par Dimiter Kenarov | 5 mai 2015

Asca­­nia-Nova, Ukraine. Victor Gavri­­lenko fonce dans la steppe ukrai­­nienne à près de 100 km/h. Sa frêle Lada verte galope sauva­­ge­­ment sur l’herbe dessé­­chée et soulève des nuages de pous­­sière en doublant des trou­­peaux affo­­lés de buffles, de zèbres, de gnous et d’an­­ti­­lopes. Deux douzaines de grues passent au-dessus de nos têtes. Leurs ombres contras­­tant avec la pâleur du ciel bleu, elles volent en V tel un esca­­dron de bombar­­diers sur le chemin de la guerre. Au moment où nous aper­­ce­­vons enfin une horde de chevaux de Prze­­walski, Gavri­­lenko écrase le frein comme s’il tirait sur des rênes imagi­­naires. Le moteur toujours en marche, il bondit hors de la voiture et colle d’énormes jumelles à ses yeux. « Bonjour, mesdames », dit-il aux juments brunes à la crinière sombre, tapies au loin. « Quelles beau­­tés, quelles beau­­tés ! »

Viktor Gavrilenko, directeur d'Ascania-NovaCrédits Dimiter Kenarov
Viktor Gavri­­lenko, direc­­teur d’As­­ca­­nia-Nova
Crédits : Dimi­­ter Kena­­rov

À 59 ans, Gavri­­lenko a des cheveux poivre et sel en bataille, et ses petits yeux vifs surplombent un nez crochu qui sort de sa mous­­tache épaisse comme un oiseau de son nid. Gavri­­lenko est le direc­­teur d’As­­ca­­nia-Nova, la plus vieille réserve step­­pique du monde. Située dans le sud de l’Ukraine, non loin de la fron­­tière avec la Crimée, elle s’étend sur plus de 33 000 hectares et renferme l’un des derniers arpents de steppe vierge du monde. Sur ce terri­­toire, des hordes d’ani­­maux sauvages venus d’Afrique, d’Asie Centrale et des Amériques vivent et errent libre­­ment. C’est la réserve natu­­relle la plus connue et la plus popu­­laire de tout le pays, une sorte de Seren­­geti ukrai­­nien aussi appelé zapo­­ved­­nik.

La steppe

La steppe eurasienne est une gigan­­tesque bande herbeuse semi-aride qui s’étend depuis le nord de la Chine et de la Mongo­­lie jusqu’en Ukraine et en Hongrie, en passant par la Russie. Depuis plus de deux millé­­naires, cette région repré­­sente une sorte d’au­­to­­route des civi­­li­­sa­­tions, une route grande ouverte emprun­­tée par la marche de l’his­­toire. À l’ins­­tar des prai­­ries améri­­caines, la steppe est un lieu mythique, un paysage infini d’herbes ondoyantes. « On avance, on avance, et on ne peut distin­­guer, ni où ce plateau commence, ni où il finit », écri­­vit Anton Tche­­khov à la fin du XIXe dans l’une de mes nouvelles préfé­­rées, inti­­tu­­lée « La steppe ». L’ex­­tré­­mité occi­­den­­tale de la steppe ukrai­­nienne marque la fron­­tière avec l’Eu­­rope et reste l’une de ses régions les plus contes­­tées. Autre­­fois, elle était connue sous le nom de dikoe pole, « les plaines sauvages », et ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que l’Em­­pire russe a réussi à la soumettre et à contrô­­ler ses groupes nomades et semi-nomades. Le terme « Ukraine » veut lui-même dire « région limi­­trophe ». Aujourd’­­hui, l’his­­toire semble se répé­­ter : la steppe repré­­sente à nouveau une fron­­tière. Lorsque j’ai visité Asca­­nia-Nova à la fin du mois de septembre, les emblé­­ma­­tiques fétuques et autres cheveux d’anges, les tulipes rouges et les iris violets étaient montés en graine depuis bien long­­temps sous les assauts du soleil esti­­val. Néan­­moins, l’im­­men­­sité de la steppe, s’éten­­dant dans toutes les direc­­tions possibles, donnait encore le vertige. La mono­­to­­nie dégage une certaine splen­­deur.

