par Xavier De la Obra | 19 mai 2016

Le feu silen­­cieux

Depuis plus de vingt ans main­­te­­nant, un débat fait rage et a occa­­sion­­nel­­le­­ment échauffé les esprits : de quoi Chris McCand­­less est-il mort et – car c’est lié – mérite-t-il vrai­­ment qu’on l’ad­­mire ? Peu après la publi­­ca­­tion de la toute première édition d’Into the Wild, en janvier 1996, des chimistes de l’uni­­ver­­sité d’Alaska, Edward Tread­­well et Thomas Clau­­sen, ont anéanti ma théo­­rie selon laquelle la mort de McCand­­less était due à un alca­­loïde toxique présent dans la plante de la pomme de terre sauvage, ou Hedy­­sa­­rum alpi­­num. Après avoir terminé leur travail d’ana­­lyse chimique des graines de pomme de terre sauvage que je leur avais envoyées, ils n’ont trouvé aucun composé toxique. « J’ai analysé cette plante sous toutes les coutures », a confié le Dr Clau­­sen à Men’s Jour­­nal en 2007. « Il n’y avait aucune toxine, aucun alca­­loïde. J’au­­rais très bien pu la manger. »

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Les graines de pomme de terre sauvage récol­­tées par McCand­­less
Crédits : Chris McCand­­less Memo­­rial Foun­­da­­tion

Ma théo­­rie sur la toxi­­cité de ces graines était basée sur le message alar­­mant que McCand­­less avait écrit dans son jour­­nal à la date du 30 juillet 1992 : EXTRÊMEMENT FAIBLE. LA FAUTE AUX GRAINES DE P[OMME] D[E] T[ERRE]. BEAUCOUP DE MAL À ME LEVER. CRÈVE DE FAIM. GRAND DANGER. Consi­­dé­­rant que McCand­­less devait avoir une bonne raison de croire que les graines étaient à l’ori­­gine de ses problèmes de santé, mais que Tread­­well et Clau­­sen assu­­raient qu’elles étaient inof­­fen­­sives, j’ai proposé une nouvelle hypo­­thèse pour expliquer son décès : peut-être n’étaient-ce pas les graines qui avaient tué McCand­­less, mais plutôt une moisis­­sure pous­­sant dessus, et qui avait produit un alca­­loïde toxique appelé swain­­so­­nine. J’ai ajouté cette version dans une édition ulté­­rieure d’Into the Wild, sortie en 2007.


Cepen­­dant, je ne dispo­­sais d’au­­cune preuve tangible pour avan­­cer cette hypo­­thèse. J’ai donc conti­­nué à recher­­cher des infor­­ma­­tions qui me permet­­traient de faire concor­­der le message très clair de McCand­­less dans son jour­­nal – où il affir­­mait que son état physique s’était large­­ment dégradé à cause des graines de pomme de terre sauvage – avec les résul­­tats tout aussi caté­­go­­riques qu’a­­vaient donné les analyses chimiques de Tread­­well et Clau­­sen. Sans comp­­ter que ces résul­­tats ont été conso­­li­­dés en 2008 à l’oc­­ca­­sion de la publi­­ca­­tion de leur article « Le Hedy­­sa­­rum macken­­zii est-il vrai­­ment toxique ? » dans la revue scien­­ti­­fique scien­­ti­­fique Ethno­­bo­­tany Research & Appli­­ca­­tions. Après avoir mené « une compa­­rai­­son exhaus­­tive des struc­­tures secon­­daires des deux plantes (le Hedy­­sa­­rum macken­­zii et le Hedy­­sa­­rum alpi­­num sont très proches) et avoir cher­­ché des traces de nitro­­gène conte­­nant des méta­­bo­­lites (alca­­loïdes) dans chacune des deux espèces », Tread­­well et Clau­­sen en ont conclu qu’ « aucune preuve de toxi­­cité » ne pouvait être établie.

