par Camille Hamet | 6 juin 2018

Ascen­­dance

Le 29 avril dernier, un jeune homme de 28 ans est retrouvé mort dans un cais­­son d’iso­­la­­tion senso­­rielle d’un spa sur Massa­­chu­­setts Avenue à Washing­­ton, D.C. Les causes de son décès restent à déter­­mi­­ner mais son nom, Aaron Tray­­wick, laisse tout de suite penser à la tragique consé­quence d’ex­­pé­­ri­­men­­ta­­tions biolo­­giques non-contrô­­lées. Car ce nom est célèbre dans la commu­­nauté des bioha­­ckers, ces indi­­vi­­dus déter­­mi­­nés à augmen­­ter les capa­­ci­­tés du corps humain et à parta­­ger la science avec le plus grand nombre. Et celui qui le portait était parti­­cu­­liè­­re­­ment contro­­versé.

En janvier 2016, Aaron Tray­­wick a fondé la start-up de recherche biolo­­gique Ascen­­dance Biome­­di­­cal, dont les pratiques n’ont jamais été approu­­vées par l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion améri­­caine des denrées alimen­­taires et des médi­­ca­­ments (FDA). En octobre 2017, un de ses employés, Tris­­tan Roberts, s’est injecté un trai­­te­­ment expé­­ri­­men­­tal contre le VIH devant la caméra du jour­­na­­liste Ford Fisher. Au même moment, un autre bioha­­cker, Josiah Zayner, vision­­nait la vidéo sur Face­­book Live. Impres­­sionné, il s’est empressé d’aler­­ter toutes ses connais­­sances. « Après, ça a été un peu déce­­vant », se souvient-il aujourd’­­hui. « La charge virale de Tris­­tan a augmenté au lieu de bais­­ser. Le trai­­te­­ment n’a pas réel­­le­­ment fonc­­tionné. »

Aaron Tray­­wick
Crédits : News2S­­hare/YouTube

Puis, en février dernier, Aaron Tray­­wick est monté sur la scène de la conven­­tion Body Hacking à Hous­­ton pour affir­­mer au public qu’As­­cen­­dance Biome­­ti­­cal était parve­­nue à déve­­lop­­per un trai­­te­­ment contre l’her­­pès. Selon lui, la tech­­no­­lo­­gie de l’en­­tre­­prise pouvait en outre être utili­­sée pour guérir d’autres mala­­dies. Les personnes poten­­tiel­­le­­ment inté­­res­­sées étaient invi­­tées à entrer en contact avec Ascen­­dance Biome­­ti­­cal. Quant à Aaron Tray­­wick, qui souf­­frait lui-même d’her­­pès depuis cinq ans, il a baissé son panta­­lon et s’est injecté le trai­­te­­ment en direct dans la cuisse, sans que personne ne sache ce qu’il conte­­nait exac­­te­­ment.

« Jusqu’à présent, j’ai fait de mon mieux pour ne pas commen­­ter publique­­ment les agis­­se­­ments d’autres bioha­­ckers en géné­­ral et ceux d’As­­cen­­dance en parti­­cu­­lier, parce que je crois que les gens doivent pouvoir faire ce qu’ils veulent, s’ils ne blessent personne ou qu’ils n’in­­duisent pas les autres en erreur », écri­­vait alors Josiah Zayner sur sa page Face­­book. « Malheu­­reu­­se­­ment, ils ont atteint le point où ils trompent grave­­ment les gens et font passer la commu­­nauté des bioha­­ckers pour une bande d’es­­crocs écer­­ve­­lés. Ils semblent plus inté­­res­­sés par l’at­­ten­­tion que par la démo­­cra­­ti­­sa­­tion de la science. Ils reven­­diquent la trans­­pa­­rence mais n’ont fourni aucune donnée, infor­­ma­­tion, séquence ADN ou maté­­riel à des tiers pour des tests ou véri­­fi­­ca­­tion. Enfin, ils ont enfreint la règle numéro un du bioha­­cking : ne jamais mettre la vie d’une autre personne en danger. »

DIY Biology

Le mouve­­ment du bioha­­cking est né il y a une dizaine d’an­­nées, au croi­­se­­ment de deux tendances : le Do It Your­­self (DIY) et le partage des savoirs. Émer­­geaient alors aux États-Unis des labo­­ra­­toires de biolo­­gie parti­­ci­­pa­­tive, sous l’im­­pul­­sion de jeunes diplô­­més en biolo­­gie esti­­mant que la science était trop impor­­tante pour notre avenir et notre bien-être collec­­tif pour être aban­­don­­née aux seuls indus­­triels et univer­­si­­taires. L’une d’entre eux, Kay Aull, regret­­tait en effet que « le grand public consi­­dère le génie géné­­tique comme une acti­­vité quasi magique, réser­­vée à une élite intel­­lec­­tuelle ».

