par David Kushner | 0 min | 21 mars 2014

En arri­­vant sur la place Maidan, on aperçoit de loin une immense barri­­cade héris­­sée de drapeaux ukrai­­niens, au pied d’un ensemble massif d’im­­meubles stali­­niens. Derrière cet amas de pneus et de sacs de sable commence la ville « occu­­pée », le Maidan que l’on voit dans les médias depuis le mois de novembre : hommes en treillis, visages sombres, tentes de fortune et allées boueuses. Faut-il pour autant s’at­­tendre à retrou­­ver exac­­te­­ment ces images mille fois photo­­gra­­phiées et diffu­­sées dans le monde entier ? Visi­­ter la place Maidan quelques jours après les affron­­te­­ments, c’est d’abord se confron­­ter à une ville trans­­for­­mée par trois mois de mani­­fes­­ta­­tions.

maidan-ulyces-32
Au centre de Kiev
Crédits : Street Work

Réap­­pro­­pria­­tion du centre-ville

Quelques gardes cagou­­lés sont postés devant la barri­­cade, mais ne semblent pas tenir à contrô­­ler l’en­­trée des visi­­teurs. Un petit passage pratiqué sur le côté laisse entrer un flux continu de badauds qui viennent visi­­ter la place avec enfants et appa­­reils photo. Les affron­­te­­ments avec les berkouts, la police anti-émeutes ukrai­­nienne, ont fait une centaine de morts les 19 et 20 février. Une semaine après l’as­­saut, les mani­­fes­­tants occupent toujours la place, mais les citoyens de Kiev se réap­­pro­­prient égale­­ment le centre-ville, et les vendeurs de souve­­nirs ont repris leur commerce. La foule des curieux se presse sur la terre battue. Certains boivent du café, d’autres coupent du bois, d’autres encore discutent. Les pavés ont été descel­­lés. Ils gisent par endroits le long des trot­­toirs, noyés sous des monceaux de fleurs. Quelques mètres plus loin, on dépasse sur le trot­­toir de droite un maga­­sin Zara enfoui sous des palettes de bois et des sacs de sable. La boutique Nike d’en face a échappé aux barri­­cades. La rue Khre­­sh­­cha­­tyk s’ouvre alors à gauche sur le large parvis de la mairie de Kiev. Un petit attrou­­pe­­ment s’est formé autour d’un piano désac­­cordé, posé là on ne sait trop pourquoi. Badi­­geonné aux couleurs de l’Ukraine, il est offert à qui veut : les passants et les mili­­tants casqués se succèdent pour y jouer un morceau de jazz. À droite de l’en­­trée, deux hommes cagou­­lés et équi­­pés de boucliers pris aux berkouts posent volon­­tiers pour une photo. « Voulez-vous aider Praviy Sektor ? » demandent-ils, en dési­­gnant derrière eux une petite tire­­lire aux couleurs du parti néo-nazi. Bâtie dans les années 1950 dans le plus pur style néos­­ta­­li­­nien, la mairie de Kiev est un ouvrage colos­­sal. Ce bâti­­ment occupé depuis le 1er décembre est l’un des centres de la contes­­ta­­tion. Dans le hall prin­­ci­­pal, sous cinq mètres de plafond, des mani­­fes­­tants bles­­sés qui ont refusé de quit­­ter la place se massent sur des mate­­las. Un homme cagoulé joue du piano. Sur un bouclier posé à ses pieds, on lit « souve­­nez-vous de ceux qui ont donné leur vie ». Plus loin, des jour­­na­­listes rechargent leurs ordi­­na­­teurs à côté d’un samo­­var fumant autour duquel des infir­­mières prennent le thé. L’at­­mo­­sphère est humide. Il flotte dans l’air une odeur de nour­­ri­­ture et de renfermé.

