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Avec sa la loi sur la sécurité nationale, Pékin est en train de mettre les habitants de Hong Kong sous son joug.

par Denis Hadzovic | 29 juillet 2020

Angles morts

Dans les rues de Hong Kong, la tension est palpable. Joshua Wong, figure iconique du combat pour la liberté de la pénin­sule, ne cesse de surveiller ses arrières. Entre deux réponses pour les jour­na­listes anglais, il s’agite et tourne sa tête en véri­fiant tous les angles morts du véhi­cule où il se trouve en ce mois de juillet 2020. « On est suivis ? Qui est derrière nous ? » répète le mili­tant pro-démo­cra­tie. Il sent que l’étau se resserre et que les mailles du Parti commu­niste chinois vont bien­tôt se refer­mer sur lui.

Le 30 juin dernier, le gouver­ne­ment chinois a imposé la loi de sécu­rité natio­nale à Hong Kong. « Cela marque la fin de Hong Kong tel que le monde la connais­sait », réagis­sait alors Joshua Wang sur son compte Twit­ter. Désor­mais, les Hong­kon­gais ont deux possi­bi­li­tés : partir ou se soumettre aux restric­tions du gouver­ne­ment chinois. Dans cette ancienne colo­nie britan­nique qui a le statut de « terri­toire indé­pen­dant » chinois, expri­mer une opinion dissi­dente est devenu risqué.

« Hong Kong est auto­nome d’après sa consti­tu­tion, mais vient de se faire impo­ser une loi sans même être consul­tée », insiste Marc Julienne, cher­cheur au Centre Asie de l’Ins­ti­tut français des rela­tions inter­na­tio­nales (IFRI). Pour faire appliquer ce texte, l’ar­ticle 48 établit une agence de sécu­rité natio­nale dont le person­nel est inté­gra­le­ment issu de l’ad­mi­nis­tra­tion et du Parti commu­niste chinois.

« Ces gens sont au-dessus de tout, même de la police », insiste le cher­cheur. « C’est l’œil de Pékin, dirigé par le parti commu­niste, mis en place à Hong Kong pour y mener ses propres enquêtes de la façon dont il l’en­tend. » Or personne ne connaît exac­te­ment les actes répré­hen­sibles en vertu de la loi de sécu­rité natio­nale. D’après l’édi­to­ria­listePeter Kamme­mer, « la loi a été conçue de manière à ce qu’on ne sache pas exac­te­ment ce qui consti­tue une viola­tion et ce qui pourra être réprimé comme tel. »

Les sanc­tions encou­rues par les habi­tants de Hong Kong vont de la simple amende aux dix ans de prison en passant par la « déten­tion en école de réédu­ca­tion ». Il suffit d’agi­ter un drapeau pro-indé­pen­dance ou de chan­ter un slogan pro-démo­cra­tie pour craindre une sanc­tion. Une entre­prise peut aussi voir son acti­vité suspen­due si elle trans­gresse la loi.

Joshua Wong (à gauche)
Crédits : Iris Tong

Les gens ont donc tendance à se censu­rer. Par exemple, les librai­ries ont retiré des livres d’écri­vains asso­ciés au mouve­ment pro-démo­cra­tie puisque la loi de sécu­rité natio­nale crimi­na­lise tout ce qui pour­rait se rappor­ter à de la sédi­tion voire à du terro­risme. Dans les biblio­thèques, les éditeurs eux-mêmes ont décidé de condam­ner tous les ouvrages dont les titres compor­taient certains mots comme liberté ou révo­lu­tion. 

« Un jour­na­liste qui demande l’in­dé­pen­dance, ça peut être consi­déré comme un crime », précise Marc Julienne. Joshua Wong craint par exemple d’être arrêté et extradé dans une geôle de Pékin. Lundi 27 juillet, à un mois et demi des élec­tions légis­la­tives prévues le 6 septembre, le mili­tant a répondu à une lettre des auto­ri­tés orga­ni­sant le scru­tin qui ques­tion­nait son posi­tion­ne­ment poli­tique. « Je n’ai pas l’in­ten­tion d’uti­li­ser le pouvoir de pays étran­gers pour faire pres­sion sur la Chine ou Hong Kong », a-t-il écrit pour s’évi­ter des problèmes. « Je n’ai jamais demandé le soutien de puis­sances étran­gères pour m’en­ga­ger dans des acti­vi­tés poli­tiques. »

Malgré la pres­sion de Pékin, 600 000 Hong­kon­gais ont parti­cipé dimanche 12 juillet aux primaires du camp démo­crate pour les prochaines légis­la­tives. Un signal fort envoyé par la popu­la­tion du terri­toire pour croire en la possi­bi­lité d’élec­tions libres et ouvertes. Mais la cheffe de l’exé­cu­tif de Hong Kong Carrie Lam s’est montrée très claire : « La simple volonté de l’op­po­si­tion pro-démo­cra­tie de rempor­ter la majo­rité au futur parle­ment pour y contes­ter les choix faits par Pékin pour­rait être consi­dé­rée comme illé­gale selon la nouvelle loi sécu­ri­taire ». Mardi 28 juillet, elle a annoncé le report probable du scru­tin pour des raisons sani­taires. Pour Joshua Wong, c’est « une excuse » et « un mensonge ».

