Depuis 10 ans, le grand reporter Kamal Redouani documente la période troublée qui agite le Moyen-Orient et le monde arabe. Syrie, Irak, Libye : sur le terrain, il part à la rencontre de ceux qui ont construit Daech.

par Élisa Thévenet | 16 mai 2016

Depuis dix ans, le grand repor­­ter Kamal Redouani docu­­mente la période trou­­blée qui agite le Moyen-Orient et le monde arabe. Syrie, Irak, Libye : sur le terrain, il part à la rencontre de ceux qui ont construit Daech, pour comprendre l’his­­toire de cette nébu­­leuse deve­­nue en quelques années l’une des orga­­ni­­sa­­tions terro­­ristes les plus meur­­trières au monde. Cette décen­­nie d’images, de témoi­­gnages, de souve­­nirs et d’ana­­lyses, il la raconte dans un livre, Inside Daech (paru en février 2016) et dans un docu­­men­­taire, Daech, l’ori­­gine de la terreur, diffusé jeudi 12 mai 2016 sur France 2. Il y décrypte la construc­­tion de Daech et marche dans les pas de son fonda­­teur, Abou Bakr al-Bagh­­dadi. Rencontre avec le seul jour­­na­­liste au monde à être entré à Samarra, fief de la famille Al-Bagh­­dadi en Irak.

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Kamal Redouani
Crédits : Kamal Redouani/Face­­book

Pourquoi ce docu­­men­­taire est-il une première pour les médias du monde entier ?

C’est le premier film qui raconte de l’in­­té­­rieur l’his­­toire de Daech, ses premiers pas, son infil­­tra­­tion, sa mise en place et sa construc­­tion. Il existe de nombreux écrits de spécia­­listes sur la ques­­tion, mais c’est la première fois qu’un décryp­­tage est proposé à partir des témoi­­gnages de ceux qui l’ont vécu. Tout a commencé en 2006, je voulais docu­­men­­ter les premiers pas du djiha­­disme, et rencon­­trer les oppo­­sants à la présence améri­­caine sur le terri­­toire irakien. J’ai rapi­­de­­ment décou­­vert que ces oppo­­sants étaient un mélange d’of­­fi­­ciers de Saddam Hussein et des membres d’Al-Qaïda qui s’étaient instal­­lés en Irak. C’étaient mes premiers pas dans le monde obscur et barbare du djiha­­disme. Je voulais comprendre qui étaient ces gens qui mettaient des bombes sous les chars améri­­cains.

Ensuite, avec les révo­­lu­­tions arabes, j’ai vu naître et s’ins­­tal­­ler l’in­­fil­­tra­­tion des djiha­­distes en Syrie. En filmant les mani­­fes­­ta­­tions, j’ai décou­­vert qu’il y avait des gens qui venaient de Libye, de Tuni­­sie ; je me suis rendu compte, après coup, que certains criaient dans les cortèges : « Vive Jabhat al-Nosra ! » Le Front al-Nosra qui s’est depuis déclaré affi­­lié à Al-Qaïda. À l’époque, Daech n’exis­­tait pas encore. Mais à partir de là, je me suis dit qu’il y avait un bug, quelque chose qui n’al­­lait pas dans les révo­­lu­­tions arabes. J’étais furieux de voir les djiha­­distes infil­­trer et massa­­crer les rêves de cette jeunesse qui criait haut et fort son envie de liberté et de démo­­cra­­tie.

Alors, j’ai décidé d’enquê­­ter sur le sujet et d’al­­ler à leur rencontre. J’en ai fait un film diffusé en 2013 sur Canal +, Islam radi­­cal : les djiha­­distes en embus­­cade. J’ai décou­­vert que des ex-compa­­gnons de Ben Laden revê­­taient des chemises blanches pour se présen­­ter aux élec­­tions libyennes, après la chute de Kadhafi.

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Islam radi­­cal : les djiha­­distes en embus­­cade

C’est véri­­ta­­ble­­ment étape par étape que j’ai construit ce nouveau docu­­men­­taire qui est le fruit de dix années de repor­­tage et d’ana­­lyse. Pour l’ache­­ver, je suis reparti en Syrie et en Irak pour vali­­der mon décryp­­tage et retrou­­ver ceux qui ont fréquenté ces groupes, pour qu’ils proposent eux-mêmes une analyse de leur situa­­tion et de ce qu’il leur est arrivé.