« Les gens amenaient les bles­­sés sur des bran­­cards. Il y en avait telle­­ment qu’on les instal­­lait sur le sol par manque de place. » – Vassili, méde­­cin

C’est la mairie qui a accueilli le centre médi­­cal de fortune le plus impor­­tant lors des fusillades. Âgé d’une cinquan­­taine d’an­­nées, Vassili, méde­­cin mili­­taire dans la vie civile, en est le chef. « Quand j’ai vu à la télé­­vi­­sion au matin du 19 février que les snipers tiraient sur les mani­­fes­­tants, j’ai accouru sur Maidan. Mes fils mani­­fes­­taient aussi. Je me suis rendu à la mairie avec tous les médi­­ca­­ments que j’ai pu empor­­ter avec moi. » À son arri­­vée, plusieurs autres méde­­cins et infir­­miers étaient déjà présents. Parmi eux un dentiste, et même un gyné­­co­­logue. « Les gens amenaient les bles­­sés sur des bran­­cards. Il y en avait telle­­ment qu’on les instal­­lait sur le sol par manque de place. » Avant le 19 février, des volon­­taires offraient déjà leurs soins pour des contu­­sions, coupures et bles­­sures dues à l’ex­­plo­­sion de grenades inca­­pa­­ci­­tantes. « On n’était pas du tout prépa­­rés à des bles­­sés par balle. On m’a bombardé chef parce que j’étais le seul méde­­cin mili­­taire ici. » Lors des fusillades, dans les couloirs de la mairie, Vassili et ses confrères opèrent les bles­­sés comme ils le peuvent. « La première opéra­­tion c’était sur un jeune homme qui avait été touché à l’épaule. Je n’en suis pas revenu quand j’ai extrait de sa bles­­sure une balle de calibre 7,62, un calibre d’arme de guerre. » D’après Tatiana, infir­­mière volon­­taire, des quan­­ti­­tés de médi­­ca­­ments ont vite commencé à affluer vers la mairie. « Beau­­coup de monde venait, appor­­tait quelques boîtes, disait vouloir se porter volon­­taire. Certains employés des hôpi­­taux de Kiev amenaient du maté­­riel chirur­­gi­­cal, parfois sans auto­­ri­­sa­­tion. » Tatiana et son amie Lida ont dormi sur place pendant plusieurs jours pour aider les bles­­sés. Aujourd’­­hui, le centre de santé conti­­nue de suivre des mani­­fes­­tants qui, même bles­­sés, refusent de quit­­ter la place. « Pendant les fusillades, certains refu­­saient de se lais­­ser soigner. Ils voulaient abso­­lu­­ment retour­­ner se battre. Pour nous, c’était déjà un signe de victoire », affirme Lida. Après quoi elle nous invite à prendre le thé.

maidan-ulyces-08.jpg
Le siège d’Eu­­ro­­mai­­dan SOS au 9 rue Baseyna
Crédits : Violaine Morin

