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Accusés de faire des profits sur le dos de bêtes malheureuses, les zoos tentent de prouver leur utilité pour le monde animal.

par Denis Hadzovic | 25 août 2020

Le naufrage

Au bord d’un bassin, une jeune fille jette un œil intri­gué sur la barque qui promène trois enfants ravis au milieu de l’eau azure. L’esquif ne vogue pas seul. Il est tiré par deux otaries qui s’épuisent en coups de colliers pour faire avan­cer les trois sourires. La vidéo de la scène tour­née au parc anima­lier du Mont Mosan, dans l’est de la Belgique, n’a pas enchanté tout le monde. Parta­gée le 7 août 2020 par le collec­tif de défense des animaux C’est Assez !, elle a suscité une vague d’in­di­gna­tion trop puis­sante pour la petite embar­ca­tion. 

Afin de se défendre, le direc­teur du zoo belge, Jean-Marc Vanberg, a répondu que ces otaries harna­chées n’étaient rien en compa­rai­son des baleines encore massa­crées dans certains endroits du monde. Comme c’était un peu léger, il a ajouté que les mammi­fères marins n’étaient pas maltrai­tés et que c’était même eux qui s’étaient passés l’an­neau autour du cou, après avoir été entraî­nés pour ça. La prési­dente de C’est Assez !, Chris­tine Grandjean, n’y voit pas moins un problème : ce dres­sage modi­fie le compor­te­ment de l’ani­mal et peut parfois se traduire par des troubles obses­sion­nels compul­sifs ou des troubles invo­lon­taires convul­sifs. 

La période où les animaux profi­taient du confi­ne­ment pour reprendre leurs droits est bel et bien termi­née. Les zoos ont rouvert et se sont remis à expo­ser des bêtes en enclos pour diver­tir leur public. Mais ce n’est pas comme ça qu’ils le voient. Le 9 juillet dernier, l’As­so­cia­tion française des parcs zoolo­giques s’est dotée d’un nouveau code éthique, censé placer le bien-être animal et la conser­va­tion de la biodi­ver­sité au sommet des prio­ri­tés. Les zoos doivent d’après le texte s’as­su­rer de l’ab­sence de faim et de soif des animaux, l’ab­sence d’in­con­fort, l’ab­sence de douleur ou de mala­die, l’ab­sence de peur et de détresse et enfin respec­ter la liberté d’ex­pri­mer un compor­te­ment normal.

Pierre Gay et un vautour fauve
Crédits : Bioparc S. Gaudard.

Pour Chris­tine Grandjean, cette dernière condi­tion semble diffi­cile à remplir : « Les animaux s’en­nuient même s’ils ont des espaces assez grands, ils n’ont pas leur compor­te­ment natu­rel. » Certains parcs français expliquent toute­fois se donner les moyens de garan­tir à leurs captifs un envi­ron­ne­ment agréable. « Il faut que les animaux puissent expri­mer leur compor­te­ment dans leur enclos », insiste Pierre Gay, direc­teur du bioparc de Doué-la-Fontaine, en Maine-et-Loire.

Le bioparc de Pierre Gay est devenu le premier en Europe à natu­ra­li­ser les enclos, inté­grer des plantes et un cadre adap­tés. « Les oiseaux, il faut leur donner la possi­bi­lité de voler car c’est un besoin primaire. C’est pour ça que l’on a la plus grande volière d’Eu­rope où ils volent en groupe », explique-t-il. « Il faut que les jeunes sachent ce qu’est un animal libre. »

Si les asso­cia­tions comme C’est Assez ! voient stric­te­ment le zoo comme un endroit où les animaux sont enfer­més pour diver­tir l’être humain, Pierre Gay estime qu’il a un message à faire passer. C’est selon lui l’en­droit où des familles entières apprennent des choses sur la vie des animaux, la biodi­ver­sité et l’en­vi­ron­ne­ment. « Il nous faut trou­ver le moyen pour que ces gens, qui passent quelques heures chez nous, prennent conscience de nos objec­tifs », explique Pierre Gay. « Si ces jeunes comprennent qu’en lais­sant pous­ser leur pelouse, ils peuvent voir appa­raître de merveilleuses orchi­dées sauvages, alors j’ai rempli ma mission. »

Entre 2012 et 2013, le cher­cheur britan­nique Eric Jensen, de l’uni­ver­sité de Warwick, a mené une étude sur 26 zoos et aqua­riums dans 19 pays, pour savoir si ces endroits ont bien une vertu éduca­tive. Selon ses travaux, 75 % des personnes inter­ro­gées après leur visite ont une connais­sance plus signi­fi­ca­tive de la biodi­ver­sité contre 69 % avant la visite. Les visi­teurs sont égale­ment plus à même de citer des actions indi­vi­duelles pour la protec­tion de la biodi­ver­sité lorsqu’ils sortent du zoo. « Pour la première fois, il est donc avéré que de nombreux visi­teurs quittent les sites zoolo­giques avec non seule­ment une conscience accrue de la biodi­ver­sité mais aussi une meilleure connais­sance de celle-ci et des enjeux de sa conser­va­tion », conclut Jensen.

Bioparc Doué-la-Fontaine
Crédits : Bioparc S. Gaudard.