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Carte de la région

« Il faudrait de la pluie, encore et encore. La steppe se trans­­forme tota­­le­­ment avec la pluie », insiste Gavri­­lenko, comme s’il avait honte que je ne puisse pas admi­­rer la pleine magni­­fi­­cence de la steppe. Il ajoute que de toutes ces années passées à parcou­­rir la réserve, il n’a jamais vécu une saison aussi sèche. Ici, le chan­­ge­­ment clima­­tique est bien réel. Dans les années 1990, la moyenne des préci­­pi­­ta­­tions était d’en­­vi­­ron 450 milli­­mètres, alors qu’elle atteint péni­­ble­­ment les 190 cette année. « Au prin­­temps, si tu écoutes atten­­ti­­ve­­ment, tu peux entendre l’herbe pous­­ser : puk, puk, puk », m’as­­sure-t-il. « Tu devrais reve­­nir l’an­­née prochaine. » Je ne sais pas si je pour­­rai reve­­nir un jour, car il n’est pas simple de rejoindre Asca­­nia-Nova. Avec le conflit violent qui sévit toujours à l’est de l’Ukraine, et la Crimée récem­­ment annexée par la Russie, j’ai dû passer par une série de postes de contrôle mili­­taires où des hommes bour­­rus en tenue de camou­­flage creu­­saient des tran­­chées, armés d’une kala­ch­­ni­­kov, tandis que des véhi­­cules blin­­dés et des chars d’as­­saut étaient garés sur les bas-côtés. Sur un panneau routier, on pouvait lire « Putler, stop ! » écrit à la main, en réfé­­rence aux ambi­­tions de Poutine que de nombreux habi­­tants de la région comparent à celles d’Hit­­ler. Des batte­­ries anti-aériennes et des radars étaient station­­nés tout près d’As­­ca­­nia-Nova, prêts à répondre à une éven­­tuelle inva­­sion russe depuis la Crimée. Tout le monde se prépa­­rait pour la guerre. « Même dans mes pires cauche­­mars, je n’au­­rais jamais imaginé que la Russie puisse attaquer l’Ukraine », me confie Gavri­­lenko lorsque nous retour­­nons à son bureau situé dans la zone admi­­nis­­tra­­tive d’As­­ca­­nia-Nova. Son cabi­­net de travail est vaste et rempli de livres, des papiers s’em­­pilent un peu partout, et sur son bureau trônent des photos enca­­drées d’un faucon hobe­­reau et d’une pie-grièche. « Si Pierre le Grand avait ouvert une fenêtre sur l’Eu­­rope, Poutine est en train de la refer­­mer. »

Des grues volent au dessus de la steppeCrédits Dimiter Kenarov
Des grues volent au dessus de la steppe
Crédits : Dimi­­ter Kena­­rov

Gavri­­lenko marque une pause et sort un mouchoir en coton de sa poche afin d’es­­suyer la chas­­sie de son œil droit, atteint d’une sorte d’in­­fec­­tion oculaire. Il serait la dernière personne à verser une larme, mais son geste est assez symbo­­lique. « Le pire, c’est que ce plan pour déclen­­cher un conflit au beau milieu d’une nation semble fonc­­tion­­ner », me dit Gavri­­lenko. « En tant que biolo­­giste, je connais bien ces conflits intra-espèces, et ce sont les pires qui existent dans la nature. Nous sommes une espèce agres­­sive, très agres­­sive, de véri­­tables chim­­pan­­zés qui s’entre-tuent. On détruit tout sur notre passage. » La majeure partie de sa carrière a été consa­­crée à préve­­nir les tendances destruc­­trices de l’homme. En véri­­table héri­­tier des cosaques du Don, les fameux gardiens des fron­­tières dans les steppes, il a grandi dans une ferme sans élec­­tri­­cité et s’est passionné pour la nature dès son plus jeune âge. Après des études dans la zoolo­­gie et la protec­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, il est devenu rapi­­de­­ment l’un des prin­­ci­­paux écolo­­gistes de l’Union sovié­­tique.

