par Emad Shahin | 0 min | 4 octobre 2017

Un peu de silence

En Cata­­logne, les mani­­fes­­tants font un nouveau truc qui consiste à rester complè­­te­­ment silen­­cieux pendant un long moment, plusieurs minutes, en se tenant debout. C’est effi­­cace, non seule­­ment parce qu’il est saisis­­sant de voir une foule de plusieurs milliers de personnes, au milieu des avenues bruyantes de Barce­­lone, se figer soudai­­ne­­ment comme une forêt en hiver, mais aussi parce que le vote de dimanche dernier était incroya­­ble­­ment sonore.

Les Cata­­lans se sont massés dans les écoles pour voter
Crédits : Marc Herman

Le réfé­­ren­­dum sur l’in­­dé­­pen­­dance de la Cata­­logne s’est tenu dans d’étroits couloirs d’écoles au carre­­lage brillant, sous un éclai­­rage de bâti­­ment admi­­nis­­tra­­tif. Des deux côtés, les parti­­ci­­pants ont vécu ces heures dans un état de stress perma­nent, entre­­tenu par le rugis­­se­­ment des sirènes et des moteurs des four­­gons de police, par les cris et les chants des votants qui atten­­daient nerveu­­se­­ment leur tour dans les files, et par l’inquié­­tant tchok tchok tchok des héli­­co­­ptères au-dessus. Dans les quar­­tiers les moins chan­­ceux, on enten­­dait aussi des bris de verres, le fracas métal­­lique des barrières sur l’as­­phalte, le bruit des armes qu’on décharge et les gémis­­se­­ments des bles­­sés. Tous les acteurs de cette terrible semaine ont déses­­pé­­ré­­ment besoin de calme et d’un peu de sommeil. Un regard dans un four­­gon de la Guar­­dia Civil et les troupes du gouver­­ne­­ment de Madrid (quoiqu’on pense de la séces­­sion, il faut appe­­ler un chat un chat) ont l’air dange­­reu­­se­­ment épuisé elles aussi. Un peu de silence est bien­­venu après tout ça. Mais alors que la tension conti­­nue de grim­­per, le calme aussi est inquié­­tant. Hier, dans les bureaux de la Délé­­ga­­tion du gouver­­ne­­ment à Barce­­lone – on l’ap­­pel­­le­­rait l’am­­bas­­sade espa­­gnole si la Cata­­logne était un autre pays –, des dizaines d’of­­fi­­ciers de police lour­­de­­ment armés avaient barri­­cadé le bâti­­ment contre une mani­­fes­­ta­­tion atten­­due à onze heures. La Délé­­ga­­tion est l’ins­­ti­­tu­­tion qui repré­­sente l’Es­­pagne à Barce­­lone. Elle est située en plein centre-ville et elle est connue pour son opulence, avec son grand esca­­lier et ses sols en mosaïques, ses pein­­tures de la Renais­­sance dans les salles de réunion, et les lourdes portes en chêne qui égrènent les couloirs. On peut se repré­­sen­­ter Pizarro penché sur des cartes dans la salle de confé­­rence. C’est un lieu très espa­­gnol. Dehors, à l’heure prévue, une foule encore éparse peu de temps avant est soudain ampli­­fiée par de nouveaux arri­­vants. Ils entourent le bâti­­ment et commencent à affluer vers une ligne de four­­gons de police et de barrières en métal. Près d’une centaine de pompiers cata­­lans, des hommes forts et éner­­giques, munis de casques, pour la plupart en faveur de la séces­­sion, forment la ligne de front qui s’avance vers les barri­­cades espa­­gnoles. Puis les milliers de mani­­fes­­tants s’ar­­rêtent. Ils dressent leurs bras en l’air, paumes ouvertes vers le ciel, et deviennent silen­­cieux, immo­­biles. À l’in­­té­­rieur du bâti­­ment, une confé­­rence de presse a lieu. Le person­­nel de sécu­­rité et les fonc­­tion­­naires espa­­gnols risquent des coups d’œil inquiets depuis les austères fenêtres en cris­­tal du vieux consu­­lat, pas très sûrs de la façon dont il faut réagir. Quelques-uns allument nerveu­­se­­ment  des ciga­­rettes. Les poli­­ciers anti­é­meute, dont certains se sont glis­­sés à l’in­­té­­rieur pour utili­­ser les toilettes, s’at­­troupent pour obser­­ver ce qu’il se trame par une porte déro­­bée.

