par David Wolman | 18 février 2015

Le faus­­saire

En 2007, par un après-midi enso­­leillé de mai, un artiste impri­­meur alle­­mand du nom de Hans-Jürgen Kuhl s’est installé à la terrasse d’un café, juste en face de l’im­­po­­sante façade de la cathé­­drale de Cologne. Il a commandé un expresso et une part de gâteau à la prune, et allumé une Lucky Strike en atten­­dant son ache­­teuse. Elle pouvait arri­­ver à tout moment. Kuhl, un homme maigre d’une soixan­­taine d’an­­nées, devait s’ef­­for­­cer de se souve­­nir que rien ne pres­­sait. Il avait vendu beau­­coup d’œuvres d’art au fil des ans, mais ce lot-ci était tout à fait diffé­rent. Il devait se montrer patient.


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Cologne – Rhéna­­nie-du-Nord-West­­pha­­lie
La cathé­­drale repré­­sen­­tée par Warhol et Kuhl
Crédits

Les touristes erraient sur la place de la cathé­­drale, le monu­­ment le plus visité du pays, étirant leurs cous pour immor­­ta­­li­­ser ses clochers d’une grande complexité, tendus vers les cieux. Kuhl connais­­sait bien ces clochers. Il avait grandi à Cologne et peint sa majes­­tueuse cathé­­drale un nombre incal­­cu­­lable de fois.

De l’autre côté du petit mur de brique qui entou­­rait le café, Kuhl l’a soudain recon­­nue. Grande, blonde et élégante, Susann Falken­­thal parais­­sait la tren­­taine. Tout comme lors de leurs précé­­dents rendez-vous, elle portait des chaus­­sures confor­­tables, une chemise et un panta­­lon discrets, ainsi qu’un maquillage léger. Kuhl trou­­vait sa tenue banale en contra­­dic­­tion avec son statut de femme d’af­­faires condui­­sant un cabrio­­let BMW, mais peu impor­­tait.

Lorsqu’ils s’étaient rencon­­trés pour la première fois il y a quelques mois, Falken­­thal lui avait dit qu’elle travaillait dans l’évé­­ne­­men­­tiel et qu’elle venait de Vilnius, en Litua­­nie. Elle lui avait donné une carte indiquant une adresse à Vilnius, ainsi qu’une autre dans la ville alle­­mande d’Es­­sen. Elle parlait un alle­­mand parfait.

Ce rendez-vous à la cathé­­drale devait être leur dixième, et ils se saluaient d’une bise sur chaque joue. Au cours des derniers mois, ils s’étaient vus au studio de Kuhl. Elle appor­­tait des gâteaux, il prépa­­rait le café. Ils parlaient de jazz, du temps où Kuhl était créa­­teur de mode, de la fois où il avait rencon­­tré Andy Warhol, de ses vacances à Majorque, et de contre­­façon de dollars améri­­cains.

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Il y a peu, Falken­­thal lui racon­­tait qu’elle avait fait affaires à de nombreuses reprises avec des Russes à Vilnius, où des types peu scru­­pu­­leux essayent parfois de soudoyer les videurs avec de faux billets de 100 dollars, pour obte­­nir l’ac­­cès à des événe­­ments exclu­­sifs orga­­ni­­sés par sa société.

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Hans-Jürgen Kuhl
Un billet de 100 dollars à la main
Crédits : Tim Stinauer

Kuhl et elle ont sympa­­thisé, et il lui a donné quelques trucs pour détec­­ter la falsi­­fi­­ca­­tion. « Il est facile de voir et de sentir s’il s’agit d’un faux », l’a-t-il assu­­rée.

Quelques semaines plus tard, Falken­­thal a fait part à Kuhl d’une soirée haut de gamme qu’elle orga­­ni­­sait, prévue pour le mois d’août. Pour­­rait-il en impri­­mer les faux billets servant de tickets d’en­­trée ? Elle voulait qu’ils soient dotés de numé­­ros de série uniques et d’un moyen de les proté­­ger contre la contre­­façon. Kuhl a suggéré l’uti­­li­­sa­­tion d’une bande brillante révé­­lée aux ultra­­vio­­lets. Falken­­thal lui a précisé que la commande offi­­cielle était de trois cents billets, mais elle lui a aussi demandé avec un clin d’œil d’en impri­­mer cinquante de plus pour les vendre de son côté. Ce n’était mani­­fes­­te­­ment pas une sainte, songeait Kuhl. Travailler avec elle pour­­rait s’avé­­rer inté­­res­­sant…

Après avoir imprimé les billets pour Falken­­thal – dont les cinquante supplé­­men­­taires – et avoir été payé, Kuhl a décidé de tenter sa chance avec elle. Pas au sens roman­­tique du terme, même si lors des visites de Falken­­thal à son studio, Kuhl avait évidem­­ment remarqué cette façon qu’elle avait de poser négli­­gem­­ment son bras sur le dossier de sa chaise, et de se pencher sur lui pour inspec­­ter les brouillons des futures impres­­sions sur le moni­­teur. Il a pensé qu’ils pour­­raient faire affaire. Il y avait des risques, et Kuhl le savait, mais il avait tendance à faire confiance aux gens. Aussi lui a-t-il montré le faux billet de 100 dollars qu’il avait créé. Par précau­­tion, il lui a dit qu’il s’agis­­sait d’un échan­­tillon prove­­nant de Pologne. Il y en aurait beau­­coup d’autres, a-t-il ajouté. Elle lui a demandé si elle pouvait lui en emprun­­ter un pour le montrer à un ami russe. Il a accepté mais lui a demandé d’être prudente. Il savait d’ex­­pé­­rience que ce « milieu » était plein d’in­­for­­ma­­teurs et de flics sous couver­­ture.