En s’éloi­­gnant de la place Maidan vers la partie non-occu­­pée du centre-ville, il faut aller cher­­cher l’as­­so­­cia­­tion Euro­­mai­­dan SOS au fond d’une arrière cour. À la fenêtre d’un immeuble de briques, un drapeau euro­­péen indique le bureau, au 3e étage. Jusqu’à 25 personnes, tous volon­­taires, se relaient dans cet appar­­te­­ment recon­­verti en call center. Deux jeunes femmes discutent dans la cuisine en siro­­tant du Nesquik. Depuis le 19 février, Euro­­mai­­dan SOS se charge d’en­­re­­gis­­trer les noms des dispa­­rus, d’iden­­ti­­fier les morts et de préve­­nir les familles des victimes. Un plan­­ning de perma­­nence est affi­­ché à l’en­­trée d’une pièce où une dizaine de personnes répondent au télé­­phone : chacun vient faire sa perma­­nence à l’heure qui l’ar­­range, en fonc­­tion de ses horaires de travail. Leur rôle : redi­­ri­­ger ceux qui ont besoin d’aide vers diffé­­rents services. Les murs sont couverts de numé­­ros de psycho­­logues, d’hô­­pi­­taux, de morgues, d’or­­ga­­ni­­sa­­tions béné­­voles. Solo­­mia est coor­­di­­na­­trice de Euro­­mai­­dan SOS et membre d’une orga­­ni­­sa­­tion de défense des droits de l’homme. Elle explique que l’as­­so­­cia­­tion a d’abord créé une aide juri­­dique aux victimes de la répres­­sion poli­­cière. « Faire connaître leurs droits aux 70 mani­­fes­­tants contre lesquels des procé­­dures ont été ouvertes était une prio­­rité. Lors de la répres­­sion du 16 janvier, la police venait arrê­­ter les mani­­fes­­tants bles­­sés à l’hô­­pi­­tal. C’est là qu’on a commencé à travailler dans les hôpi­­taux. Avec l’aide du person­­nel hospi­­ta­­lier, on a fait en sorte que les dossiers des patients n’in­­diquent pas qu’ils appar­­te­­naient au mouve­­ment de Maidan. » Ces arres­­ta­­tions de bles­­sés, parfois graves, sont dénon­­cées par le mouve­­ment comme des entorses aux droits de l’homme. À ce sujet, Euro­­mai­­dan SOS est en contact avec des dépu­­tés que l’as­­so­­cia­­tion veut convaincre d’ou­­vrir des enquêtes.

Chefs d’œuvre d’ar­­chi­­tec­­ture

Sur un mur sont affi­­chées les coor­­don­­nées bancaires de plusieurs comptes de dépôt. Les fonds recueillis sont redis­­tri­­bués aux familles. Main­­te­­nant que les heurts avec la police sont termi­­nés, Euro­­mai­­dan SOS se foca­­lise sur deux tâches : retrou­­ver les personnes encore portées dispa­­rues, esti­­mées à plus de 300, et exiger du nouveau gouver­­ne­­ment l’ou­­ver­­ture d’une enquête offi­­cielle sur les évène­­ments des 19 et 20 février. Au moment de nous quit­­ter, Solo­­mia nous raccom­­pagne à la porte et nous serre la main vigou­­reu­­se­­ment en nous lançant un « anytime !  » digne d’une femme d’af­­faires de Manhat­­tan. En contour­­nant le centre-ville par la longue rue Volo­­dy­­mirska, on se trouve rapi­­de­­ment face aux courbes dorées de la cathé­­drale Saint-Michel-au-Dôme-d’or. Perché au bord d’une falaise verti­­gi­­neuse qui plonge dans la Dniepr, le monas­­tère de l’Église ortho­­doxe ukrai­­nienne Saint-Michel-au-Dôme-d’or domine la ville haute de Kiev, à quelques minutes de marche de la place Maidan. À cette hauteur, les vents se font plus mordants et la parole plus rare. Ancien monas­­tère médié­­val, Saint-Michel-au-Dôme-d’Or a été recons­­truit au début du XVIIIe siècle. Une haute enceinte et une porte monu­­men­­tale entourent la cathé­­drale Saint-Michel, le réfec­­toire de Saint-Jean-le-Divin et le campa­­nile. C’est un des chefs d’œuvre de l’ar­­chi­­tec­­ture baroque ukrai­­nienne. Rasé dans les années 1930, il a été élevé une troi­­sième fois, à l’iden­­tique, après l’in­­dé­­pen­­dance du pays.

