par Abe Streep | 4 mai 2016

Le séisme

Le sol peut se déro­­ber à tout moment sous vos pieds. Pour David Morton, c’est arrivé alors qu’il était allé cher­­cher des yaks. Le 25 avril 2015, le guide de montagne et photo­­graphe aujourd’­­hui âgé de 44 ans a quitté Thame, un petit village sherpa de la région de Khumbu au Népal. Il connais­­sait bien le trajet. Depuis 2001, l’an­­née où il a commencé à travailler dans l’Hi­­ma­­laya – d’abord au Cho Oyu et sur l’Ama Dablam, puis sur l’Eve­­rest comme guide pour l’équi­­pe­­men­­tier de Seat­tle Alpine Ascents –, il a orga­­nisé de nombreuses expé­­di­­tions en dehors de la vallée de Thame, un pôle régio­­nal qui abrite envi­­ron 1 000 personnes. Un de ses mentors et plus proches amis, Lakpa Rita, le légen­­daire sirdar (ou chef sherpa) d’Al­­pine Ascents qui a gravi 17 fois l’Eve­­rest, était origi­­naire de l’en­­droit. Il y avait recruté de nombreux hommes pour travailler comme porteurs au cours des années. À Seat­tle, les filles de Lakpa Rita gardaient parfois Thorne, le fils de Morton âgé de 5 ans.

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Dave Morton et une femme sherpa
Crédits : dave­­mor­­ton.com

Au prin­­temps dernier, Morton, qui a gravi six fois l’Eve­­rest, se trou­­vait dans ce qu’il appe­­lait sa deuxième maison. Il termi­­nait les prépa­­ra­­tifs pour mener un client en haut d’un sommet culmi­­nant à moins de 6 000 mètres d’al­­ti­­tude, le Kyajo Ri. Le client, un coach de golf venu de Caro­­line du Nord, logeait dans une auberge à Thame pendant que Morton était parti cher­­cher du maté­­riel dans un village tout proche appelé Thamo. C’est là que se trou­­vaient les yaks. Il prenait le thé avec des amis lorsque les objets de la maison se sont mis à bouger.

Légè­­re­­ment au départ, puis avec une violence inouïe. Le groupe s’est préci­­pité à l’ex­­té­­rieur, et les amis de Morton ont assisté à l’ef­­fon­­dre­­ment de leur maison dans un trem­­ble­­ment de terre d’une magni­­tude excep­­tion­­nelle de 7,8 sur l’échelle de Rich­­ter. Une fois la secousse passée, Morton et ses amis se sont assu­­rés que les voisins allaient bien, et tout le monde était sain et sauf. Les dégâts à Thamo étaient éton­­nam­­ment légers – la majo­­rité des maisons étaient restées debout. Il était diffi­­cile d’en dire autant pour Thame. Quand Morton est arrivé à un point d’où il pouvait aper­­ce­­voir la ville, construite dans une plaine, on aurait dit qu’une bombe venait d’ex­­plo­­ser. De nombreuses maisons étaient effon­­drées, et il ne restait de l’une d’elles rien d’autre que sa porte bleue, qui tenait debout comme par miracle. La tante d’un de ses amis avait été tuée. Morton est habi­­tué au soutien psycho­­lo­­gique des survi­­vants d’ac­­ci­­dents, mais quand il est arrivé à Thame, envi­­ron une heure après le séisme, il n’y avait pas grand-chose à faire. Il s’est assuré que son client allait bien – il était secoué mais indemne. Quand le soleil s’est couché, tous les habi­­tants se sont allon­­gés dans un champ et ont essayé de trou­­ver le sommeil entre les répliques du séisme.