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« I now walk into the wild »
Une carte postale de McCand­­less à son ami
Crédits : Jon Krakauer

En août 2013, je suis tombé sur un article inti­­tulé « Le Feu silen­­cieux : ODAP et la mort de Chris­­to­­pher McCand­­less », de Ronald Hamil­­ton, qui semblait résoudre l’énigme. Publié sur Inter­­net, l’es­­sai de Hamil­­ton appor­­tait des preuves jusque-là incon­­nues montrant que la pomme de terre sauvage était bel et bien toxique, malgré les certi­­tudes de Tread­­well et Clau­­sen et d’ap­­pa­­rem­­ment tous les autres experts ayant étudié le problème. Selon Hamil­­ton, l’agent toxique présent dans le Hedy­­sa­­rum alpi­­num n’était pas un alca­­loïde, comme je le croyais jusque là, mais plutôt un acide aminé – et c’est ce qui aurait provoqué la mort de McCand­­less.

Vapniarka

Hamil­­ton n’est ni bota­­niste, ni même chimiste ; c’est un écri­­vain qui travaillait, jusqu’à récem­­ment, comme relieur à la biblio­­thèque de l’uni­­ver­­sité d’In­­diana en Penn­­syl­­va­­nie. Comme il l’ex­­plique dans son article, il a pris connais­­sance de l’his­­toire de McCand­­less en 2002, lorsqu’il est tombé sur un exem­­plaire de Into the Wild. En feuille­­tant le livre, il s’est dit : « Je sais pourquoi ce gars est mort. » Son intui­­tion, il la tenait de sa connais­­sance de Vapniarka, un camp de concen­­tra­­tion méconnu de la Seconde Guerre mondiale, dans ce qui était alors la partie de l’Ukraine occu­­pée par les Alle­­mands. « J’ai entendu l’his­­toire de Vapniarka pour la première fois dans un livre dont j’ai oublié le titre il y a long­­temps », m’a raconté Hamil­­ton. « On y trou­­vait seule­­ment des bribes d’in­­for­­ma­­tions à propos du camp de Vapniarka dans un chapi­­tre… Mais après avoir lu Into the Wild, je suis parvenu à retrou­­ver la trace d’un manus­­crit sur Vapniarka, qui avait été publié en ligne. » Plus tard, en Rouma­­nie, il a retrouvé le fils d’un homme ayant servi comme agent admi­­nis­­tra­­tif du camp. Celui-ci a envoyé à Hamil­­ton une foule de docu­­ments.

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Une maquette du camp de Vapniarka
Nord de la Trans­­nis­­trie
Crédits : Yad Vashem Collec­­tion

En 1942, un offi­­cier du camp de Vapniarka tenta une expé­­rience macabre : il nour­­ris­­sait les déte­­nus juifs avec du pain et de la soupe faite de graines de gesse, ou Lathy­­rus sati­­vus, une légu­­mi­­neuse connue comme étant toxique depuis l’époque d’Hip­­po­­crate. « Presque immé­­dia­­te­­ment », écrit Hamil­­ton dans « Le Feu silen­­cieux », « un docteur juif détenu au camp, Arthur Kess­­ler, comprit ce qui se passait, notam­­ment lorsque, après quelques mois, des centaines de jeunes déte­­nus commen­­cèrent à boiter et à avoir besoin de bâtons en guise de béquilles pour se mouvoir. Dans certains cas, des déte­­nus en avaient été réduits à se traî­­ner sur les fesses pour avan­­cer dans le camp… Une fois que les déte­­nus avaient ingéré assez de la plante en ques­­tion, c’était comme si un feu silen­­cieux avait été allumé à l’in­­té­­rieur de leurs corps. Il n’y avait pas d’an­­ti­­dote : une fois lancé, ce feu brûle­­rait jusqu’à ce que celui qui avait mangé la gesse soit entiè­­re­­ment para­­ly­­sé… Plus ils en avaient mangé, plus les consé­quences étaient catas­­tro­­phiques. Mais dans tous les cas, à partir du moment où les effets avaient commencé à agir, il n’y avait aucun moyen de les arrê­­ter…

