Depuis 10 ans, le grand reporter Kamal Redouani documente la période troublée qui agite le Moyen-Orient et le monde arabe. Syrie, Irak, Libye : sur le terrain, il part à la rencontre de ceux qui ont construit Daech.

par Élisa Thévenet | 16 mai 2016

Depuis dix ans, le grand repor­­ter Kamal Redouani docu­­mente la période trou­­blée qui agite le Moyen-Orient et le monde arabe. Syrie, Irak, Libye : sur le terrain, il part à la rencontre de ceux qui ont construit Daech, pour comprendre l’his­­toire de cette nébu­­leuse deve­­nue en quelques années l’une des orga­­ni­­sa­­tions terro­­ristes les plus meur­­trières au monde. Cette décen­­nie d’images, de témoi­­gnages, de souve­­nirs et d’ana­­lyses, il la raconte dans un livre, Inside Daech (paru en février 2016) et dans un docu­­men­­taire, Daech, l’ori­­gine de la terreur, diffusé jeudi 12 mai 2016 sur France 2. Il y décrypte la construc­­tion de Daech et marche dans les pas de son fonda­­teur, Abou Bakr al-Bagh­­dadi. Rencontre avec le seul jour­­na­­liste au monde à être entré à Samarra, fief de la famille Al-Bagh­­dadi en Irak.


ulyces-insidedaech-01
Kamal Redouani
Crédits : Kamal Redouani/Face­­book

Pourquoi ce docu­­men­­taire est-il une première pour les médias du monde entier ?

C’est le premier film qui raconte de l’in­­té­­rieur l’his­­toire de Daech, ses premiers pas, son infil­­tra­­tion, sa mise en place et sa construc­­tion. Il existe de nombreux écrits de spécia­­listes sur la ques­­tion, mais c’est la première fois qu’un décryp­­tage est proposé à partir des témoi­­gnages de ceux qui l’ont vécu. Tout a commencé en 2006, je voulais docu­­men­­ter les premiers pas du djiha­­disme, et rencon­­trer les oppo­­sants à la présence améri­­caine sur le terri­­toire irakien. J’ai rapi­­de­­ment décou­­vert que ces oppo­­sants étaient un mélange d’of­­fi­­ciers de Saddam Hussein et des membres d’Al-Qaïda qui s’étaient instal­­lés en Irak. C’étaient mes premiers pas dans le monde obscur et barbare du djiha­­disme. Je voulais comprendre qui étaient ces gens qui mettaient des bombes sous les chars améri­­cains.



Ensuite, avec les révo­­lu­­tions arabes, j’ai vu naître et s’ins­­tal­­ler l’in­­fil­­tra­­tion des djiha­­distes en Syrie. En filmant les mani­­fes­­ta­­tions, j’ai décou­­vert qu’il y avait des gens qui venaient de Libye, de Tuni­­sie ; je me suis rendu compte, après coup, que certains criaient dans les cortèges : « Vive Jabhat al-Nosra ! » Le Front al-Nosra qui s’est depuis déclaré affi­­lié à Al-Qaïda. À l’époque, Daech n’exis­­tait pas encore. Mais à partir de là, je me suis dit qu’il y avait un bug, quelque chose qui n’al­­lait pas dans les révo­­lu­­tions arabes. J’étais furieux de voir les djiha­­distes infil­­trer et massa­­crer les rêves de cette jeunesse qui criait haut et fort son envie de liberté et de démo­­cra­­tie.

Alors, j’ai décidé d’enquê­­ter sur le sujet et d’al­­ler à leur rencontre. J’en ai fait un film diffusé en 2013 sur Canal +, Islam radi­­cal : les djiha­­distes en embus­­cade. J’ai décou­­vert que des ex-compa­­gnons de Ben Laden revê­­taient des chemises blanches pour se présen­­ter aux élec­­tions libyennes, après la chute de Kadhafi.

ulyces-insidedaech-02
Islam radi­­cal : les djiha­­distes en embus­­cade

C’est véri­­ta­­ble­­ment étape par étape que j’ai construit ce nouveau docu­­men­­taire qui est le fruit de dix années de repor­­tage et d’ana­­lyse. Pour l’ache­­ver, je suis reparti en Syrie et en Irak pour vali­­der mon décryp­­tage et retrou­­ver ceux qui ont fréquenté ces groupes, pour qu’ils proposent eux-mêmes une analyse de leur situa­­tion et de ce qu’il leur est arrivé.