Vous êtes le premier jour­­na­­liste à être entré à Samarra et à avoir visité la prison d’Abou Ghraib depuis sa ferme­­ture, comment êtes-vous parvenu à ouvrir les portes de ces lieux symbo­­liques ?

Cela fait plus d’une décen­­nie que je travaille dans le Moyen-Orient et dans le monde arabe, or depuis quelques années, l’ac­­tua­­lité s’est dépla­­cée sur ce terri­­toire. Consé­quence : les gens avec qui j’ai noué des contacts profes­­sion­­nels et auprès de qui j’avais mes entrées se sont eux-mêmes trans­­for­­més. Ils se sont radi­­ca­­li­­sés au fil du temps et des événe­­ments, et sont deve­­nus des inter­­­lo­­cu­­teurs influents de la région.

Lorsque je les ai connus, la plupart étaient de simples combat­­tants ou oppo­­sants – oppo­­sants à Bachar el-Assad si l’on parle de la Syrie et oppo­­sants à la présence de l’ar­­mée améri­­caine si l’on parle de l’Irak. Mon carnet d’adresses me permet aujourd’­­hui de rencon­­trer direc­­te­­ment les chefs de tribus ou d’uni­­tés combat­­tantes, et d’ob­­te­­nir leur parole qu’ils me rece­­vront et ne me kidnap­­pe­­ront pas. Pour rentrer dans la prison d’Abou Ghraib, il m’a toute­­fois fallu obte­­nir dix accords diffé­­rents. La prison est gardée par des milices qui appar­­tiennent à des groupes distincts. Il fallait donc avoir l’au­­to­­ri­­sa­­tion de chacun pour pouvoir entrer. Abou Ghraib est une réfé­­rence pour les djiha­­distes, elle leur rappelle l’hu­­mi­­lia­­tion subie par les Améri­­cains.

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Une cellule d’Abou Ghraib

En arri­­vant, ni le direc­­teur de la prison, ni les gardiens n’ont voulu répondre à mes ques­­tions. Ils m’ont dit : « Bon, tu es arrivé jusque là, tu as eu tes auto­­ri­­sa­­tions, main­­te­­nant tu vas faire ta visite tout seul. » Il faut imagi­­ner la scène : une prison vide, moi qui avance seul avec ma caméra, suivi par une quin­­zaine de personnes dont j’en­­tends juste les pas. Je ne savais pas ce que j’al­­lais décou­­vrir. Les cellules étaient restées en l’état, comme si les djiha­­distes étaient toujours là. Il restait toutes leurs affaires, leurs lits, leurs couver­­tures et leurs sacs. Quand Abou Bakr al-Bagh­­dadi a proclamé la nais­­sance de Daech, la première chose qu’il a fait c’est d’at­­taquer la prison pour libé­­rer ces cama­­rades.

En fuyant, ils ont tout laissé derrière eux. Je navi­­guais dans ces cellules et je décou­­vrais des livres pous­­sié­­reux, de toutes les tailles. Je les ai ouverts : ce n’étaient que des exem­­plaires du Coran. Tous ne lisaient que le livre sacré des musul­­mans. Je me souviens aussi d’une fresque dessi­­née par un prison­­nier dans sa cellule. Elle repré­­sen­­tait des soldats dont la tête avait été coupée et un djiha­­diste qui posait fière­­ment son pied sur un canon en faisant face à des chars en flamme. C’était un dessin prémo­­ni­­toire de ce qu’ils voulaient faire en sortant de prison.

L’at­­mo­­sphère était oppres­­sante. J’avais l’im­­pres­­sion de me prome­­ner parmi les ombres de djiha­­distes. C’est comme décou­­vrir la vie sans la vie. Je me sentais dans un autre monde. Cette prison a aussi toute une histoire, on se souvient tous des photos de l’ar­­mée améri­­caine qui maltrai­­tait les prison­­niers et qui d’ailleurs a fait qu’une partie d’entre eux s’est radi­­ca­­li­­sée. Toute cette histoire m’est reve­­nue sur place.

Pourquoi avez-vous souhaité partir sur les traces d’Abou Bakr al-Bagh­­dadi ?