Falken­­thal a appelé Kuhl deux semaines plus tard. Son contact était impres­­sionné par l’exem­­plaire qu’il avait vu et voulait passer commande. Ils ont commencé avec un lot de 250 000 dollars, qu’elle lui a acheté pour 21 600 euros. C’était le prix de la contre­­façon, qui ne vaut géné­­ra­­le­­ment pas grand chose car c’est l’ache­­teur qui encourt le plus gros risque. Ce n’est donc rentable qu’à grande échelle. Pendant cet échange, Kuhl lui a glissé que son parte­­naire et lui en avaient envi­­ron 8 millions de plus à vendre. « Si le contact est satis­­fait du premier verse­­ment, repar­­lons-en », a-t-il dit. Dix jours plus tard, elle est reve­­nue vers lui avec de bonnes nouvelles : l’homme était « content de la falsi­­fi­­ca­­tion » et voulait passer une commande plus impor­­tante. Que dirait-il de 6,5 millions de dollars ?

Assis cet après-midi à la terrasse du café, près de la cathé­­drale, Kuhl lui a remis une note avec un prix pour cette nouvelle commande : 533 000 euros pour les 6,5 millions de dollars de contre­­façon. Elle était d’ac­­cord. Ils ont alors décidé de procé­­der à l’échange le jour suivant à son studio. Kuhl a égale­­ment dit à Falken­­thal que pour assu­­rer sa sécu­­rité, il serait accom­­pa­­gné lors de la tran­­sac­­tion, juste pour s’as­­su­­rer que tout se passe­­rait pour le mieux. « Je n’ai pas le choix », lui a-t-il dit, « même si à priori, je te fais confiance. »

Tandis qu’ils s’ap­­prê­­taient à partir chacun de leur côté, Falken­­thal a ajouté qu’elle appor­­te­­rait ses propres valises. Car 6,5 millions en billets de 100 pèsent près de 70 kg.

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Un billet de 100 dollars

L’ar­­tiste

La carrière de faus­­saire de Kuhl avait débuté une dizaine d’an­­nées aupa­­ra­­vant, au Café Cento de Cologne. Avec d’autres membres de ce qu’il consi­­dé­­rait à l’époque comme sa bande, il passait ses après-midis là-bas, à manger des pâtis­­se­­ries, fumer et parler du bon vieux temps. Le bon vieux temps convoquait tout à la fois voitures rapides, drogue, jeux d’argent, musique, filles, argent facile et l’éner­­gie consi­­dé­­rable dont ils dispo­­saient alors pour s’oc­­cu­­per de tout cela à la fois. Ils s’étaient attri­­bués, à eux-mêmes ainsi qu’à leurs asso­­ciés, des surnoms dignes de gang­s­ters : il y avait « le Belge », « le Rieur », « le Voya­­geur », « M. Spécial » et « Manni » pour Manfred Agne, un ancien jockey dont le ventre était devenu si gros qu’il semblait avoir avalé un autre jockey.

Kuhl, connu sous le nom de « la Colombe », occu­­pait un poste étrange dans ce milieu d’es­­crocs à temps partiel et de petits complo­­teurs. Il leur ressem­­blait dans le sens où les gens respec­­tueux des lois avaient tendance à l’en­­nuyer, et l’idée d’avoir une vie stable et de fonder une famille ne présen­­tait aucun inté­­rêt à ses yeux. Mais c’était un artiste et un brico­­leur, pas un passeur ou un voyou. Il avait commencé à peindre quand il avait 10 ans, et l’une de ses occu­­pa­­tions favo­­rites était de se rendre au musée Ludwig de Cologne pour admi­­rer ses magni­­fiques collec­­tions d’œuvres créées par des maîtres du pop art tels que Roy Lich­­ten­­stein, Jasper Johns, Robert Rauschen­­berg et Andy Warhol.

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Kuhl est grand et son visage affiche nez proémi­nent. Ses yeux noisette sont surmon­­tés d’une cica­­trice qui vient barrer son sour­­cil droit. Il porte sa chemise bouton­­née jusqu’en haut et des jeans avec une cein­­ture en cuir. Bien avant de deve­­nir faus­­saire, il a connu à la fois la noto­­riété et le succès finan­­cier. Entre les années 1960 et le début des années 1970, il conce­­vait et fabriquait des panta­­lons en cuir. Ses shorts courts avaient été un tel succès qu’il s’était retrouvé bien­­tôt à la tête d’une affaire pros­­père dans la mode, avec une demi-douzaine d’em­­ployés. Cela lui rappor­­tait suffi­­sam­­ment d’argent pour conduire une Porsche, se rendre à Majorque en jet privé sur un coup de tête et fréquen­­ter le gratin euro­­péen.

