par clarabaillot | 23 novembre 2016

Paris, 4 mai 2040. La tension monte au siège de campagne de PS-06A0788, candi­­dat socia­­liste à l’élec­­tion prési­­den­­tielle. Nous sommes au soir du second tour et les premiers résul­­tats ne devraient pas tarder à tomber. Si PS-06A0788 est inquiet, il ne laisse rien trans­­pa­­raître. Évidem­­ment, puisque c’est un robot. Au premier tour, il a battu son adver­­saire d’une courte tête. La victoire est possible mais malgré cette mince avance, il n’est pas le favori des parieurs. Cette première élec­­tion ouverte aux êtres synthé­­tiques intel­­li­­gents est en tout cas un franc succès, les candi­­dats humains ayant tous été élimi­­nés dès le premier tour. Les 30 millions d’élec­­teurs de chair et d’os n’ont pas pesé lourd face aux 70 millions de robots impa­­tients de faire valoir leur nouveau droit. Cette poli­­tique-fiction peut sembler déli­­rante mais elle pour­­rait pour­­tant deve­­nir réalité. C’est en tout cas l’avis du Dr Ben Goert­­zel, auteur et cher­­cheur améri­­cain installé à Hong Kong et lui-même spécia­­liste de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle. Le scien­­ti­­fique de 49 ans possède plusieurs casquettes. Il est le cofon­­da­­teur et respon­­sable scien­­ti­­fique des prédic­­tions finan­­cières d’Ai­­dyia, un fonds d’in­­ves­­tis­­se­­ment aux mains d’une IA ; PDG de Nova­­mente LLC, une société privée déve­­lop­­pant des appli­­ca­­tions repo­­sant sur l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle ; et membre du conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion d’OpenCog, un projet visant à mettre au point des compo­­sants logi­­ciels utili­­sant ce qu’il appelle « l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle géné­­rale ». Enfin, il est à la tête du dépar­­te­­ment IA de Hanson Robo­­tics, une entre­­prise qui tente de conce­­voir des robots huma­­noïdes doués d’in­­tel­­li­­gence.

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Le Dr Ben Goert­­zel
Crédits : Raj Dye

Cheveux longs jusqu’aux épaules, lunettes rondes posées sur le nez, barbe négli­­gée, Ben Goert­­zel est un person­­nage et possède toutes les carac­­té­­ris­­tiques physiques du savant fou. Savant ? Il l’est certai­­ne­­ment. Fou ? Peut-être un peu. Cela fait plus de trente ans que ce trans­­hu­­ma­­niste convaincu s’in­­té­­resse de près, à travers ses diffé­­rentes entre­­prises, aux déve­­lop­­pe­­ments de la robo­­tique et de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle. « J’ai commencé à lire des tas de bouquins de SF sur les robots et l’IA au début des années 1970, mais c’est quand je suis entré à l’uni­­ver­­sité à la fin des années 1980 que j’ai réalisé que je pouvais réel­­le­­ment travailler dans ce domaine. » Un domaine aujourd’­­hui au cœur de la recherche scien­­ti­­fique. L’IA progresse à une vitesse fulgu­­rante, mais vers où ?

Now AI

« Nous sommes aujourd’­­hui quelque part au milieu d’une révo­­lu­­tion de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle que j’ap­­pelle “Now AI” », explique Ben Goert­­zel. D’après lui, des robots huma­­noïdes pour­­raient être commer­­cia­­li­­sés à l’ho­­ri­­zon 2018 ou 2019, et ce pour quelques milliers d’eu­­ros seule­­ment. Des robots donc, mais avec une intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle limi­­tée pour l’heure, même s’il estime que cela ne durera pas long­­temps. Le scien­­ti­­fique prend d’ailleurs les paris : « D’ici trois à sept ans, nous entre­­rons dans une nouvelle étape de cette révo­­lu­­tion que j’ap­­pelle l’IA géné­­rale. À ce moment-là, les intel­­li­­gences arti­­fi­­cielles seront beau­­coup plus proches de la nôtre et elles seront capables d’ap­­prendre de nouvelles choses pour lesquelles elle n’étaient pas program­­mées au départ. » Comment y parve­­nir ? Grâce au deep lear­­ning.

