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Face à l'étau autoritaire de la Chine, les Hongkongais occupent la rue depuis quatre mois pour conserver leur autonomie.

par Servan Le Janne | 2 octobre 2019

Sous le linge étendu aux fenêtres de Tsuen Wan, un quar­­tier ouvrier de Hong Kong, un poli­­cier anti-émeute repousse des mani­­fes­­tants à coups de pied. Comme un essaim, le groupe reflue légè­­re­­ment puis avance pour répliquer à coups de para­­pluies et de barres de fer.

Alors que Pékin célé­­brait le 70e anni­­ver­­saire de la Chine popu­­laire en ce mardi 1er octobre 2019, des rassem­­ble­­ments étaient orga­­ni­­sés pour contes­­ter sa tutelle sur cette région admi­­nis­­tra­­tive spéciale. Ils ont vite dégé­­né­­rés. Depuis qu’elle a été rétro­­cé­­dée au géant asia­­tique par le Royaume-Uni en 1997, la pénin­­sule tente de conser­­ver un semblant d’au­­to­­no­­mie.

Il y a quatre mois, un projet de réforme de la loi sur l’ex­­tra­­di­­tion a entraîné une vague inédite de protes­­ta­­tions, émaillées de violents affron­­te­­ments. Les forces de l’ordre utili­­saient alors des balles en caou­t­chouc. Mais ce mardi 1er octobre 2019, elles tirent à balles réelles.

Sous le linge étendu aux fenêtres de Tsuen Wan, devant un restau­­rant au rideau baissé, le poli­­cier qui donnait des coups de pied sort son revol­­ver et fait feu, à bout portant, sur un mani­­fes­­tant. Touché à la poitrine, Tsang Chi-kin, 18 ans, est emme­­née à l’hô­­pi­­tal avec 103 autres personnes, alors que 180 Hong­­kon­­gais finissent en garde à vue.

Pour le chef de la police, qui déplore 25 bles­­sés dans ses rangs, la réac­­tion était « licite et raison­­nable », dans la mesure où le tireur crai­­gnait pour sa vie. « Il n’a pas décidé de la distance entre lui et l’as­­saillant », ajoute-t-il. Même si l’état de Tsang Chi-kin est stable, une telle doctrine poli­­cière n’est pas pour calmer les mani­­fes­­tants. Car cela fait des mois que les tentions montent.

Gros temps

Le long de la baie de Hong Kong, une vague humaine déferle sur Harcourt Road, recou­­vrant chacun de ses mètres carrés de bitume. Ce dimanche 16 juin 2019, la marée de mani­­fes­­tants reflue dans le centre du terri­­toire auto­­nome chinois habillée en noir. Seule sa couleur a changé. Le vacarme est le même que ces deux dernières semaines. Mercredi 12 juin 2019, une mosaïque de para­­pluies occu­­pait déjà la dix voies qui serpente entre les gratte-ciels de Hong Kong. Sous les grosses gouttes, le centre du terri­­toire auto­­nome chinois était complè­­te­­ment engorgé par les mani­­fes­­tants. Trois jours plus tôt, les orga­­ni­­sa­­teurs esti­­maient avoir réuni plus d’un million de personnes, autre­­ment dit un septième de la popu­­la­­tion. Jamais un mouve­­ment de protes­­ta­­tion n’y a atteint pareille ampleur. Mais le pouvoir ne plie pas. Alors les para­­pluies retournent sur Harcourt Road.

Après l’averse, lavée de ses multiples couleurs, la foule bran­­dit un visage. C’est une femme aux cheveux courts bruns. Sur certaines pancartes, un bandeau rouge couvert de l’ins­­crip­­tion « menteuse » recouvre ses lunettes rectan­­gu­­laires. Sur d’autres, une faucille et un marteau jaune balafrent son œil gauche. « Pas d’ex­­tra­­di­­tion vers la Chine », dit la légende. Carrie Lam n’est pas la bien­­ve­­nue ici.