La Délé­­ga­­tion du gouver­­ne­­ment est encer­­clée
Crédits : Marc Herman

Ce dernier chan­­ge­­ment tactique du côté cata­­lan vise une nouvelle fois à donner l’im­­pres­­sion que les Cata­­lans vont quelque part avec tout ça. Ce qui ne devrait pas arri­­ver. Le vote de dimanche était douteux d’un point de vue procé­­du­­ral, inter­­­dit par la Cons­­ti­­tu­­tion, et chao­­tique au niveau logis­­tique. Le camp du oui a récolté 90 % des voix, contre tout juste 10 % pour le non – le genre de scores que faisait Kadhafi, et on sait comment les choses ont fini. Après le vote, la Commis­­sion euro­­péenne a déclaré qu’une Cata­­logne indé­­pen­­dante serait très proba­­ble­­ment hors de l’UE. En dépit des titres furieux qui ont paru dans le monde entier en début de semaine, le gouver­­ne­­ment de Madrid a tout compte fait reçu peu de critiques ouvertes pour les violences de dimanche de la part des autres nations membres. Tandis que le soutien de la plupart de ses alliés ne faiblit pas, la France et les États-Unis en tête. Les choses devraient en rester là.

Le combat conti­­nue

Mais à l’in­­té­­rieur du consu­­lat, les choses ne semblent pas près de s’ar­­ran­­ger. De l’in­­té­­rieur, les bureaux de la Délé­­ga­­tion espa­­gnole ressemblent vrai­­ment à ceux d’une ambas­­sade étran­­gère. Ils ressemblent à un bunker, comme c’est parfois le cas des ambas­­sades. À l’ar­­rière du bâti­­ment, le repré­­sen­­tant du gouver­­ne­­ment espa­­gnol en Cata­­logne, Enric Millo, essaye vaine­­ment de convaincre un petit groupe de jour­­na­­listes que ses forces de police ont été confron­­tées à l’as­­saut violent des sépa­­ra­­tistes, dimanche, et non à des grands-mères faisant la queue devant les urnes. D’après lui, le nombre de poli­­ciers bles­­sés est passé de 31 à 400 dans la nuit. Aucun docu­­ment ne confirme ces chiffres, mais Millo assure que la plupart des poli­­ciers n’ont pas déclaré leurs bles­­sures par fierté profes­­sion­­nelle. Il répète aussi le message de son chef, le Premier ministre Mariano Rajoy, selon lequel des irré­­gu­­la­­ri­­tés rendraient le réfé­­ren­­dum nul et non avenu. « Il n’y a pas eu de réfé­­ren­­dum », tranche-t-il.