Des animaux venus d'Afrique, d'Asie ou des Amériques errent librementCrédits Dimiter Kenarov
Des animaux venus d’Afrique, d’Asie ou des Amériques errent libre­­ment
Crédits : Dimi­­ter Kena­­rov

En recon­­nais­­sance des projets qu’il a accom­­plis, il s’est vu confier la direc­­tion d’As­­ca­­nia-Nova en 1990, un travail dans lequel il excelle et qui a fait de lui une petite célé­­brité dans son pays natal. Si vous travaillez dans la préser­­va­­tion de la nature en Ukraine ou en Russie, vous connais­­sez sans doute Viktor Gavri­­lenko et son dévoue­­ment presque fana­­tique à son travail. « On nous a confié ce patri­­moine histo­­rique et il serait crimi­­nel de l’aban­­don­­ner », dit-il à ce propos. « Nous devons le conser­­ver pour la prochaine géné­­ra­­tion, c’est notre devoir. Si nous ne réus­­sis­­sons pas à prendre soin du présent, nous n’au­­rons pas d’ave­­nir. »

La réserve

L’his­­toire d’As­­ca­­nia-Nova est longue et bigar­­rée (« C’est comme une peau de zèbre : les bandes claires alternent avec des noires », commente Gavri­­lenko). La réserve, privée au départ, fut fondée à la fin du XIXe siècle par un riche et ambi­­tieux proprié­­taire terrien, Frie­­drich Falz-Fein, un descen­­dant de colons germa­­niques instal­­lés dans cette région. La famille Falz-Fein possé­­dait l’un des plus grands élevages de moutons de Russie, une compa­­gnie mari­­time, un port privé en mer Noire, d’im­­menses vergers ainsi qu’une conser­­ve­­rie (le logo repré­­sen­­tait un pois­­son rouge enfour­­chant une bicy­­clette).

Crédits Dimiter Kenarov
Crédits : Dimi­­ter Kena­­rov

Gent­­le­­man aux idées progres­­sistes et quelque part écolo amateur, Falz-Fein décida de clôtu­­rer une partie de la steppe vierge de sa propriété afin de proté­­ger la flore des labours et des moutons qui mettaient inévi­­ta­­ble­­ment en danger les paysages au sud de l’Ukraine. Néan­­moins, son ambi­­tion ne s’ar­­rê­­tait pas là : il souhai­­tait y intro­­duire des animaux sauvages, tant locaux que d’ailleurs, vivant dans les envi­­ron­­ne­­ments step­­piques. D’une certaine manière, Flaz-Fein était un des précur­­seurs de ce que les biolo­­gistes appellent aujourd’­­hui le « réen­­sau­­va­­ge­­ment ». Rapi­­de­­ment, Asca­­nia-Nova héber­­gea des meutes d’an­­ti­­lopes saïga en danger d’ex­­tinc­­tion (autre­­fois nombreuses dans les steppes eurasiennes), des buffles, des zèbres, des chameaux, des autruches, des gnous et même des kangou­­rous. Beau­­coup de ces animaux vivaient dans des condi­­tions de semi-liberté. En 1899, Falz-Fein finança une expé­­di­­tion en Mongo­­lie : il importa alors dans la réserve des chevaux de Prze­­walski, les derniers chevaux réel­­le­­ment sauvages. L’en­­tre­­prise permit de sauver cette espèce de l’ex­­tinc­­tion. Il créa égale­­ment un zoo et un énorme parc dendro­­lo­­gique irri­­gué grâce à des puits arté­­siens au milieu de cet envi­­ron­­ne­­ment aride, ce qui valut à Asca­­nia-Nova le surnom d’ « oasis des steppes ». Lorsque le tsar Nico­­las II visita ce parc en 1914, il fut telle­­ment impres­­sionné qu’il anoblit Falz-Fein. « C’est très impres­­sion­­nant », écri­­vit-il à sa mère, « on dirait une scène de la Bible, comme si tous les animaux sortaient de l’arche de Noé. » Toute­­fois, la tragé­­die l’at­­ten­­dait. Située aux portes de la Crimée, aux premières loges des combats les plus intenses de la guerre civile russe, Asca­­nia-Nova fut rapi­­de­­ment dévas­­tée, et Falz-Fein dut fuir en Alle­­magne. Vladi­­mir, le frère de Falz-Fein, révèle dans ses mémoires que lorsque les bolche­­viques prirent posses­­sion de la réserve, ils massa­­crèrent plusieurs animaux pour se nour­­rir et utili­­sèrent l’ar­­tille­­rie contre les hordes de chevaux sauvages et d’an­­ti­­lopes, les prenant pour la cava­­le­­rie enne­­mie. Dans un élan de cruauté et d’en­­nui, l’un des soldats commença à déca­­pi­­ter au sabre de rares espèces d’oies. « À bas les têtes, comme avec la bour­­geoi­­sie ! » criait-il en assé­­nant ses coups de lame intem­­pes­­tifs.