Aujourd’­­hui encore, le Lathy­­rus sati­­vus mutile et para­­ly­­se… On estime que tout au long du XXe  siècle, plus de 100 000 personnes dans le monde ont souf­­fert d’une para­­ly­­sie irré­­ver­­sible due à la consom­­ma­­tion de cette plante. Cette intoxi­­ca­­tion est appe­­lée neuro­­la­­thy­­risme – ou plus commu­­né­­ment, lathy­­risme. Le Dr Arthur Kess­­ler, qui iden­­ti­­fia presque immé­­dia­­te­­ment la sinistre expé­­ri­­men­­ta­­tion qui se tenait dans le camp de Vapniarka, fut un de ceux qui échap­­pèrent à la mort pendant cette terrible période. Il s’ins­­talla en Israël une fois la guerre termi­­née et y ouvrit une clinique consa­­crée à l’étude, la fabri­­ca­­tion de soins et la tenta­­tive de guéri­­son des nombreuses victimes du lathy­­risme de Vapniarka, dont beau­­coup avaient égale­­ment émigré en Israël. » La substance nocive trou­­vée dans les plantes de gesse se révéla être une neuro­­toxine, l’acide béta-N-oxalyl-L-alpha-béta-diami­­no­­pro­­prio­­nique, un composé géné­­ra­­le­­ment connu sous le nom de béta-ODAP ou, plus commu­­né­­ment, ODAP. Selon Hamil­­ton, l’ODAP « affecte les gens de diffé­­rentes façons en fonc­­tion de leur sexe et leur âge. Même au sein d’un groupe d’âge parti­­cu­­lier, il agit diffé­­rem­­ment sur chaque indi­­vidu. La seule constante dans l’in­­toxi­­ca­­tion à l’ODAP est que – pour faire simple –, ceux qui sont le plus dure­­ment frap­­pés sont toujours les jeunes hommes âgés de 15 à 25 ans en situa­­tion de sous-alimen­­ta­­tion ou ingé­­rant très peu de calo­­ries, qui ont pris part à une acti­­vité physique intense, et qui souffrent d’un manque en oligo-éléments dû à une alimen­­ta­­tion maigre et peu variée. »

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Le bus où Chris McCand­­less a vécu ses derniers jours
Crédits : Para­­mount Vantage

L’ODAP a été iden­­ti­­fié en 1964. Il entraîne une para­­ly­­sie due à la sur-stimu­­la­­tion des récep­­teurs nerveux, engen­­drant la mort. Comme l’ex­­plique Hamil­­ton : « On ne sait pas trop pourquoi, mais les neurones les plus vulné­­rables à cette décom­­po­­si­­tion catas­­tro­­phique sont ceux qui régulent les mouve­­ments des jambes… Et quand un nombre suffi­­sant des neurones meurt, la para­­ly­­sie s’ins­­tal­­le… L’état du malade ne s’amé­­liore jamais ; il va en empi­­rant. L’in­­flux nerveux est de plus en plus faible jusqu’à ce qu’il arrête complè­­te­­ment de fonc­­tion­­ner. La victime ressent “de grandes diffi­­cul­­tés ne serait-ce que pour se lever”. Beau­­coup deviennent rapi­­de­­ment trop faibles pour marcher. À ce stade, la seule chose qui leur reste à faire est de ramper. »

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Après avoir lu Into the Wild, et une fois convaincu que l’ODAP était respon­­sable de la triste fin de McCand­­less, Hamil­­ton a pris contact avec le Dr Jona­­than Southard, direc­­teur adjoint du dépar­­te­­ment de biochi­­mie à l’uni­­ver­­sité d’In­­diana, en Penn­­syl­­va­­nie. Il est parvenu à le convaincre de deman­­der à une étudiante, Wendy Gruber, de tester les graines de Hedy­­sa­­rum alpi­­num et de Hedy­­sa­­rum macken­­zii pour voir si elles conte­­naient de l’ODAP. Les deux espèces étant très simi­­laires et diffi­­ciles à distin­­guer, on a supposé que McCand­­less avait confondu les plantes, ingé­­rant la Hedy­­sa­­rum macken­­zii plutôt que la Hedy­­sa­­rum alpi­­num.

Après avoir achevé ses tests en 2004, Gruber a établi que l’ODAP était présent dans les deux espèces de Hedy­­sa­­rum, mais ses résul­­tats étaient loin d’être concluants. « Pour être capable d’af­­fir­­mer avec certi­­tude que l’ODAP est présent dans les graines », a-t-elle écrit dans son compte-rendu, « nous aurions besoin de les analy­­ser d’une autre manière, proba­­ble­­ment par chro­­ma­­to­­gra­­phie en phase liquide à haute pres­­sion, couplée à la spec­­tro­­mé­­trie de masse (HPLC-MS). » Mais Gruber n’avait ni l’ex­­per­­tise ni les moyens pour analy­­ser les graines grâce au HPLC, aussi l’hy­­po­­thèse d’Ha­­mil­­ton est-elle restée sans preuve.