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Une photo­­gra­­phie de David Morton après le séisme
Crédits : dave­­mor­­ton.com

Le lende­­main, des nuages bas emplis­­saient le ciel. Morton a sorti son appa­­reil photo et inspecté les dégâts : des immeubles effon­­drés, une famille assise sous une bâche s’abri­­tant d’une légère bruine. Une réplique a déclen­­ché une avalanche au col le plus proche. La rumeur a commencé à circu­­ler disant que quelque chose de simi­­laire était arrivé à 25 kilo­­mètres au nord-est d’ici : le trem­­ble­­ment de terre avait fait tomber un glacier suspendu sur le camp de base de l’Eve­­rest, engen­­drant un glis­­se­­ment qui avait tué 22 personnes. Tandis que Morton aidait un ami à sortir des effets person­­nels d’une maison en ruine, une réplique de magni­­tude de 6,6 a frappé de nouveau Thame. Deux filles à côté de lui se sont mises à crier. À ce moment-là, il a éprouvé deux réac­­tions viscé­­rale : La première a été le désir de se trou­­ver auprès de sa femme et de son fils. La seconde a été un grand soula­­ge­­ment de ne pas s’être trouvé sur l’Eve­­rest. Au cours des années précé­­dentes, des événe­­ments trau­­ma­­ti­­sants se sont dérou­­lés sur le sommet le plus haut du monde et ont réveillé la partie du cerveau de Morton qui lui disait : « Va aider. » Morton était en montagne en 2014, lorsqu’une avalanche dans la cascade de glace Khumbu, le glacier instable qui s’étend entre le camp de base et le Camp I de l’Eve­­rest avait tué 16 Sher­­pas. À présent dans les décombres de Thame, il imagi­­nait le chaos qui devait s’être emparé du camp de base, la recherche des corps et le bruit des héli­­co­­ptères arri­­vant pour secou­­rir les bles­­sés et comp­­ter les morts. Bien­­tôt, ces mêmes héli­­co­­ptères trans­­por­­te­­raient des jour­­na­­listes en quête d’in­­fos. Il était si heureux de ne pas se trou­­ver là-bas. La culpa­­bi­­lité n’a pas tardé à défer­­ler en lui.

Depuis 2012, Morton diri­­geait le Juni­­per Fund, un orga­­nisme à but non-lucra­­tif qui assiste finan­­ciè­­re­­ment les familles de Népa­­lais morts alors qu’ils travaillaient dans les montagnes. Au moment du trem­­ble­­ment de terre de 2015, au moins dix Sher­­pas sont morts sur l’Eve­­rest, et de nombreux autres ont été bles­­sés. Pourquoi Morton ne s’était-il pas préci­­pité pour aider après la catas­­trophe ? Quand il est revenu sur les lieux quelques semaines plus tard, il n’a pas pu s’em­­pê­­cher d’y penser. Morton est un homme muscu­­leux d’1,76 m, des pattes d’oie autour des yeux. Il a des gestes déli­­cats. Quand il n’est pas en montagne, il lit des livres de philo grand-public (Éloge de l’in­­sé­­cu­­rité d’Alan Watts est son préféré). Il parle rapi­­de­­ment, utili­­sant de longues phrases ellip­­tiques qui traduisent un certain repli sur soi – ce même repli qui le fait se ques­­tion­­ner sur son objec­­tif initial. « Je pense trop », dit-il. Il lui semble parfois qu’il devrait arrê­­ter de travailler sur l’Eve­­rest.

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Morton est aussi came­­ra­­man
Crédits : dave­­mor­­ton.com

En juin 2015, il a lu un article de Sebas­­tian Junger dans Vanity Fair à propos des défis auxquels sont confron­­tés les soldats à leur retour de la guerre d’Af­­gha­­nis­­tan. Junger, qui avait récem­­ment aban­­donné le repor­­tage de guerre, s’in­­té­­res­­sait aux effets du stress post-trau­­ma­­tique mais aussi au problème plus complexe de la recons­­truc­­tion iden­­ti­­taire après avoir connu tant d’adré­­na­­line. « Ce qui semble manquer à toutes ces personnes, ce n’est pas le danger ou la perte en tant que tels, mais l’in­­tense sensa­­tion de proxi­­mité et la coopé­­ra­­tion que le danger ou la perte engendrent souvent », écri­­vait Junger. Il avait visé juste. Morton savait que s’il quit­­tait l’Eve­­rest, ce n’était pas les foules ou les egos bour­­sou­­flés qui lui manque­­raient. Il était moins sûr, en revanche, de pouvoir se passer du besoin impé­­rieux de colla­­bo­­ra­­tion qui arri­­vait sur le toit du monde avec la régu­­la­­rité de la mous­­son. Peu de temps après, un cinéaste de Seat­tle l’a contacté pour lui faire une offre. Il avait en tête d’em­­me­­ner des vété­­rans, dont certains souf­­fraient d’un trouble de stress post-trau­­ma­­tique, au sommet de l’Eve­­rest. Le projet pouvait poten­­tiel­­le­­ment lui faire une excel­­lente publi­­cité. D’ailleurs, certains des hommes connais­­saient Junger. Ils avaient besoin d’un came­­ra­­man avec une expé­­rience de la haute montagne. Est-ce que cela l’in­­té­­res­­sait ? Il lui a dit qu’il y réflé­­chi­­rait.