Un cimetière, avec un véhicule de l'armée ukrainienne en arrière planDimiter Kenarov
Un cime­­tière, avec un véhi­­cule de l’ar­­mée ukrai­­nienne en arrière plan
Dimi­­ter : Kena­­rov

Malgré les dommages qu’elle subit et sa natio­­na­­li­­sa­­tion future par l’État sovié­­tique, Asca­­nia-Nova survé­­cut, et d’im­­por­­tants travaux scien­­ti­­fiques sur l’éco­­lo­­gie conti­­nuèrent dans la période rela­­ti­­ve­­ment libé­­rale des années 1920. C’est avec la montée de Staline et de son « Grand Plan pour la Trans­­for­­ma­­tion de la nature », dont le but était d’as­­sujet­­tir complè­­te­­ment l’en­­vi­­ron­­ne­­ment natu­­rel au profit de l’in­­dus­­tria­­li­­sa­­tion et de l’agri­­cul­­ture à grande échelle, que le gros de la réserve fut trans­­formé en projet d’éle­­vage de bétail. Des expé­­riences douteuses d’hy­­bri­­da­­tions animales (des croi­­se­­ments entre des zèbres et des chevaux, ou des buffles et des vaches domes­­tiques) visant à créer des espèces et à accroître la produc­­tion, en devinrent ainsi l’ac­­ti­­vité prin­­ci­­pale. On tenta même de commer­­cia­­li­­ser du lait d’élan. Le véri­­table travail de restau­­ra­­tion d’As­­ca­­nia-Nova commença seule­­ment dans les années 1980, pendant la chute du régime sovié­­tique. L’en­­droit entra dans la liste des réserves de biosphère de l’UNESCO et, sous la direc­­tion de Gavri­­lenko, il fut enfin séparé de ce qui était appelé jusque-là l’Ins­­ti­­tut ukrai­­nien de recherche sur l’éle­­vage de steppe. En 2008, avec sa popu­­la­­rité crois­­sante, dépas­­sant joli­­ment chaque année les 100 000 visi­­teurs, Asca­­nia-Nova a été inclue dans les sept merveilles natu­­relles d’Ukraine, repré­­sen­­tant le pays dans une initia­­tive inter­­­na­­tio­­nale bapti­­sée les « sept nouvelles merveilles de la nature ». Elle n’a pas gagné, mais l’hon­­neur de la recon­­nais­­sance suffi­­sait ample­­ment.