La cheffe de l’exé­­cu­­tif hong­­kon­­gais essuie les critiques depuis la proche « colline du gouver­­ne­­ment ». Tandis que la police sort les gaz lacry­­mo­­gènes, elle accueille une équipe de télé­­vi­­sion dans sa rési­­dence offi­­cielle de 24 000 m², un mélange d’ar­­chi­­tec­­ture expres­­sion­­niste, orien­­tal et Art Deco surélevé par une tour japo­­naise. L’en­­droit est à la fois « très calme et en plein centre de la ville », observe-t-elle. Dehors, les coups de matraques et les balles en caou­t­chouc pleuvent.

Crédits : Kushiro Photo­­gra­­phy

Carrie Lam démarre l’in­­ter­­view avec un sourire crispé. « Ils disent que je vends Hong Kong, comment pour­­rais-je faire ça ? » s’enquiert-elle. « J’ai grandi ici avec tous les gens de cette ville. J’ai fait beau­­coup de sacri­­fices person­­nels parce que j’aime cet endroit », pour­­suit-elle la gorge nouée, en répri­­mant un sanglot. « Vous savez, j’ai un mari qui ne s’in­­té­­resse pas vrai­­ment à la poli­­tique. Il me dit : “Tu ne vendras jamais Hong Kong, quand tu es deve­­nue cheffe de l’exé­­cu­­tif, tu as vendu ton âme à la ville.” »

Depuis sa rétro­­ces­­sion à la Chine en 1997, l’an­­cienne colo­­nie britan­­nique vit dans la crainte d’être écra­­sée par l’au­­to­­ri­­ta­­risme de Pékin, peu disposé à tolé­­rer les parti­­cu­­la­­rismes au Xinjiang et au Tibet. Jaloux de leur auto­­no­­mie partielle, les Hong­­kon­­gais la défendent dans la rue. En 2014, ils ont ainsi orga­­nisé le « mouve­­ment des para­­pluies » contre une réforme visant à donner moins de poids à leur vote pour la dési­­gna­­tion de la cheffe de l’exé­­cu­­tif, alors que, comme le veut le système actuel, la majo­­rité du collège élec­­to­­ral est déjà acquise à l’Em­­pire du milieu.

D’après une enquête, 40 % des rési­­dents se défi­­nis­­saient comme Chinois en 2015, contre 21,8 % en 2008. Seuls 4 % des 18–35 ans se « sentaient Chinois » il y a quatre ans, le reste préfé­­rant parler d’iden­­tité métis­­sée. Seule­­ment, Pékin a cher­­ché à élar­­gir sa domi­­na­­tion sur le terri­­toire auto­­nome, notam­­ment à travers un accord d’ex­­tra­­di­­tion. Et Carrie Lam était prête à le lui accor­­der.

En février 2018, une femme enceinte de 20 ans a été retrou­­vée morte alors qu’elle était en vacances avec son compa­­gnon à Taïwan. Ce dernier est retourné chez lui, à Hong Kong, où il a été arrêté. Chan Tong-kai a reconnu à la police avoir tué Poon Hiu-wing. Le 29 avril 2019, il a été condamné à 29 mois de prison pour blan­­chi­­ment d’argent. Le tribu­­nal n’était toute­­fois pas compé­tent pour se pronon­­cer sur un crime commis à Taïwan.