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Des graines de Hedy­­sa­­rum alpi­­num
Crédits : Jon Krakauer

Dans l’es­­poir d’ap­­prendre avec certi­­tude si Hamil­­ton disait vrai, j’ai envoyé, en août 2013, 150 grammes de graines de pomme de terre sauvage tout juste récol­­tées au labo­­ra­­toire Avomeen Analy­­ti­­cal Services, à Ann Harbor dans le Michi­­gan, afin qu’ils les analysent avec la méthode HPLC. L’ana­­lyse a montré que les graines conte­­naient 0,394 % d’ODAP en poids, une concen­­tra­­tion tout à fait capable de provoquer le lathy­­risme chez les êtres humains. Le 12 septembre 2013, j’ai rendu publics les résul­­tats d’Avo­­meen dans « Comment Chris McCand­­less est mort », publié sur le site inter­­­net du New Yorker. Cinq jours plus tard, Dermot Cole, un jour­­na­­liste basé à Fair­­banks, a publié un article inti­­tulé « La folle théo­­rie de Krakauer sur McCand­­less fait peu de cas de la science » sur le site web Alaska Dipatch. Cole y écri­­vait : « Krakauer devrait suivre le conseil de Tom Clau­­sen, le biochi­­miste à la retraite de l’uni­­ver­­sité d’Alaska de Fair­­banks, qui a passé une grande partie de sa carrière à étudier les plantes et leur proprié­­tés dans l’État. Clau­­sen a affirmé qu’en l’ab­­sence de recherche scien­­ti­­fique digne de ce nom, il ne ferait aucune conclu­­sion sur ce qui se rapporte à un problème scien­­ti­­fique d’une tech­­ni­­cité et d’une complexité rares. La diffé­­rence entre une vulga­­ri­­sa­­tion desti­­née à un public non-initié et celle d’une revue scien­­ti­­fique est que la première donnera peut-être lieu à une ou deux relec­­tures, quand la seconde est sujette à un examen critique visant à débusquer la moindre once de travail bâclé. Clau­­sen a bien dit qu’il n’avait rien pour réfu­­ter la conclu­­sion à laquelle sont arri­­vés tant Ron Hamil­­ton que Krakauer, à savoir que l’ODAP était présent dans les graines. “Mais main­­te­­nant que c’est dit, lais­­sez-moi ajou­­ter que je suis très scep­­tique à propos de toute cette histoire”, m’a écrit Clau­­sen dans un e-mail… “Je serais bien plus convaincu si je lisais cela dans une revue scien­­ti­­fique profes­­sion­­nelle dont les conclu­­sions ont été véri­­fiées par des pairs.” »

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Le retour à la nature sauvage
Crédits : Chris McCand­­less Memo­­rial Foun­­da­­tion

J’ai réalisé que Clau­­sen avait raison : je ne pouvais pas être tota­­le­­ment sûr que les graines aient été toxiques tant que je n’avais pas mené d’autre analyse, plus sophis­­tiquée cette fois, et que je ne l’avais pas publiée dans une revue scien­­ti­­fique sérieuse. Je me suis donc lancé dans une nouvelle série de tests. J’ai commencé par deman­­der à Avomeen d’ana­­ly­­ser les graines par chro­­ma­­to­­gra­­phie en phase liquide couplée à la spec­­tro­­mé­­trie de masse (LC-MS). Ces analyses ont révélé la présence d’un compo­­sant bien visible avec une masse molé­­cu­­laire de 176 – c’est-à-dire celle de l’ODAP –, ce qui semblait corro­­bo­­rer les résul­­tats précé­­dents avec le HPLC. Puis, Avomeen a suggéré que nous hissions l’ana­­lyse à un niveau encore plus élevé en utili­­sant la chro­­ma­­to­­gra­­phie en phase liquide couplée à une double spec­­tro­­mé­­trie de masse (LC-MS/MS). Les résul­­tats ont confirmé que la masse du composé en ques­­tion était de 176, mais la frag­­men­­ta­­tion des ions – ou son « empreinte » – ne corres­­pon­­dait pas à celle de l’échan­­tillon d’ODAP pur, égale­­ment analysé. Ces résul­­tats étaient sans équi­­voque : l’ODAP n’était pas présent dans les graines de Hedy­­sa­­rum alpi­­num. La méthode par LC-MS/MS réfu­­tait l’hy­­po­­thèse d’Ha­­mil­­ton.