Malheu­­reu­­se­­ment pour lui, son talent était voué à rester dans l’ombre : l’af­­faire s’est avérée être un piège de la police alle­­mande.

À l’époque, il s’in­­té­­res­­sait à diffé­­rentes tech­­niques d’im­­pri­­me­­rie, y compris la séri­­gra­­phie, mais il n’avait pas réalisé à quel point cette tech­­nique pouvait être capti­­vante jusqu’à ce qu’il voie son premier Warhol. « Je me suis dit : “Wow ! C’est simple, mais telle­­ment diffé­rent” », se souvient Kuhl. D’un point de vue tech­­nique, cepen­­dant, il trou­­vait qu’il manquait quelque chose. Quand il a vu Flowers de Warhol, par exemple, il s’est dit : « Donnez-moi quatre jours et je fais la même chose. Ou même mieux. Je n’uti­­li­­se­­rais pas autant de rose. »

Il n’a pas attendu long­­temps avant de produire ses copies de Warhol, et vers le début des années 1980, il se faisait déjà un nom grâce à des impri­­més qui imitaient de façon très nette la Cathé­­drale de Cologne de Warhol, Flowers, The Ameri­­can Indian, Mao, et d’autres de ses tableaux. Un jour­­nal alle­­mand l’avait un jour surnommé le « Warhol de Cologne ».

Ce n’était pas des contre­­façons (Kuhl signait de son propre nom), mais plutôt des imita­­tions de très bonne facture. Elles se vendaient bien dans les gale­­ries d’art, à travers toute l’Al­­le­­magne et même ailleurs. Il se rappelle d’un ache­­teur poten­­tiel, il y a de cela peut-être vingt-cinq ans, qui lui avait proposé un million de deut­­sche­­marks – envi­­ron 350 000 euros à l’époque – pour réali­­ser deux copies de Warhol, avec de fausses signa­­tures. Mais Kuhl a refusé, car cela allait à l’en­­contre de ses prin­­cipes artis­­tiques.

La notion de sécu­­rité finan­­cière à long terme était étran­­gère à Kuhl. Il aimait faire la fête et semblait inca­­pable de se proje­­ter plus loin que le samedi suivant. Il avait fermé sa société de mode (elle avait fini par l’en­­nuyer) et devait encore de l’argent pour sa voiture et son appar­­te­­ment. Les varia­­tions du goût des consom­­ma­­teurs affec­­taient aussi ses affaires dans le domaine de l’im­­pres­­sion artis­­tique raffi­­née. Les ache­­teurs deve­­naient de plus en plus réti­­cents à dépen­­ser des milliers de dollars pour des imita­­tions de Warhol ou d’autres artistes que Kuhl reco­­piait conscien­­cieu­­se­­ment, comme Patrick Nagel, devenu célèbre grâce à la couver­­ture de Rio, l’al­­bum de Duran Duran de 1982.

À la fin des années 1990, tandis que ses problèmes d’argent ne cessaient d’em­­pi­­rer, une solu­­tion lui permet­­tant de résoudre ses problèmes s’est mira­­cu­­leu­­se­­ment présen­­tée à lui. Elle a pris la forme d’un homme du nom d’Ed­­gar, un asso­­cié du gang du Café Cento, qui avait arrangé une affaire avec des banquiers suisses – un busi­­ness en rapport avec des hommes d’af­­faires saou­­diens. Kuhl ne connais­­sait pas les détails et il s’en moquait éper­­du­­ment. Ce qui impor­­tait, c’était la promesse de près de 100 000 dollars en l’échange de 5 millions de faux dollars améri­­cains. Il songeait alors : « Après ça, je serai à nouveau libre de faire tout ce que je veux. » Il pour­­rait enfin ouvrir sa propre gale­­rie, se disait-il.

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Varia­­tions sur Flowers
Hans-Jürgen Kuhl

En 1998, Kuhl a obtenu un prêt pour ache­­ter une vieille machine d’im­­pri­­me­­rie Heidel­­berg GTO 52 offset pour 127 000 deut­­sche­­marks (un peu plus de 60 000 euros). Il a alors acheté d’im­­menses feuilles de papier de haute qualité, a commencé à mélan­­ger les encres et à travailler sur la produc­­tion de ce qui allait deve­­nir un échauf­­fe­­ment pour la confec­­tion de ses billets de 100 dollars.