Chaos sur l’Eve­­rest

Les gens pour­­suivent des fantômes sur l’Eve­­rest depuis que George Mallory et Sandy Irvine ont disparu sur les flancs de la montagne en 1924. Regar­­der la mort en face fait partie de l’at­­trac­­tion de l’en­­droit : on grimpe pour avoir un avant-goût de sa propre morta­­lité et, si tout se passe comme prévu, on parvient même la braver. Après plusieurs tragé­­dies très média­­ti­­sées, dont les événe­­ments rela­­tés dans Tragé­­die à l’Eve­­rest de 1996, le nombre d’équi­­pe­­men­­tiers commer­­ciaux sur la montagne a consi­­dé­­ra­­ble­­ment augmenté. Après la saison de 2006, durant laquelle 11 personnes y ont trouvé la mort, le nombre d’al­­pi­­nistes sur l’Eve­­rest a augmenté de 447 à 572. « Il y a toujours eu une mystique du désastre », explique Jenni­­fer Peedom, la réali­­sa­­trice du docu­­men­­taire Sherpa   qui a passé trois saisons à tour­­ner sur les flancs de la montagne. « Plus il s’y passe des choses horribles, plus les gens y viennent. » Le fait que des grim­­peurs inex­­pé­­ri­­men­­tés puissent se joindre au cortège, faute de contrôle, n’a fait que contri­­buer au chaos, créant une boucle de rétro­ac­­tion  mortelle. Mais ce prin­­temps, l’im­­pos­­sible semble s’être réalisé : ce féti­­chisme pour la morta­­lité de l’Eve­­rest a atteint sa limite. Après trois années désas­­treuses sur le versant népa­­lais de la montagne, le plus popu­­laire, sa répu­­ta­­tion a touché le fond.

En 2013, une sinistre querelle a écla­­tée entre les Sher­­pas et les alpi­­nistes occi­­den­­taux révé­­lant un des secrets les plus mal gardés de l’Eve­­rest : la nouvelle géné­­ra­­tion de travailleurs népa­­lais ne se consi­­dèrent plus comme les simples subal­­ternes des équi­­pe­­men­­tiers qui dominent l’in­­dus­­trie. Puis il y a eu l’ava­­lanche de 2014, le jour le plus meur­­trier de l’his­­toire de l’Eve­­rest, qui a eu lieu préci­­sé­­ment un an et une semaine avant le trem­­ble­­ment de terre de 2015. La malchance, les coups de gueule et la mauvaise publi­­cité ont eu un impact. J’ai parlé à deux guides occi­­den­­taux qui se sont plaints d’avoir été vili­­pen­­dés par les médias pour le nombre de Sher­­pas morts sur la montagne. Guy Cotter, le CEO d’Ad­­ven­­ture Consul­­tants qui a aidé à produire Everest, le long-métrage trai­­tant de la catas­­trophe de 1996, déplore le « racisme à l’en­­vers » des médias qui s’en prennent aux guides occi­­den­­taux tout en évitant de ques­­tion­­ner la culpa­­bi­­lité des équi­­pe­­men­­tiers népa­­lais, qui laissent parfois leurs employés sans équi­­pe­­ment adéquat. J’ai récem­­ment discuté du problème avec Dave Hahn, corres­­pon­­dant du maga­­zine Outside et guide prin­­ci­­pal de RMI Expe­­di­­tions, qui a grimpé au sommet 15 fois – plus que n’im­­porte quel autre non-Sherpa. « On nous a mis sur le dos le trem­­ble­­ment de terre et les dispa­­ri­­tés écono­­miques du pays », dit-il. « Peut-on faire pire pour rendre l’Eve­­rest impo­­pu­­laire ? »