Cette tech­­no­­lo­­gie avan­­cée, utili­­sée par les IA de Google pour gagner des parties de go, produire les visions hallu­­ci­­nées de DeepD­­ream et inven­­ter des langages chif­­frés trop complexes pour être compris par d’autres qu’elles-mêmes, tire parti des réseaux neuro­­naux. Le proces­­sus est complexe, si complexe à vrai dire que les scien­­ti­­fiques ne comprennent pas la logique que les machines suivent pour apprendre et s’auto-amélio­­rer à partir d’in­­for­­ma­­tions basiques. Pour Ben Goert­­zel, ils sont simple­­ment trop feignants pour se pencher sérieu­­se­­ment sur la ques­­tion et ne s’in­­té­­ressent qu’aux résul­­tats. Lorsque lui et son équipe de Hanson Robo­­tics auront élucidé les mystères du proces­­sus, ils ont pour ambi­­tion de doter leurs robots de capa­­ci­­tés mimé­­tiques trou­­blantes, à l’image de l’en­­fant maladroit qui devient peu à peu l’égal de ses parents.

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Diego, un des robots élabo­­rés par Hanson Robo­­tics
Crédits : Hanson Robo­­tics

Le marché de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle est en plein essor, de nombreuses compa­­gnies s’y inté­­ressent de près et inves­­tissent en masse dans le domaine. En 2016, la Chine a investi plus de cinq milliards de dollars dans la recherche, les États-Unis quatre milliards et la Corée plus de 800 millions. D’un point de vue tech­­nique, les récentes avan­­cées en la matière sont remarquables à plus d’un titre, même si Goert­­zel n’est pas entiè­­re­­ment satis­­fait par les progrès réali­­sés au sein des diffé­­rentes struc­­tures dans lesquelles il travaille. « Nous avons encore beau­­coup de progrès à faire dans le domaine de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle », explique-t-il. Le but est simple, sa réali­­sa­­tion pratique beau­­coup plus complexe. Du point de vue de la robo­­tique, l’es­­sen­­tiel est là : nous sommes aussi capables de créer des proto-R2D2 que des huma­­noïdes convain­­cants. L’IA reste encore à la traîne. L’objec­­tif affi­­ché par Ben Goert­­zel est que les robots soient capables de bouger par eux-mêmes, d’ana­­ly­­ser et d’ap­­prendre – d’être indé­­pen­­dants et auto­­nomes, en somme. « Si le robot ne fait que singer les mouve­­ments humains, au moyen d’un système de motion capture par exemple, il n’est au final qu’un pantin aux mouve­­ments contrô­­lés par l’homme. » Il faut donc trou­­ver le moyen de rendre ses gestes plus fluides, mais aussi de permettre au robot une plus grande auto­­no­­mie.

Dans ce but, il est indis­­pen­­sable de se baser sur l’homme et ses capa­­ci­­tés de mouve­­ment, de percep­­tion, d’émo­­tion et de cogni­­tion. Il espère parve­­nir à créer une intel­­li­­gence capable de singer l’hu­­main pour contrô­­ler le robot, à l’ins­­tar d’un cerveau et d’un corps. La tâche semble ardue mais ne fait pas peur à Ben Goert­­zel, qui pense avoir trouvé la solu­­tion avec le deep lear­­ning. « Il y a beau­­coup de proces­­sus de réac­­tions/rétro­ac­­tions dans le cerveau humain », dit-il. « Notre langage corpo­­rel, nos mouve­­ments sont dictés par nos émotions et nos pensées. De même pour ce qui est de la percep­­tion qu’on a des gens et de notre envi­­ron­­ne­­ment. »

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David Hanson, le fonda­­teur de Hanson Robo­­tics
Crédits : Hanson Robo­­tics