C’était un chal­­lenge sédui­­sant, un défi tech­­nique et artis­­tique pour Kuhl. Il n’a pas tardé à déve­­lop­­per une obses­­sion crois­­sante pour son travail. En l’es­­pace de six mois, il avait produit les 5 millions de dollars deman­­dés. Malheu­­reu­­se­­ment pour lui, son talent était voué à rester dans l’ombre : l’af­­faire s’est avérée être un piège tendu par la police alle­­mande et, en 1999, lui et quelques autres se sont fait arrê­­ter. Kuhl a été reconnu coupable de faux-monnayage mais a été remis en liberté condi­­tion­­nelle car un juge a conclu que les enquê­­teurs avaient fait preuve d’ex­­cès de zèle dans leur stra­­té­­gie, fran­­chis­­sant la limite de la procé­­dure poli­­cière sérieuse pour verser dans le piège inten­­tion­­nel.

Après cela, Kuhl a décidé de reve­­nir à une acti­­vité plus tranquille (et légale), et il est rede­­venu graphiste. Mais un élément de son arres­­ta­­tion refu­­sait de quit­­ter sa mémoire : un témoin expert, venu de la banque centrale d’Al­­le­­magne, avait vanté la qualité de la fausse monnaie qu’il avait fabriquée. Kuhl trou­­vait aussi qu’il y avait quelque chose de poétique dans le fait de prou­­ver aux yeux du monde que ces dollars améri­­cains si convoi­­tés, presque sacrés, n’étaient rien de plus que des images compliquées produites en masse sur du papier fantai­­sie. D’une certaine manière, il avait emprunté ce point de vue à Warhol : « Faire de l’argent, c’est un art. Travailler, c’est un art. Et faire de bonnes affaires, c’est le meilleur des arts », écri­­vait l’ar­­tiste dans Ma Philo­­so­­phie.

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le « Andy Warhol de Cologne »
La cathé­­drale, par Hans-Jürgen Kuhl

En 2002, de retour d’un voyage à Majorque, Kuhl est allé trou­­ver Sinan Elshani, son asso­­cié ponc­­tuel, simple­­ment connu sous le nom de « l’Al­­ba­­nais ». Kuhl s’est plaint de sa dette qui n’en finis­­sait pas. Faisant preuve d’une certaine compas­­sion, Elshani lui a dit qu’il connais­­sait un moyen pour eux de deve­­nir riche : impri­­mer de faux timbres. Il connais­­sait les bonnes personnes, qui ne feraient pas que payer pour les machines et l’ap­­pro­­vi­­sion­­ner, mais lui achè­­te­­raient aussi ses contre­­façons. Il lui a même promis de payer le loyer de son studio, et Kuhl a fini par accep­­ter.

Mais il est rapi­­de­­ment apparu qu’ils ne pour­­raient pas se procu­­rer les bonnes encres pour la falsi­­fi­­ca­­tion ou rendre les perfo­­ra­­tions convain­­cantes.

À ce moment-là, Kuhl a tenté de se reti­­rer de l’af­­faire, mais Elshani lui a répondu que c’était impos­­sible : le client avait déjà dépensé beau­­coup d’argent dans l’équi­­pe­­ment. À moins que Kuhl puisse se permettre de cracher sur 50 000 euros, l’ar­­tiste risquait de rece­­voir une visite désa­­gréable de la mafia alba­­naise.

Kuhl pensait qu’il n’ar­­ri­­ve­­rait pas à réali­­ser les timbres, et il a proposé à Elshani de fabriquer de faux billets de banque à la place. Ce faux départ avec les timbres l’avait au moins fait réflé­­chir à des façons d’amé­­lio­­rer ses billets. « C’est ma façon de fonc­­tion­­ner », dit-il. Avec Elshani qui lui mettait la pres­­sion pour rembour­­ser leurs créan­­ciers alba­­nais, Kuhl s’est résolu à faire marcher ses impri­­mantes.

L’in­­ta­­glio

La plupart des faus­­saires, comme un enquê­­teur fédé­­ral me l’a expliqué, tournent à la métham­­phé­­ta­­mine, et après trois nuits blanches, ont soudain la brillante idée de scan­­ner un billet de 20 dollars, de blan­­chir une certaine quan­­tité de billets de 5, et d’im­­pri­­mer l’image du billet de 20 sur le même papier. Même le plus sénile des commerçants peut se rendre compte de l’im­­pos­­ture.

Mais grâce à son arti­­sa­­nat soigné, Kuhl s’est rangé instan­­ta­­né­­ment dans une classe de faus­­saires deve­­nue rare, capable de produire des contre­­façons de très haute qualité. Ces derniers possèdent de vastes connais­­sances sur le papier et les colo­­rants, et sont dotés d’un savoir-faire en matière de machines d’im­­pres­­sion et d’élé­­ments poin­­tus de sécu­­ri­­sa­­tion des billets de banque, tels que les fili­­granes et les encres à couleur chan­­geante.

