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par Dimiter Kenarov | 5 mai 2015

Asca­nia-Nova, Ukraine. Victor Gavri­lenko fonce dans la steppe ukrai­nienne à près de 100 km/h. Sa frêle Lada verte galope sauva­ge­ment sur l’herbe dessé­chée et soulève des nuages de pous­sière en doublant des trou­peaux affo­lés de buffles, de zèbres, de gnous et d’an­ti­lopes. Deux douzaines de grues passent au-dessus de nos têtes. Leurs ombres contras­tant avec la pâleur du ciel bleu, elles volent en V tel un esca­dron de bombar­diers sur le chemin de la guerre. Au moment où nous aper­ce­vons enfin une horde de chevaux de Prze­walski, Gavri­lenko écrase le frein comme s’il tirait sur des rênes imagi­naires. Le moteur toujours en marche, il bondit hors de la voiture et colle d’énormes jumelles à ses yeux. « Bonjour, mesdames », dit-il aux juments brunes à la crinière sombre, tapies au loin. « Quelles beau­tés, quelles beau­tés ! »

Viktor Gavrilenko, directeur d'Ascania-NovaCrédits Dimiter Kenarov
Viktor Gavri­lenko, direc­teur d’As­ca­nia-Nova
Crédits : Dimi­ter Kena­rov

À 59 ans, Gavri­lenko a des cheveux poivre et sel en bataille, et ses petits yeux vifs surplombent un nez crochu qui sort de sa mous­tache épaisse comme un oiseau de son nid. Gavri­lenko est le direc­teur d’As­ca­nia-Nova, la plus vieille réserve step­pique du monde. Située dans le sud de l’Ukraine, non loin de la fron­tière avec la Crimée, elle s’étend sur plus de 33 000 hectares et renferme l’un des derniers arpents de steppe vierge du monde. Sur ce terri­toire, des hordes d’ani­maux sauvages venus d’Afrique, d’Asie Centrale et des Amériques vivent et errent libre­ment. C’est la réserve natu­relle la plus connue et la plus popu­laire de tout le pays, une sorte de Seren­geti ukrai­nien aussi appelé zapo­ved­nik.

La steppe

La steppe eurasienne est une gigan­tesque bande herbeuse semi-aride qui s’étend depuis le nord de la Chine et de la Mongo­lie jusqu’en Ukraine et en Hongrie, en passant par la Russie. Depuis plus de deux millé­naires, cette région repré­sente une sorte d’au­to­route des civi­li­sa­tions, une route grande ouverte emprun­tée par la marche de l’his­toire. À l’ins­tar des prai­ries améri­caines, la steppe est un lieu mythique, un paysage infini d’herbes ondoyantes. « On avance, on avance, et on ne peut distin­guer, ni où ce plateau commence, ni où il finit », écri­vit Anton Tche­khov à la fin du XIXe dans l’une de mes nouvelles préfé­rées, inti­tu­lée « La steppe ». L’ex­tré­mité occi­den­tale de la steppe ukrai­nienne marque la fron­tière avec l’Eu­rope et reste l’une de ses régions les plus contes­tées. Autre­fois, elle était connue sous le nom de dikoe pole, « les plaines sauvages », et ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que l’Em­pire russe a réussi à la soumettre et à contrô­ler ses groupes nomades et semi-nomades. Le terme « Ukraine » veut lui-même dire « région limi­trophe ». Aujourd’­hui, l’his­toire semble se répé­ter : la steppe repré­sente à nouveau une fron­tière. Lorsque j’ai visité Asca­nia-Nova à la fin du mois de septembre, les emblé­ma­tiques fétuques et autres cheveux d’anges, les tulipes rouges et les iris violets étaient montés en graine depuis bien long­temps sous les assauts du soleil esti­val. Néan­moins, l’im­men­sité de la steppe, s’éten­dant dans toutes les direc­tions possibles, donnait encore le vertige. La mono­to­nie dégage une certaine splen­deur.