Baroud d’hon­neur

Joshua Wong est né en 1997, l’an­née de la rétro­ces­sion de Hong Kong à la Chine par Londres. Selon l’ac­cord conclu entre les deux grandes puis­sances, le terri­toire doit préser­ver son propre mode de vie et son propre système écono­mique et légis­la­tif pour les 50 prochaines années, c’est-à-dire jusqu’en 2047. « La Chine s’en­ga­geait à appliquer un mode d’ad­mi­nis­tra­tion poli­tique, sociale, cultu­rel­le… qui devait être diffé­rent de celle en vigueur en Répu­blique popu­laire de Chine », rembo­bine Marc Julienne.

Hong Kong et le Parti commu­niste chinois n’avaient alors rien en commun. « Il s’agis­sait de deux systèmes complè­te­ment diffé­rents pour un même pays, même l’ac­cès à l’in­ter­net mondial n’était pas le même », précise le cher­cheur de l’IFRI. La consti­tu­tion dispose que Hong Kong doit voter ses propres lois. Celle de la sécu­rité natio­nale, impo­sée par le Parti commu­niste chinois le 30 juin dernier, repré­sente en ce sens une véri­table rupture : Pékin n’a abso­lu­ment pas consulté le gouver­ne­ment de Hong Kong, ni même son organe légis­la­tif.

Cela fait des années qu’il cherche à étendre son influence sur Hong Kong. En 2011, alors qu’il n’avait que 14 ans, Joshua Wong a fondé un groupe d’étu­diants mili­tants nommé Scho­la­rism avec des cama­rades du lycée. Le groupe orga­ni­sait des mani­fes­ta­tions contre l’in­tro­duc­tion de cours d’édu­ca­tion morale et natio­nale, prévus pour la rentrée de septembre 2012. Pour Joshua Wong, c’était du « lavage de cerveau ». Après avoir obtenu l’aban­don du projet, le jeune homme a fondé le parti poli­tique Demo­sisto avec ses amis. 

Ce dernier a proposé un réfé­ren­dum pour déter­mi­ner la souve­rai­neté de Hong Kong après 2047. L’an­née dernière, le parti a orga­nisé la première mani­fes­ta­tion contre le projet de loi du gouver­ne­ment, visant à faci­li­ter les procé­dures d’ex­tra­di­tion vers Pékin. Après un mois derrière les barreaux, Joshua Wong a été libéré le 17 juin 2019 et a relancé les mani­fes­ta­tions jusqu’à ce que Carrie Lam n’an­nonce enfin, le 4 septembre 2019, le retrait défi­ni­tif du projet de loi d’ex­tra­di­tion.

Carrie Lam
Crédits : Iris Tong

Mais Wong n’a rien pu faire contre loi sur la sécu­rité natio­nale. « Cette loi est 100 fois pire que la loi de l’ex­tra­di­tion », s’alarme Marc Julienne. « Avant, Pékin n’avait que très peu de marge de manœuvre. Le parti commu­niste pesait sur Hong Kong en termes d’in­fluence, de désin­for­ma­tion, de rensei­gne­ment, mais c’était très limité. Main­te­nant, cette agence créée est le bras armé de Pékin avec une large capa­cité de manœuvre, presque sans limite. »

Pour ne pas risquer l’em­pri­son­ne­ment à perpé­tuité, Joshua Wong a démis­sionné de Demo­sisto le 30 juin dernier et a dissous le parti. Certains de ses membres comme Nathan Law ont fui à Londres, mais Joshua Wong a décidé de rester. Mercredi 1er juillet, Boris John­son a annoncé que le Royaume-Uni allait procé­der à l’ex­ten­sion des droits à l’immi­gra­tion, faci­li­tant l’ac­cès à la citoyen­neté britan­nique pour les habi­tants de Hong Kong titu­laires d’un passe­port spécial. Trois millions de rési­dents de l’ex-colo­nie britan­nique y sont éligibles.

De leur côté, les États-Unis se servaient de Hong Kong comme d’une plate­forme commer­ciale avec la Chine, tout en lui garan­tis­sant le rôle de grand centre finan­cier. Mais ce statut préfé­ren­tiel à été aban­donné par Washing­ton après la mise en place de la loi sur la sécu­rité natio­nale. Josep Borrell, le haut-repré­sen­tant de l’Union euro­péenne pour les Affaires étran­gères et la Poli­tique de sécu­rité, a déclaré que les agis­se­ments de la Chine mettaient en péril la confiance entre l’UE et la Chine.

Pour les Hong­kon­gais, la situa­tion incline au pessi­misme. « Le Hong Kong que l’on connais­sait est déjà révolu. À moins d’un virage histo­rique, comme la chute du parti commu­niste, je doute que l’on voie une amélio­ra­tion de ce qui se passe », conclut Marc Julienne. Le 21 juillet dernier, la police a empê­ché la commé­mo­ra­tion d’une mani­fes­ta­tion pro-démo­cra­tie qui a eu lieu il y a un an. « Ces liber­tés sont perdues », déclare Kamme­mer, « et elles ne revien­dront pas sous le régime actuel ». Joshua Wong veut encore croire le contraire.


Couver­ture : Studio Incendo


 

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