Néan­­moins, l’ana­­lyse suggé­­rait qu’une concen­­tra­­tion signi­­fi­­ca­­tive d’un composé proche de l’ODAP pouvait être présente dans les graines. J’ai donc fouillé une nouvelle fois dans la litté­­ra­­ture scien­­ti­­fique, de manière encore plus exhaus­­tive, lisant tous les articles que je pouvais trou­­ver à propos des acides aminés toxiques non-protéi­­nés avec une masse molé­­cu­­laire de 176. Et fina­­le­­ment, à ma grande surprise, je suis tombé sur l’ar­­ticle d’un scien­­ti­­fique du nom de B. A. Bird­­song, publié dans l’édi­­tion de 1960 du Cana­­dian Jour­­nal of Botany, qui rappor­­tait que les graines de Hedy­­sa­­rum alpi­­num conte­­naient un acide aminé toxique appelé L-cana­­va­­nine. Appa­­rem­­ment, la masse molé­­cu­­laire du L-cana­­va­­nine équi­­va­­lait à 176,17. 1-2D1XiD5T5sDVEB1RqR7wUA Mes précé­­dentes recherches étaient passées à côté de cet article car je cher­­chais un alca­­loïde toxique et non un acide aminé toxique. Clau­­sen et Tread­­well n’avaient pas pris cet article en compte non plus. Bird­­song et ses coau­­teurs ont établi la présence de L-cana­­va­­nine dans les graines grâce à une tech­­nique appe­­lée chro­­ma­­to­­gra­­phie sur papier couplée à la colo­­ri­­mé­­trie de triso­­dium penta­­cya­­noam­­mo­­nio­­fer­­rate (PCAF). Dési­­reux de mettre un terme à toute cette contro­­verse et étant donné que les méthodes d’ana­­lyse des consti­­tuants d’une plante avaient signi­­fi­­ca­­ti­­ve­­ment avancé au cours des 54 ans qui me sépa­­raient de l’étude de Bird­­song, j’ai demandé à Avomeen d’éva­­luer la présence de L-cana­­va­­nine dans les graines en utili­­sant le LC-MS/MS, la même tech­­nique qui avait prouvé l’ab­­sence d’ODAP. Quand les scien­­ti­­fiques d’Avo­­meen ont terminé leur analyse, ils ont conclu que les graines de Hedy­­sa­­rum alpi­­num conte­­naient effec­­ti­­ve­­ment une impor­­tante concen­­tra­­tion de L-cana­­va­­nine : 1,2 % en poids. 1-4-iPFfvFIUQeCqnLnMYx8w

Arro­­gance ou igno­­rance ?

En réalité, la L-cana­­va­­nine est un anti-méta­­bo­­lite présent dans les graines de nombreuses espèces légu­­mi­­neuses qui repousse les préda­­teurs, et sa toxi­­cité pour les animaux est large­­ment docu­­men­­tée dans la litté­­ra­­ture scien­­ti­­fique. On a observé de nombreux cas de bétail intoxiqué après avoir glané des hari­­cots-sabres, ou Cana­­va­­lia ensi­­for­­mis, dont les graines contiennent envi­­ron 2,5 % de L-cana­­va­­nine en poids sec. Parmi les symp­­tômes iden­­ti­­fiés, on trouve une raideur de l’ar­­rière-train, une faiblesse progres­­sive, de l’em­­phy­­sème et des hémor­­ra­­gies des glandes lympha­­tiques. Bien qu’il n’y ait eu que très peu d’études cliniques ou épidé­­mio­­lo­­giques sur les mala­­dies humaines provoquées par la L-cana­­va­­nine, on trouve des rapports non-confir­­més d’un effet toxique sur les personnes ayant ingéré des graines de hari­­cots-sabres. Un article publié dans la pres­­ti­­gieuse revue alle­­mande Die Phar­­ma­­zie obser­­vait que « les rares études sur l’in­­toxi­­ca­­tion due à cette plante ne repré­­sentent proba­­ble­­ment rien par rapport au nombre réel de cas dont elle est la cause dans le milieu agri­­cole, car il est diffi­­cile de recon­­naître l’ori­­gine de ces intoxi­­ca­­tions ». Les docteurs Jona­­than Southard, Ying Lond, Andrew Kolbert, Shri Thane­­dar et moi-même avons rédigé un article inti­­tulé « De la présence de L-cana­­va­­nine dans les graines de Hedy­­sa­­rum alpi­­num et son rôle poten­­tiel dans la mort de Chris McCand­­less », qui a été publié par la revue scien­­ti­­fique Wilder­­ness and Envi­­ron­­men­­tal Mede­­cine en octobre 2014.