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Carte de la région

« Il faudrait de la pluie, encore et encore. La steppe se trans­forme tota­le­ment avec la pluie », insiste Gavri­lenko, comme s’il avait honte que je ne puisse pas admi­rer la pleine magni­fi­cence de la steppe. Il ajoute que de toutes ces années passées à parcou­rir la réserve, il n’a jamais vécu une saison aussi sèche. Ici, le chan­ge­ment clima­tique est bien réel. Dans les années 1990, la moyenne des préci­pi­ta­tions était d’en­vi­ron 450 milli­mètres, alors qu’elle atteint péni­ble­ment les 190 cette année. « Au prin­temps, si tu écoutes atten­ti­ve­ment, tu peux entendre l’herbe pous­ser : puk, puk, puk », m’as­sure-t-il. « Tu devrais reve­nir l’an­née prochaine. » Je ne sais pas si je pour­rai reve­nir un jour, car il n’est pas simple de rejoindre Asca­nia-Nova. Avec le conflit violent qui sévit toujours à l’est de l’Ukraine, et la Crimée récem­ment annexée par la Russie, j’ai dû passer par une série de postes de contrôle mili­taires où des hommes bour­rus en tenue de camou­flage creu­saient des tran­chées, armés d’une kalach­ni­kov, tandis que des véhi­cules blin­dés et des chars d’as­saut étaient garés sur les bas-côtés. Sur un panneau routier, on pouvait lire « Putler, stop ! » écrit à la main, en réfé­rence aux ambi­tions de Poutine que de nombreux habi­tants de la région comparent à celles d’Hit­ler. Des batte­ries anti-aériennes et des radars étaient station­nés tout près d’As­ca­nia-Nova, prêts à répondre à une éven­tuelle inva­sion russe depuis la Crimée. Tout le monde se prépa­rait pour la guerre. « Même dans mes pires cauche­mars, je n’au­rais jamais imaginé que la Russie puisse attaquer l’Ukraine », me confie Gavri­lenko lorsque nous retour­nons à son bureau situé dans la zone admi­nis­tra­tive d’As­ca­nia-Nova. Son cabi­net de travail est vaste et rempli de livres, des papiers s’em­pilent un peu partout, et sur son bureau trônent des photos enca­drées d’un faucon hobe­reau et d’une pie-grièche. « Si Pierre le Grand avait ouvert une fenêtre sur l’Eu­rope, Poutine est en train de la refer­mer. »

Des grues volent au dessus de la steppeCrédits Dimiter Kenarov
Des grues volent au dessus de la steppe
Crédits : Dimi­ter Kena­rov

Gavri­lenko marque une pause et sort un mouchoir en coton de sa poche afin d’es­suyer la chas­sie de son œil droit, atteint d’une sorte d’in­fec­tion oculaire. Il serait la dernière personne à verser une larme, mais son geste est assez symbo­lique. « Le pire, c’est que ce plan pour déclen­cher un conflit au beau milieu d’une nation semble fonc­tion­ner », me dit Gavri­lenko. « En tant que biolo­giste, je connais bien ces conflits intra-espèces, et ce sont les pires qui existent dans la nature. Nous sommes une espèce agres­sive, très agres­sive, de véri­tables chim­pan­zés qui s’entre-tuent. On détruit tout sur notre passage. » La majeure partie de sa carrière a été consa­crée à préve­nir les tendances destruc­trices de l’homme. En véri­table héri­tier des cosaques du Don, les fameux gardiens des fron­tières dans les steppes, il a grandi dans une ferme sans élec­tri­cité et s’est passionné pour la nature dès son plus jeune âge. Après des études dans la zoolo­gie et la protec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment, il est devenu rapi­de­ment l’un des prin­ci­paux écolo­gistes de l’Union sovié­tique.

Des animaux venus d'Afrique, d'Asie ou des Amériques errent librementCrédits Dimiter Kenarov
Des animaux venus d’Afrique, d’Asie ou des Amériques errent libre­ment
Crédits : Dimi­ter Kena­rov

En recon­nais­sance des projets qu’il a accom­plis, il s’est vu confier la direc­tion d’As­ca­nia-Nova en 1990, un travail dans lequel il excelle et qui a fait de lui une petite célé­brité dans son pays natal. Si vous travaillez dans la préser­va­tion de la nature en Ukraine ou en Russie, vous connais­sez sans doute Viktor Gavri­lenko et son dévoue­ment presque fana­tique à son travail. « On nous a confié ce patri­moine histo­rique et il serait crimi­nel de l’aban­don­ner », dit-il à ce propos. « Nous devons le conser­ver pour la prochaine géné­ra­tion, c’est notre devoir. Si nous ne réus­sis­sons pas à prendre soin du présent, nous n’au­rons pas d’ave­nir. »