Vous êtes le premier jour­­na­­liste à être entré à Samarra et à avoir visité la prison d’Abou Ghraib depuis sa ferme­­ture, comment êtes-vous parvenu à ouvrir les portes de ces lieux symbo­­liques ?

Cela fait plus d’une décen­­nie que je travaille dans le Moyen-Orient et dans le monde arabe, or depuis quelques années, l’ac­­tua­­lité s’est dépla­­cée sur ce terri­­toire. Consé­quence : les gens avec qui j’ai noué des contacts profes­­sion­­nels et auprès de qui j’avais mes entrées se sont eux-mêmes trans­­for­­més. Ils se sont radi­­ca­­li­­sés au fil du temps et des événe­­ments, et sont deve­­nus des inter­­­lo­­cu­­teurs influents de la région.

Lorsque je les ai connus, la plupart étaient de simples combat­­tants ou oppo­­sants – oppo­­sants à Bachar el-Assad si l’on parle de la Syrie et oppo­­sants à la présence de l’ar­­mée améri­­caine si l’on parle de l’Irak. Mon carnet d’adresses me permet aujourd’­­hui de rencon­­trer direc­­te­­ment les chefs de tribus ou d’uni­­tés combat­­tantes, et d’ob­­te­­nir leur parole qu’ils me rece­­vront et ne me kidnap­­pe­­ront pas. Pour rentrer dans la prison d’Abou Ghraib, il m’a toute­­fois fallu obte­­nir dix accords diffé­­rents. La prison est gardée par des milices qui appar­­tiennent à des groupes distincts. Il fallait donc avoir l’au­­to­­ri­­sa­­tion de chacun pour pouvoir entrer. Abou Ghraib est une réfé­­rence pour les djiha­­distes, elle leur rappelle l’hu­­mi­­lia­­tion subie par les Améri­­cains.

ulyces-insidedaech-03
Une cellule d’Abou Ghraib

En arri­­vant, ni le direc­­teur de la prison, ni les gardiens n’ont voulu répondre à mes ques­­tions. Ils m’ont dit : « Bon, tu es arrivé jusque là, tu as eu tes auto­­ri­­sa­­tions, main­­te­­nant tu vas faire ta visite tout seul. » Il faut imagi­­ner la scène : une prison vide, moi qui avance seul avec ma caméra, suivi par une quin­­zaine de personnes dont j’en­­tends juste les pas. Je ne savais pas ce que j’al­­lais décou­­vrir. Les cellules étaient restées en l’état, comme si les djiha­­distes étaient toujours là. Il restait toutes leurs affaires, leurs lits, leurs couver­­tures et leurs sacs. Quand Abou Bakr al-Bagh­­dadi a proclamé la nais­­sance de Daech, la première chose qu’il a fait c’est d’at­­taquer la prison pour libé­­rer ces cama­­rades.

En fuyant, ils ont tout laissé derrière eux. Je navi­­guais dans ces cellules et je décou­­vrais des livres pous­­sié­­reux, de toutes les tailles. Je les ai ouverts : ce n’étaient que des exem­­plaires du Coran. Tous ne lisaient que le livre sacré des musul­­mans. Je me souviens aussi d’une fresque dessi­­née par un prison­­nier dans sa cellule. Elle repré­­sen­­tait des soldats dont la tête avait été coupée et un djiha­­diste qui posait fière­­ment son pied sur un canon en faisant face à des chars en flamme. C’était un dessin prémo­­ni­­toire de ce qu’ils voulaient faire en sortant de prison.

L’at­­mo­­sphère était oppres­­sante. J’avais l’im­­pres­­sion de me prome­­ner parmi les ombres de djiha­­distes. C’est comme décou­­vrir la vie sans la vie. Je me sentais dans un autre monde. Cette prison a aussi toute une histoire, on se souvient tous des photos de l’ar­­mée améri­­caine qui maltrai­­tait les prison­­niers et qui d’ailleurs a fait qu’une partie d’entre eux s’est radi­­ca­­li­­sée. Toute cette histoire m’est reve­­nue sur place.

Pourquoi avez-vous souhaité partir sur les traces d’Abou Bakr al-Bagh­­dadi ?

