par Joe Jackson | 8 juin 2015

C’était le 16 juin 2014, au nord-est de l’Afrique. Pour le septième anni­­ver­­saire de sa fille unique, Jere­­miah Heaton, un agri­­cul­­teur de Virgi­­nie, a planté dans les sables du désert un drapeau bleu orné d’une couronne dorée et de quatre étoiles. Après quoi il a annoncé sur Face­­book la créa­­tion du royaume du Soudan du Nord et s’est auto­­pro­­clamé roi.

Un royaume en crowd­­fun­­ding

Plus tôt dans l’an­­née, Heaton avait juré à sa fille qu’elle devien­­drait une prin­­cesse. Ne voulant pas la déce­­voir, il a cher­­ché un moyen de tenir sa promesse.


Il n’a pas tardé à décou­­vrir le Bir Tawil, un terri­­toire de 2 060 km2 qui s’étend à la fron­­tière entre l’Égypte et le Soudan, et que personne n’au­­rait offi­­ciel­­le­­ment reven­­diqué. Il s’est empressé d’em­­barquer dans un avion à desti­­na­­tion du Caire, un drapeau dans ses bagages.

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Jere­­miah Heaton dans le désert du Bir Tawil
Crédits : Jere­­miah Heaton

Heaton ne s’at­­ten­­dait pas à ce que sa reven­­di­­ca­­tion soit remarquée. Pour­­tant, son exploit a fait le buzz. Les réac­­tions allaient du très sérieux « Un homme plante un drapeau sur un terri­­toire afri­­cain non réclamé pour que sa fille en devienne la prin­­cesse » – titre d’un article publié sur le site de TIME – au ton plus léger de Don Lemon sur CNN : « On se croi­­rait dans Game of Thrones ».

Malgré cela, peu de personnes semblaient le prendre réel­­le­­ment au sérieux. Mais presque un an plus tard, Heaton n’en démord pas et pour­­suit son rêve, entouré de toute une équipe. Il a ainsi déposé sa candi­­da­­ture aux Nations Unies afin d’ob­­te­­nir le statut d’ob­­ser­­va­­teur, et il a nommé des ambas­­sa­­deurs en Europe dans l’es­­poir d’y être reconnu. Par ailleurs, son royaume a reconnu Liber­­land, une autre micro­­na­­tion récem­­ment auto­­pro­­cla­­mée entre la Croa­­tie et la Serbie. Heaton aurait égale­­ment passé un accord avec Walt Disney Studios et Morgan Spur­­lock, le produc­­teur du docu­­men­­taire Super­­size Me, quant à la réali­­sa­­tion d’un film inti­­tulé The Prin­­cess of North Sudan (La prin­­cesse du Soudan du Nord). En paral­­lèle, il a élaboré des projets extrê­­me­­ment ambi­­tieux pour son royaume, parmi lesquels la créa­­tion d’un centre de recherche agri­­cole à la pointe de la tech­­no­­lo­­gie – qu’il décrit comme une arche de Noé moderne – visant à éradiquer la faim dans le monde. Il collecte dans une base de données le nom de près de mille scien­­ti­­fiques qu’il souhaite rassem­­bler un jour dans ce centre pour amélio­­rer la conser­­va­­tion de l’eau et faire progres­­ser les méthodes en sciences agri­­coles.

Le Bir Tawil est à la frontière de l'Egypte et du SoudanCrédits : Andy Proehl
Le Bir Tawil est à la fron­­tière de l’Egypte et du Soudan
Crédits : Andy Proehl