Une ciga­­rette à la main, un marqueur spécial dans l’autre, Kuhl a entre­­pris sa quête du dollar en fouillant dans des clas­­seurs d’échan­­tillons de papier. Les marqueurs dessinent une ligne noire sur du papier conte­­nant de l’ami­­don. En revanche, ils ne fonc­­tionnent pas sur un papier qui en est dépourvu, tel que les feuilles fabriquées par Crane & Co., four­­nis­­seur exclu­­sif du support de base des dollars améri­­cains sis à Dalton, dans le Massa­­chu­­setts. Ce papier est fabriqué à partir de tissu en coton ultra fin. Kuhl a embau­­ché un dealer de Düssel­­dorf en espé­­rant pouvoir ache­­ter un peu du mélange 75 % coton et 25 % tissu, spéci­­fique à Crane, mais on lui a répondu que la vente de ce type de produit était inter­­­dit. Kuhl a fina­­le­­ment trouvé un reven­­deur à Prague. Il lui a fourni du papier sans amidon qui avait la même consis­­tance et le même poids que celui de Crane.

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L’in­­ta­­glio de 100 dollars
Fabrique de dollars aux États-Unis
Crédits : My San Anto­­nio

La procé­­dure de produc­­tion qu’il devait suivre était complexe et combi­­nait impri­­me­­rie offset et séri­­gra­­phie. Le plus diffi­­cile à contre­­faire, qu’im­­porte le niveau de sophis­­ti­­ca­­tion de la contre­­façon, se situe sur la face avant du billet : le sceau du Trésor améri­­cain, le nombre « 100 » situé en bas à droite, et les États-Unis d’Amé­­rique en haut. La véri­­table monnaie améri­­caine est impri­­mée massi­­ve­­ment avec des presses appe­­lées inta­­glio (qui signi­­fie « gravure » en italien). La force avec laquelle les presses frappent le papier étalé sur les plaques de métal gravées crée des empreintes creuses, comblées ensuite par l’encre, procu­­rant aux billets un relief et une texture parti­­cu­­liers. L’ab­­sence de relief est le signe révé­­la­­teur d’une contre­­façon. Pour Kuhl, c’était la pièce critique du puzzle : comment recréer cette texture de façon convain­­cante, sans recou­­rir à une véri­­table gravure de métal ? « J’ai eu une idée, dit-il, et j’avais bien envie de l’es­­sayer. »

Son idée était d’ap­­pliquer une deuxième couche d’encre, créant un relief suffi­­sant pour imiter le papier imprimé par inta­­glio. Mais en regar­­dant au micro­­scope, Kuhl s’est aperçu que la seconde couche s’ef­­fri­­tait au séchage, ce qui rendait l’image floue. Ce problème repré­­sen­­tait une entrave à sa progres­­sion jusqu’à ce qu’il lise un article à propos d’une laque trans­­pa­­rente sensible aux UV, qui séchait instan­­ta­­né­­ment lorsqu’elle était expo­­sée aux ultra­­vio­­lets. À ce moment-là, tout s’est mis en place. « L’encre n’au­­rait pas le temps de s’ef­­fri­­ter », conclue-t-il en souriant.

Il a disposé une nouvelle feuille de papier dans la presse à séri­­gra­­phie, en utili­­sant cette fois la laque et séchant le tout aux ultra­­vio­­lets. « On ne voit pas le vernis UV, on ne fait que le sentir. Et c’est ça l’im­­por­­tant », affirme Kuhl. Ce revê­­te­­ment invi­­sible, servant au sceau du Trésor améri­­cain et au « 100 » en bas à droite du billet, était un coup de maître. Un expert a confié au maga­­zine alle­­mand Der Spie­­gel que les dollars fabriqués par Kuhl étaient « incroya­­ble­­ment parfaits ».

Sa méthode avait beau être ingé­­nieuse, elle était affreu­­se­­ment lente. Sur fond de Rolling Stones et de Dave Brue­­beck, il a passé la majeure partie des deux années suivantes avec des gants chirur­­gi­­caux en latex, à respi­­rer des vapeurs chimiques. Il ne pouvait même pas ouvrir les fenêtres, de peur que les voisins ne voient ou ne sentent quelque chose qui paraî­­trait suspect. Il se répé­­tait parfois à lui-même, comme s’il était en transe : « Ich muss meinen Dollars machen » (« Je dois fabriquer mes propres dollars »).

Il s’est alors posé un autre problème : la quan­­tité phéno­­mé­­nale de papier qui s’amas­­sait dans le studio. C’était inévi­­table, s’agis­­sant d’im­­pres­­sion et de décou­­page, surtout compte tenu du perfec­­tion­­nisme dont Kuhl faisait preuve et du manque de perfor­­mance de son maté­­riel. Il y avait bien trop de papier pour espé­­rer simple­­ment le broyer, le recy­­cler ou le jeter, et le détruire dans un bain d’acide aurait néces­­sité un maté­­riel indus­­triel onéreux. Il ne pouvait pas non plus le brûler –tant de fumée aurait alerté les pompiers. Kuhl a donc décidé de mettre les copeaux de papier dans des sacs, et de les porter dans un centre d’in­­ci­­né­­ra­­tion.

À l’ins­­tar de Warhol, il utili­­sait souvent la monnaie papier comme base pour ses œuvres.