maidan-ulyces-04
Saint-Michel-au-Dôme-d’Or
Crédits : Dmytro Sergiyenko

Au fond du petit parc qui entoure la cathé­­drale, quelques tentes accueillent encore ces cantines de fortune qui semblent main­­te­­nant faire partie du paysage urbain autour de Maidan. On y sert, ici comme ailleurs, du café, des sand­­wichs ou de la soupe. Sergueï, un béné­­vole du mouve­­ment, raconte que les reli­­gieux ont accueilli et protégé les bles­­sés pendant l’as­­saut de la police entre le 19 et le 21 janvier. Les bles­­sés étaient instal­­lés dans le réfec­­toire du monas­­tère trans­­formé pour l’oc­­ca­­sion en centre de santé. Un bloc opéra­­toire prenait en charge les inter­­­ven­­tions les plus urgentes. « Ils ont fermé les portes à l’ar­­ri­­vée de la police. Les gens venaient dans l’église pour deman­­der l’asile, comme au Moyen-Âge », conclut Sergueï en riant. Depuis, le réfec­­toire est rede­­venu une boutique d’icônes et d’objets pieux. Andriy Zlins­­kyy a été appelé en renfort par des membres de son église. Cet aumô­­nier grec-catho­­lique travaille en prin­­cipe pour l’ar­­mée ukrai­­nienne. « Les reli­­gieux ont joué un rôle discret mais impor­­tant dans la contes­­ta­­tion », affirme-t-il. D’abord char­­gés d’or­­ga­­ni­­ser des prières publiques, ils ont adressé plusieurs lettres au minis­­tère de la Culture en deman­­dant le main­­tien de la paix sur la place Maidan. De manière infor­­melle, l’Église catho­­lique a choisi d’ap­­por­­ter son soutien aux mani­­fes­­tants. « Certains prêtres grecs-catho­­liques ont orga­­nisé un réseau clan­­des­­tin pour éviter les arres­­ta­­tions de bles­­sés, pendant la première répres­­sion du 16 janvier », explique Andriy. « Mais nous n’avions pas l’au­­to­­ri­­sa­­tion de notre hiérar­­chie pour le faire. » Comme d’autres aumo­­niers de l’ar­­mée, il offre aux mani­­fes­­tants qui le demandent une confes­­sion, une béné­­dic­­tion ou simple­­ment un moment d’échange. « Je connais les syndromes de stress post-trau­­ma­­tique que l’on voit sur Maidan depuis la répres­­sion », explique-t-il. « C’est pour cela qu’on nous a appe­­lés. On a l’ha­­bi­­tude, avec les soldats. » Tout en bas de la rue Mykhai­­livska qui relie le parvis de Saint-Michel-au-Dôme-d’or à la place Maidan, un McDo­­nald’s est couvert d’ins­­crip­­tions annonçant un « service d’as­­sis­­tance psycho­­lo­­gique ». Le passant transi de froid qui cherche son Big Mac se verra réorien­­ter vers un autre restau­­rant, dans le centre commer­­cial souter­­rain qui relie cette partie de la place à l’hô­­tel Ukraine, à l’autre extré­­mité. Sous la place Maidan, les boutiques et les restau­­rants sont restés intacts. Ouvertes pendant les protes­­ta­­tions, elles offrent aujourd’­­hui un contraste ahuris­­sant avec la surface calci­­née.

maidan-ulyces-02
Les rues dans la fumée
Crédits : Street Work

Dans le McDo­­nald’s, les cuisines sont à l’ar­­rêt et le comp­­toir est bâché. Un garde posté à l’en­­trée filtre les allées et venues. Quelques personnes discutent à voix basse autour des tables en plas­­tique. Tania, psycho­­logue de 45 ans, nous accorde un peu de son temps. Origi­­naire d’une petite ville de l’Ouest de l’Ukraine, elle est arri­­vée à Kiev le 20 février pour appor­­ter son aide. « Après ce qu’ils ont vécu, les gens ont besoin de parler, de sentir qu’on les écoute. Ceux qui ont assisté aux violences sont sous le choc et peuvent déve­­lop­­per un compor­­te­­ment agres­­sif. Nous travaillons avec les hôpi­­taux de Kiev pour accom­­pa­­gner les bles­­sés, et nous redi­­ri­­geons les malades origi­­naires d’autres villes vers nos confrères en province. Au total, pas loin de 4 000 personnes sont venues nous voir. » Atta­­blée au fond de la salle, un adoles­cent agité discute avec deux psycho­­logues. En sueur, il sourit de manière cris­­pée, jette des regards exor­­bi­­tés aux quatre coins de la pièce.