Des soldats ukrainiens en poste à Ascania-NovaCrédits Dimiter Kenarov
Des soldats ukrai­­niens en poste à Asca­­nia-Nova
Crédits : Dimi­­ter Kena­­rov

Du plomb dans l’aile

Pour­­tant, peu de touristes osent s’aven­­tu­­rer par ici ces derniers temps. Quand votre pays est en guerre, que l’éco­­no­­mie s’ef­­fondre et que la peur alour­­dit l’air, comme une couver­­ture épaisse, un voyage dans la nature des steppes n’est pas vrai­­ment une prio­­rité. Pour ma part, je suis le seul client du Kanna (« L’élan »), un immeuble de l’époque sovié­­tique recon­­verti en hôtel, dont l’en­­trée est déco­­rée de bois et de tableaux repré­­sen­­tant des cerfs, comme dans un pavillon de chasse. « Les affaires vont très mal en ce moment », commente le récep­­tion­­niste de l’hô­­tel avec un soupir. « Les derniers événe­­ments ont fait fuir tout le monde. »

« Tout est de la faute de la junte fasciste à Kiev ! C’est eux qui ont commencé la guerre les premiers. » — Niko­­laï Loba­­nov

Les rues de la ville d’As­­ca­­nia-Nova, avec sa popu­­la­­tion de 3 500 habi­­tants, sont sinis­­tre­­ment désertes, mais les gens du coin vaquent toujours à leurs occu­­pa­­tions. S’il n’y avait pas la réserve de la steppe, le zoo et le parc dendro­­lo­­gique, qui regroupent trois cents employés, le lieu ressem­­ble­­rait à n’im­­porte quelle autre petite ville ukrai­­nienne : de char­­mantes maisons de plain-pied, certaines recou­­vertes du bleu typique de la région, avec de sales immeubles blancs et hideux dres­­sés ici et là. De longues cordes char­­gées de linge coloré sont étirées entre les habi­­ta­­tions. Quelques personnes âgées sont assises sur des blancs en bois, tandis que de jeunes enfants jouent à la guerre avec des bâtons et des branches. Dans une maison en bordure de ville vit Niko­­laï Loba­­nov, 90 ans. Ce vété­­ran de la bataille de Stalin­­grad, installé à Asca­­nia-Nova depuis 1952, a fini par deve­­nir une auto­­rité impor­­tante dans l’éle­­vage des chevaux de Prze­­walski et dans la sauve­­garde de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. S’il a un problème d’élo­quence, ses souve­­nirs eux sont très clairs et il se rappelle encore la plupart des détails de sa vie : la famine en Ukraine dans les années 1930, pendant laquelle il chas­­sait les moineaux et les écureuils terrestres dans la steppe ; sa survie mira­­cu­­leuse durant la Seconde Guerre mondiale ; ses cours du soir passés à étudier la zoolo­­gie ; sa rencontre à Asca­­nia-Nova avec Joy Adam­­son, le célèbre natu­­ra­­liste et auteur, tué ensuite au Kenya ; son amitié avec le défunt Gerald Durrell, un écolo­­giste anglais. Loba­­nov est aussi un artiste accom­­pli et sa maison regorge de pein­­tures de zèbres, d’an­­ti­­lopes et de flamants roses superbes, dessi­­nés dans le style primi­­tif d’Henri Rous­­seau. Véri­­table enfant des steppes, son amour pour la vie sauvage semble sans limite. Toute­­fois, lorsque je fais mention de la guerre actuelle en Ukraine, il se met brusque­­ment en colère.

