par Camille Hamet | 4 mai 2017

Le meilleur des mondes

Mai 2012. Comme tous les ans, la ville de Cannes déroule le tapis rouge au gotha du cinéma. Mais l’homme d’af­­faires Erik Wacht­­meis­­ter n’est pas ici par amour du 7e art. Fils de l’am­­bas­­sa­­deur de Suède aux États-Unis et fonda­­teur du réseau social élitiste A Small World, ce comte a plus que jamais besoin de son entre­gent. Il est en train de mettre au point un nouveau réseau social, tout aussi élitiste que le premier, Best of All Worlds, et il vient de prier 5 000 personnes  parti­­cu­­liè­­re­­ment influentes de l’y rejoindre. Lors du lance­­ment offi­­ciel, trois mois plus tard, il reven­­diquera 25 000 membres. Tous auront été expli­­ci­­te­­ment invi­­tés : c’est le seul moyen de péné­­trer « le meilleur de tous les mondes ». « Nous voulons construire un réseau intime avec des personnes qui se connaissent avec deux ou trois degrés de sépa­­ra­­tion », justi­­fiait alors Erik Wacht­­meis­­ter, tout en admet­­tant cibler « les 1 % au sommet […], des personnes qui sont à la pointe dans leur domaine : banquiers d’af­­faires, gens de la commu­­ni­­ca­­tion et des médias, de la mode, de la poli­­tique. » Un entre-soi qui permet l’or­­ga­­ni­­sa­­tion d’évé­­ne­­ments – plutôt à Saint-Tropez ou à Dubaï qu’à Dunkerque ou à Djerba, on l’aura compris – et encou­­rage ainsi les happy few à se rencon­­trer in real life. En se connec­­tant sur la page d’une ville en parti­­cu­­lier, ils ont donc accès à des onglets « événe­­ments », mais aussi à des onglets « people » et « restau­­rants ». Ils peuvent par ailleurs divi­­ser leur propre profil en plusieurs « modes » : « au travail », « de sortie », « en famille », etc. « Nous recréons un envi­­ron­­ne­­ment qui existe déjà dans le monde physique, simi­­laire aux coun­­try clubs, aux salles de confé­­rence et aux salles à manger », souligne aujourd’­­hui Erik Wacht­­meis­­ter. « Les gens sont plus enclins à faire de nouvelles rencontres dans un réseau circons­­crit. Les larges réseaux publics, au contraire, poussent les gens à mettre des barrières entre eux. »

Erik Wacht­­meis­­ter
Crédits : The Daily Truffle

Aussi Johannes Farkas, utili­­sa­­teur occa­­sion­­nel de Best of All Worlds, n’a-t-il « aucun problème à donner [sa] géolo­­ca­­li­­sa­­tion exacte, car c’est un réseau fermé où l’on se sent en confiance ». « Il serait impos­­sible pour Face­­book de créer ce genre de jardin clos », dit-il. « Or, il est dans la nature humaine de dési­­rer un sanc­­tuaire, parti­­cu­­liè­­re­­ment à notre époque, où tout ce qui est en ligne est si ouvert. » Mais s’agit-il vrai­­ment de se proté­­ger des erre­­ments de notre époque ou bien plutôt de se distin­­guer de la plèbe ? Après tout, Face­­book permet aujourd’­­hui de nombreux degrés de confi­­den­­tia­­lité et la créa­­tion de groupes privés. L’un d’eux rassemble juste­­ment les nostal­­giques du premier réseau social d’Erik Wacht­­meis­­ter, A Small World.


Lancé en 2004, celui-ci incluait des célé­­bri­­tés comme Paris Hilton et Naomi Camp­­bell. Il a perdu de sa superbe peu après le départ de son fonda­­teur, au début des années 2010. Diffi­­cile, en effet, de se présen­­ter comme un club très sélec­­tif lorsque le vigile à l’en­­trée laisse entrer 850 000 person­­nes… Et virer les clients sans ména­­ge­­ment pour retrou­­ver sa répu­­ta­­tion n’aide pas à redo­­rer l’image ternie – surtout lorsqu’un de ces clients est une star déchue mais mondia­­le­­ment connue, le cham­­pion de golf Tiger Wood. C’est pour­­tant ce qu’a fait, en 2013, le nouveau patron du réseau, Patrick Liotard-Vogt, déter­­miné à réduire le nombre de membres à 250 000. Erik Wacht­­meis­­ter, lui, semble déter­­miné à éviter ce genre de problèmes avec Best of All Worlds. Il s’est d’ores et déjà fixé un seuil à ne pas fran­­chir – 36 000 personnes. Une stra­­té­­gie égale­­ment adop­­tée par son concur­rent direct, Andrew Wessels.