Chris­tine Grandjean accueille ces résul­tats avec scep­ti­cisme. « Peut-on vrai­ment apprendre quelque chose sur une espèce qui habite dans un envi­ron­ne­ment arti­fi­ciel, avec un groupe qui n’est pas le sien ? » s’in­ter­roge-t-elle. « Éthique­ment, est-ce accep­table de penser que pour voir des animaux, on doit les enfer­mer ? Qu’est ce qu’on apprend à un enfant en lui montrant un animal enfermé et en essayant de lui faire croire que c’est normal ? » renché­rit-elle. Pour Pierre Gay, cet envi­ron­ne­ment dit « arti­fi­ciel » présente une qualité indé­niable : il faci­lite la protec­tion des espèces mena­cées. 

Conser­va­tion et réin­tro­duc­tion

Les zoos comptent sur les animaux en capti­vité pour jouer le rôle d’am­bas­sa­deurs de leurs espèces et ainsi sensi­bi­li­ser le public à la fragi­lité de leur habi­tat natu­rel. En 2012, la fonda­tion Born Free a présenté un rapport sur le sujet au Parle­ment euro­péen, après trois ans d’enquête menée dans 21 pays de l’Union euro­péenne. Cette asso­cia­tion qui lutte pour la protec­tion des animaux sauvages dans leur habi­tat natu­rel a visité de manière anonyme 25 zoos de France et en a conclu qu’une « majo­rité de zoos manquent à leurs obli­ga­tions en termes de conser­va­tion des espèces, d’édu­ca­tion du public, de santé et de bien-être des animaux, tels que le requièrent les lois natio­nales et inter­na­tio­nales »

Depuis 2005, les zoos euro­péens doivent respec­ter la « direc­tive zoo » de 1999, qui dispose que « tout animal doit être placé par son proprié­taire dans des condi­tions compa­tibles avec les impé­ra­tifs biolo­giques de son espèce ». D’après le code de l’en­vi­ron­ne­ment, ils doivent parti­ci­per à des projets de recherche, de protec­tion ou de réin­tro­duc­tion d’es­pèces dans leurs habi­tats natu­rels. Mais selon l’ONG, seule­ment 17 % des espèces présentes dans les 25 zoos français étaient inscrites sur la liste rouge des espèces mena­cées d’ex­tinc­tion de l’Union inter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la nature.

Okapi du bioparc
Crédits : Bioparc S. Gaudard.

Selon Franck Schraf­stet­ter, président de l’ONG Code animal, ces lois ne sont « pas assez précises » puisqu’elles « ne donnent pas des normes mini­males pour l’en­semble des espèces, de sorte que chaque zoo inter­prète les missions géné­rales comme il le souhaite ». Si Pierre Gay juge la « régle­men­ta­tion extrê­me­ment bien faite », il évoque égale­ment des « moda­li­tés d’ap­pli­ca­tions » qui dépendent des parcs. Selon Franck Schraf­stet­ter, « l’envi­ron­ne­ment natu­rel des animaux sauvages est rare­ment recons­ti­tué ».

En France, 50 zoos parmi les plus gros du pays (envi­ron 80 % des visi­teurs annuels) appar­tiennent à l’EAZA (Euro­pean Asso­cia­tion of Zoos and Aqua­ria), une orga­ni­sa­tion qui fixe des règles éthiques à ses membres et leur impose de parti­ci­per à des programmes de conser­va­tion. Ainsi, ce sont parfois certains petits zoos, en manque de subven­tions et de cher­cheurs, qui avancent le moins vite dans leurs programmes pour la biodi­ver­sité.

En 2007, Pierre Gay a réin­tro­duit des vautours fauves en Bulga­rie alors que cette espèce avait dispa­rue de la région depuis 50 ans. « La réin­tro­duc­tion n’est pas si fréquente. On la confond souvent avec le renfor­ce­ment de popu­la­tion, lorsqu’on envoie des animaux à des endroits ou l’es­pèce allait dispa­raître », explique-t-il. Mais cette étape cruciale dans la préser­va­tion de certaines espèces ne se déroule pas toujours comme prévu. En juin 2018, deux femelles gorilles nées au zoo de Beau­val ont rejoint le Gabon et l’une des deux est décé­dée en septembre 2019. L’As­so­cia­tion française des parcs zoolo­giques (AFdPZ) affirme qu’il est encore très compliqué pour un animal né en capti­vité d’être réin­tro­duit dans un envi­ron­ne­ment natu­rel.

Guépards du bioparc
Crédits : Bioparc S. Gaudard

Le Dr Pierre Jouven­tin, direc­teur de recherche et de labo­ra­toire au CNRS, affirme, par exemple, qu’un « lion isolé depuis la nais­sance ne connaît pas les tech­niques de chasse et les codes sociaux de son espèce : il est condamné ». La solu­tion pour proté­ger une espèce est avant tout de préser­ver son habi­tat sauvage. Des zoos consacrent donc une partie de leur finan­ce­ment (envi­ron 5 %) à des projets de conser­va­tion voire de réin­tro­duc­tion. Mais doivent-ils dans le même temps enfer­mer des espèces non mena­cées et leur faire tirer des barques ? 

S’ils veulent conti­nuer à atti­rer du public sans s’at­ti­rer les foudres des défen­seurs des animaux, toujours plus nombreux, les zoos vont donc devoir évoluer. Il va leur falloir garan­tir le bien-être animal autre­ment que par des chartes éthiques, faute de quoi les auto­ri­tés pour­raient se char­ger de fermer leurs portes et d’ou­vrir leurs enclos.


Couver­ture : Alexan­der Ross


 

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