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Plusieurs astronomes ont bâti des modèles pour évaluer le nombre de civilisations extraterrestres à rencontrer.

par Denis Hadzovic | 2 septembre 2020

Diffé­rentes méthodes

Au bout d’une route qui serpente entre les collines de Santa Cruz, en Cali­for­nie, la forêt de séquoias s’es­tompe pour révé­ler la maison de Frank Drake. L’al­lée prin­ci­pale contourne un arbre épais comme une table de billard qui a pris racine il y a plusieurs centaines d’an­nées. L’as­tro­phy­si­cien qui passe sa retraite ici n’a pas son âge, mais il a semé des graines pour le long terme. En 1974, il a envoyé un message sous forme d’onde radio en espé­rant qu’il pour­rait être lu par une intel­li­gence extra­ter­restre dans les 50 000 années à venir. Le message d’Are­cibo dérive aujourd’­hui à plus de 45 années-lumière de la Terre.

Ce n’est pas sa seule contri­bu­tion à la recherche de la vie dans l’es­pace. En s’ap­puyant sur la désor­mais célèbre « équa­tion de Drake », les cher­­cheurs de l’uni­­ver­­sité de Nottin­gham ont estimé que notre galaxie pour­­rait abri­ter plus d’une tren­­taine de civi­­li­­sa­­tions extra­­­ter­­restres « actives », capables de commu­niquer avec d’autres civi­li­sa­tions. Leurs calculs, qui partent du prin­cipe que la vie est capable de se déve­lop­per sur d’autres planètes de la même manière qu’elle se déve­loppe sur Terre, ont été publiés le 15 juin dernier dans l’Astro­­phy­­si­­cal Jour­­nal

Selon l’étude, il est probable que 36 civi­li­sa­tions attendent d’être décou­vertes dans la Voie lactée. « C’est la première fois que nous avons une réelle esti­ma­tion du nombre de civi­li­sa­tions intel­li­gentes actives et capables de commu­niquer avec lesquelles nous pour­rions entrer en contact », vante l’as­tro­­phy­­si­­cien britan­nique Chris­to­pher Conse­lice. D’après lui, il faut plus ou moins cinq milliards d’an­nées pour qu’une vie intelli­gente se forme sur une planète qui réunit les condi­tions néces­saires à l’ap­pa­ri­tion de la vie.

Frank Drake

L’équa­tion de Drake qui les a aidés à en arri­ver là rassemble sept variables : le taux moyen de forma­tion des étoiles, la frac­tion des étoiles possé­dant des planètes, le nombre moyen de planètes poten­tiel­le­ment propices à la vie par étoile dotée de planètes, la frac­tion de ces planètes sur lesquelles la vie appa­raît, la frac­tion de ces planètes sur lesquelles appa­raît une vie intel­li­gente, la frac­tion des civi­li­sa­tions intel­li­gentes qui déve­loppent la capa­cité de commu­niquer et la durée moyenne au cours de laquelle les civi­li­sa­tions peuvent commu­niquer.

Conse­lice et ses collègues ont appliqué leurs données récentes à cette équa­tion de 1961. Ils ont ainsi déter­miné qu’il y avait entre 4 et 211 civi­li­sa­tions extra­ter­restres dans la Voie lactée capables de commu­niquer les unes avec les autres. Puis ils ont cher­ché le nombre le plus probable à partir de cette four­chette et sont parve­nus à 36.

D’autres cher­cheurs ont combiné l’équa­tion de Drake avec un modèle diffé­rent, la « limite astro­bio­lo­gique coper­ni­cienne ». Cette dernière prend en compte l’histoire de la forma­tion des étoiles, la bana­lité des étoiles riches en métaux et la fréquence des étoiles accueillant des planètes semblables à la Terre dans leurs zones habi­tables. Avec cette méthode, Steve Wooding et Domi­nik Czer­nia ont estimé qu’il n’y a qu’une chance sur 3 milliards pour qu’une vie intel­li­gente se déve­loppe dans Alpha du Centaure, le système stel­laire et plané­taire le plus proche de nous. Cepen­dant, leurs calculs démontrent que plus on s’éloigne de notre système solaire, plus les proba­bi­li­tés de rencon­trer une autre civi­li­sa­tion intel­li­gente augmentent.

Mais les scien­­ti­­fiques de Nottin­gham précisent qu’il serait néan­­moins diffi­­cile d’en­­trer en contact avec l’une de ces civi­li­sa­tions, puisque la plus proche se trou­ve­rait à une distance d’en­vi­ron 17 000 années-lumière. L’étude des signaux radios en prove­­nance de l’es­­pace pour­­rait conte­­nir des indices quant à la loca­­li­­sa­­tion de ces civi­­li­­sa­­tions, mais aussi quant à notre propre espé­rance de vie.

Une histoire d’évo­lu­tion

À partir des années 1950, le jeune diplômé de Harvard Frank Drake a consa­cré sa vie à l’étude et à la recherche d’une civi­li­sa­tion extra­ter­restre. Il comp­tait pour cela tant sur l’ob­ser­va­tion que sur les calculs et, alors qu’il super­vi­sait la conver­sion de l’ob­ser­va­toire d’Are­bico en téles­cope radio, l’as­tro­nome mettait au point une équa­tion qui fera date. Parmi les variables à consi­dé­rer, certaines sont rela­ti­ve­ment simples à mesu­rer comme le nombre d’étoiles qui se forment annuel­le­ment dans notre galaxie. D’autres sont beau­coup plus complexes, telles la durée de vie moyenne d’une civi­li­sa­tion, en années.

Or savoir combien de temps une civi­li­sa­tion peut pros­pé­rer permet d’ima­gi­ner le stade d’évo­lu­tion tech­nique et tech­no­lo­gique qu’elle pour­rait atteindre. En « seule­ment » 45 000 ans, notre civi­li­sa­tion a nette­ment évolué. En l’es­pace de 2 000 ans, nous sommes passés de l’âge de la pierre à celui de l’ex­plo­ra­tion spatiale. Et quand on parle de civi­li­sa­tion extra­ter­restre, il faut se placer sur une échelle tempo­relle qui se base sur des millions voire des milliards d’an­­nées d’évo­lu­tion.

« L’er­­reur fonda­­men­­tale que font les gens lorsqu’ils pensent à une intel­­li­­gence extra­­­ter­­restre est de croire qu’ils sont comme nous, où qu’ils sont seule­­ment plus avan­­cés de quelques centaines d’an­­nées », remarque le physi­cien améri­cain Michio Kaku. Si une civi­­li­­sa­­tion a eu des millions d’an­­nées pour évoluer, il est fort probable que celle-ci puisse réali­­ser des choses impen­­sables pour nous aujourd’­­hui. Dans l’équa­tion de Drake, il y a donc une variable très compliquée à ajus­ter. 

Michio Kaku

C’est pourquoi Chris­to­pher Conse­lice et ses collègues voient l’équa­tion « plutôt comme un outil pour se poser des ques­tions qu’une formule qui doit être réso­lue ». Seule l’évo­lu­tion de notre propre civi­li­sa­tion nous permet­tra de donner des esti­ma­tions plus précises sur le nombre de civi­li­sa­tions extra­ter­restres à portée de vue, voire de les rencon­trer. En juin 2019, Frank Drake affir­mait dans une inter­view que ce n’était ques­tion que de « temps et d’argent ».


Couver­ture : Dino Reich­muth


 

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