La réserve

L’his­toire d’As­ca­nia-Nova est longue et bigar­rée (« C’est comme une peau de zèbre : les bandes claires alternent avec des noires », commente Gavri­lenko). La réserve, privée au départ, fut fondée à la fin du XIXe siècle par un riche et ambi­tieux proprié­taire terrien, Frie­drich Falz-Fein, un descen­dant de colons germa­niques instal­lés dans cette région. La famille Falz-Fein possé­dait l’un des plus grands élevages de moutons de Russie, une compa­gnie mari­time, un port privé en mer Noire, d’im­menses vergers ainsi qu’une conser­ve­rie (le logo repré­sen­tait un pois­son rouge enfour­chant une bicy­clette).

Crédits Dimiter Kenarov
Crédits : Dimi­ter Kena­rov

Gent­le­man aux idées progres­sistes et quelque part écolo amateur, Falz-Fein décida de clôtu­rer une partie de la steppe vierge de sa propriété afin de proté­ger la flore des labours et des moutons qui mettaient inévi­ta­ble­ment en danger les paysages au sud de l’Ukraine. Néan­moins, son ambi­tion ne s’ar­rê­tait pas là : il souhai­tait y intro­duire des animaux sauvages, tant locaux que d’ailleurs, vivant dans les envi­ron­ne­ments step­piques. D’une certaine manière, Flaz-Fein était un des précur­seurs de ce que les biolo­gistes appellent aujourd’­hui le « réen­sau­va­ge­ment ». Rapi­de­ment, Asca­nia-Nova héber­gea des meutes d’an­ti­lopes saïga en danger d’ex­tinc­tion (autre­fois nombreuses dans les steppes eurasiennes), des buffles, des zèbres, des chameaux, des autruches, des gnous et même des kangou­rous. Beau­coup de ces animaux vivaient dans des condi­tions de semi-liberté. En 1899, Falz-Fein finança une expé­di­tion en Mongo­lie : il importa alors dans la réserve des chevaux de Prze­walski, les derniers chevaux réel­le­ment sauvages. L’en­tre­prise permit de sauver cette espèce de l’ex­tinc­tion. Il créa égale­ment un zoo et un énorme parc dendro­lo­gique irri­gué grâce à des puits arté­siens au milieu de cet envi­ron­ne­ment aride, ce qui valut à Asca­nia-Nova le surnom d’ « oasis des steppes ». Lorsque le tsar Nico­las II visita ce parc en 1914, il fut telle­ment impres­sionné qu’il anoblit Falz-Fein. « C’est très impres­sion­nant », écri­vit-il à sa mère, « on dirait une scène de la Bible, comme si tous les animaux sortaient de l’arche de Noé. » Toute­fois, la tragé­die l’at­ten­dait. Située aux portes de la Crimée, aux premières loges des combats les plus intenses de la guerre civile russe, Asca­nia-Nova fut rapi­de­ment dévas­tée, et Falz-Fein dut fuir en Alle­magne. Vladi­mir, le frère de Falz-Fein, révèle dans ses mémoires que lorsque les bolche­viques prirent posses­sion de la réserve, ils massa­crèrent plusieurs animaux pour se nour­rir et utili­sèrent l’ar­tille­rie contre les hordes de chevaux sauvages et d’an­ti­lopes, les prenant pour la cava­le­rie enne­mie. Dans un élan de cruauté et d’en­nui, l’un des soldats commença à déca­pi­ter au sabre de rares espèces d’oies. « À bas les têtes, comme avec la bour­geoi­sie ! » criait-il en assé­nant ses coups de lame intem­pes­tifs.

