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par Thomas Bass | 5 juin 2014

En 2008, le FK Zenit Saint-Péters­bourg devient le second club russe de l’his­toire à gagner un trophée euro­péen majeur en battant les Glas­gow Rangers à Manches­ter, rempor­tant la dernière édition de la Coupe de l’UEFA – un triomphe qui les propulse sur la scène inter­na­tio­nale. La finale à Manches­ter fut le pic d’un proces­sus qui a débuté en 1999, lorsque Gazprom est devenu le spon­sor offi­ciel du Zenit. Leur contrat de parrai­nage fut signé peu après avoir remporté la Coupe de Russie, en battant le Loko­mo­tiv Moscou trois buts à un, avec un doublé d’Alexan­der Panov, « la fusée de Kolpino ». Au moment du rachat, le président de Gazprom Petr Radio­nov a déclaré dans le quoti­dien russe Izves­tiia : « En ces temps de diffi­cul­tés écono­miques, il est impor­tant pour les gens de décom­pres­ser. » Si le ton se voulait apai­sant, c’est que Radio­nov faisait réfé­rence au fait que la Russie était en train de récu­pé­rer de la crise écono­mique de 1998, au cours de laquelle le défaut du secteur bancaire Russe avait touché très sévè­re­ment Saint-Péters­bourg.

Un inves­tis­se­ment cultu­rel ?

Avec le spon­so­ring de Gazprom, le Zenit a inté­gré le programme d’in­ves­tis­se­ment cultu­rel que la compa­gnie a mis en place à l’échelle de la ville, promet­tant que le club de foot­ball dispo­se­rait de fonds lui permet­tant d’être compé­ti­tif, non seule­ment en Russie mais aussi en Ligue des Cham­pions dans les années à venir. Contrai­re­ment à de nombreux préten­dus cheva­liers blancs du foot­ball, Radio­nov tint sa promesse. Pour Gazprom, le Zenit repré­sen­tait l’oc­ca­sion d’une véri­table expé­ri­men­ta­tion foot­bal­lis­tique, dans une ville repré­sen­tée par un unique club – au contraire de Moscou. De tels inves­tis­se­ments ne furent évidem­ment pas consen­tis sans autres ambi­tions à l’es­prit : le club servi­rait de plate-forme publi­ci­taire d’une campagne d’image globale passant par le foot­ball, dans le but d’ame­ner Gazprom et la Russie sur le devant de la scène occi­den­tale. Sous de nombreux aspects, l’in­ves­tis­se­ment de Gazprom dans le Zenit a marqué un tour­nant capi­tal dans l’éco­no­mie de la Russie post-sovié­tique. Après l’an 2000, sous la prési­dence de Vladi­mir Poutine, le pays s’est éloi­gné d’une écono­mie fondée sur le secteur bancaire pour se foca­li­ser sur l’ex­port de ressources natu­relles. Peu après l’ar­ri­vée au pouvoir de Poutine, Gazprom a pu reconqué­rir les marchés du pétrole et du gaz à travers toute la Russie. Une période qui fut accom­pa­gnée de nombreuses contro­verses, dont le procès de Mikhail Khor­do­kovski et les purges d’autres oligarques dans le secteur éner­gé­tique russe. Ces événe­ments furent la toile de fond du retour de Gazprom comme la plus puis­sante compa­gnie éner­gé­tique du pays – ce qui coïn­cida avec la résur­rec­tion de la Russie en tant que pays expor­ta­teur d’éner­gie globale.

Gazprom ne prit plus part au jeu unique­ment en tant que spon­sor, mais aussi comme proprié­taire, faisant ainsi défi­ni­ti­ve­ment du Zenit le club le plus riche de Russie.

La trans­for­ma­tion écono­mique de la Russie a trouvé écho dans Gazprom, les inves­tis­se­ments de la compa­gnie dans le sport ayant été vus par certains comme l’oc­ca­sion parfaite pour masquer les circons­tances troubles qui lui permirent de deve­nir la plus puis­sante entre­prise russe. En 2005, Gazprom est devenu l’unique action­naire du Zenit, lorsque son président David Trak­to­venko – aujourd’­hui proprié­taire du FC Sydney – fit marche arrière et accepta de vendre ses parts à la compa­gnie. Depuis ce moment, Gazprom ne prit plus part au jeu unique­ment en tant que spon­sor, mais aussi comme proprié­taire, faisant ainsi défi­ni­ti­ve­ment du Zenit le club le plus riche de Russie. Et depuis la prise de pouvoir de la compa­gnie, le Zenit a gagné trois fois la ligue russe, une fois la Coupe de Russie et la Coupe de l’UEFA déjà mention­née. En 2012, la firme de marke­ting alle­mande Sport+Markt a publié un clas­se­ment dans lequel le Zenit est noté comme le club russe le plus soutenu du pays et le onzième en Europe, avec 12,6 millions de suppor­ters.