Quand on veut racon­­ter l’his­­toire d’une struc­­ture, on s’in­­té­­resse à celle de son chef. C’est très clas­­sique, sauf que personne n’avait jamais fait le portrait d’Abou Bakr al-Bagh­­dadi. On ne savait pas qui il était, d’où il venait, ni quelle était son histoire. Il y a eu des papiers écrits à partir d’in­­for­­ma­­tions prove­­nant « d’agences de presse syriennes », mais personne n’était allé véri­­fier sur le terrain la réalité de ces rensei­­gne­­ments. Du coup, si l’on compare les articles du Monde, de Libé­­ra­­tion ou du Figaro, on se rend compte qu’ils sont assez contra­­dic­­toires. J’avais envie de remon­­ter l’in­­for­­ma­­tion à la source, de marcher dans les pas d’Abou Bakr al-Bagh­­dadi, de déni­­cher où il habi­­tait. J’ai décou­­vert qu’il était de Samarra, une ville irakienne histo­­rique et très conser­­va­­trice, pratique­­ment entiè­­re­­ment fermée.

ulyces-insidedaech-04
La Grande Mosquée de Samarra

J’y suis toute­­fois rentré une première fois grâce à l’un de mes contacts, qui m’a direc­­te­­ment emmené dans une petite mosquée de quar­­tier où al-Bagh­­dadi était imam dans sa jeunesse, là où il avait commencé sa vie profes­­sion­­nelle. Il y donnait des cours sur le Coran aux enfants. Et quand je l’ai inter­­­rogé sur sa radi­­ca­­lité, il m’a dit qu’à l’époque il ne l’était pas encore. J’ai compris que son parcours était fina­­le­­ment très clas­­sique : il a été arrêté lorsqu’il était imam par les Améri­­cains qui l’ont jeté derrière les barreaux où il s’est radi­­ca­­lisé.

Les prisons d’Abou Ghraib et de Bucca ont vrai­­ment parti­­cipé à la radi­­ca­­li­­sa­­tion de beau­­coup de gens. Quand j’ai voulu me rappro­­cher un peu plus de son histoire et aller voir où il habi­­tait, mon contact m’a expliqué qu’Al-Bagh­­dadi faisait partie des trois plus grandes familles de Samarra, et que tous habi­­taient dans le même quar­­tier. Il m’a dit sans détour : « On ne peut pas rentrer là-dedans et je ne veux pas t’y emme­­ner. J’ai beau être ton ami, je ne t’ac­­com­­pa­­gne­­rai pas », et en rigo­­lant, il a ajouté : « Le seul moyen d’en­­trer là-bas, c’est de venir avec des chars. » Je n’ai pas eu à y réflé­­chir très long­­temps.

L’ar­­mée irakienne était posi­­tion­­née à 5 km de Samarra. J’ai passé quelques coups de fil pour avoir accès au géné­­ral, je l’ai rencon­­tré et j’ai passé des heures et des heures à discu­­ter avec lui. On a parlé de l’his­­toire de l’Irak et fina­­le­­ment j’ai réussi à le convaincre – enfin, il a craqué – et il a fini par deman­­der à son colo­­nel de réunir une unité de combat pour m’ac­­com­­pa­­gner là-bas. Ce qui est fou, c’est que le colo­­nel qui m’ac­­com­­pa­­gnait m’a demandé de flou­­ter son visage pour qu’on ne sache pas que c’était lui qui m’avait permis de rentrer dans la maison d’Al-Bagh­­dadi, alors qu’il mène un combat quoti­­dien contre Daech. Ce détail illustre parfai­­te­­ment la situa­­tion chao­­tique dans laquelle se trouve actuel­­le­­ment l’Irak.

ulyces-insidedaech-05
Liban : fron­­tière sous haute tension

Quand je suis arrivé dans le quar­­tier, à bord d’une voiture blin­­dée et entouré de milliaires en armes, j’ai décou­­vert non sans surprise que la maison où vivait Al-Bagh­­dadi, sa femme et ses quatre enfants, était squat­­tée par des réfu­­giés irakiens. La propre maison de celui qui a mis cinq millions de personnes sur les routes de l’exode est elle-même habi­­tée par des réfu­­giés (avec l’au­­to­­ri­­sa­­tion de sa famille bien sûr). Tout cela m’a permis de visua­­li­­ser l’his­­toire de cet homme dont on connaît peu de chose.

Vous travaillez dans des zones de guerre, quel est votre état d’es­­prit sur le terrain ?

Bizar­­re­­ment, quand je suis sur place, j’ou­­blie la peur, avec ma caméra je filme, je pense à mes images et à la construc­­tion de mon film. La peur arrive quand je l’éteins et que je prends soudai­­ne­­ment conscience de la réalité autour de moi, des hommes armés et des obus qui tombent. La peur m’ac­­com­­pagne sur les trajets pendant lesquels on craint d’être kidnappé à tout moment. Parfois, je sens que sur le terrain j’ai atteint la limite des ques­­tions que je peux poser, que j’ai poussé mon inter­­­view trop loin et qu’il faut que je m’ar­­rête.