Un cimetière, avec un véhicule de l'armée ukrainienne en arrière planDimiter Kenarov
Un cime­tière, avec un véhi­cule de l’ar­mée ukrai­nienne en arrière plan
Dimi­ter : Kena­rov

Malgré les dommages qu’elle subit et sa natio­na­li­sa­tion future par l’État sovié­tique, Asca­nia-Nova survé­cut, et d’im­por­tants travaux scien­ti­fiques sur l’éco­lo­gie conti­nuèrent dans la période rela­ti­ve­ment libé­rale des années 1920. C’est avec la montée de Staline et de son « Grand Plan pour la Trans­for­ma­tion de la nature », dont le but était d’as­sujet­tir complè­te­ment l’en­vi­ron­ne­ment natu­rel au profit de l’in­dus­tria­li­sa­tion et de l’agri­cul­ture à grande échelle, que le gros de la réserve fut trans­formé en projet d’éle­vage de bétail. Des expé­riences douteuses d’hy­bri­da­tions animales (des croi­se­ments entre des zèbres et des chevaux, ou des buffles et des vaches domes­tiques) visant à créer des espèces et à accroître la produc­tion, en devinrent ainsi l’ac­ti­vité prin­ci­pale. On tenta même de commer­cia­li­ser du lait d’élan. Le véri­table travail de restau­ra­tion d’As­ca­nia-Nova commença seule­ment dans les années 1980, pendant la chute du régime sovié­tique. L’en­droit entra dans la liste des réserves de biosphère de l’UNESCO et, sous la direc­tion de Gavri­lenko, il fut enfin séparé de ce qui était appelé jusque-là l’Ins­ti­tut ukrai­nien de recherche sur l’éle­vage de steppe. En 2008, avec sa popu­la­rité crois­sante, dépas­sant joli­ment chaque année les 100 000 visi­teurs, Asca­nia-Nova a été inclue dans les sept merveilles natu­relles d’Ukraine, repré­sen­tant le pays dans une initia­tive inter­na­tio­nale bapti­sée les « sept nouvelles merveilles de la nature ». Elle n’a pas gagné, mais l’hon­neur de la recon­nais­sance suffi­sait ample­ment.

Des soldats ukrainiens en poste à Ascania-NovaCrédits Dimiter Kenarov
Des soldats ukrai­niens en poste à Asca­nia-Nova
Crédits : Dimi­ter Kena­rov

Du plomb dans l’aile

Pour­tant, peu de touristes osent s’aven­tu­rer par ici ces derniers temps. Quand votre pays est en guerre, que l’éco­no­mie s’ef­fondre et que la peur alour­dit l’air, comme une couver­ture épaisse, un voyage dans la nature des steppes n’est pas vrai­ment une prio­rité. Pour ma part, je suis le seul client du Kanna (« L’élan »), un immeuble de l’époque sovié­tique recon­verti en hôtel, dont l’en­trée est déco­rée de bois et de tableaux repré­sen­tant des cerfs, comme dans un pavillon de chasse. « Les affaires vont très mal en ce moment », commente le récep­tion­niste de l’hô­tel avec un soupir. « Les derniers événe­ments ont fait fuir tout le monde. »

« Tout est de la faute de la junte fasciste à Kiev ! C’est eux qui ont commencé la guerre les premiers. » — Niko­laï Loba­nov

Les rues de la ville d’As­ca­nia-Nova, avec sa popu­la­tion de 3 500 habi­tants, sont sinis­tre­ment désertes, mais les gens du coin vaquent toujours à leurs occu­pa­tions. S’il n’y avait pas la réserve de la steppe, le zoo et le parc dendro­lo­gique, qui regroupent trois cents employés, le lieu ressem­ble­rait à n’im­porte quelle autre petite ville ukrai­nienne : de char­mantes maisons de plain-pied, certaines recou­vertes du bleu typique de la région, avec de sales immeubles blancs et hideux dres­sés ici et là. De longues cordes char­gées de linge coloré sont étirées entre les habi­ta­tions. Quelques personnes âgées sont assises sur des blancs en bois, tandis que de jeunes enfants jouent à la guerre avec des bâtons et des branches. Dans une maison en bordure de ville vit Niko­laï Loba­nov, 90 ans. Ce vété­ran de la bataille de Stalin­grad, installé à Asca­nia-Nova depuis 1952, a fini par deve­nir une auto­rité impor­tante dans l’éle­vage des chevaux de Prze­walski et dans la sauve­garde de l’en­vi­ron­ne­ment. S’il a un problème d’élo­quence, ses souve­nirs eux sont très clairs et il se rappelle encore la plupart des détails de sa vie : la famine en Ukraine dans les années 1930, pendant laquelle il chas­sait les moineaux et les écureuils terrestres dans la steppe ; sa survie mira­cu­leuse durant la Seconde Guerre mondiale ; ses cours du soir passés à étudier la zoolo­gie ; sa rencontre à Asca­nia-Nova avec Joy Adam­son, le célèbre natu­ra­liste et auteur, tué ensuite au Kenya ; son amitié avec le défunt Gerald Durrell, un écolo­giste anglais. Loba­nov est aussi un artiste accom­pli et sa maison regorge de pein­tures de zèbres, d’an­ti­lopes et de flamants roses superbes, dessi­nés dans le style primi­tif d’Henri Rous­seau. Véri­table enfant des steppes, son amour pour la vie sauvage semble sans limite. Toute­fois, lorsque je fais mention de la guerre actuelle en Ukraine, il se met brusque­ment en colère.