Enric Millo en confé­­rence de presse
Crédits : Marc Herman

Mais alors qu’il évoque les événe­­ments de dimanche en grimaçant, leur poids semble soudain bien faible par rapport au silence de la foule, à l’ex­­té­­rieur. Millo cale. À ce moment précis, son travail est le pire d’Eu­­rope : ce Cata­­lan de nais­­sance doit repré­­sen­­ter le gouver­­ne­­ment de Madrid à Barce­­lone, la capi­­tale de la Cata­­logne, pendant ce qu’il faut bien appe­­ler une révolte popu­­laire. Il réalise, main­­te­­nant. À la foule, Madrid envoie pour tout message la police anti­é­meute. Et les indé­­pen­­dan­­tistes n’ont pas de véri­­table oppo­­si­­tion cata­­lane. Les gens agissent déjà comme s’ils vivaient dans un autre pays, comme s’ils devaient régler une dispute avec un État voisin, l’Es­­pagne. Pour parler des Cata­­lans, même l’équipe envoyée par Madrid a arrêté, en privé, d’em­­ployer le terme « Espa­­gnols ». À Barce­­lone, c’est le langage des rela­­tions inter­­­na­­tio­­nales qui prévaut : notre gouver­­ne­­ment et le leur, notre concep­­tion des droits fonda­­men­­taux et la leur. Tard dans la nuit, le roi d’Es­­pagne ajoute à la discorde en refu­­sant le rôle de média­­teur entre les deux camps. Au lieu de l’en­­dos­­ser, il donne un discours intran­­si­­geant de six minutes dans lequel il somme les Cata­­lans de rentrer dans le rang. Tandis que cela produit l’ef­­fet attendu sur la foule encore rassem­­blée dans les rues de Barce­­lone, le leader cata­­lan, Carles Puid­­ge­­mont, réaf­­firme, dans un entre­­tien à la BBC, sa volonté de présen­­ter un plan de séces­­sion unila­­té­­ral dans les jours à venir. L’af­­fron­­te­­ment fati­­dique entre la loi espa­­gnole et la volonté cata­­lane doit surve­­nir au début de la semaine prochaine. Sans doute, les gens d’ici n’es­­pé­­raient pas que les auto­­ri­­tés espa­­gnoles les lais­­se­­raient voter tranquille­­ment, mais ils ne s’at­­ten­­daient pas à une réponse aussi violente. À présent, oui. Et pour l’heure, rien n’in­­dique que le Premier ministre, Mariano Rajoy, et la famille royale, ont quelque plan que ce soit pour sortir la Cata­­logne de l’im­­passe, en dehors des matraques. Si le problème était seule­­ment légal, les Cata­­lans perdraient proba­­ble­­ment. Ils ont d’ailleurs toujours à résoudre les problèmes juri­­diques. La dispute avec Madrid a telle­­ment mono­­po­­lisé le débat que personne n’a vrai­­ment eu le temps de tracer les contours que pour­­raient avoir le nouveau pays et la nouvelle Espagne. Les Cata­­lans prétendent qu’ils seront des Danois méri­­dio­­naux. Les Espa­­gnols aver­­tissent que, le cas échéant, ils se retrou­­ve­­raient dans la situa­­tion des Koso­­vars. Un débat sur le futur digne de ce nom montre­­rait certai­­ne­­ment à la fois les aspects ambi­­tieux et périlleux du projet. Avant dimanche, la plupart des sondages donnaient les indé­­pen­­dan­­tistes perdants, à suppo­­ser que Madrid ait laissé le vote se dérou­­ler. Dans cette guerre froide où la violence n’est employée que d’un côté, le statu quo est presque aussi incon­­for­­table que les négo­­cia­­tions pour l’in­­dé­­pen­­dance. Voilà où nous en sommes aujourd’­­hui. À Barce­­lone, la pers­­pec­­tive d’une violence poli­­cière accrue est de plus en plus vue comme le prix à payer. S’ils conti­­nuent à rece­­voir des coups sur la tête, les Cata­­lans pour­­raient finir par y gagner quelque chose. En sept ans d’exis­­tence, le mouve­­ment pour l’in­­dé­­pen­­dance a prouvé qu’il savait extra­­or­­di­­nai­­re­­ment bien s’or­­ga­­ni­­ser. Chaque jour qu’il conti­­nue à faire front, la posi­­tion espa­­gnole selon laquelle la loi doit préva­­loir sur les droits est plus diffi­­cile à tenir.

Les Cata­­lans semblent déci­­dés à se battre
Crédits : Marc Herman

Mais alors, la Cata­­logne fera-t-elle séces­­sion ? Une querelle consti­­tu­­tion­­nelle ne se résout pas en frap­­pant des personnes désar­­mées. Un jour, Rajoy aura besoin d’un plan. S’il n’en présente pas, et si les indé­­pen­­dan­­tistes conti­­nuent à mobi­­li­­ser des foules calmes – cela fait sept ans que plus d’un million de personnes se rassemblent régu­­liè­­re­­ment –, ces derniers gagne­­ront le droit d’or­­ga­­ni­­ser un vrai scru­­tin. Ils paraissent réso­­lus à conti­­nuer de se battre. L’Eu­­rope finira par perdre patience. La Bourse de Madrid accuse le coup après cette semaine de trouble en Cata­­logne, et ce n’est qu’un début. En atten­­dant, les diplo­­mates regardent la foule silen­­cieuse depuis l’of­­fice du gouver­­ne­­ment espa­­gnol à Barce­­lone. Ils ont déjà vu cette scène. La foule, quand elle le déci­­dera, pourra commen­­cer à avan­­cer, douce­­ment mais sûre­­ment. Elle perdra quelques forces dans la bataille mais finira par entrer. Mardi après-midi, après avoir reçu un appel de quelqu’un qui pour­­rait bien être Rajoy, Millo a mis fin à la confé­­rence de presse pour raison perso­­nellle.


Traduit de l’an­­glais par Arthur Scheuer, Otti­­lia Ferey et Servan Le Janne. Couver­­ture : Démo­­cra­­tie ! (Marc Herman)
 
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