Stress post-trau­­ma­­tique

Une situa­­tion éprou­­vante pour les psycho­­logues eux-mêmes. Chaque semaine, ils se réunissent dans une salle de la mairie pour se confier et s’écou­­ter les uns les autres. « C’est diffi­­cile pour nous de n’être que des psycho­­logues. En tant que citoyenne je souhai­­tais que cette révo­­lu­­tion abou­­tisse, mais ici je dois mettre mes émotions de coté. » D’après Katya, secré­­taire volon­­taire dans ce centre d’as­­sis­­tance, près de 250 psycho­­logues et étudiants en psycho­­lo­­gie sont venus propo­­ser leur aide. Ceux qui avaient aupa­­ra­­vant travaillé avec des soldats dans des zones de conflits ont montré aux autres comment prendre en charge les états de stress post-trau­­ma­­tique. « Les mani­­fes­­tants ne sont pas des soldats », raconte Tania. « Ils n’étaient pas prépa­­rés aux horreurs, beau­­coup sont boule­­ver­­sés. Aujourd’­­hui l’at­­mo­­sphère est tendue sur Maidan, les gens sont agres­­sifs. Nous sommes conscients du danger que cela repré­­sente, surtout dans un groupe. Nous travaillons avec eux pour désa­­mor­­cer ces compor­­te­­ments. » La psychia­­trie est encore perçue avec méfiance en Ukraine. Les psycho­­logues ont mis en place des équipes mobiles pour venir à la rencontre des mani­­fes­­tants qui occupent toujours la place, car ils ne viennent pas spon­­ta­­né­­ment s’adres­­ser à eux. « Outre l’agres­­si­­vité, ce genre de trau­­ma­­tisme pousse les gens à boire. Aujourd’­­hui (27 fevrier) sur Maidan j’ai vu un homme ivre qui hurlait “je veux conti­­nuer à me battre !” C’était inima­­gi­­nable il y a encore quelques jours. » Effec­­ti­­ve­­ment, en sortant du restau­­rant, on croise un attrou­­pe­­ment sur la place : plusieurs membres des orga­­ni­­sa­­tions d’au­­to­­dé­­fense essaient de maîtri­­ser un homme allongé sur le sol, le visage en sang. On croit d’abord à une bagarre. Il est en fait simple­­ment tombé par terre, ivre mort. « Pas d’al­­cool, pas de drogues, c’est notre régle­­ment », confirme Ostap Kryv­­dyk, le secré­­taire géné­­ral de la Samoo­­bo­­rona (auto­­dé­­fense en russe). C’est ce groupe para­­mi­­li­­taire qui assure aujourd’­­hui l’ordre dans Kiev. Située dans les locaux d’un maga­­sin de vête­­ments de la place Maidan, le siège de la Samoo­­bo­­rona voit défi­­ler chaque jour des cohortes de volon­­taires souhai­­tant rejoindre l’or­­ga­­ni­­sa­­tion « pour donner un coup de main ». Sur les murs, les photos des mannequins ont été recou­­vertes d’af­­fiches à la gloire de la Samoo­­bo­­rona. Forte de 4 000 hommes répar­­tis en « sotnya » (centaine en russe), elle a mené la lutte contre les forces de l’ordre lors des jour­­nées déci­­sives des 19 et 20 février. D’après Kryv­­dyk, une quaran­­taine de ses hommes auraient péri lors des affron­­te­­ments avec la police.

maidan-ulyces-04.jpg
Le siège de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion d’au­­to­­dé­­fense de Maidan
Crédits : Violaine Morin