Le 25 septembre 2006, le trieur d’un centre de collecte de déchets et de recy­­clage à Cologne a remarqué quelque chose d’étrange : un sac en plas­­tique bleu déchiré débor­­dait, rempli de papiers déchique­­tés portant la couleur vert pâle de la monnaie améri­­caine, recon­­nais­­sable entre mille. Il y avait là six autres sacs comme celui-ci, pleins à craquer du même contenu. Son patron a contacté la police locale, qui a rapi­­de­­ment laissé l’af­­faire au Bundes­­kri­­mi­­na­­lamt alle­­mand, l’Of­­fice fédé­­ral de police crimi­­nelle.

Lorsqu’il a vu l’amas de morceaux de papier, l’ins­­pec­­teur Martin Becker, de la police judi­­ciaire fédé­­rale (FCP), ne s’est pas inquiété du fait que des gens dans son pays pour­­raient être en train de porter atteinte à l’in­­té­­grité de l’une des monnaies les plus fiables de l’his­­toire de l’argent. Au lieu de cela, il s’est dit : « Eh ben, ça va nous donner une tonne de travail. » (Becker est un pseu­­do­­nyme. Les agents de la police judi­­ciaire fédé­­rale m’ont permis d’in­­ter­­vie­­wer l’enquê­­teur à condi­­tion que son vrai nom ne soit pas révélé.)

« En règle géné­­rale avec la falsi­­fi­­ca­­tion, les déchets papier et autres maté­­riaux repré­­sentent envi­­ron 10 % de la produc­­tion totale », explique Becker. Compte tenu de la quan­­tité de maté­­riaux retrou­­vée à l’usine de trai­­te­­ment, et plus tard après que Kuhl eût de nouveau déposé ses rési­­dus de papier au centre d’in­­ci­­né­­ra­­tion, les auto­­ri­­tés ont estimé que cette opéra­­tion avait abouti à la produc­­tion de 30 ou 40 millions de dollars en faux billets. Marco Heymann, l’avo­­cat de Kuhl, affirme que personne ne peut vrai­­ment savoir combien Kuhl en a fabriqué et détruit : « Je ne suis même pas certain qu’il le sache lui-même. »

Becker était l’of­­fi­­cier de réfé­­rence sur cette affaire. Pour­­tant, cet homme de 42 ans ne ressemble en rien à un agent fédé­­ral : veste en cuir, boucles d’oreille en or, petites chaus­­sures de sport, sac en bandou­­lière, ainsi qu’une cica­­trice qui lui barrait le front en diago­­nale.

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Un bandeau de sécu­­rité révélé à la lumière noire
Crédits : Scott Nazel­­rod

Les enquê­­teurs ont décidé de débal­­ler les sacs et, à l’aide de colle, de rassem­­bler méti­­cu­­leu­­se­­ment les morceaux de papiers. En quelques heures, ils avaient trouvé le nom de Kuhl inscrit sur un bout de papier dans l’un des sacs, et rapi­­de­­ment, ils ont mis la main sur une enve­­loppe avec son adresse impri­­mée dessus.

Sachant que Kuhl était connu des services de police, l’équipe de Becker a pu mettre sans attendre son télé­­phone sur écoute, et installé des camé­­ras de surveillance dans son appar­­te­­ment et son studio. Ils ont eu vite fait d’en­­re­­gis­­trer des conver­­sa­­tions au cours desquelles Kuhl et ses acolytes faisaient réfé­­rence aux faux billets comme à de la « tapis­­se­­rie », ou des « tableaux de Warhol ». En moins de deux semaines, les poli­­ciers ont fait le lien avec les billets déchique­­tés et avec Elshani, qui avait été accusé de contre­­façon une dizaine d’an­­nées plus tôt. Becker tenait ses faus­­saires, mais pour que l’enquête soit impa­­rable, il aurait aussi besoin de preuves attes­­tant une volonté de vendre ces contre­­façons.

Le problème, c’était que Kuhl et ses parte­­naires ne pouvaient passer de marché avec personne. Ce n’était pas faute d’es­­sayer – une négo­­cia­­tion avec un ancien flic à l’es­­prit tordu était tombée à l’eau, au même titre qu’une autre tran­­sac­­tion avec un prétendu ache­­teur à Majorque. C’est le moment que Becker et ses collègues ont choisi pour donner un coup de pouce à leurs affaires en leur four­­nis­­sant eux-mêmes un ache­­teur de choix.

L’Os­­car

Par un après-midi glacé de l’hi­­ver 2007, Kuhl a reçu un appel au studio. L’es­­pace immense, presque une caverne, mesu­­rait envi­­ron 460 mètres carrés, avec de gigan­­tesques étagères qui s’éten­­daient jusqu’au centre de la pièce, des presses d’im­­pri­­me­­rie jusqu’au fond et un sofa en cuir noir près du bureau. La femme à l’autre bout du fil disait avoir vu son travail dans une gale­­rie à Düssel­­dorf et souhai­­tait comman­­der une nouvelle œuvre. Pouvaient-ils se rencon­­trer à son bureau ?