Il veut amélio­­rer sensi­­ble­­ment la qualité et la puis­­sance de feed­­back des systèmes actuels, « qui ne sont pas assez perfor­­mants pour le moment ». C’est la mission qu’il effec­­tue au sein de Hanson Robo­­tics, l’en­­tre­­prise fondée par le Dr David Hanson, qui a réuni autour de lui l’élite mondiale des robo­­ti­­ciens et spécia­­listes de l’IA pour donner vie dans un avenir pas si loin­­tain aux premiers êtres synthé­­tiques. Souriez à un robot, il sourira en retour. En étudiant votre réac­­tion, il sera capable de déter­­mi­­ner si sa repro­­duc­­tion du trait est convain­­cante. Son avan­­tage est immense : étran­­ger au décou­­ra­­ge­­ment, il n’aura de cesse de se corri­­ger jusqu’à égaler l’ori­­gi­­nal. Une pers­­pec­­tive exal­­tante pour Ben Goert­­zel, mais qui inquiète d’autres scien­­ti­­fiques éminents.

Les respon­­sables

1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, permettre qu’un humain soit exposé au danger.

2. Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi.

3. Un robot doit proté­­ger son exis­­tence, tant que cette protec­­tion n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

L’écri­­vain Isaac Asimov était un vision­­naire, et ses fameuses lois de la robo­­tique, inven­­tées pour la nouvelle « Cercle Vicieux » en 1942, sont aujourd’­­hui au cœur des débats sur l’éthique robo­­tique. Alors que les premières voitures auto­­nomes ne tarde­­ront plus à être commer­­cia­­li­­sées (certains construc­­teurs ont annoncé 2020), réflé­­chir afin de limi­­ter et d’en­­ca­­drer les « droits » ou poten­­tia­­li­­tés des intel­­li­­gences arti­­fi­­cielles appa­­raît comme une prio­­rité.

À l’autre extré­­mité du spectre se trouve un autre dilemme, posé les robots sexuels.

Depuis 2012 et les grands débuts de la voiture de Google, une ques­­tion fonda­­men­­tale se pose : quel algo­­rithme doit-il être utilisé pour faire fonc­­tion­­ner les voitures auto­­nomes ? Celui qui choi­­sira de sauver les passa­­gers d’un acci­dent – peut-être au détri­­ment d’un piéton ou d’un cycliste – ou celui qui choi­­sira de sauver les piétons plutôt que les passa­­gers ? Ce dilemme macabre se pose aujourd’­­hui tant d’un point de vue scien­­ti­­fique que juri­­dique. Le cher­­cheur Jean-François Bonne­­fon, de l’école d’éco­­no­­mie de Toulouse, s’est penché sur la ques­­tion avec deux confrères du MIT. Dans leur étude parue le 24 juin dernier dans le maga­­zine  Science, ils résument l’opi­­nion formu­­lée majo­­ri­­tai­­re­­ment par les gens qu’ils ont inter­­­ro­­gés : « Les voitures auto­­nomes doivent être program­­mées pour sauver le plus grand nombre. Sauf ma voiture. » Autant dire que le problème est loin d’être résolu. Il confiait cet été à Libé­­ra­­tion qu’il semble y avoir un consen­­sus social : les voitures auto­­nomes devraient être program­­mées pour sauver le plus grand nombre de personnes, même si cela implique leur auto-destruc­­tion. Pour autant, personne n’au­­rait l’in­­ten­­tion de monter dans une voiture dont la prio­­rité ne serait pas de proté­­ger ses passa­­gers. « Si chacun circu­­lait dans une voiture utili­­ta­­riste, la proba­­bi­­lité d’être victime serait moindre pour chacun », dit-il. La pers­­pec­­tive d’un monde de demain peuplé exclu­­si­­ve­­ment de voitures contrô­­lées par des IA fait écho aux prédic­­tions de Ben Goert­­zel, pour qui les IA rempla­­ce­­ront inéluc­­ta­­ble­­ment les êtres humains pour toutes les tâches ne néces­­si­­tant pas de se montrer créa­­tif.