Il faut savoir sentir les gens. Les djiha­­distes ont souvent peur que les jour­­na­­listes soient des espions de pays occi­­den­­taux. Aussi, l’une de leurs méthodes pour véri­­fier consiste à vous braquer une kala­ch­­ni­­kov sur la tête pour vous tester. Si vous paniquez rapi­­de­­ment, c’est que vous avez quelque chose à cacher. C’est pour vous mettre la pres­­sion et vous faire comprendre que vous êtes sous leur auto­­rité.

J’y ai eu le droit une fois, à la fron­­tière libano-syrienne en 2013, un djiha­­diste s’est placé derrière moi, une kala­ch­­ni­­kov poin­­tée sur ma tête, il a tiré en l’air et m’a demandé si j’étais un espion. Après quelques secondes de silence, il s’est mis à rigo­­ler et m’a offert du thé. C’est assez incroyable raconté comme cela, mais c’est comme ça que ça se passe. En une frac­­tion de seconde, ils changent de ton.

ulyces-insidedaech-06
Kamal Redouani en tour­­nage pour Envoyé Spécial

Vous avez égale­­ment été kidnappé fin 2012 pendant l’un de vos repor­­tages, que s’est-il passé ?

Oui, j’ai été kidnappé en Syrie pendant quatre jours. Heureu­­se­­ment, on m’a libéré avant que je ne passe de mains en mains et que je devienne une marchan­­dise inté­­res­­sante. J’avais décou­­vert, fin 2011, que des djiha­­distes s’in­­fil­­traient en Syrie, et à l’époque tout le monde applau­­dis­­sait les révo­­lu­­tions arabes. J’avais proposé le sujet à Canal + et j’étais parti enquê­­ter. Sur le terrain, mes ques­­tions déran­­geaient, j’étais avec l’Ar­­mée syrienne libre, au milieu des unités combat­­tantes, et je savais que certains de ses membres n’étaient pas des Syriens mais des djiha­­distes. J’ai posé quelques ques­­tions auxquelles on m’a répondu hors caméra : « On n’a pas envie de se dévoi­­ler ou d’en parler. »

Dès le lende­­main, je me suis retrouvé enfermé dans un garage qui servait de dépôt d’es­­sence, j’avais été trans­­féré au cours de la nuit. Un jeune de 18 ans me gardait nuit et jour. Le premier jour, je n’ai pas bien compris ce qu’il m’ar­­ri­­vait, je me disais qu’ils me mettaient peut-être là le temps de déci­­der où m’em­­me­­ner. Mais je me suis rapi­­de­­ment rendu compte que je n’étais plus invité, mais prison­­nier. Je n’avais pas le droit de sortir, on me suivait pour aller aux toilettes et je mangeais une fois par jour.

Ce qu’il s’est passé, c’est qu’un des respon­­sables que je devais voir s’est inquiété de mon absence, il a retrouvé ma trace et a demandé au groupe qui me déte­­nait de me relâ­­cher. Ils ont refusé de me libé­­rer pour que je conti­­nue mes entre­­tiens et m’ont jeté à la fron­­tière turque, de l’autre côté des barbe­­lés, en me disant : « Il vaut mieux pour toi qu’on ne te recroise pas sur notre chemin. »

L’iro­­nie du sort c’est que le jeune qui me gardait m’a contacté par le biais de l’ap­­pli­­ca­­tion WhatsApp, quelques mois plus tard, pour m’an­­non­­cer qu’il s’était réfu­­gié avec toute sa famille au Liban. Il me deman­­dait un coup de main. Je ne l’ai pas revu, je n’en avais pas envie. Nous avions passé quatre jours à discu­­ter pour combler les heures d’at­­tente. Il m’avait parlé de son envie de partir en Europe, donc pour lui, nous étions deve­­nus amis.

ulyces-insidedaech-07
Daech, l’ori­­gine de la terreur

Quelles ont été vos condi­­tions de travail sur le terrain pour parve­­nir à réali­­ser ce docu­­men­­taire ?