Un réseau foot­bal­lis­tique global

Mais le Zenit ne suffi­sait pas à Gazprom, qui voulait étendre son empire spor­tif au-delà des fron­tières de la Russie. En 2007, Gazprom fut annoncé comme le prin­ci­pal spon­sor des Alle­mands du FC Schalke 04. Dans le cadre de ce contrat de spon­so­ring, Schalke a aussi signé un accord de coopé­ra­tion avec le Zenit. Le premier dispo­sait de l’un des meilleurs centres de forma­tion en Alle­magne, et le club a depuis envoyé des spécia­listes en Russie pour aider à y déve­lop­per les infra­struc­tures du Zenit dédiées à la jeunesse, et celles appar­te­nant aux autres clubs possé­dés par Gazprom. L’in­ves­tis­se­ment de Gazprom au sein de Schalke a aussi permis à l’élite poli­tique russe d’exer­cer une influence directe dans les affaires quoti­diennes du club alle­mand. Ainsi, lorsque le Bayern Munich a acheté Manuel Neuer à Schalke durant l’été 2011, Vladi­mir Poutine a person­nel­le­ment tenté d’in­ter­fé­rer dans le trans­fert. Le jour­nal alle­mand Die Welt a rapporté que Poutine avait intimé à Gazprom l’ordre de débloquer des fonds pour garder le gardien de but inter­na­tio­nal alle­mand à Gelsen­kir­chen, la ville qui abrite le FC Schalke 04. Poutine a aussi contacté la direc­tion du club pour mani­fes­ter de vive voix son mécon­ten­te­ment à l’égard de la déci­sion de Neuer de s’en aller.

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Statue de Lénine à Volvo­grad
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Les traces lais­sées par Gazprom dans le foot­ball alle­mand sont récem­ment deve­nues un épineux sujet de discus­sion dans le sud du pays. Le Bayern Munich a fait l’objet de spécu­la­tions quant à la poten­tielle vente de certaines de ses parts au géant du gaz russe. Si la règle dite du 50+1 oblige les clubs alle­mands à déte­nir 51 % de leurs parts, les clubs sont cepen­dant libres d’en vendre 49 % à des inves­tis­seurs. En 2002, Adidas a fait l’ac­qui­si­tion de 9,1 % des parts du Bayern pour 77 millions d’eu­ros, et en 2009 Audi a payé 90 millions d’eu­ros pour en acqué­rir le même pour­cen­tage. Ces inves­tis­se­ments d’im­por­tance soula­gèrent non seule­ment le Bayern de ses dettes, mais en firent aussi l’un des clubs les plus riches du monde. En décembre 2012, le jour­nal quoti­dien popu­laire alle­mand Sued­deutsche Zeitung a rapporté que Gazprom étudiait une offre des Bava­rois pour un contrat s’éle­vant à plusieurs millions d’eu­ros, qui surpas­se­rait de loin les précé­dents arran­ge­ments passés avec Audi et Adidas. Cette rumeur Gazprom-Bayern ne s’est depuis toujours pas dissi­pée, compte tenu des béné­fices mutuels que produi­rait un tel accord. Une alliance stra­té­gique avec le Bayern, le club alle­mand le plus popu­laire, redo­re­rait l’image de Gazprom, souvent regardé avec suspi­cion en Alle­magne, le plus gros client de la compa­gnie au sein de l’Union euro­péenne. Pour le moment, cepen­dant, tout arran­ge­ment futur avec les actuels déten­teurs de la Ligue des Cham­pions reste hypo­thé­tique, bien que l’em­pire foot­bal­lis­tique de Gazprom se soit agrandi partout ailleurs. En 2010, la compa­gnie a sauvé de la banque­route l’his­to­rique club serbe de l’Étoile rouge de Belgrade en accep­tant, selon les termes défi­nis par les Serbes, un impor­tant accord de spon­so­ring d’une valeur de trois millions d’eu­ros par saison. Pour­tant, les acti­vi­tés de Gazprom en Serbie furent bien modestes en compa­rai­son des contrats qui suivirent.

Les Blues de Gazprom

« Notre immense commu­nauté de suppor­ters à travers le monde aidera Gazprom à atteindre leurs marchés clés en Europe et en Asie. » — Ron Gour­lay, président de FC Chel­sea.