Carrie Lam
Crédits : Tang Huiz­­hen

Entre-temps, un projet de loi pour réfor­­mer les procé­­dures d’ex­­tra­­di­­tion vers la Chine était soumis au Conseil légis­­la­­tif de Hong Kong avec le soutien de Carrie Lam. Ce texte « donnera aux auto­­ri­­tés chinoises la possi­­bi­­lité de deman­­der la remise de jour­­na­­listes à Hong Kong pour tout un tas d’ac­­cu­­sa­­tions sans fonde­­ment », estime une lettre signée par l’As­­so­­cia­­tion des jour­­na­­listes de Hong Kong et une dizaine d’autres orga­­ni­­sa­­tions. « En plus de mena­­cer la sécu­­rité des jour­­na­­listes, cela para­­ly­­sera la liberté d’ex­­pres­­sion. »

La mesure « sape­­rait le pouvoir légis­­la­­tif indé­­pen­­dant de Hong Kong, qui est aux fonde­­ments de la pros­­pé­­rité de ce terri­­toire semi-auto­­nome chinois en tant que hub des affaires inter­­­na­­tio­­nales », juge Ben Bland, direc­­teur des recherches sur l’Asie du Sud au Lowy Insti­­tute, un think tank austra­­lien. Les habi­­tants de l’île sont mieux lotis que leurs voisins du conti­nent. Quelques jours avant les mani­­fes­­ta­­tions, ils commé­­mo­­raient le massacre de Tian’an­­men. À Pékin, où rien de tel n’est orga­­nisé, les auto­­ri­­tés cherchent au contraire à esca­­mo­­ter le drame dont s’est rendu coupable le pouvoir en 1989.

Une perle sur un volcan

Autour du grand dôme qui s’avance dans la baie de Hong Kong, les rues en direc­­tion de Harcourt Road sont toutes fermées. Ce 1er juillet 2017, ce ne sont pas les mani­­fes­­tants mais la police qui boucle le secteur. Dans le Conven­­tion Center, Carrie Lam est en train d’être adou­­bée par Xi Jinping. À la fin de la céré­­mo­­nie, le président chinois prévient : « Toute acti­­vité qui met en danger la souve­­rai­­neté et la sécu­­rité de la Chine, qui remet en ques­­tion la Loi fonda­­men­­tale, qui défie le pouvoir central ou qui utilise Hong Kong comme base pour mener des acti­­vi­­tés d’in­­fil­­tra­­tion et de sabo­­tage contre la Chine conti­­nen­­tale est un acte qui fran­­chit la ligne jaune et est tota­­le­­ment inad­­mis­­sible. »

Bien sûr, Carrie Lam ne peut qu’ac­quies­­cer. « Je trouve le président Xi de plus en plus charis­­ma­­tique et admi­­rable dans ce qu’il fait et dit », confie-t-elle. Cette complai­­sance n’a proba­­ble­­ment pas freiné son arri­­vée au pouvoir. Mais la société hong­­kon­­gaise, peu farouche, ne l’ap­­pré­­cie guère. La cheffe de l’exé­­cu­­tif a beau « avoir grandi ici », elle est assise sur un volcan.

Née dans une famille modeste de Wan Chai, un quar­­tier de Hong Kong, Lam est la première de sa lignée à fréquen­­ter les bancs de l’uni­­ver­­sité. À une période où l’île est encore plei­­ne­­ment gouver­­née par les Britan­­niques, l’étu­­diante en socio­­lo­­gie orga­­nise des échanges avec l’uni­­ver­­sité Tsing­­hua de Pékin. « La Chine et la Grande-Bretagne perpé­­tuel­­le­­ment en paix », est-il écrit sur les timbres de l’époque. À la fin du XIXe siècle, la première, exsangue, a accordé un bail de 99 ans à la seconde sur la « Perle de l’orient ».

Avec la procla­­ma­­tion de la Chine popu­­laire, en 1949, Pékin et Hong Kong empruntent des trajec­­toires radi­­ca­­le­­ment oppo­­sées, si bien qu’en pleine Révo­­lu­­tion cultu­­relle, les insu­­laires mani­­festent contre une augmen­­ta­­tion du prix du ferry vers le conti­nent. Ils réclament aussi plus de droits. Répété au cours des décen­­nies suivantes, ce genre de mouve­­ments devient le symbole d’une liberté que les Péki­­nois n’ont pas. Surtout lorsque les mani­­fes­­ta­­tions de la place Tian’an­­men sont répri­­mées dans le sang par le Comité central, en 1989.