Kay Aull
Crédits : Twit­­ter

« D’autres pensent qu’on peut la mettre en œuvre unique­­ment dans des labo­­ra­­toires ultra-sophis­­tiqués qui coûtent des milliards de dollars », pour­­sui­­vait-elle. « C’est faux. » Pour le prou­­ver, du moins à la petite commu­­nauté des pirates infor­­ma­­tiques de San Fran­­cisco, elle deman­­dait à quelqu’un de cracher dans un tube de verre, puis elle lui ordon­­nait d’y verser une pincée de sel, une goutte de liquide vais­­selle, du jus de pample­­mousse et un doigt de rhum, afin de faire appa­­raître les fila­­ments de son ADN. « Quand vous voyez votre ADN appa­­raître grâce à des ingré­­dients aussi fami­­liers, une énorme barrière psycho­­lo­­gique tombe d’un seul coup. »

Elle-même avait construit un labo­­ra­­toire dans un placard de sa petite maison de Boston. On y trou­­vait un ther­­mo­­cy­­cleur – un engin servant à dupliquer l’ADN –, un incu­­ba­­teur taillé dans une boîte d’em­­bal­­lage en poly­s­ty­­rène, un ther­­mo­s­tat prove­­nant d’un vieil aqua­­rium, et un boîtier élec­­tri­­fié bricolé à partir d’un cadre de tableau et d’une boîte en plas­­tique tapis­­sée de papier alumi­­nium. La lumière bleue, néces­­saire pour voir l’ADN, était géné­­rée par une guir­­lande de Noël enrou­­lée dans le fond de ce boîtier. « Ces machines sont assez simples », mini­­mi­­sait Kay Aull avant d’ajou­­ter : « Si elles sont chères, c’est parce que les seuls clients sont des entre­­prises et des univer­­si­­tés avec de gros budgets. » 

Depuis, l’évo­­lu­­tion des biote­ch­­no­­lo­­gies a rendu le maté­­riel plus abor­­dable. Et donc permis l’es­­sor du bioha­­cking. Plus d’une cinquan­­taine de labo­­ra­­toires de biolo­­gie parti­­ci­­pa­­tive ont vu le jour à travers le monde, sans comp­­ter les clubs brico­­lant dans des garages. En France, on trouve notam­­ment La Paillasse à Paris, Le Biome à Rennes et La MYNE à Villeur­­banne. À Bruxelles, le labo­­ra­­toire de biolo­­gie parti­­ci­­pa­­tive créé par le cher­­cheur en micro­­bio­­lo­­gie Jona­­than Ferooz rappelle par son nom, DIYbio Belgium, le prin­­cipe même du mouve­­ment : « Do It Your­­self Biology ». Mais dans la petite ville suisse de Renens, on a préféré jouer sur les mots « hacker » et « aqua­­rium ».

Hackua­­rium

Hackua­­rium se trouve de l’autre côté d’une porte en verre au deuxième étage d’un immeuble du Chemin de Closel, au cœur d’une ancienne friche indus­­trielle. En septembre 2017, il reçoit la visite d’un jour­­na­­liste de La Tribune de Genève. « Hackua­­rium est un labo­­ra­­toire commu­­nau­­taire où n’im­­porte qui peut venir faire des expé­­riences scien­­ti­­fiques », lui explique alors la copré­­si­­dente d’Ha­­ckua­­rium, Rachel Aronoff. « Bref, c’est la science ouverte à tous et non plus seule­­ment aux seuls scien­­ti­­fiques. »

Pour elle, « être hacker, c’est une philo­­so­­phie ». « Cela signi­­fie que tout ce que nous déve­­lop­­pons est ouvert et partagé. Autant les connais­­sances, les tech­­no­­lo­­gies que les produits. » Mais pour deve­­nir membre d’Ha­­ckua­­rium, « il faut d’abord venir quelques mercre­­dis soir aux portes ouvertes afin de voir comment fonc­­tionne le labo ». « Ensuite, il faut adhé­­rer aux valeurs d’Ha­­ckua­­rium et payer une coti­­sa­­tion mensuelle de 20 francs », soit 17 euros. « Cela donne accès au labo­­ra­­toire 24 heures sur 24. » Gian­­paolo Rando a ainsi pu y mener ses recherches sur la simpli­­fi­­ca­­tion des tests ADN que son univer­­sité, l’uni­­ver­­sité de Genève, refu­­sait de finan­­cer.

Ce biolo­­giste s’est d’abord amusé à réfé­­ren­­cer l’ADN de bières du monde entier pour mettre en évidence leurs simi­­li­­tudes et leurs diffé­­rences, avant qu’ « une grande bras­­se­­rie » lui demande si sa tech­­nique pour­­rait lui permettre de distin­­guer ses produits de leurs contre­­façons. Il a alors compris que ce type de projets pouvaient être à la base d’une entre­­prise commer­­ciale et fondé la start-up SwissDeCode, qui vend un test ADN permet­­tant de détec­­ter la présence de porc dans un aliment sans avoir recours à un équi­­pe­­ment de labo­­ra­­toire sophis­­tiqué.