The Marque

Lancé en 2015, le réseau social d’An­­drew Wessels est encore plus confi­­den­­tiel que celui d’Erik Wacht­­meis­­ter. Bien plus confi­­den­­tiel. The Marque compte 250 membres et son objec­­tif est de 1 500 : 500 à Londres, 500 à New York et 500 à Hong Kong. Des villes qui n’ont certai­­ne­­ment pas été choi­­sies au hasard : dans ce monde « de marque », celui de la finance est surre­­pré­­senté. Mais il ne s’y limite pas, insiste Andrew Wessels : « Nous compre­­nons aussi des archi­­tectes, des artistes, des spor­­tifs. L’idée est de faire se rencon­­trer des gens qui ont réussi dans des domaines diffé­­rents. The Marque a beau être un réseau profes­­sion­­nel, il doit permettre une touche person­­nelle, que ce soit dans la décou­­verte, ou au contraire dans un inté­­rêt en commun. » Parmi ces « gens qui ont réussi » se trouve par exemple Nadja Swarovski, héri­­tière du produc­­teur de cris­­tal éponyme. Mais cette femme est en quelque sorte l’ex­­cep­­tion qui confirme la règle. En parcou­­rant la liste des membres du réseau, on réalise en effet que The Marque tend un miroir peu flat­­teur au capi­­ta­­lisme. Car, tout comme l’élite de nos socié­­tés inéga­­li­­taires, cette liste se compose essen­­tiel­­le­­ment d’hommes blancs.

La photo de profil de Nadja Swarovski sur The Marque

Pour y figu­­rer, il faut notam­­ment débour­­ser 1 000 livres ster­­ling par an. « La richesse n’est pas un critère impor­­tant », assure néan­­moins Andrew Wessels. « Ce qui importe, c’est l’in­­té­­rêt que vous pouvez susci­­ter chez les autres membres. Un huma­­ni­­taire est plus que le bien­­venu chez nous. » Et s’il est trop occupé à sauver le monde, l’équipe de The Marque se char­­gera de mettre à jour son profil pour lui. « Nous savions que les gens que nous visions ne seraient pas des utili­­sa­­teurs compul­­sifs de réseaux sociaux sur Inter­­net, ils n’ont pas le temps pour cela. Ce que nous voulions, c’est prolon­­ger de très anciennes manières d’échan­­ger des idées, de créer des parte­­na­­riats et de faire des rencontres dans le XXIe siècle. Nous utili­­sons la tech­­no­­lo­­gie pour moder­­ni­­ser un fonc­­tion­­ne­­ment social qui existe depuis toujours. »
Andrew Wessels a eu cette idée en cher­­chant juste­­ment l’ins­­pi­­ra­­tion pour une nouvelle aven­­ture écono­­mique, après avoir parti­­cipé à la créa­­tion de plusieurs start-ups, dont Marquis Jet, qui a été vendue à la compa­­gnie aérienne de luxe Netjets. Il étudiait les parcours des chefs d’en­­tre­­prise les plus « brillants » sur Inter­­net, quand il a réalisé que ces gens n’avaient aucun endroit où se réunir virtuel­­le­­ment. « Sur un autre réseau social, ils seraient sans cesse solli­­ci­­tés », dit-il. « Sur The Marque, ils peuvent se détendre. » Mais la réunion n’est pas seule­­ment virtuelle. Comme Best of All Worlds et A Small World, The Marque a voca­­tion à orga­­ni­­ser des événe­­ments mondains, tout aussi fermés que son site. « Nos utili­­sa­­teurs sont constam­­ment confron­­tés à des gens qui veulent leur vendre des choses, ou se servir d’eux pour arri­­ver. Il est impor­­tant qu’ils puissent parfois se retrou­­ver parmi leurs pairs, sans arrière-pensée. » Surnommé le « LinkedIn des personnes les plus brillantes de la planète » par le maga­­zine écono­­mique Forbes, The Marque n’est donc pas l’en­­droit où se consti­­tuer un réseau pour construire sa carrière, mais plutôt l’en­­droit où l’as­­seoir une bonne fois pour toute. À tous ceux qui sont encore en marche vers le « succès », il est donc conseillé de pour­­suivre son chemin à travers les embûches des réseaux sociaux du grand public. Ils ont de toute façon peu de chances de rejoindre The Marque, où seules les candi­­da­­tures des personnes recom­­man­­dées par un membre sont prises en consi­­dé­­ra­­tion. En revanche, les plus jeunes et les plus fortu­­nés des Rasti­­gnac de notre temps peuvent tenter de se faire un nom sur Rich Kids.