Nikolaï Lobanov, 90 ans, vétéran de la bataille de StalingradCrédits Dimiter Kenarov
Niko­laï Loba­nov, 90 ans, vété­ran de la bataille de Stalin­grad
Crédits : Dimi­ter Kena­rov

« Tout est de la faute de la junte fasciste à Kiev ! Ce sont eux qui ont commencé la guerre les premiers ! » lance-t-il rouge de fureur. « Les Russes sont nos chers frères, nous avons combattu contre les nazis ensemble, défendu l’Union sovié­tique. Cette terre n’a connu que trop de sang et cela suffit ! » Ensuite, comme pour apai­ser ses pensées, il me demande : « Vous avez vu les grues ? Elles sont magni­fiques. » Pour mon dernier jour à Asca­nia-Nova, je décide de suivre le conseil de Loba­nov et d’al­ler obser­ver les grues. Des dizaines de milliers de grues cendrées (Grus grus) se rassemblent ici en début d’au­tomne pour se nour­rir et se repo­ser de leur voyage migra­toire annuel, de la Scan­di­na­vie et de l’ouest de la Sibé­rie vers le Moyen-Orient et l’Afrique de l’Est. Avec leur plumage gris ardoise et leurs longues pattes, leur cou noir majes­tueux se termi­nant sur une bande blanche qui s’étale derrière les yeux, et leur couronne rouge sur la tête, ces oiseaux sont les rois de la steppe.

Obser­va­tion

Aux heures mati­nales qui précèdent l’aube, quand les constel­la­tions ponc­tuent encore le ciel noir dégagé, je rencontre Alexandre Mezi­nov, orni­tho­logue et direc­teur de la partie zoo de l’As­ca­nia-Nova. Avec son équipe, nous nous apprê­tons à rejoindre une section basse et maré­ca­geuse de la steppe appe­lée bolchoï tcha­pelskï pod, ou « Grande dépres­sion des hérons », afin de comp­ter les grues. Ce suivi permet de déter­mi­ner la santé d’une popu­la­tion en parti­cu­lier et ses tendances migra­toires.

Alexandre Mezinov, directeur de la partie zoo de la réserveCrédits Dimiter Kezanov
Alexandre Mezi­nov, direc­teur de la partie zoo de la réserve
Crédits : Dimi­ter Kena­rov

Dans la rue Lénine, juste en face du zoo, nous montons tous dans une UAZ-452 grise, une four­gon­nette sovié­tique tout-terrain commu­né­ment appe­lée boukhanka, ou « miche de pain », et nous diri­geons vers la steppe. Tout le monde à part moi est vêtu d’une sorte de treillis et tient une paire de jumelles, un bloc-notes et un stylo. Nous roulons sur une route caho­teuse, quand Mezi­nov raconte l’his­toire d’un groupe de pêcheurs du village voisin qui est récem­ment allé pêcher sur un bateau près de la côte de Crimée. Une fois ivres, ils ont commencé à hurler : « Poutine est un connard ! » et les gardes-fron­tières russes ont alors cru à une inva­sion ukrai­nienne et failli ouvrir le feu. Les orni­tho­logues dans la four­gon­nette éclatent tous de rire. Chemin faisant, nous nous arrê­tons à plusieurs points placés à égale distance les uns des autres. Les gens sortent chacun leur tour pour prendre place dans un poste d’ob­ser­va­tion : il faut couvrir l’en­semble du péri­mètre de la steppe pour parve­nir à un compte aussi précis que possible. Mezi­nov et moi finis­sons par sortir de la four­gon­nette.