Nikolaï Lobanov, 90 ans, vétéran de la bataille de StalingradCrédits Dimiter Kenarov
Niko­­laï Loba­­nov, 90 ans, vété­­ran de la bataille de Stalin­­grad
Crédits : Dimi­­ter Kena­­rov

« Tout est de la faute de la junte fasciste à Kiev ! Ce sont eux qui ont commencé la guerre les premiers ! » lance-t-il rouge de fureur. « Les Russes sont nos chers frères, nous avons combattu contre les nazis ensemble, défendu l’Union sovié­­tique. Cette terre n’a connu que trop de sang et cela suffit ! » Ensuite, comme pour apai­­ser ses pensées, il me demande : « Vous avez vu les grues ? Elles sont magni­­fiques. » Pour mon dernier jour à Asca­­nia-Nova, je décide de suivre le conseil de Loba­­nov et d’al­­ler obser­­ver les grues. Des dizaines de milliers de grues cendrées (Grus grus) se rassemblent ici en début d’au­­tomne pour se nour­­rir et se repo­­ser de leur voyage migra­­toire annuel, de la Scan­­di­­na­­vie et de l’ouest de la Sibé­­rie vers le Moyen-Orient et l’Afrique de l’Est. Avec leur plumage gris ardoise et leurs longues pattes, leur cou noir majes­­tueux se termi­­nant sur une bande blanche qui s’étale derrière les yeux, et leur couronne rouge sur la tête, ces oiseaux sont les rois de la steppe.

Obser­­va­­tion

Aux heures mati­­nales qui précèdent l’aube, quand les constel­­la­­tions ponc­­tuent encore le ciel noir dégagé, je rencontre Alexandre Mezi­­nov, orni­­tho­­logue et direc­­teur de la partie zoo de l’As­­ca­­nia-Nova. Avec son équipe, nous nous apprê­­tons à rejoindre une section basse et maré­­ca­­geuse de la steppe appe­­lée bolchoï tcha­­pelskï pod, ou « Grande dépres­­sion des hérons », afin de comp­­ter les grues. Ce suivi permet de déter­­mi­­ner la santé d’une popu­­la­­tion en parti­­cu­­lier et ses tendances migra­­toires.

Alexandre Mezinov, directeur de la partie zoo de la réserveCrédits Dimiter Kezanov
Alexandre Mezi­­nov, direc­­teur de la partie zoo de la réserve
Crédits : Dimi­­ter Kena­­rov

Dans la rue Lénine, juste en face du zoo, nous montons tous dans une UAZ-452 grise, une four­­gon­­nette sovié­­tique tout-terrain commu­­né­­ment appe­­lée boukhanka, ou « miche de pain », et nous diri­­geons vers la steppe. Tout le monde à part moi est vêtu d’une sorte de treillis et tient une paire de jumelles, un bloc-notes et un stylo. Nous roulons sur une route caho­­teuse, quand Mezi­­nov raconte l’his­­toire d’un groupe de pêcheurs du village voisin qui est récem­­ment allé pêcher sur un bateau près de la côte de Crimée. Une fois ivres, ils ont commencé à hurler : « Poutine est un connard ! » et les gardes-fron­­tières russes ont alors cru à une inva­­sion ukrai­­nienne et failli ouvrir le feu. Les orni­­tho­­logues dans la four­­gon­­nette éclatent tous de rire. Chemin faisant, nous nous arrê­­tons à plusieurs points placés à égale distance les uns des autres. Les gens sortent chacun leur tour pour prendre place dans un poste d’ob­­ser­­va­­tion : il faut couvrir l’en­­semble du péri­­mètre de la steppe pour parve­­nir à un compte aussi précis que possible. Mezi­­nov et moi finis­­sons par sortir de la four­­gon­­nette.

Au début des années 1990, il y avait quelque 35 000 couples d’oies grises en Ukraine, mais leur nombre a aussi chuté de manière signi­­fi­­ca­­tive.

