­­rience de médi­­ta­­tion avec le gourou des méde­­cines alter­­na­­tives d’ori­­gine indienne, Deepak Chopra ; un court-métrage réalisé par le maître de l’ani­­ma­­tion en stop motion Phil Tippett inti­­tulé Mad God ; ainsi que le fantas­­tique Gnomes & Goblins, réalisé par Jon Favreau. Se détendre avec un casque n’est peut-être pas l’idéal, mais Andrew Jones pense qu’ « un simple câble relié à des lunettes pourra faire l’af­­faire » dans un futur proche. « Quand je regar­­dais des films, enfant, j’avais envie d’y être. C’est ce que va faire la réalité virtuelle. » Il faut juste ne pas en rester à la façade.


Les propos de Andrew Jones et Neville Spiteri ont été recueillis par Nico­­las Prouillac.

Couver­­ture : Extrait d’un film de Wevr.


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