Rich Kids

L’ap­­pli­­ca­­tion Rich Kids permet aux jeunes gens fortu­­nés en mal de recon­­nais­­sance de poster des photo­­gra­­phies de leurs bolides, de leurs baignoires de cham­­pagne, de leurs prome­­nades en héli­­co­­ptère, de leurs vacances à Bali et de leurs liasses de billets. Un concept qui n’est pas sans rappe­­ler celui du compte Rich Kids of Insta­­gram, rassem­­blant les clichés des utili­­sa­­teurs les plus outran­­ciè­­re­­ment riches du réseau de partage de photo­­gra­­phies depuis 2013. Aujourd’­­hui suivi par plus de 380 000 personnes qui adorent détes­­ter les reje­­tons des nantis, ce compte a notam­­ment inspiré une émis­­sion de télé-réalité à la chaîne améri­­caine E!, Rich Kids of Beverly Hills. Diffu­­sée entre 2014 et 2016, celle-ci montrait le quoti­­dien de jeunes milliar­­daires et multi­­mil­­lion­­naires du célèbre quar­­tier de Los Angeles. On y retrou­­vait Doro­­thy Wang, fille du PDG de Golden Eagle Inter­­na­­tio­­nal Group, qui possède la plus impor­­tante chaîne de centres commer­­ciaux en Chine. Sa fortune est esti­­mée à 3,6 milliards de dollars. Très proli­­fique sur Insta­­gram, l’hé­­ri­­tière y relate une vie de nomade argen­­tée, entre concerts huppés, plages enso­­leillées et piscines à débor­­de­­ment. Elle est suivie par 976 000 personnes sur le réseau.

Un échan­­tillon de ce qu’on peut voir sur Rich Kids of Insta­­gram

On retrou­­vait aussi Morgan Stewart, fille du proprié­­taire du cabi­­net d’ar­­chi­­tectes H Cons­­truct à Beverly Hills. Suivie par un million de personnes sur Insta­­gram, elle doit en partie sa popu­­la­­rité virtuelle à son blog « Boobs and Loubs », qui lui a par ailleurs donné son pseu­­do­­nyme. Sur son compte se succèdent, mono­­tones, des clichés de la jeune femme – assise, debout, couchée, accrou­­piede dos, de face, habillée, en maillot de bain, en sous-vête­­ments, plan large, plan rappro­­ché, hilare ou boudeuse… Car comme le disait si bien le slogan de lance­­ment de Rich Kids en octobre 2016, « être riche est ennuyeux si personne ne peut vous voir ». Mais pour se mettre en scène sur cette appli­­ca­­tion, il faut débour­­ser 1 000 dollars chaque mois. Seul le fait de se rincer l’œil est gratuit. Le tiers des sommes récol­­tées serait reversé à des asso­­cia­­tions œuvrant pour l’édu­­ca­­tion des enfants pauvres. Alors pourquoi ne pas donner direc­­te­­ment son argent à une asso­­cia­­tion cari­­ta­­tive et conti­­nuer à narguer les autres sur Insta­­gram ? « Pour renfor­­cer l’as­­pect commu­­nau­­taire », avançait le fonda­­teur de Rich Kids, Juraj Ivan, au moment du lance­­ment. « Nos membres peuvent vrai­­ment se démarquer et leurs photos sont visibles de manière élégante. Ils pour­­ront plus faci­­le­­ment commu­­niquer avec d’autres utili­­sa­­teurs et construire une véri­­table base de fans. » Reste que la « base de fans » en ques­­tion semble réduite. Rich Kids ne rassem­­ble­­rait que « quelques milliers de personnes », contre 600 millions pour Insta­­gram. D’après son fonda­­teur, cette faible audience est due au bannis­­se­­ment de l’App Store, dont les modé­­ra­­teurs auraient jugé Rich Kids « inap­­pro­­priée ». Et ils sont loin d’être les seuls à en penser du mal. Sur Product Hunt, un site qui permet de décou­­vrir et de jauger les nouvelles tech­­no­­lo­­gies dispo­­nibles sur le marché, l’ap­­pli­­ca­­tion a été quali­­fiée de « stupide », « affreuse », « incroya­­ble­­ment ridi­­cule » et « répu­­gnante ». Elle repré­­sente « tout ce qui ne va pas en ce bas monde » pour un des commen­­ta­­teurs. Réponse de Juraj Ivan : « Il est triste que la commu­­nauté de Product Hunt pense que Rich Kids est une arnaque et que nous n’avons rien de mieux à faire que de créer un faux service pour voler l’argent des riches et utili­­ser la charité en ce sens. » D’autres entre­­pre­­neurs assument plei­­ne­­ment le carac­­tère polé­­mique de leurs appli­­ca­­tions. Ils en ont même fait une signa­­ture.