Les commé­­mo­­ra­­tions du drame de Tian’an­­men à Hong Kong
Crédits : Ryanne lai

Grim­­pant les éche­­lons de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion, Carrie Lam est pendant ce temps entrée au minis­­tère du Loge­­ment, d’où elle voit la rétro­­ces­­sion s’ap­­pro­­cher à grands pas. Hong Kong est alors un canal finan­­cier crucial pour la Chine. En 1993, quatre ans avant la date butoir, sa part dans le PIB voisin est de 27 %. Elle chutera à mesure que la Chine s’ou­­vrira à l’éco­­no­­mie de marché pour tomber à 2,9 % en 2019. En 1997, la Grande-Bretagne laisse fina­­le­­ment filer son ancienne colo­­nie, non sans y avoir installé « un système juri­­dique solide […] garan­­tis­­sant les liber­­tés indi­­vi­­duelles », juge le gouver­­neur Chris Patten.

Aussi ne s’étonne-t-il pas que les Hong­­kon­­gais protestent contre la volonté chinoise de sanc­­tion­­ner « la trahi­­son, la séces­­sion, la sédi­­tion ou la subver­­sion » en 2003. À cause de leur mobi­­li­­sa­­tion, le gouver­­ne­­ment doit ensuite aban­­don­­ner son projet de CV civil en 2012. Et en 2014, ils sortent les para­­pluies une première fois pour mettre la démo­­cra­­tie à couvert. C’est aussi le motif de leur mouve­­ment contre l’ac­­cord d’ex­­tra­­di­­tion cette année. « Le projet de loi », défend Carrie Lam, « n’a pas été initié par le Comité central, je n’ai pas reçu d’ins­­truc­­tion ou de mandat de Pékin. Nous le faisons en étant plei­­ne­­ment conscient de notre enga­­ge­­ment pour Hong Kong. »

Mercredi 12 juin, la plate­­forme de messa­­ge­­rie Tele­­gram, très utili­­sée par les mani­­fes­­tants pour sa confi­­den­­tia­­lité, annonce avoir été victime d’une cybe­­rat­­taque « puis­­sante ». Les adresses IP qui tentaient de la surchar­­ger pour l’em­­pê­­cher de fonc­­tion­­ner correc­­te­­ment « venaient de Chine », a déclaré le fonda­­teur de l’ap­­pli­­ca­­tion, Pavel Dourov. Le lende­­main, le Congrès améri­­cain a réin­­tro­­duit le Hong Kong Human Rights and Demo­­cracy Act, une mesure qui « réaffirme l’en­­ga­­ge­­ment des États-Unis pour la démo­­cra­­tie, les droits humains et l’État de droit à un moment où ces liber­­tés et l’au­­to­­no­­mie de Hong Kong sont mena­­cées par l’in­­ter­­fé­­rence du gouver­­ne­­ment chinois et du Parti commu­­niste. »

Par la voix du minis­­tère des Affaires étran­­gères, la Chine a aussi­­tôt appelé les États-Unis à renon­­cer à cette déci­­sion. « Malheu­­reu­­se­­ment pour les Hong­­kon­­gais et ceux qui aiment Hong Kong, la ville se retrouve sur la ligne de front d’une bataille globale entre la résur­­gence du Parti commu­­niste chinois et ceux qui adhèrent aux valeurs démo­­cra­­tiques », estime Ben Bland. La rue est toute­­fois loin d’avoir aban­­donné. Samedi 15 juin, Carrie Lam a fina­­le­­ment décidé de repor­­ter le projet de loi en expri­­mant « sa profonde douleur et son regret ». Mais la pres­­sion de Pékin est toujours là. Et elle n’a pas fini de s’exer­­cer d’ici 2047, l’an­­née qui signera la fin du statut auto­­nome de Hong Kong.


Couver­­ture : Katie Brin


 

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