Pano­­rama de l’Ha­­ckua­­rium
Crédits : Funam­­bu­­line

Hacka­­rium a par ailleurs fabriqué des abat-jours de lampe biodé­­gra­­dables avec des mycelles de cham­­pi­­gnon. Il fabrique actuel­­le­­ment un instru­­ment capable de « repé­­rer dans le ciel, de manière auto­­ma­­tique, toute lumière d’ori­­gine incon­­nue, en mouve­­ment ou statique, d’en effec­­tuer une prise de vue et de prendre une photo de sa signa­­ture spec­­trale, avant de fina­­le­­ment compa­­rer celle-ci avec l’ac­­tuelle base de données de signa­­tures spec­­trales », le Spec­­tro-Poin­­ter. Son proto­­type a été installé à l’aé­­ro­­port de San Carlos de Bari­­loche, en Argen­­tine. « Il fonc­­tionne manuel­­le­­ment, dans toutes les condi­­tions clima­­tiques. »

The Odin

Tous ces travaux semblent pour le moins inof­­fen­­sifs, surtout compa­­rés à ceux d’Aa­­ron Tray­­wick. Au moment de sa mort, celui-ci prévoyait notam­­ment d’ex­­pé­­ri­­men­­ter un trai­­te­­ment du cancer du poumon sur des êtres humains. Un site Inter­­net le mention­­nant recru­­tait en effet depuis le mois de mars 2018 50 personnes atteintes de cancers du poumon non à petites cellules (CPNPC) pour pouvoir tester « la première théra­­pie génique du monde ». D’après les infor­­ma­­tions obte­­nues par la MIT Tech­­no­­logy Review, l’es­­sai clinique devait avoir lieu sous sa super­­­vi­­sion dans une clinique de Tijuana, au Mexique.

Les critiques que lui adres­­sait Josiah Zayner en février étaient d’au­­tant plus acerbes qu’il se trou­­vait lui-même au centre de l’at­­ten­­tion depuis que Josiah Zayner s’était publique­­ment injecté dans l’avant-bras de quoi modi­­fier les gènes de ses cellules muscu­­laires – une solu­­tion conte­­nant la protéine Cas9 et un ARN guide ciblant le gène de la myos­ta­­tine, une protéine qui inhibe la crois­­sance muscu­­laire. Cette expé­­rience avait en outre été menée pour prou­­ver que l’édi­­tion du génome pouvait être effec­­tuée par presque tout le monde, à domi­­cile et avec un mini­­mum de maté­­riel : une série de kits vendue par la propre société de Josiah Zayner, The Odin.

Josiah Zayner mani­­pule CRISPR
Crédits : The Odin

« En regar­­dant mes actions passées, qui incluent malheu­­reu­­se­­ment une injec­­tion publique semi-ridi­­cule, je tiens à présen­­ter mes excuses, dans le sens où j’au­­rais pu lais­­ser des gens penser que j’agis­­sais par caprice. Mon objec­­tif est et a toujours été de rendre la biote­ch­­no­­lo­­gie acces­­sible, et parfois cela signi­­fie élimi­­ner beau­­coup de jargon et de rituels inutiles pour que les gens puissent comprendre ce qui se passe. Mais même si cela ne se voit pas, j’ap­­proche chaque expé­­rience avec un esprit critique extrême, four­­nis­­sant une mine de données scien­­ti­­fiques sur mes procé­­dures expé­­ri­­men­­tales, mes expé­­riences préli­­mi­­naires, les résul­­tats sur la façon dont les maté­­riaux ont travaillé dans les lignées cellu­­laires humaines et bien d’autres choses encore. »

Et contrai­­re­­ment à Aaron Tray­­wick, Josiah Zayner dispose d’une véri­­table forma­­tion scien­­ti­­fique. Ce qui n’em­­pêche pas ses kits de modi­­fi­­ca­­tion du génome d’af­­fo­­ler les auto­­ri­­tés améri­­caines. Loin de là. La FDA a publié des mises en garde rappe­­lant que toute utili­­sa­­tion d’un outil de modi­­fi­­ca­­tion du génome sur l’être humain doit faire l’objet d’une appro­­ba­­tion et que leur vente est illé­­gale. L’an­­cien direc­­teur du rensei­­gne­­ment natio­­nal des États-Unis, James R. Clap­­per, a carré­­ment décidé de les clas­­ser parmi  les « armes de destruc­­tion massive ». Que se passe­­rait-il, en effet, si un indi­­vidu mal inten­­tionné déci­­dait de modi­­fier géné­­tique­­ment un virus afin de le rendre encore plus meur­­trier ? C’est déjà arrivé.


Couver­­ture : Josiah Zayner et Lynn Hersh­­man. (Stochas­­tic Labs)


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