Le 12 mai 2015, Heaton a passé la vitesse supé­­rieure. Il a lancé une campagne de finan­­ce­­ment parti­­ci­­pa­­tif sur Indie­­gogo dont l’objec­­tif est d’amas­­ser 250 000 dollars. Selon ses esti­­ma­­tions, au moins deux milliards de dollars seront néces­­saires au lance­­ment du projet. « Le royaume du Soudan du Nord sera la première nation du monde à avoir été finan­­cée par des dons », a récem­­ment déclaré Heaton. « Chaque dollar récolté grâce à cette campagne contri­­buera direc­­te­­ment à l’amé­­lio­­ra­­tion des tech­­niques d’agri­­cul­­ture sur Terre. Les gens peuvent être fiers de parti­­ci­­per au finan­­ce­­ment de la dernière nation en date à avoir vu le jour. Notre objec­­tif est d’y faire les choses diffé­­rem­­ment. » Les contre­­par­­ties offertes pour chaque contri­­bu­­tion sont diverses : elles vont d’un titre hono­­ri­­fique de noblesse pour un don de 25 dollars à l’ap­­po­­si­­tion de votre portrait sur une éven­­tuelle monnaie natio­­nale pour 50 000 dollars, et jusqu’à la possi­­bi­­lité de donner votre nom à l’hy­­po­­thé­­tique aéro­­port inter­­­na­­tio­­nal pour un don d’1,5 million de dollars, ou à la future capi­­tale du royaume contre 1,75 million de dollars. Les autres récom­­penses propo­­sées par Heaton sont soit banales – comme la possi­­bi­­lité de donner votre nom à une rue –, soit beau­­coup plus bizarres lorsqu’il s’agit de le « tortu­­rer » pendant 48 heures avec des titres de Justin Bieber lors d’un forum orga­­nisé à New York, plus tard cette année. Heaton espère que les premières contri­­bu­­tions mettront en évidence la crédi­­bi­­lité du projet et atti­­re­­ront des dona­­teurs plus impor­­tants. « Nous aurions simple­­ment pu vendre des milliers de titres hono­­ri­­fiques de noblesse et mettre l’argent dans notre poche. Mais ce que nous voulons, c’est amélio­­rer le monde dans lequel nous vivons », explique-t-il.

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Le Bir Tawil, qui signi­­fie « puits profond » en arabe, est une bande de terre située au sud de la fron­­tière entre l’Égypte et le Soudan. Son destin semble dépendre de celui du triangle de Hala’ib, un terri­­toire voisin plus grand et plus stra­­té­­gique au bord de la mer Rouge et reven­­diqué par les deux pays. En 1899, l’Em­­pire britan­­nique dessina une carte qui accor­­dait le Bir Tawil au Soudan anglo-égyp­­tien et le triangle Hala’ib à l’Égypte. Mais en 1902, une autre carte fut réali­­sée qui inver­­sait les déno­­mi­­na­­tions. Comme l’ex­­plique Noam Leshem, maître de confé­­rences en géogra­­phie poli­­tique à l’uni­­ver­­sité de Durham, les cartes histo­­riques revêtent une grande impor­­tance au Moyen-Orient. Si Heaton réus­­sit dans son entre­­prise extra­­­va­­gante, il pourra remer­­cier ce « revi­­re­­ment carto­­gra­­phique » datant de l’époque colo­­nial, indique-t-il.

La drapeau a été dessiné par ses enfants Jeremiah Heaton
La drapeau a été dessiné par ses enfants
Jere­­miah Heaton

L’Égypte recon­­naît la carte de 1899, qui lui octroie le précieux terri­­toire du triangle Hala’ib, tandis que le Soudan utilise celle de 1902, qui lui donne égale­­ment ce terri­­toire. Personne ne semble donc être inté­­ressé par le Bir Tawil. « Mais cela ne signi­­fie pas qu’il ne fait l’objet d’au­­cune reven­­di­­ca­­tion. La ques­­tion de sa souve­­rai­­neté a beau être problé­­ma­­tique, cela ne veut pas dire pour autant que personne n’en veut », explique le profes­­seur Leshem, qui a remarqué que diffé­­rentes tribus fréquen­­taient cette région. Leshem prévoit de se rendre dans le Bir Tawil en septembre prochain dans le cadre d’un projet de recherche, ce pourquoi il deman­­dera l’au­­to­­ri­­sa­­tion aux auto­­ri­­tés égyp­­tiennes – et non à Jere­­miah Heaton. Ironique­­ment, Heaton assure qu’il a lui-même obtenu une auto­­ri­­sa­­tion du Caire pour s’y rendre et établir son royaume. D’autres spécia­­listes de la région réfutent la théo­­rie selon laquelle le terri­­toire ne serait pas reven­­diqué et font preuve de scep­­ti­­cisme à l’égard du projet nais­­sant de Heaton. « De prime abord, j’ai pensé qu’il s’agis­­sait d’une arnaque ou d’une blague. Un royaume ? » s’étonne le profes­­seur Paul Nugent, ancien direc­­teur du dépar­­te­­ment des Études afri­­caines à l’uni­­ver­­sité d’Édim­­bourg. « Il est impos­­sible que l’Égypte ou le Soudan auto­­risent cela. » Les ambas­­sades des deux pays à Washing­­ton ont refusé de répondre à mes nombreuses demandes de commen­­taires.