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Mais les problèmes d’éthique que soulève l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle ne sont évidem­­ment pas circons­­crits aux voitures auto­­nomes. À l’autre extré­­mité du spectre se trouve un autre dilemme, posé par les « robots sexuels » – une problé­­ma­­tique très diffé­­rente mais non moins cruciale. Pour Ben Goert­­zel, le sex robot en lui-même ne devrait pas engen­­drer  de véri­­table ques­­tion­­ne­­ment moral. Il résume sa pensée à sa façon – crûment : « Si quelqu’un veut baiser son grille-pain tous les jours, je ne vois pas où est le problème. » Pour lui, il ne s’agit pas de se poser en juge des pratiques sexuelles de chacun, la ques­­tion éthique n’in­­ter­­vient qu’à partir du moment où l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle permet aux robots de deve­­nir des êtres sentients, capables de ressen­­tir les choses. « À partir du moment où l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle possède une sensi­­bi­­lité et qu’elle est contrainte de faire quelque chose contre son gré, nous avons besoin d’un cadre légal. »

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Matt McMul­­len, fonda­­teur et PDG de RealDoll
Crédits : Reddit

Ce pas pour­­rait être fran­­chi dans un avenir plus proche qu’on ne l’ima­­gine. En août dernier, Matt McMul­­len, le PDG de l’en­­tre­­prise RealDoll, qui fabrique des love dolls au réalisme déran­­geant, a confié lors d’une séance d’AMA sur la plate­­forme Reddit qu’il s’in­­té­­res­­sait de près à l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle. Le fabriquant contro­­versé a annoncé que lui et son équipe travaillaient à l’éla­­bo­­ra­­tion d’une poupée robo­­ti­­sée intel­­li­­gente. S’il tente de rassu­­rer son audi­­toire en affir­­mant qu’il ne compte pas copier l’in­­tel­­li­­gence humaine, il prévoit néan­­moins la sortie de sa première poupée à tête robo­­ti­­sée pour 2017.

Une nouvelle qui téta­­nise une partie de la commu­­nauté des cher­­cheurs. « Les robots sexuels devraient être bannis », tranche le Dr Kath­­leen Richard­­son, cher­­cheuse en éthique de la robo­­tique à l’uni­­ver­­sité De Monfort de Leices­­ter. « Si les gens pensent qu’il est normal d’avoir des rela­­tions sexuelles avec des machines, cela dit aussi beau­­coup de choses de la façon dont ils envi­­sagent leurs rela­­tions aux autres. » Même sans parler d’abus, avoir des rela­­tions intimes avec des machines remet selon elle en cause les fonde­­ments de notre huma­­nité. Andra Keay émet elle aussi de sérieuses réserves sur la créa­­tion de robots huma­­noïdes. La direc­­trice géné­­rale de Sili­­con Valley Robo­­tics est connue pour ses prises de posi­­tions tran­­chées en matière de robo­­tique. Elle s’inquiète tout parti­­cu­­liè­­re­­ment au sujet des sex robots et des stéréo­­types de genres que ces robots vont immanqua­­ble­­ment perpé­­tuer. Pour joindre les actes aux idées, Keay a proposé des ajouts aux lois fonda­­men­­tales de la robo­­tique établies par Asimov :

1. Les robots ne doivent pas être utili­­sés comme des armes.

2. Les robots doivent se confor­­mer aux lois, notam­­ment celles sur la protec­­tion de la vie privée.

3. Les robots sont des produits : en tant que tels, ils doivent être sûrs, fiables et donner une image exacte de leurs capa­­ci­­tés.

4. Les robots sont des produits manu­­fac­­tu­­rés : l’illu­­sions créée (la capa­­cité à repro­­duire des actions et des émotions) ne doit pas être utili­­sée pour trom­­per les utili­­sa­­teurs les plus vulné­­rables.

5. Il doit être possible de connaître le respon­­sable de chaque robot.

Car en dernier lieu, selon la fonda­­trice de Sili­­con Valley, « si nos robots se comportent mal, nous serons les seuls respon­­sables ».

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

LE MONDE SERA-T-IL BIENTÔT GOUVERNÉ PAR UNE IA ?

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Couver­­ture : Le robot Einstein de Hanson Robo­­tics. (Hanson Robo­­tics)


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