En conclu­­sion, nous écri­­vions : Nos analyses confirment la présence signi­­fi­­ca­­tive de L-cana­­va­­nine (un anti-méta­­bo­­lite dont la toxi­­cité pour les mammi­­fères est démon­­trée) dans les graines de H. alpi­­num. Or, nous savons que ces dernières faisaient partie du régime alimen­­taire de Chris­­to­­pher McCand­­less durant la période qui a précédé sa mort. À la lumière de cet élément et de ce qu’on sait des effets toxiques de la L-cana­­va­­nine, nous concluons qu’il est très probable que l’ab­­sorp­­tion d’une assez grande quan­­tité de cet anti-méta­­bo­­lite a été un facteur concou­­rant à son décès. La mort de Chris McCand­­less devrait servir d’aver­­tis­­se­­ment : même quand certaines espèces d’une plante sont connues pour être comes­­tibles, d’autres peuvent conte­­nir une concen­­tra­­tion dange­­reuse d’élé­­ments toxiques. En outre, le niveau de L-cana­­va­­nine peut varier selon les saisons ou le biotope. De nouvelles études sont néces­­saires afin de déter­­mi­­ner quelle quan­­tité de cet acide aminé contiennent les diffé­­rentes varié­­tés de H. alpi­­num. Étant donné les proprié­­tés toxiques du L-cara­­va­­nine et sa présence dans les graines du H. alpi­­num, il semble prudent de prendre des précau­­tions avant d’en ingé­­rer, surtout en quan­­tité impor­­tante. 

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Un selfie de Chris McCand­­less peu avant sa mort
Crédits : Chris McCand­­less Memo­­rial Foun­­da­­tion

Si Ron Hamil­­ton avait tort à propos du rôle de l’ODAP dans la mort de McCand­­less, il était dans le vrai en affir­­mant que les graines de H. alpi­­num sont toxiques et qu’un acide aminé, et non un alca­­loïde était en cause. Je suis extrê­­me­­ment recon­­nais­­sant envers Hamil­­ton d’avoir publié « Le Feu silen­­cieux : ODAP et la mort de Chris­­to­­pher McCand­­less ». S’il ne l’avait pas fait, je ne serais proba­­ble­­ment pas tombé sur l’ar­­ticle de Bird­­song et je n’au­­rais donc jamais appris la présence du L-cana­­va­­nine dans les graines de H. alpi­­num. Vers la fin de son ouvrage, Hamil­­ton songe : « Chris­­to­­pher McCand­­less est bien mort de faim dans l’Alaska sauvage, mais c’est unique­­ment parce qu’il s’est empoi­­sonné et que le poison l’a rendu trop faible pour bouger, pour chas­­ser ou cueillir. Sur la fin, il était “extrê­­me­­ment faible”, “trop faible pour marcher”, et il éprou­­vait “beau­­coup de diffi­­cul­­tés à se lever”. Il ne mour­­rait pas de faim au sens où on l’en­­tend souvent… Mais ce n’est pas l’ar­­ro­­gance qui l’a tué, c’est l’igno­­ran­­ce… qui peut être pardon­­née. Les condi­­tions de sa mort sont restées mécon­­nues de tous, scien­­ti­­fiques et profanes, pendant des décen­­nies. »

La confir­­ma­­tion que des graines toxiques ont été au moins partiel­­le­­ment respon­­sables de la mort de McCand­­less va proba­­ble­­ment convaincre les Alas­­kiens de le consi­­dé­­rer sous un meilleur jour. Mais cela pour­­rait surtout éviter à d’autres de s’em­­poi­­son­­ner acci­­den­­tel­­le­­ment. Si le guide des plantes comes­­tibles de McCand­­less avait prévenu que les graines de H. alpi­­num conte­­naient un « compo­­sant végé­­tal haute­­ment toxique », telle que la L-cana­­va­­nine est présen­­tée dans la litté­­ra­­ture scien­­ti­­fique, il serait sans doute sorti du monde sauvage en août aussi faci­­le­­ment qu’il y était entré en avril et serait toujours en vie aujourd’­­hui.