Quand on veut racon­­ter l’his­­toire d’une struc­­ture, on s’in­­té­­resse à celle de son chef. C’est très clas­­sique, sauf que personne n’avait jamais fait le portrait d’Abou Bakr al-Bagh­­dadi. On ne savait pas qui il était, d’où il venait, ni quelle était son histoire. Il y a eu des papiers écrits à partir d’in­­for­­ma­­tions prove­­nant « d’agences de presse syriennes », mais personne n’était allé véri­­fier sur le terrain la réalité de ces rensei­­gne­­ments. Du coup, si l’on compare les articles du Monde, de Libé­­ra­­tion ou du Figaro, on se rend compte qu’ils sont assez contra­­dic­­toires. J’avais envie de remon­­ter l’in­­for­­ma­­tion à la source, de marcher dans les pas d’Abou Bakr al-Bagh­­dadi, de déni­­cher où il habi­­tait. J’ai décou­­vert qu’il était de Samarra, une ville irakienne histo­­rique et très conser­­va­­trice, pratique­­ment entiè­­re­­ment fermée.

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La Grande Mosquée de Samarra

J’y suis toute­­fois rentré une première fois grâce à l’un de mes contacts, qui m’a direc­­te­­ment emmené dans une petite mosquée de quar­­tier où al-Bagh­­dadi était imam dans sa jeunesse, là où il avait commencé sa vie profes­­sion­­nelle. Il y donnait des cours sur le Coran aux enfants. Et quand je l’ai inter­­­rogé sur sa radi­­ca­­lité, il m’a dit qu’à l’époque il ne l’était pas encore. J’ai compris que son parcours était fina­­le­­ment très clas­­sique : il a été arrêté lorsqu’il était imam par les Améri­­cains qui l’ont jeté derrière les barreaux où il s’est radi­­ca­­lisé.

Les prisons d’Abou Ghraib et de Bucca ont vrai­­ment parti­­cipé à la radi­­ca­­li­­sa­­tion de beau­­coup de gens. Quand j’ai voulu me rappro­­cher un peu plus de son histoire et aller voir où il habi­­tait, mon contact m’a expliqué qu’Al-Bagh­­dadi faisait partie des trois plus grandes familles de Samarra, et que tous habi­­taient dans le même quar­­tier. Il m’a dit sans détour : « On ne peut pas rentrer là-dedans et je ne veux pas t’y emme­­ner. J’ai beau être ton ami, je ne t’ac­­com­­pa­­gne­­rai pas », et en rigo­­lant, il a ajouté : « Le seul moyen d’en­­trer là-bas, c’est de venir avec des chars. » Je n’ai pas eu à y réflé­­chir très long­­temps.

L’ar­­mée irakienne était posi­­tion­­née à 5 km de Samarra. J’ai passé quelques coups de fil pour avoir accès au géné­­ral, je l’ai rencon­­tré et j’ai passé des heures et des heures à discu­­ter avec lui. On a parlé de l’his­­toire de l’Irak et fina­­le­­ment j’ai réussi à le convaincre – enfin, il a craqué – et il a fini par deman­­der à son colo­­nel de réunir une unité de combat pour m’ac­­com­­pa­­gner là-bas. Ce qui est fou, c’est que le colo­­nel qui m’ac­­com­­pa­­gnait m’a demandé de flou­­ter son visage pour qu’on ne sache pas que c’était lui qui m’avait permis de rentrer dans la maison d’Al-Bagh­­dadi, alors qu’il mène un combat quoti­­dien contre Daech. Ce détail illustre parfai­­te­­ment la situa­­tion chao­­tique dans laquelle se trouve actuel­­le­­ment l’Irak.

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Liban : fron­­tière sous haute tension

Quand je suis arrivé dans le quar­­tier, à bord d’une voiture blin­­dée et entouré de milliaires en armes, j’ai décou­­vert non sans surprise que la maison où vivait Al-Bagh­­dadi, sa femme et ses quatre enfants, était squat­­tée par des réfu­­giés irakiens. La propre maison de celui qui a mis cinq millions de personnes sur les routes de l’exode est elle-même habi­­tée par des réfu­­giés (avec l’au­­to­­ri­­sa­­tion de sa famille bien sûr). Tout cela m’a permis de visua­­li­­ser l’his­­toire de cet homme dont on connaît peu de chose.

Vous travaillez dans des zones de guerre, quel est votre état d’es­­prit sur le terrain ?