En 2012, Gazprom s’est jumelé avec Chel­sea pour créer un parte­na­riat global. L’ac­cord passé avec les Blues est peut-être moins surpre­nant, si l’on consi­dère les rela­tions étroites que Roman Abra­mo­vitch entre­tient avec le Krem­lin. Comme le Guar­dian l’a suggéré, le deal avec Gazprom pour­rait aider Chel­sea à contour­ner tout poten­tiel souci avec les nouvelles règles du fair-play finan­cier, puisque le contrat a vrai­sem­bla­ble­ment réduit la dépen­dance de Chel­sea des apports d’argent d’Abra­mo­vitch. Contrai­re­ment aux sommes issues du spon­so­ring, les inves­tis­se­ments d’Abra­mo­vitch au sein de Chel­sea sont enre­gis­trés dans les rapports finan­ciers comme des prêts, une situa­tion qui fait de Chel­sea l’un des clubs les plus endet­tés d’Eu­rope. Le fair-play finan­cier a été intro­duit par l’UEFA en 2009. C’est en substance un système de licences pour les clubs qui concourent au sein des compé­tions inter­na­tio­nales. Le concept de fair-play finan­cier est large­ment basé sur le système de licences utilisé par la Deutsche Fuss­ball Liga (DFL), l’or­ga­nisme gouver­ne­men­tal de la Bundes­liga en Alle­magne. Comme l’UEFA le stipule sur sa page offi­cielle, le FPF suit les prin­cipes suivants : intro­duire plus de disci­pline et de ratio­na­lité dans le finan­ce­ment des clubs de foot­ball ; faire bais­ser la pres­sion sur les salaires et les taxes sur les trans­ferts, et limi­ter l’ef­fet d’in­fla­tion ; encou­ra­ger la concur­rence sala­riale entre les clubs ; encou­ra­ger les inves­tis­se­ments sur le long-terme dans les secteurs de la jeunesse et des infra­struc­tures ; proté­ger la viabi­lité à long-terme des clubs de foot­ball euro­péens ; s’as­su­rer que les clubs tiennent leurs enga­ge­ments en temps et en heure. L’ac­cord passé avec Gazprom permit donc à Chel­sea d’aug­men­ter ses reve­nus liés au spon­so­ring, et de deve­nir moins tribu­taires des injec­tions d’argent de Roman Abra­mo­vitch, tech­nique­ment consi­dé­rées comme des enga­ge­ments selon les termes défi­nis par l’UEFA. Le président de Chel­sea Ron Gour­lay n’a donc étonné personne en expri­mant son enthou­siasme vis-à-vis du contrat : « C’est un nouveau parte­na­riat global très inté­res­sant pour le club, et cela démontre l’in­té­rêt toujours gran­dis­sant que provoque le FC Chel­sea. » Et Gour­lay d’ajou­ter : « Notre immense commu­nauté de suppor­ters à travers le monde aidera Gazprom à atteindre leurs marchés clés en Europe et en Asie, tandis que nous béné­fi­cie­rons de leur soutien en déve­lop­pant davan­tage nos vastes programmes de RSE. »

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Statue de la Mère Volga
Crédits : Marie-Thérèse Hubert
Chel­sea détient les deuxièmes plus gros salaires de la Premier League, après Manches­ter City. Le Guar­dian a égale­ment rapporté le 9 novembre 2012 que le contrat de spon­so­ring les liant à Gazprom signi­fiait que le club serait rentable pour la première fois depuis qu’A­bra­mo­vitch l’a repris en 2003. Le contrat passé avec Gazprom était peut-être un moyen pour Abra­mo­vitch de contour­ner le fair-play finan­cier en jouant de ses rela­tions écono­miques au pays. Gazprom n’in­ves­tit pas dans le foot­ball seule­ment pour promou­voir son image à la maison ou à l’étran­ger. La Russie peut profi­ter de ces inves­tis­se­ments pour influen­cer direc­te­ment les proces­sus de prises de déci­sions des grands clubs. Comme un kraken, la compa­gnie est par exemple capable de déployer ses tenta­cules sur le proces­sus de prises de déci­sion de l’un des plus grands clubs spor­tifs anglais, ce qui a des réper­cus­sions dans toutes les affaires de la Premier League. En un sens, ce procédé se reflète dans d’autres sphères écono­miques, alors que Gazprom a pu infil­trer les plus impor­tantes compa­gnies d’éner­gie en Europe de l’Ouest sous la forme de parti­ci­pa­tions mino­ri­taires. À travers ces micro-inves­tis­se­ments, Gazprom a en théo­rie le pouvoir d’in­fluen­cer des déci­sions poli­tiques dans des pays comme l’Al­le­magne, la France et le Royaume-Uni. Pour l’ins­tant, du point de vue des pays dans lesquels Gazprom réalise ses inves­tis­se­ments, de tels projets ne sont pas consi­dé­rés comme dange­reux. Mais en défi­ni­tive, l’hy­po­thèse peut être émise que la Russie, à travers Gazprom, sème les graines du contrôle, sous couvert de pour­suivre ses grands projets spor­tifs en Russie et par-delà ses fron­tières.


Traduit de l’an­glais par Baptiste Peyron d’après l’ar­ticle « Gazprom Foot­ball Empire », paru dans Futbol­grad. Couver­ture :  Ruben Van Eijk.

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