Fondée le 11 février par un décret du député Andreï Paroubi, nommé secré­­taire géné­­ral du Conseil natio­­nal de sécu­­rité et de défense le 27 février, la Samoo­­bo­­rona est un mouve­­ment béné­­vole dont les objec­­tifs sont clairs : « Préser­­ver l’unité et la souve­­rai­­neté de l’Ukraine, défendre le choix euro­­péen de l’Ukraine, proté­­ger les droits et liber­­tés des citoyens, et s’op­­po­­ser au régime de Viktor Ianou­­ko­­vitch jusqu’à sa suppres­­sion. » La mission de cette orga­­ni­­sa­­tion, rempla­­cer la police qui a cessé d’exer­­cer son travail après les jour­­nées de violence. « Notre but n’est pas de former une nouvelle police. Nous souhai­­tons que la police recom­­mence à faire son travail, mais en atten­­dant, quelqu’un doit bien assu­­rer la sécu­­rité », martèle Ostap Kryv­­dyk. La Samoo­­bo­­rona tente désor­­mais de centra­­li­­ser tous les groupes d’au­­to­­dé­­fense qui se sont illus­­trés lors de la contes­­ta­­tion. Même les pires… « On a choisi d’être inclu­­sif », affirme Kryv­­dyk. « Il aurait été possible d’ex­­clure les natio­­na­­listes de Pravy Sektor par exemple, mais ils se sont battus aux côtés des civils russo­­phones contre les snipers, ils méritent qu’on recon­­naisse leur courage. Chacun pratique l’ac­­ti­­visme à sa manière. » Ce groupe né de la contes­­ta­­tion du régime de Ianou­­ko­­vitch affirme être un mouve­­ment civique non parti­­san, mais Kryv­­dyk avoue sans peine que la Samoo­­bo­­rona a bien l’in­­ten­­tion de placer ses pions dans plusieurs minis­­tères et admi­­nis­­tra­­tions de sécu­­rité natio­­nale. « C’est notre prochain Maidan. Et c’est un défi bien plus grand que de camper sur une place. »

L’après-Maidan

À quelques mètres du local de la Samoo­­bo­­rona, on croise un ado déguisé en panda en train de distri­­buer des tracts pour un restau­­rant japo­­nais. Non loin de lui, Minnie Mouse se laisse prendre en photo en compa­­gnie d’un enfant pour quelques kopecks. En remon­­tant la place Maidan, on dépasse la colonne de l’In­­dé­­pen­­dance et l’hô­­tel Ukraine par la rue Insty­­tutska. Théâtre d’af­­fron­­te­­ments sanglants, cette rue qui mène à la Rada a été renom­­mée. Des feuilles de papiers recouvrent les plaques indiquant la rue Insty­­tutska, et annoncent désor­­mais « rue des héros célestes ». La Samoo­­bo­­rona assure la protec­­tion de tous les lieux de pouvoir, et la Rada, le Parle­­ment ukrai­­nien, est l’objet d’une atten­­tion toute parti­­cu­­lière. « La Rada est le dernier lieu de pouvoir légi­­time en Ukraine. Si on ne la protège pas, le pays tombe dans le chaos », affirme Viktor, étudiant en droit de 25 ans et membre de la 7e sotnya, qui monte la garde autour du parle­­ment avec une ving­­taine d’autres membres de la Samoo­­bo­­rona. « De nombreux Ukrai­­niens seraient heureux de défon­­cer la grande porte et de mettre à sac la Rada. La popu­­la­­tion est très remon­­tée contre les hommes poli­­tiques. » Pour Viktor, l’en­­semble des poli­­ti­­ciens ukrai­­niens sont corrom­­pus. « On doit faire avec, en faisant en sorte qu’ils ne nous oublient pas, on n’a pas le choix. Notre présence sert aussi à leur mettre la pres­­sion, à rappe­­ler aux dépu­­tés qu’il faut entendre la voix du peuple. » Lors des fusillades, plusieurs dépu­­tés ont tenté de fuir le pays. Cinq mille mani­­fes­­tants ont alors bloqué les routes qui mènent aux aéro­­ports de Kiev, aux cris de « Au Parle­­ment ou en prison ! »