Je n’ai jamais fait d’in­­fil­­tra­­tion. Je n’ai jamais caché mon iden­­tité et ma profes­­sion et j’ai toujours filmé les gens caméra au poing. Du coup, mes inter­­­lo­­cu­­teurs ne se sont jamais sentis trom­­pés ou biai­­sés parce que j’ai toujours été honnête avec eux. Je ne cache pas non plus mes convic­­tions, j’es­­saie d’être le plus sincère possible, parce qu’a­­vec Inter­­net tout se sait, mes films sont regar­­dés et mes points de vue sont publics. Donc j’as­­sume ma diver­­gence d’opi­­nion sur place, même si je ne l’ex­­prime pas de manière trop reven­­di­­ca­­tive. La consé­quence, c’est que sur le terrain on n’exige rien de moi, on me prend pour ce que je suis, un jour­­na­­liste.

Bien sûr, mes inter­­­lo­­cu­­teurs essaient d’uti­­li­­ser mon micro pour faire passer leur message, mais comme n’im­­porte quel homme poli­­tique. Mon travail, c’est de prendre de la distance sur tout cela, d’al­­ler cher­­cher une infor­­ma­­tion diffé­­rente, d’ana­­ly­­ser leur manière de faire et de décryp­­ter leurs non-réponses et leurs hési­­ta­­tions. Une fois en salle de montage, j’uti­­lise ces clés de compré­­hen­­sion pour appor­­ter un regard jour­­na­­lis­­tique sur le sujet. Je travaille égale­­ment seul, c’est un choix.

De cette façon, je n’ai à gérer que ma propre fatigue et mon propre stress. Comme je parle arabe, je comprends ce qu’on me dit, je sais quelles réac­­tions avoir et comment me mouvoir dans des zones diffi­­ciles. Je n’ai pas à craindre que la personne qui m’ac­­com­­pagne fasse une erreur ou une remarque qui nous mette tous les deux en danger. Bien sûr, cela signi­­fie aussi que je ne peux pas parta­­ger mes peurs, mes inter­­­ro­­ga­­tions et mes déci­­sions. Est-ce que je fais confiance à cet homme armé ? Est-ce que je passe la fron­­tière à cet endroit ? Il n’y a personne qui m’op­­pose un regard critique ou m’ap­­porte un soutien moral et physique dans les moments diffi­­ciles. Tech­­nique­­ment, c’est aussi très lourd, je dois gérer trois métiers : preneur de son, chef-opéra­­teur et JRI.

Mais au final, le fait d’être seul, de comprendre la langue, de connaître le terrain me permet d’évi­­ter certains écueils et d’être le plus neutre possible. Je n’ai pas non plus recours à l’in­­ter­­mé­­diaire d’un fixeur. Ce serait pour moi risquer de ne voir qu’une partie du sujet. En Syrie, la plupart d’entre eux sont affi­­liés à des groupes, ils vous préparent un parcours et l’en­­semble de vos dépla­­ce­­ments. C’est pour cela que vous obser­­vez régu­­liè­­re­­ment des phéno­­mènes de mode dans la presse. Les jour­­na­­listes des grands médias sont envoyés quelques jours sur le terrain, ils font appel à un fixeur et ils n’ob­­tiennent qu’une vision très super­­­fi­­cielle de la situa­­tion.

Résul­­tat : de nombreux articles sont publiés en même temps sur les mêmes sujets. Depuis quelques mois, par exemple, la Syrie n’est trai­­tée que du point de vue des Pesh­­mer­­gas, et des femmes combat­­tantes Kurdes. Pourquoi ? Parce que les Kurdes ont compris que nous étions sensibles aux parcours de ces femmes, du coup ils ont ouvert la porte aux jour­­na­­listes et nous offrent leur commu­­ni­­ca­­tion sur un plateau d’argent. Et personne ne s’en plaint. https://vimeo.com/141989251   Or dans les combat­­tants kurdes, il n’y a pas que des femmes et ils ont aussi une manière très spéciale de tenir le terrain.

Pour mon docu­­men­­taire, j’ai dû traver­­ser leur terri­­toire pour rejoindre l’Ar­­mée syrienne libre. Les Kurdes n’étaient pas ravis que j’aille filmer leurs oppo­­sants (ils se consi­­dèrent comme des oppo­­sants, même s’ils combattent le même ennemi). J’ai eu le droit à cinq lignes de front tenues par des femmes avant de pouvoir me libé­­rer d’eux et retrou­­ver l’Ar­­mée syrienne libre. Aujourd’­­hui, il n’y a plus que les indé­­pen­­dants qui peuvent faire un vrai travail d’enquête sur le terrain dans ces régions.


