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Au mépris des efforts de limitation des armements, les États-Unis sont en train de préparer leur armée pour la guerre dans l'espace.

par Denis Hadzovic | 18 août 2020

Space Force

À l’est de Denver, dans le Colo­rado, sept boules blanches se découpent au milieu de carrés de pelouse. Ces balles de golf immenses renferment les antennes para­bo­liques de la Buck­ley Air Force Base, une base aérienne améri­caine qui est aujourd’­hui un peu plus qu’une base aérienne améri­caine. Sur leurs écrans géants, les mili­taires qui y travaillent analysent les trajec­toires de diffé­rents corps célestes, de fusées mais aussi et surtout, de satel­lites. Ils font partie d’une nouvelle unité, l’Uni­ted States Space Force (USSF).

L’USSF est la branche de l’ar­mée améri­caine char­gée de conduire des opéra­tions mili­taires dans l’es­pace. Près de huit mois après sa créa­tion, le 20 décembre 2019, elle a publié un docu­ment de 64 pages expliquant comment les États-Unis vont cher­cher à asseoir leur domi­na­tion en haute alti­tude, dans des sphères encore épar­gnées par les conflits armés. Cette doctrine mili­taire explique que « nos adver­saires ont fait de l’es­pace un domaine de guerre ». Ce serait donc parce que d’autres États avancent leurs pions outre-atmo­sphère que Washing­ton en ferait de même.

L’US Space Force fait bien sûr réfé­rence à la Chine et à la Russie. Cette dernière a été accu­sée d’avoir lancé une arme spatiale repré­sen­tant une réelle menace pour les États-Unis en juillet. Mais du côté de Moscou, on assure que c’est une réac­tion à l’aven­tu­risme améri­cain. Les États-Unis « consi­dèrent l’es­pace comme un théâtre mili­taire et prévoient d’y conduire des opéra­tions », aler­tait Vladi­mir Poutine en décembre 2019.

La base aérienne de Buck­ley

Selon le président russe, l’ar­mée spatiale améri­caine est dange­reuse. « Cette situa­tion nous oblige à renfor­cer nos objets en orbite, tout comme l’in­dus­trie spatiale dans son ensemble », avait conclu Poutine. Si ces trois puis­sances mondiales concourent à la mili­ta­ri­sa­tion de l’es­pace en déve­lop­pant des armes plus futu­ristes les unes que les autres, Washing­ton a visi­ble­ment de l’avance. Aujourd’­­hui, 50 milliards sont inves­­tis chaque année dans le domaine spatial aux États-Unis, 11 en Chine, quatre en Russie et deux en France. Trump consi­dère d’ailleurs que « l’es­­pace est un champ de bataille au même titre que la terre, les airs et les océans ».

En 2021, l’US Space Force sera dotée d’un budget de 15,4 milliards de dollars, avec une augmen­ta­tion prévue de 2,6 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années. Cela ne comprend pas que des armes. La doctrine améri­caine affirme que la puis­sance mili­taire s’ac­quiert par diffé­rents biais. Il lui faut des explo­ra­teurs, des diplo­mates, des entre­pre­neurs, des scien­ti­fiques et des déve­lop­peurs pour créer toute une exper­tise autour du projet de conquête spatiale mili­taire.

Pour l’USSF, l’es­pace est désor­mais un endroit où il est néces­saire de conduire des opéra­tions mili­taires dans le but de proté­ger les quelque 1 000 satel­lites améri­cains. En janvier 2020, un appa­reil russe s’est appro­ché d’un peu trop près d’un engin améri­cain pour que Washing­ton ne soupçonne pas Moscou d’es­pion­nage. Dans le même temps, la Chine a commencé à entraî­ner des unités spécia­li­sées avec des armes capables de faire explo­ser des objets en orbite. Mais tout en dénonçant ces faits à grand fracas, les États-Unis déploient progres­si­ve­ment leur armée de l’es­pace.

La guerre des étoiles

Il y a une époque où les docu­ments impor­tants pour le futur de l’ex­plo­ra­tion spatiale n’étaient pas écrits à côté des boules blanches de la Buck­ley Air Force Base mais aux Nations unies. Lancés dans une périlleuse course à l’es­pace après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis et l’Union sovié­tique ont signé un traité à ce sujet le 27 janvier 1967, soit plus de deux ans avant que Neil Armstrong ne pose le pied sur la Lune. Cet accord prévoit une liberté d’ac­cès totale à l’es­pace extra-atmo­sphé­rique et inter­dit l’ins­tal­la­tion d’armes nucléaires ou de destruc­tion massive sur l’or­bite de la Terre, sur la Lune ou tout autre corps céleste.

Il n’in­ter­dit toute­fois pas stric­te­ment l’uti­li­sa­tion d’armes dans l’es­pace, contrai­re­ment au Traité sur la préven­tion d’une course aux arme­ments dans l’es­pace, une réso­lu­tion propo­sée à plusieurs reprises aux Nations unies dans les années 1980. Seule­ment, les États-Unis s’y sont toujours oppo­sés, comme il se sont oppo­sés au traité visant à préve­nir l’ins­tal­la­tion d’armes dans l’es­pace intro­duit par la Russie et la Chine en 2008. Résul­tat, faute d’avan­cer, la régu­la­tion des forces mili­taires dans l’es­pace a fini par recu­ler.

En juillet 2014, Washing­ton a annoncé la créa­tion d’un « corps de l’es­pace ». Moins de quatre ans plus tard, en mars 2018, les États-Unis mettaient offi­ciel­le­ment en place cette force spatiale, équi­va­lente à la Navy ou à l’Air Force. Et les autres pays du monde ont suivi pour ne pas être distan­ciés. Le 23 juillet 2020, l’ar­­mée de l’air française a été rebap­­ti­­sée « armée de l’air et de l’es­­pace ». Pour sa ministre, Florence Parly, les puis­sances mondiales se disputent d’ores et déjà la supré­ma­tie dans la galaxie.

Dans sa doctrine, l’US Space Force indique que l’es­pace est une zone qui doit être maîtri­sée pour garan­tir certains inté­rêts vitaux des États-Unis. Les satel­lites doivent par exemple être proté­gés afin que les commu­ni­ca­tions soient assu­rées. Certains ont d’ailleurs déjà une portée mili­taire puisqu’ils offrent la possi­bi­lité de détec­ter et de suivre les missiles balis­tiques et d’autres menaces comme des navires ou des lanceurs, grâce à leurs signa­tures ther­miques.

Du point de vue de la force spatiale améri­caine, l’es­pace est « la source et le canal par lequel un pays peut expri­mer sa puis­sance diplo­ma­tique, d’in­for­ma­tion, mili­taire et écono­mique » et c’est la raison pour laquelle il faut « culti­ver, déve­lop­per et amélio­rer son pouvoir spatial pour assu­rer la pros­pé­rité natio­nale et la sécu­rité ». Et comme cette doctrine influence le monde, il y a peu de chances que l’es­ca­lade mili­taire s’ar­rête.

La couver­ture de la doctrine

Couver­ture : United States Space Force


 

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