maidan-ulyces-07.jpg
La Rada
Crédits : Violaine Morin

Tout autour du bâti­­ment, des bande­­roles témoignent de la défiance des habi­­tants envers les dépu­­tés. Sur l’une d’entre elles on lit « Dépu­­tés, vous servez le peuple ! » Une autre, bien en évidence, appelle à nettoyer l’Ukraine de la corrup­­tion. Les prochaines élec­­tions prési­­den­­tielles et muni­­ci­­pales (pour Kiev) sont prévues le 25 mai, mais les légis­­la­­tives n’au­­ront pas lieu avant l’au­­tomne. « C’est beau­­coup trop loin­­tain », s’in­­digne Oleg, qui monte la garde avec Viktor. « Un nouveau gouver­­ne­­ment sans un nouveau parle­­ment, c’est absurde. On n’est pas en vacances, le pays a besoin de diri­­geants. Et de diri­­geants qui écoutent la voix du peuple, pas d’une bande d’hy­­po­­crites qui ont retourné leur veste. » De l’autre côté de la rue, deux poli­­ciers gardent l’en­­trée d’un bâti­­ment admi­­nis­­tra­­tif. Contrai­­re­­ment aux membres de la Samoo­­bo­­rona, équi­­pés pour la plupart de battes de base-ball et de matraques, ces hommes sont armés de kala­ch­­ni­­kovs AK-74. Ils travaillent main dans la main avec les groupes d’au­­to­­dé­­fense sous l’au­­to­­rité du nouveau ministre de l’In­­té­­rieur, et forment des patrouilles mixtes. Mais seuls les poli­­ciers ont le droit de porter des armes à feu. « On est heureux du dénoue­­ment de la révo­­lu­­tion, on a choisi le camp du peuple. » Former des équipes mixtes est un moyen d’in­­té­­grer offi­­ciel­­le­­ment la Samoo­­bo­­rona à l’après-Maidan. Une procé­­dure auto­­rise ses membres à rejoindre faci­­le­­ment les rangs de la police. Mais surtout, elle permet dans l’im­­mé­­diat de re-légi­­ti­­mer les forces de l’ordre en les asso­­ciant aux « héros de Maidan », extrê­­me­­ment popu­­laires à Kiev. L’As­­sem­­blée de Maidan occupe le Conser­­va­­toire de Kiev à l’angle de la place Maidan et de la rue Khre­­sh­­cha­­tyk depuis décembre. Ce bâti­­ment néoclas­­sique abri­­tait depuis 1913 l’Aca­­dé­­mie Natio­­nale de Musique, fondée sous l’im­­pul­­sion de trois compo­­si­­teurs russes, Rach­­ma­­ni­­nov, Glazou­­nov et Tchaï­­kovsky. Il détonne sur la place Maidan, seul bâti­­ment d’un blanc imma­­culé, ne portant aucune trace des violences qui se sont dérou­­lées à quelques mètres. Un immense drap tendu d’une colonne à l’autre sur la façade du bâti­­ment indique sa nouvelle fonc­­tion. Le hall surchargé de déco­­ra­­tions abrite aujourd’­­hui, comme souvent autour de Maidan, un petit coin infir­­me­­rie, un point presse et un comp­­toir où l’on distri­­bue de la soupe et des sand­­wichs insi­­pides. De la même manière que la police se doit aujourd’­­hui de faire avec la Samoo­­bo­­rona, la Rada doit désor­­mais trai­­ter avec l’As­­sem­­blée de Maidan. Cette assem­­blée popu­­laire est le plus pur produit de l’idéa­­lisme du mouve­­ment. Créée en décembre par les mani­­fes­­tants, elle est formée de délé­­gués de groupes plus ou moins impor­­tants présents sur la place, du syndi­­cat étudiant au grou­­pus­­cule natio­­na­­liste en passant par les ONG et les asso­­cia­­tions de vété­­rans. L’As­­sem­­blée de Maidan conti­­nue de se réunir régu­­liè­­re­­ment. Le 26 janvier, elle a tenu conseil et validé la compo­­si­­tion même du gouver­­ne­­ment provi­­soire, avant qu’il ne soit annoncé sur la place et adoubé parfois sifflé par la foule. Comme ceux qui surveillent la Rada, les membres de l’as­­sem­­blée du Conser­­va­­toire veulent faire entendre la voix du peuple : une forme de démo­­cra­­tie directe qui reven­­dique désor­­mais un rôle consul­­ta­­tif dans les déci­­sions sur l’ave­­nir poli­­tique du pays. « La légi­­ti­­mité de l’As­­sem­­blée de Maidan n’a jamais été contes­­tée », affirme Ostap Kryv­­dyk. Certains des membres de la Samoo­­bo­­rona y ont d’ailleurs trouvé un avenir poli­­tique. Le député Andreï Paroubi, repré­­sen­­tant de la Samoo­­bo­­rona dans l’As­­sem­­blée de Maidan a ainsi été nommé chef du Conseil Natio­­nal de Sécu­­rité et de Défense depuis la forma­­tion du gouver­­ne­­ment de tran­­si­­tion.