Elle s’est donc rendue au studio de Kuhl et a pris place sur son divan. Kuhl lui donnait à peu près 28 ans et lui prêtait des origines indiennes. « Elle était incroya­­ble­­ment belle ! Mieux que votre Jenni­­fer Lopez ou d’autres stars holly­­woo­­diennes. »

La jeune femme a expliqué qu’elle voulait qu’il exécute une commande pour un banquier de Delhi. Pour lui expliquer ce qu’elle avait en tête, elle lui a montré quelques billets de banque indiens. En soi, cela ne lui semblait pas parti­­cu­­liè­­re­­ment étrange ou suspect. À l’ins­­tar de Warhol, Kuhl utili­­sait souvent la monnaie papier comme base pour ses œuvres. Quand l’Al­­le­­magne est passée du deut­­sche­­mark à l’euro par exemple, il a réalisé une œuvre immense zoomant sur une partie de l’an­­cien billet de banque.

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Hanté par Warhol et l’Amé­­rique
Audrey Hepburn par Hans-Jürgen Kuhl

Pour la commande du banquier, Kuhl a créé une œuvre orange vif faite de collages : un ensemble d’élé­­ments direc­­te­­ment tirés de scans de billets indiens, dont la carac­­té­­ris­­tique la plus impor­­tante est le visage de Mohan­­das Gandhi. Mais lorsqu’il a appelé et laissé un message pour dire que la commande était prête, c’est une femme du nom de Susann Falken­­thal qui l’a rappelé. Elle lui a expliqué que l’ache­­teuse était débor­­dée de travail. Cela le déran­­geait-il si elle passait la cher­­cher à sa place ? Celle qui vien­­drait cher­­cher la commande lui impor­­tait peu, tant qu’elle avait l’argent pour le payer.

Kuhl a été tout aussi impres­­sionné par Falken­­thal. Car il faut bien dire Jenni­­fer Lopez n’est pas son genre. Celle-ci lui a dit qu’elle trou­­vait son impres­­sion fantas­­tique. Il était flatté, et s’est bien­­tôt retrouvé à lui parler des défis repré­­sen­­tés par la contre­­façon. En écou­­tant leur conver­­sa­­tion, Becker et son équipe étaient surpris de la faci­­lité avec laquelle Kuhl faisait confiance à Falken­­thal. En réalité, une partie de lui devait sûre­­ment se deman­­der si elle n’était pas envoyée par les auto­­ri­­tés. Mais Kuhl avait pris la précau­­tion de deman­­der à un ami de véri­­fier l’adresse de sa société d’évé­­ne­­men­­tiel, et il s’est avéré qu’elle était digne confiance. « Je suis idiot, mais je ne suis pas un débile profond », plai­­sante Kuhl. Qu’im­­porte les doutes qu’il pouvait avoir, il avait réussi à s’en débar­­ras­­ser.

Une fois de plus, Kuhl était tenté de refou­­ler sa suspi­­cion si cela voulait dire que ses magni­­fiques créa­­tions fini­­raient par nager dans ce vaste océan d’argent. « C’est aussi proba­­ble­­ment parce qu’on me disait tout le temps que j’étais de loin la seule personne capable de fabriquer d’aussi bonnes copies de billets améri­­cains », a-t-il écrit plus tard dans une décla­­ra­­tion à la cour. « En y repen­­sant, je dois admettre qu’au moins d’un point de vue artis­­tique, c’était pour moi à la fois un défi et une source consi­­dé­­rable de satis­­fac­­tion pour mon ego. » S’il ne parve­­nait pas à faire vivre son œuvre avec l’aide de quelqu’un comme Falken­­thal, Kuhl savait que ses faux billets fini­­raient par moisir dans un entre­­pôt, rédui­­sant à néant son accom­­plis­­se­­ment artis­­tique.

Après son rendez-vous avec Falken­­thal cet après-midi là au café, pour conclure leur affaire, Kuhl a pris la voiture avec son vieux copain Manfred Agne pour se rendre dans l’en­­tre­­pôt déla­­bré situé dans la banlieue indus­­trielle de Cologne. Les deux complices avaient planqué leur contre­­façon dans l’unité B4, à côté d’une brouette renver­­sée et de piles de copeaux de bois. Ils ont emballé les billets et sont retour­­nés au studio, là où Falken­­thal et Kuhl avaient rendez-vous à 13 heures le lende­­main.

Quand elle est arri­­vée, Kuhl l’at­­ten­­dait. Ils se sont salués comme à leur habi­­tude, puis ont procédé à l’échange. Elle lui a donné un sac de course bleu clair conte­­nant 533 000 euros, et Kuhl a commencé à char­­ger dans la voiture de Falken­­thal des boîtes remplies de ses billets de 100 dollars. Les hommes de Becker ont alors surgi de nulle part. Falken­­thal s’est éclip­­sée en un éclair et Kuhl a été emmené en prison. Il s’y atten­­dait un peu, et avait préparé un sac avec quelques effets person­­nels, au cas où – une brosse à dents, des sous-vête­­ments de rechange, quelques CD de jazz.

Tout ce qu’il veut, c’est prendre sa retraite dans un endroit enso­­leillé. Un endroit où il arrê­­te­­rait même de fumer.