Couver­­ture : La silhouette d’un djiha­­diste.


QUAND J’ÉTAIS PRISONNIER D’AL QAÏDA

ulyces-captivity-couv02 a

En octobre 2012, Theo Padnos a été kidnappé par des hommes du Front al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda. Voici le récit de sa capti­­vité.

Aux premières heures du 3 juillet, l’un des deux chefs de la section syrienne d’Al-Qaïda m’a convoqué auprès de lui. On m’a fait sortir de ma cellule. Depuis près de deux ans, il me rete­­nait prison­­nier dans des geôles de fortune. Cette nuit-là, on m’a conduit hors de la salle de classe dans laquelle j’étais détenu, aux abords de la ville de Deir al-Zour, jusqu’à un carre­­four dans le désert, à cinq minutes de route. Lorsque nous sommes arri­­vés, le chef est descendu de son Land Crui­­ser. Debout dans les ténèbres, entouré par ses hommes armés de kala­ch­­ni­­kovs, il souriait. « Sais-tu qui je suis ? » m’a-t-il demandé.

Les moments les plus amers de ma déten­­tion surve­­naient lorsque je songeais au seul respon­­sable de mon enlè­­ve­­ment : moi.

« Bien sûr », ai-je répondu. Je le connais­­sais tout d’abord parce qu’il m’avait une fois rendu visite dans ma cellule, envi­­ron huit mois plus tôt, pour me sermon­­ner à propos des crimes que l’Oc­­ci­dent avait commis contre l’is­­lam. Mais je le connais­­sais égale­­ment de répu­­ta­­tion. En tant que chef du Front al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda, je savais qu’il avait la main sur le trésor et déci­­dait des bâti­­ments qui devaient être réduits en miettes et des points de contrôle qu’il fallait attaquer. Je savais aussi qu’il était celui qui déci­­dait quels prison­­niers seraient exécu­­tés, et lesquels seraient relâ­­chés. Il voulait s’as­­su­­rer que je connais­­sais son nom.

C’était le cas, et je le répé­­tais pour lui : Abu Mariya al-Qahtani. « Vous êtes l’Éru­­dit », ai-je ajouté, usant du terme shei­­khna, ainsi que l’ap­­pe­­laient ses soldats. « Bien », a-t-il dit. « Sais-tu que nous sommes encer­­clés par l’État isla­­mique ? » Je l’igno­­rais. Il a haussé les épaules. « Pas de quoi s’inquié­­ter. Ils ne m’au­­ront pas. Et ils ne t’au­­ront pas non plus. Partout où je vais, tu vas. Compris ? » J’ai acquiescé. Nous avons conduit jusqu’à un quar­­tier rési­­den­­tiel situé près d’un gise­­ment pétro­­lier, sur les bords de l’Eu­­phrate.

Et durant le reste de la nuit, j’ai pu obser­­ver deux cents soldats et quelques vingt ou vingt-cinq vété­­rans du djihad afghan se prépa­­rer au voyage. Des sacs remplis de livres syriennes étaient four­­rés dans les Toyota Hilux, on char­­geait des caisses entières de rations déro­­bées aux mili­­taires améri­­cains à l’ar­­rière des camions, ainsi que des valises et des glacières casées à côté d’elles.

Il fallait aussi s’oc­­cu­­per de tout l’ar­­se­­nal : les mortiers, les roquettes, les mitrailleuses, les grenades, les muni­­tions, les cein­­tures d’ex­­plo­­sifs… Vers quatre heures du matin, tout l’équi­­pe­­ment était chargé. À l’aube, le chef a ouvert la marche et, à bord de sa voiture, il s’est mis à tirer en l’air. En l’af­­faire de quelques secondes, nous étions partis, filant à travers les sables du désert. Il y a des routes dans cette région de la Syrie, mais nous ne les avons pas emprun­­tées.

IL VOUS RESTE À LIRE 95 % DE CETTE HISTOIRE

Down­load WordP­ress Themes Free
Free Down­load WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes Free
Premium WordP­ress Themes Down­load
down­load udemy paid course for free
Premium WordPress Themes Download
Premium WordPress Themes Download
Premium WordPress Themes Download
Download WordPress Themes
free download udemy paid course

Plus de monde

Comment Medellín est deve­nue une ville cool

283k 21 mai 2019 stories . monde

L’hu­ma­nité peut-elle survivre à Ebola ?

234k 20 mai 2019 stories . monde

Comment en finir avec le plas­tique ?

237k 16 mai 2019 stories . monde