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Morton et des Sher­­pas
Crédits : dave­­mor­­ton.com

La réponse est oui. Le Népal a été en proie à une longue crise pétro­­lière – engen­­drée par la prise de pouvoir qui a suivi le trem­­ble­­ment de terre – qui s’est pour­­sui­­vie jusqu’à l’au­­tomne dernier, contri­­buant à lais­­ser planer le doute quant à la stabi­­lité du pays. J’ai parlé avec dix équi­­pe­­men­­tiers, dont la plupart m’ont affirmé que les réser­­va­­tions pour l’Eve­­rest dans l’in­­dus­­trie avaient chuté de 50 %. Deux entre­­prises majeures, RMI et Bene­­gas Brothers Expe­­di­­tions, ont dû annu­­ler leur saison entière pour l’an­­née 2016. Une troi­­sième, Moun­­tain Madness, songeait à reprendre son acti­­vité sur l’Eve­­rest après une paren­­thèse de sept ans, mais après le trem­­ble­­ment de terre elle s’est ravi­­sée pour attendre un an de plus. « Les gens sont dans l’ex­­pec­­ta­­tive », explique le guide améri­­cain Adrian Ballin­­ger, proprié­­taire d’Al­­pen­­glow Expe­­di­­tions, qui offre des excur­­sions haut de gamme sur les pentes chinoises de l’Eve­­rest, moins fréquen­­tées. Même si l’iti­­né­­raire chinois n’a pas été parti­­cu­­liè­­re­­ment frappé par les avalanches, dit Ballin­­ger, « nombre de mes clients, qui devraient être prêts à partir, ont botté en touche au dernier moment et préfèrent voir comment les choses vont évoluer pendant un an ou deux avant de se lancer ».

Ceux qui gagnent leur vie grâce à la montagne ne sont pas immu­­ni­­sés contre la para­­noïa. Sans un bruit, une partie des meilleurs alpi­­nistes sher­­pas ont décidé de ne plus passer par la cascade de glace de Khumbu. Lakpa Rita en fait partie, et il a pris cette déci­­sion après l’ava­­lanche de 2014, quand cinq membres de son person­­nel – il avait engagé quatre d’entre eux à Thame – ont été tués. « J’ai perdu des parties de moi-même », dit-il. Il impute son infor­­tune au conflit de 2013. « Les affron­­te­­ments ont tout foutu par terre », dit-il. « Après ça, je pense que la divi­­nité elle-même était en colère. » (Dans la culture sherpa, l’Eve­­rest n’est pas simple­­ment une montagne mais une divi­­nité vivante.) Il m’a confié qu’il était retourné s’oc­­cu­­per des affaires d’Al­­pine Ascents depuis le camp de base – il avait peur que l’équi­­pe­­men­­tier n’en­­gage les Sher­­pas d’un autre village si il ne le faisait pas, et les gens de Thame avaient un besoin urgent de travailler après le trem­­ble­­ment de terre. « Tout le monde cherche du boulot », dit-il, « car ils ont besoin de se remettre de ce qu’ils ont perdu. »

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Les sommets de l’Hi­­ma­­laya
Crédits : dave­­mor­­ton.com

Hahn m’a confié que lui aussi avait pensé à aban­­don­­ner. « Quand je suis rentré à la maison, je n’étais pas très enthou­­siaste à l’idée de repar­­tir », dit-il. « Mais j’ai fait en sorte de lais­­ser à mes senti­­ments la possi­­bi­­lité d’évo­­luer. Et comme je pouvais m’y attendre, ils ont fini par chan­­ger. » Malgré tout, il n’a pas d’ex­­cur­­sion de prévue cette année sur l’Eve­­rest car il a suspendu les expé­­di­­tions de RMI. Hahn m’a confié qu’il songeait à y retour­­ner seul juste pour se prou­­ver à lui-même qu’il en est encore capable.

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DAVE MORTON RETOURNERA-T-IL SUR LES FLANCS DE L’EVEREST ?

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Traduit de l’an­­glais par Sophie Lapraz, Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Dave Morton Is Quit­­ting Everest. Maybe. (It’s Compli­­ca­­ted.) », paru dans Outside. Couver­­ture : Les flancs de l’Eve­­rest, par Dave Morton.


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