Au début des années 1990, il y avait quelque 35 000 couples d’oies grises en Ukraine, mais leur nombre a aussi chuté de manière signi­fi­ca­tive.

Dehors, il gèle et il fait encore nuit, mais de pâles lueurs de rose et d’orange éclairent déjà l’ho­ri­zon. Au loin, on peut entendre les cris irré­gu­liers des grues, comme les trom­pettes d’un jazz expé­ri­men­tal, alors qu’elles se regroupent et s’en­volent pour faire leurs provi­sions quoti­diennes. En atten­dant, nous nous frot­tons les mains et tapons des pieds pour nous tenir chaud. « Il faut aller dehors, dans la nature, pour voir les chan­ge­ments subtils », m’an­nonce Mezi­nov le regard fixé sur l’ho­ri­zon. « De nombreux scien­ti­fiques restent assis sur leur chaise dans un bureau en ville et prétendent comprendre la nature. Ils feuillettent des livres et reçoivent des subven­tions, mais ils ne savent rien. Ici, on peut prou­ver les faits par l’ob­ser­va­tion. » Mezi­mov m’ex­plique que ces dernières années, certaines popu­la­tions d’oi­seaux sont en chute libre, avec la dispa­ri­tion de zones humides et d’es­tuaires, et avec l’aug­men­ta­tion du bracon­nage ainsi que de la pollu­tion. D’après lui, en 2004, on aurait compté 14 500 couples nicheurs pour les Grandes Outardes, mais seule­ment 4 500 en 2012. Au début des années 1990, il y avait quelque 35 000 couples d’oies grises en Ukraine, mais leur nombre a aussi chuté de manière signi­fi­ca­tive. Les tendances migra­toires ont égale­ment changé : avec le réchauf­fe­ment clima­tique, plusieurs espèces d’oi­seaux, dont des grues, ont choisi de passer l’hi­ver à Asca­nia-Nova, plutôt que de voler au sud. Le disque du soleil émerge lente­ment à l’ho­ri­zon, et je distingue alors au loin de petites silhouettes en pâture : des hordes de bisons d’Amé­rique du Nord et de chevaux de Prze­walski. Une pluie fine quelques jours aupa­ra­vant a tiré l’herbe de son sommeil léger. À présent, sous la lumière mati­nale, les reflets cuivrés se trans­forment peu à peu en émeraude, embel­lis par de déli­cates gouttes de rosée.

Mezinov note des informations sur les oiseaux dans son carnetCrédits Dimiter Kenarov
Mezi­nov note des infor­ma­tions sur les oiseaux dans son carnet
Crédits : Dimi­ter Kena­rov

Les cris des grues augmentent douce­ment en volume et en fréquence, comme des morceaux de musique super­po­sés, jusqu’à se trans­for­mer en bruit de fond inces­sant et assour­dis­sant. Les oiseaux prennent un à un leur envol : nous voyons des forma­tions de dix, puis de vingt, de cinquante, de cents indi­vi­dus. Avec ses yeux entraî­nés, Mezi­nov n’a guère besoin que d’y jeter un œil pour en déter­mi­ner le nombre, avant de noter rapi­de­ment l’in­for­ma­tion dans son bloc-notes. « Les grues sont comme des bateaux qui flottent dans le ciel », dit une réplique de Quand passent les cigognes (la traduc­tion litté­rale du titre russe étant « Les grues volent », ndt), un vieux film sovié­tique sur la Seconde Guerre mondiale dont je me souviens à présent. Les grues sont comme des bateaux qui flottent dans le ciel. Lorsqu’au-dessus de nos têtes passe enfin la dernière armada, Mezi­nov et moi la suivons longue­ment du regard, en silence. Quelle que soit leur prove­nance, quelle que soit leur desti­na­tion, nous leur souhai­tons bon voyage, loin de nos armes de guerre.


Traduit de l’an­glais par Anas­ta­siya Reznik d’après l’ar­ticle « The Ukrai­nian Seren­geti », paru dans Roads and King­doms. Couver­ture : Les bisons d’As­ca­nia-Nova, par Dimi­ter Kena­rov.

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