Bizar­­re­­ment, quand je suis sur place, j’ou­­blie la peur, avec ma caméra je filme, je pense à mes images et à la construc­­tion de mon film. La peur arrive quand je l’éteins et que je prends soudai­­ne­­ment conscience de la réalité autour de moi, des hommes armés et des obus qui tombent. La peur m’ac­­com­­pagne sur les trajets pendant lesquels on craint d’être kidnappé à tout moment. Parfois, je sens que sur le terrain j’ai atteint la limite des ques­­tions que je peux poser, que j’ai poussé mon inter­­­view trop loin et qu’il faut que je m’ar­­rête.

Il faut savoir sentir les gens. Les djiha­­distes ont souvent peur que les jour­­na­­listes soient des espions de pays occi­­den­­taux. Aussi, l’une de leurs méthodes pour véri­­fier consiste à vous braquer une kala­ch­­ni­­kov sur la tête pour vous tester. Si vous paniquez rapi­­de­­ment, c’est que vous avez quelque chose à cacher. C’est pour vous mettre la pres­­sion et vous faire comprendre que vous êtes sous leur auto­­rité.

J’y ai eu le droit une fois, à la fron­­tière libano-syrienne en 2013, un djiha­­diste s’est placé derrière moi, une kala­ch­­ni­­kov poin­­tée sur ma tête, il a tiré en l’air et m’a demandé si j’étais un espion. Après quelques secondes de silence, il s’est mis à rigo­­ler et m’a offert du thé. C’est assez incroyable raconté comme cela, mais c’est comme ça que ça se passe. En une frac­­tion de seconde, ils changent de ton.

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Kamal Redouani en tour­­nage pour Envoyé Spécial

Vous avez égale­­ment été kidnappé fin 2012 pendant l’un de vos repor­­tages, que s’est-il passé ?

Oui, j’ai été kidnappé en Syrie pendant quatre jours. Heureu­­se­­ment, on m’a libéré avant que je ne passe de mains en mains et que je devienne une marchan­­dise inté­­res­­sante. J’avais décou­­vert, fin 2011, que des djiha­­distes s’in­­fil­­traient en Syrie, et à l’époque tout le monde applau­­dis­­sait les révo­­lu­­tions arabes. J’avais proposé le sujet à Canal + et j’étais parti enquê­­ter. Sur le terrain, mes ques­­tions déran­­geaient, j’étais avec l’Ar­­mée syrienne libre, au milieu des unités combat­­tantes, et je savais que certains de ses membres n’étaient pas des Syriens mais des djiha­­distes. J’ai posé quelques ques­­tions auxquelles on m’a répondu hors caméra : « On n’a pas envie de se dévoi­­ler ou d’en parler. »

Dès le lende­­main, je me suis retrouvé enfermé dans un garage qui servait de dépôt d’es­­sence, j’avais été trans­­féré au cours de la nuit. Un jeune de 18 ans me gardait nuit et jour. Le premier jour, je n’ai pas bien compris ce qu’il m’ar­­ri­­vait, je me disais qu’ils me mettaient peut-être là le temps de déci­­der où m’em­­me­­ner. Mais je me suis rapi­­de­­ment rendu compte que je n’étais plus invité, mais prison­­nier. Je n’avais pas le droit de sortir, on me suivait pour aller aux toilettes et je mangeais une fois par jour.

Ce qu’il s’est passé, c’est qu’un des respon­­sables que je devais voir s’est inquiété de mon absence, il a retrouvé ma trace et a demandé au groupe qui me déte­­nait de me relâ­­cher. Ils ont refusé de me libé­­rer pour que je conti­­nue mes entre­­tiens et m’ont jeté à la fron­­tière turque, de l’autre côté des barbe­­lés, en me disant : « Il vaut mieux pour toi qu’on ne te recroise pas sur notre chemin. »

L’iro­­nie du sort c’est que le jeune qui me gardait m’a contacté par le biais de l’ap­­pli­­ca­­tion WhatsApp, quelques mois plus tard, pour m’an­­non­­cer qu’il s’était réfu­­gié avec toute sa famille au Liban. Il me deman­­dait un coup de main. Je ne l’ai pas revu, je n’en avais pas envie. Nous avions passé quatre jours à discu­­ter pour combler les heures d’at­­tente. Il m’avait parlé de son envie de partir en Europe, donc pour lui, nous étions deve­­nus amis.