Success­­ful and Attrac­­tive

Le commu­­niqué de presse annonçant le lance­­ment de l’ap­­pli­­ca­­tion de rencontre LUXY en septembre 2014 a été très mal accueilli par les médias. Et pour cause : il la quali­­fiait de « Tinder sans les pauvres ». « En effet, le revenu moyen des hommes est de plus de 200 000 dollars sur LUXY et ceux qui ne suivent pas le rythme finan­­ciè­­re­­ment seront immé­­dia­­te­­ment exclus du service. En se basant comme Tinder sur les résul­­tats des candi­­dats poten­­tiels, l’ap­­pli­­ca­­tion permet de sélec­­tion­­ner ou de lais­­ser passer un profil de façon anonyme. Si deux utili­­sa­­teurs se plaisent, cela donne lieu à un “match” et LUXY les présente l’un à l’autre et ouvre une boîte de discus­­sion. » Sur la vitrine de l’ap­­pli­­ca­­tion s’af­­fichent les « histoires d’amour » des utili­­sa­­teurs, qui ne cachent pas que l’argent et la posi­­tion sociale y jouent un rôle fonda­­men­­tal. « Il n’avait pas changé beau­­coup, il avait un texte de présen­­ta­­tion intel­­li­gent et l’ap­­pli­­ca­­tion de rencontre pour million­­naires m’a révélé qu’il avait de bons reve­­nus – bonus ! » écrit Patty, 32 ans. « Nous ne nous voyons pas beau­­coup car nous voya­­geons beau­­coup pour le travail, mais cela me va, nous sommes deux indi­­vi­­dus brillants travaillant pour notre futur », raconte Ann, 29 ans. LUXY a ensuite suscité la polé­­mique en propo­­sant à la loca­­lité cali­­for­­nienne de Hidden Hills – lieu de rési­­dence de Kim Karda­­shian, Miley Cyrus et Jenni­­fer Lopez – de porter le nom de l’ap­­pli­­ca­­tion. En échange, son porte-parole, Darren Shus­­ter, s’en­­ga­­geait à verser au moins 3,46 millions de dollars à la muni­­ci­­pa­­lité, laquelle ne doit d’ailleurs pas manquer de tréso­­re­­rie. LUXY, en tout cas, ne manque jamais une occa­­sion de faire parler d’elle. Tout le contraire de l’ap­­pli­­ca­­tion de rencontre des stars Raya, qui mise sur le silence et le mystère.

L’ar­­gu­­ment de vente de The League

Spar­­ko­­logy et The League sont, elles, davan­­tage inté­­res­­sées par nos diplômes et nos ambi­­tions que par le contenu de notre porte­­feuille et le nombre de nos fans. La quête amou­­reuse ressemble alors étran­­ge­­ment à une recherche d’em­­ploi. The League, par exemple, véri­­fie toutes les réfé­­rences des candi­­dats en matière d’édu­­ca­­tion et de parcours profes­­sion­­nel avant de les lais­­ser rejoindre la commu­­nauté. Un proces­­sus qui peut prendre de 4 à 6 semaines, et explique la longueur de la liste d’at­­tente : d’après Mere­­dith Davis, qui se trouve à la tête de l’équipe, 100 000 personnes attendent son feu vert en ce moment même. « La fonda­­trice, Amanda Brad­­ford, a eu l’idée du prin­­cipe de The League quand elle s’est retrou­­vée céli­­ba­­taire », dit-elle. « Elle était frus­­trée par la super­­­fi­­cia­­lité des appli­­ca­­tions de rencontre exis­­tantes et voulait en savoir plus sur chaque personne, pas seule­­ment voir à quoi elles ressem­­blaient. » De son côté, l’ap­­pli­­ca­­tion Tinder propose une version secrète bapti­­sée Select acces­­sible unique­­ment sur invi­­ta­­tion. Lorsqu’un utili­­sa­­teur est jugé parti­­cu­­liè­­re­­ment inté­­res­­sant par l’al­­go­­rithme, il rece­­vrait un message lui propo­­sant de passer à cette version. Il aurait ensuite la possi­­bi­­lité de le faire à l’aide d’un curseur bleu sombre. La façon dont l’al­­go­­rithme choi­­sit les heureux élus reste pour l’ins­­tant incon­­nue, l’en­­tre­­prise étant pour l’heure restée muette sur le sujet. Alors n’hé­­si­­tez pas à nous tenir au courant si vous rece­­vez la fameuse invi­­ta­­tion.


Couver­­ture : Rich Kids. (Ulyces.co)


 

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