Dehors, il gèle et il fait encore nuit, mais de pâles lueurs de rose et d’orange éclairent déjà l’ho­­ri­­zon. Au loin, on peut entendre les cris irré­­gu­­liers des grues, comme les trom­­pettes d’un jazz expé­­ri­­men­­tal, alors qu’elles se regroupent et s’en­­volent pour faire leurs provi­­sions quoti­­diennes. En atten­­dant, nous nous frot­­tons les mains et tapons des pieds pour nous tenir chaud. « Il faut aller dehors, dans la nature, pour voir les chan­­ge­­ments subtils », m’an­­nonce Mezi­­nov le regard fixé sur l’ho­­ri­­zon. « De nombreux scien­­ti­­fiques restent assis sur leur chaise dans un bureau en ville et prétendent comprendre la nature. Ils feuillettent des livres et reçoivent des subven­­tions, mais ils ne savent rien. Ici, on peut prou­­ver les faits par l’ob­­ser­­va­­tion. » Mezi­­mov m’ex­­plique que ces dernières années, certaines popu­­la­­tions d’oi­­seaux sont en chute libre, avec la dispa­­ri­­tion de zones humides et d’es­­tuaires, et avec l’aug­­men­­ta­­tion du bracon­­nage ainsi que de la pollu­­tion. D’après lui, en 2004, on aurait compté 14 500 couples nicheurs pour les Grandes Outardes, mais seule­­ment 4 500 en 2012. Au début des années 1990, il y avait quelque 35 000 couples d’oies grises en Ukraine, mais leur nombre a aussi chuté de manière signi­­fi­­ca­­tive. Les tendances migra­­toires ont égale­­ment changé : avec le réchauf­­fe­­ment clima­­tique, plusieurs espèces d’oi­­seaux, dont des grues, ont choisi de passer l’hi­­ver à Asca­­nia-Nova, plutôt que de voler au sud. Le disque du soleil émerge lente­­ment à l’ho­­ri­­zon, et je distingue alors au loin de petites silhouettes en pâture : des hordes de bisons d’Amé­­rique du Nord et de chevaux de Prze­­walski. Une pluie fine quelques jours aupa­­ra­­vant a tiré l’herbe de son sommeil léger. À présent, sous la lumière mati­­nale, les reflets cuivrés se trans­­forment peu à peu en émeraude, embel­­lis par de déli­­cates gouttes de rosée.

Mezinov note des informations sur les oiseaux dans son carnetCrédits Dimiter Kenarov
Mezi­­nov note des infor­­ma­­tions sur les oiseaux dans son carnet
Crédits : Dimi­­ter Kena­­rov

Les cris des grues augmentent douce­­ment en volume et en fréquence, comme des morceaux de musique super­­­po­­sés, jusqu’à se trans­­for­­mer en bruit de fond inces­­sant et assour­­dis­­sant. Les oiseaux prennent un à un leur envol : nous voyons des forma­­tions de dix, puis de vingt, de cinquante, de cents indi­­vi­­dus. Avec ses yeux entraî­­nés, Mezi­­nov n’a guère besoin que d’y jeter un œil pour en déter­­mi­­ner le nombre, avant de noter rapi­­de­­ment l’in­­for­­ma­­tion dans son bloc-notes. « Les grues sont comme des bateaux qui flottent dans le ciel », dit une réplique de Quand passent les cigognes (la traduc­­tion litté­­rale du titre russe étant « Les grues volent », ndt), un vieux film sovié­­tique sur la Seconde Guerre mondiale dont je me souviens à présent. Les grues sont comme des bateaux qui flottent dans le ciel. Lorsqu’au-dessus de nos têtes passe enfin la dernière armada, Mezi­­nov et moi la suivons longue­­ment du regard, en silence. Quelle que soit leur prove­­nance, quelle que soit leur desti­­na­­tion, nous leur souhai­­tons bon voyage, loin de nos armes de guerre.


Traduit de l’an­­glais par Anas­­ta­­siya Reznik d’après l’ar­­ticle « The Ukrai­­nian Seren­­geti », paru dans Roads and King­­doms. Couver­­ture : Les bisons d’As­­ca­­nia-Nova, par Dimi­­ter Kena­­rov.

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