Le procu­­reur a proposé à l’avo­­cat de Kuhl un marché qui, compte tenu des circons­­tances et des anté­­cé­­dents de l’ac­­cusé, était diffi­­cile à refu­­ser. Kuhl devrait purger six ans de peine pour ses crimes. Au total, Becker et son équipe ont saisi 16,5 millions de dollars de contre­­façon, et ils sont certains de tout avoir.

Dans les années qui ont suivi la fin de cette affaire, aucun des billets fabriqués par Kuhl n’a fait surface, signi­­fiant a priori que les auto­­ri­­tés avaient effec­­ti­­ve­­ment tout récu­­péré.

Durant la procé­­dure, le procu­­reur a pris le temps de mention­­ner qu’au­­cun autre impri­­meur au monde ne pouvait faire ce que Kuhl avait fait. C’était un artiste égaré et cela, en plus du fait qu’il avait 65 ans, a convaincu l’État que six années était une condam­­na­­tion suffi­­sante.

Par une fraîche mati­­née de septembre 2012, Kuhl et moi sommes allés au musée Ludwig, à côté de la cathé­­drale de Cologne, juste au-dessus du Rhin. Il ne lui restait que quelques semaines à purger : ses six années d’in­­car­­cé­­ra­­tion avaient été réduites à quatre pour bonne conduite. Ce n’était pas ce qu’on pour­­rait appe­­ler un calvaire : Kuhl a purgé sa peine dans une prison « ouverte », ce qui signi­­fie qu’il devait se présen­­ter à l’ac­­cueil chaque soir comme un élève d’in­­ter­­nat et tolé­­rer les visites à l’im­­pro­­viste d’un agent de police à son studio.

Nous ache­­tons les tickets et nous nous diri­­geons vers la collec­­tion pop art. Kuhl, qui porte une chemise en flanelle noire et blanche et des jeans noirs, marche les bras croi­­sés dans le dos. Nous arri­­vons bien­­tôt à hauteur des Warhol. « C’était un véri­­table homme d’af­­faires », dit-il en fixant l’énorme portrait séri­­gra­­phique Most Wanted No. 7, Salva­­tore V. ainsi qu’une série d’im­­pres­­sions de Flowers. Comme à son habi­­tude, Kuhl dénigre les séries : « C’est de la merde. Les couleurs ne sont pas bonnes. Celle-là, à gauche, ça peut aller. » Il admire pour­­tant Two Elvis. Poin­­tant du doigt les écla­­bous­­sures noires sur les mains et les genoux d’El­­vis, Kuhl déclare : « J’aime les erreurs volon­­taires. C’est tout Warhol. Mais j’au­­rais fait ça propre­­ment. »

On arrive alors au 80 Two-Dollar Bills, Front and Rear. Le tableau de Warhol, lumi­­neux, plein d’écla­­bous­­sures et sans relief, ne ressemble abso­­lu­­ment pas à de véri­­tables billets de banques, et Warhol n’a jamais tenté de convaincre quiconque que ses dollars étaient vrais. Kuhl met cela de côté et, même s’il ne cherche pas à clamer son inno­­cence, s’agace de l’in­­ven­­tion d’une valeur prêtée à la monnaie papier et des richesses que certains artistes ont accu­­mulé, en prenant l’argent lui-même comme sujet. Warhol avait copié la monnaie, et ses créa­­tions ont aujourd’­­hui une valeur ines­­ti­­mable. Kuhl a lui aussi copié la monnaie, mais il s’est fait arrê­­ter et désor­­mais, il est fauché.

ulyces-jurgenkuhl-08-2Dans sa dépo­­si­­tion, il a nié avoir eu l’in­­ten­­tion de retour­­ner à la falsi­­fi­­ca­­tion. Il ne pense pas avoir fait de profit quel­­conque et, qui plus est, il approche les 70 ans. Tout ce qu’il veut, c’est prendre sa retraite dans un endroit enso­­leillé. Un endroit où il arrê­­te­­rait même de fumer. Pendant ce temps, pour la première fois depuis vingt ans, il peint.

Pour­­tant, après une part de gâteau et une ciga­­rette au café du musée, il avoue se réveiller parfois avec l’en­­vie de fabriquer un tout dernier billet de 100 dollars. « Mais parfait, cette fois. On pour­­rait l’ame­­ner à la banque, le montrer aux services secrets améri­­cains, à n’im­­porte qui : ils diraient tous que c’est un vrai. J’ado­­re­­rais ça, je ne peux pas l’ex­­pliquer. C’est idiot », confesse-t-il avec un haus­­se­­ment d’épaules désa­­busé. « Ce serait comme un Oscar. Après quoi je pour­­rais le déchi­­rer. »


Traduit de l’an­­glais par Barbara Pele­­rin d’après l’ar­­ticle « The Ulti­­mate Coun­­ter­­fei­­ter Isn’t a Crook—He’s an Artist », paru dans Wired.

Couver­­ture : Une salle du MoMA.

Créa­­tion graphique par Ulyces.

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