maidan-ulyces-09.jpg
Des tentes sur la place Maidan
Crédits : Violaine Morin

Le but de l’As­­sem­­blée est de « défendre les inté­­rêts qui se sont expri­­més sur Maidan », selon un porte-parole. « Elle conti­­nue à se réunir parce que le combat n’est pas fini, les élec­­tions légis­­la­­tives n’ont pas encore été annon­­cées. » Sur la place, les tentes sont toujours habi­­tées par des centaines de mani­­fes­­tants. Pas ques­­tion pour eux de partir. Leur présence doit faire comprendre à la classe poli­­tique qu’il faudra désor­­mais comp­­ter avec eux, avec leur lutte et leurs sacri­­fices. Les photos des « héros » morts au combat et les bande­­roles à leur gloire sont partout présentes pour le rappe­­ler. En sortant du Conser­­va­­toire Tchaï­­kovsky, deux chemins mènent à l’ex­­tré­­mité ouest de Maidan. Le centre commer­­cial souter­­rain, silen­­cieux et désert, et le chemin boueux qui sinue entre les tentes des mani­­fes­­tants, les gerbes de fleurs et les photo­­phores. En haut, l’hô­­tel Ukraine offre une vue impre­­nable, et c’est devant, sur une sorte de parvis qui surplombe la place, que les télé­­vi­­sions du monde entier orga­­nisent leurs directs depuis le début des mani­­fes­­ta­­tions. Cet aména­­ge­­ment date de 2001. On avait alors repro­­ché au maire de la ville, Olek­­sandr Omelt­­chenko, d’avoir mis Maidan en travaux pour empê­­cher les mani­­fes­­tants de s’y rassem­­bler. Le soir de l’an­­nonce du gouver­­ne­­ment, plusieurs chaînes de télé­­vi­­sion et de radio françaises s’alignent le long des balus­­trades. À 19 heures précises, chacun prend l’an­­tenne dans la lumière arti­­fi­­cielle des camé­­ras et meuble comme il le peut : rien n’a encore été annoncé. Dans le hall de l’hô­­tel, trois jour­­na­­listes anglais ont l’air de s’en­­nuyer. Une infir­­mière surex­­ci­­tée vient alors leur deman­­der de la filmer avec la nouvelle ministre de la santé, venue visi­­ter les lieux. Ils s’exé­­cutent lente­­ment, en soupi­­rant un peu. L’in­­fir­­mière insiste pour que nous prenions des photos, sans savoir pour qui nous travaillons. « On aime­­rait bien aller en Crimée », nous dit l’un des jour­­na­­listes. « Il se passe plus de choses… »


Couver­­ture : Maidan, Sasha Maksy­­menko.
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Free Down­load WordP­ress Themes
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
udemy course down­load free
Download Nulled WordPress Themes
Download Premium WordPress Themes Free
Premium WordPress Themes Download
Download Best WordPress Themes Free Download
free download udemy paid course

Plus de monde