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Daech, l’ori­­gine de la terreur

Quelles ont été vos condi­­tions de travail sur le terrain pour parve­­nir à réali­­ser ce docu­­men­­taire ?

Je n’ai jamais fait d’in­­fil­­tra­­tion. Je n’ai jamais caché mon iden­­tité et ma profes­­sion et j’ai toujours filmé les gens caméra au poing. Du coup, mes inter­­­lo­­cu­­teurs ne se sont jamais sentis trom­­pés ou biai­­sés parce que j’ai toujours été honnête avec eux. Je ne cache pas non plus mes convic­­tions, j’es­­saie d’être le plus sincère possible, parce qu’a­­vec Inter­­net tout se sait, mes films sont regar­­dés et mes points de vue sont publics. Donc j’as­­sume ma diver­­gence d’opi­­nion sur place, même si je ne l’ex­­prime pas de manière trop reven­­di­­ca­­tive. La consé­quence, c’est que sur le terrain on n’exige rien de moi, on me prend pour ce que je suis, un jour­­na­­liste.

Bien sûr, mes inter­­­lo­­cu­­teurs essaient d’uti­­li­­ser mon micro pour faire passer leur message, mais comme n’im­­porte quel homme poli­­tique. Mon travail, c’est de prendre de la distance sur tout cela, d’al­­ler cher­­cher une infor­­ma­­tion diffé­­rente, d’ana­­ly­­ser leur manière de faire et de décryp­­ter leurs non-réponses et leurs hési­­ta­­tions. Une fois en salle de montage, j’uti­­lise ces clés de compré­­hen­­sion pour appor­­ter un regard jour­­na­­lis­­tique sur le sujet. Je travaille égale­­ment seul, c’est un choix.

De cette façon, je n’ai à gérer que ma propre fatigue et mon propre stress. Comme je parle arabe, je comprends ce qu’on me dit, je sais quelles réac­­tions avoir et comment me mouvoir dans des zones diffi­­ciles. Je n’ai pas à craindre que la personne qui m’ac­­com­­pagne fasse une erreur ou une remarque qui nous mette tous les deux en danger. Bien sûr, cela signi­­fie aussi que je ne peux pas parta­­ger mes peurs, mes inter­­­ro­­ga­­tions et mes déci­­sions. Est-ce que je fais confiance à cet homme armé ? Est-ce que je passe la fron­­tière à cet endroit ? Il n’y a personne qui m’op­­pose un regard critique ou m’ap­­porte un soutien moral et physique dans les moments diffi­­ciles. Tech­­nique­­ment, c’est aussi très lourd, je dois gérer trois métiers : preneur de son, chef-opéra­­teur et JRI.

Mais au final, le fait d’être seul, de comprendre la langue, de connaître le terrain me permet d’évi­­ter certains écueils et d’être le plus neutre possible. Je n’ai pas non plus recours à l’in­­ter­­mé­­diaire d’un fixeur. Ce serait pour moi risquer de ne voir qu’une partie du sujet. En Syrie, la plupart d’entre eux sont affi­­liés à des groupes, ils vous préparent un parcours et l’en­­semble de vos dépla­­ce­­ments. C’est pour cela que vous obser­­vez régu­­liè­­re­­ment des phéno­­mènes de mode dans la presse. Les jour­­na­­listes des grands médias sont envoyés quelques jours sur le terrain, ils font appel à un fixeur et ils n’ob­­tiennent qu’une vision très super­­­fi­­cielle de la situa­­tion.

Résul­­tat : de nombreux articles sont publiés en même temps sur les mêmes sujets. Depuis quelques mois, par exemple, la Syrie n’est trai­­tée que du point de vue des Pesh­­mer­­gas, et des femmes combat­­tantes Kurdes. Pourquoi ? Parce que les Kurdes ont compris que nous étions sensibles aux parcours de ces femmes, du coup ils ont ouvert la porte aux jour­­na­­listes et nous offrent leur commu­­ni­­ca­­tion sur un plateau d’argent. Et personne ne s’en plaint. https://vimeo.com/141989251   Or dans les combat­­tants kurdes, il n’y a pas que des femmes et ils ont aussi une manière très spéciale de tenir le terrain.