Traduit de l’an­­glais par Kevin Poireault et Servan Le Janne d’après l’ar­­ticle « How Chris McCand­­less Died », paru dans Medium. Couver­­ture : Le bus où Chris McCand­­less a vécu ses derniers jours, par Jon Krakauer.


SUR LES PAS D’UN AVENTURIER FRANÇAIS DISPARU EN ALASKA

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François Guenot avait 35 ans, c’était un explo­­ra­­teur et un idéa­­liste. Disparu dans les contrées sauvages d’Alaska, Bren­­dan Borrell est allé sur ses traces.

Le matin du 26 mai 2014, deux biolo­­gistes de l’État d’Alaska étaient à bord d’un hydra­­vion Cessna, comp­­tant les pois­­sons depuis le hublot de l’ap­­pa­­reil. Le pilote les menait à travers la pénin­­sule alas­­kaienne, qui s’avance telle un harpon de terre recourbé vers l’ex­­tré­­mité sud-est de la Russie. Ils étaient main­­te­­nant près de la baie Kami­­shak, sur la côte nord du parc natio­­nal de Katmai.

I. L’aven­­tu­­rier français

Vu d’en haut, le paysage de la pénin­­sule ressemble à un souf­­flé dégou­­li­­nant, un oreiller craquelé et ridé de toun­­dra mous­­seuse, perforé de centaines de lacs pareils à des tâches d’encre. Au loin, les biolo­­gistes pouvaient voir des glaciers se déta­­cher des flancs du mont Douglas, le volcan de 2 140 m qui garde l’un des plus périlleux passages d’eau : le détroit de Cheli­­khov. Aucune route ne mène jusqu’ici, et pour atteindre le village le plus proche, il faut marcher pendant plusieurs jours dans la nature sauvage, à travers une jungle d’aulnes infes­­tée de grizz­­lis.

Photo aérienne de la baie de KamishakCrédits
Photo aérienne de la baie de Kami­­shak
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Soudain, l’un des hommes a aperçu les flot­­teurs en liège blancs d’un filet de pêche. « Ouah ! C’est un filet maillant », a crié Glenn Hollo­­well à son compa­­gnon, Ted Otis, par-dessus le vrom­­bis­­se­­ment du moteur. Le filet était tendu en travers de l’em­­bou­­chure d’Amak­­de­­dori Creek, inter­­­di­­sant tout accès. Ils regar­­daient, incré­­dules, cette viola­­tion flagrante des régle­­men­­ta­­tions sur la pêche, dans un endroit où des saumons rouges étaient censés arri­­ver d’ici deux semaines. La mer était remarqua­­ble­­ment calme et le pilote a proposé de faire atter­­rir l’avion. Quand les biolo­­gistes ont débarqué sur la plage, ils ont été accueillis par un homme au large sourire parlant avec un fort accent français. « I am François ! » a-t-il lancé en leur tendant la main. François était un homme sec et musclé, d’en­­vi­­ron 35 ans. Il avait un coup de soleil sur le nez, la barbe hirsute et un bandana était noué autour de son crâne presque chauve. Ses vête­­ments étaient sales et en piteux état, et il empes­­tait un mélange de feu de bois et de sécré­­tions corpo­­relles. On aurait dit un orphe­­lin sauvage, un Petit Prince sorti de la puberté qui aurait passé trop d’an­­nées coincé dans le Sahara. Tandis que François condui­­sait les hommes vers le filet, il leur a dit qu’il venait juste de le rele­­ver et qu’il n’avait attrapé qu’un seul flet étoilé. « Il ne devait pas se rendre compte que c’était illé­­gal », raconte Otis, qui travaille dans la région depuis la fin des années 1980. Otis a expliqué à François qu’il était obligé de confisquer le filet et de rappor­­ter ce qu’il avait vu aux Alaska Wild­­life Troo­­pers, la divi­­sion de la police en charge de la protec­­tion de la faune et de la flore dans l’État. « Vous avez des papiers ? » lui a-t-il demandé.

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