Pour mon docu­­men­­taire, j’ai dû traver­­ser leur terri­­toire pour rejoindre l’Ar­­mée syrienne libre. Les Kurdes n’étaient pas ravis que j’aille filmer leurs oppo­­sants (ils se consi­­dèrent comme des oppo­­sants, même s’ils combattent le même ennemi). J’ai eu le droit à cinq lignes de front tenues par des femmes avant de pouvoir me libé­­rer d’eux et retrou­­ver l’Ar­­mée syrienne libre. Aujourd’­­hui, il n’y a plus que les indé­­pen­­dants qui peuvent faire un vrai travail d’enquête sur le terrain dans ces régions.


Couver­­ture : La silhouette d’un djiha­­diste.


QUAND J’ÉTAIS PRISONNIER D’AL QAÏDA

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En octobre 2012, Theo Padnos a été kidnappé par des hommes du Front al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda. Voici le récit de sa capti­­vité.

Aux premières heures du 3 juillet, l’un des deux chefs de la section syrienne d’Al-Qaïda m’a convoqué auprès de lui. On m’a fait sortir de ma cellule. Depuis près de deux ans, il me rete­­nait prison­­nier dans des geôles de fortune. Cette nuit-là, on m’a conduit hors de la salle de classe dans laquelle j’étais détenu, aux abords de la ville de Deir al-Zour, jusqu’à un carre­­four dans le désert, à cinq minutes de route. Lorsque nous sommes arri­­vés, le chef est descendu de son Land Crui­­ser. Debout dans les ténèbres, entouré par ses hommes armés de kala­ch­­ni­­kovs, il souriait. « Sais-tu qui je suis ? » m’a-t-il demandé.

Les moments les plus amers de ma déten­­tion surve­­naient lorsque je songeais au seul respon­­sable de mon enlè­­ve­­ment : moi.

« Bien sûr », ai-je répondu. Je le connais­­sais tout d’abord parce qu’il m’avait une fois rendu visite dans ma cellule, envi­­ron huit mois plus tôt, pour me sermon­­ner à propos des crimes que l’Oc­­ci­dent avait commis contre l’is­­lam. Mais je le connais­­sais égale­­ment de répu­­ta­­tion. En tant que chef du Front al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda, je savais qu’il avait la main sur le trésor et déci­­dait des bâti­­ments qui devaient être réduits en miettes et des points de contrôle qu’il fallait attaquer. Je savais aussi qu’il était celui qui déci­­dait quels prison­­niers seraient exécu­­tés, et lesquels seraient relâ­­chés. Il voulait s’as­­su­­rer que je connais­­sais son nom.

C’était le cas, et je le répé­­tais pour lui : Abu Mariya al-Qahtani. « Vous êtes l’Éru­­dit », ai-je ajouté, usant du terme shei­­khna, ainsi que l’ap­­pe­­laient ses soldats. « Bien », a-t-il dit. « Sais-tu que nous sommes encer­­clés par l’État isla­­mique ? » Je l’igno­­rais. Il a haussé les épaules. « Pas de quoi s’inquié­­ter. Ils ne m’au­­ront pas. Et ils ne t’au­­ront pas non plus. Partout où je vais, tu vas. Compris ? » J’ai acquiescé. Nous avons conduit jusqu’à un quar­­tier rési­­den­­tiel situé près d’un gise­­ment pétro­­lier, sur les bords de l’Eu­­phrate.

Et durant le reste de la nuit, j’ai pu obser­­ver deux cents soldats et quelques vingt ou vingt-cinq vété­­rans du djihad afghan se prépa­­rer au voyage. Des sacs remplis de livres syriennes étaient four­­rés dans les Toyota Hilux, on char­­geait des caisses entières de rations déro­­bées aux mili­­taires améri­­cains à l’ar­­rière des camions, ainsi que des valises et des glacières casées à côté d’elles.

Il fallait aussi s’oc­­cu­­per de tout l’ar­­se­­nal : les mortiers, les roquettes, les mitrailleuses, les grenades, les muni­­tions, les cein­­tures d’ex­­plo­­sifs… Vers quatre heures du matin, tout l’équi­­pe­­ment était chargé. À l’aube, le chef a ouvert la marche et, à bord de sa voiture, il s’est mis à tirer en l’air. En l’af­­faire de quelques secondes, nous étions partis, filant à travers les sables du désert. Il y a des routes dans cette région de la Syrie, mais nous ne les avons pas emprun­­tées.

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