Défis et tensions

Heaton affirme de son côté que les mesures qu’il a prises jusqu’à présent – à savoir décla­­rer la souve­­rai­­neté du terri­­toire et établir une diplo­­ma­­tie – sont conformes au droit inter­­­na­­tio­­nal. En outre, sa campagne de finan­­ce­­ment parti­­ci­­pa­­tif permet­­tra de réali­­ser des progrès. « La prochaine étape exigée par la loi est d’oc­­cu­­per le terri­­toire. Nous n’avons pas encore été en mesure de le faire, au vu des condi­­tions actuelles dans le nord du Soudan », raconte Heaton.

Heaton a ainsi revendiqué le "royaume" de Bir TawilCrédits : Jeremiah Heaton
Heaton dans son « royaume » auto­­pro­­clamé
Crédits : Jere­­miah Heaton

Il a ajouté n’avoir reçu aucune objec­­tion de la part de l’Égypte ou du Soudan. Heaton est persuadé que les deux pays recon­­naî­­tront le poten­­tiel de son royaume en matière d’em­­plois et d’in­­fra­s­truc­­tures, ainsi que d’autres béné­­fices possibles pour la région. Alex de Waal, profes­­seur et cher­­cheur en droit et en diplo­­ma­­tie à l’uni­­ver­­sité Tufts – l’un des plus éminents spécia­­listes du Soudan –, assure quant à lui que les chances de Heaton sont minimes. « Dès lors qu’il entre­­pren­­dra quelque chose d’un tanti­­net sérieux, ils réagi­­ront. » Ces dernières années, le profes­­seur de Waal a donné plusieurs confé­­rences trai­­tant des rela­­tions entre le Soudan et le Soudan du Sud, qui a fait séces­­sion. Il affirme que les négo­­cia­­teurs « ne voulaient pas en lais­­ser une miette. Il était hors de ques­­tion pour eux de faire le moindre compro­­mis. » Le profes­­seur de Waal a égale­­ment souli­­gné la méfiance crois­­sante entre le Caire et Khar­­toum, depuis que le président égyp­­tien Abdel Fattah al-Sissi est arrivé au pouvoir. Il y a un an, l’Égypte a orga­­nisé des exer­­cices mili­­taires à la fron­­tière avec le Soudan, comme « moyen d’en­­voyer un signal à Khar­­toum : “Ne jouez pas avec nous.” », explique-t-il.

Heaton s’agace de tels argu­­ments. « C’est là que vos univer­­si­­taires se trompent et qu’ils ne comprennent pas la situa­­tion », déclare-t-il. « Je n’ai reven­­diqué aucun terri­­toire souda­­nais. Je n’ai reven­­diqué aucun terri­­toire égyp­­tien. Les archives sont très claires à ce sujet : ce terri­­toire n’ap­­par­­tient à personne ! » Si les obstacles légaux sont fran­­chis, Mère Nature pour­­rait cepen­­dant consti­­tuer un autre défi.

Difficile de passer de la verdoyante Virginie au désert de Bir Tawil
De la verdoyante Virgi­­nie au désert de Bir Tawil

Heaton affirme qu’une nappe phréa­­tique présente sous le Bir Tawil est alimen­­tée par le lac Nasser, un réser­­voir arti­­fi­­ciel sur le Nil traver­­sant le sud de l’Égypte et le nord du Soudan. Il insiste sur le fait que son royaume n’abu­­se­­rait pas de cette ressource. Mark Gior­­dano, direc­­teur du dépar­­te­­ment des Sciences, des Tech­­no­­lo­­gies et des Affaires inter­­­na­­tio­­nales à la Geor­­ge­­town’s School of Foreign Service, met en garde contre toute tenta­­tive visant à accé­­der à des sources d’eau du Nil. Régies par des trai­­tés, un tel débor­­de­­ment mettrait en échec toute tenta­­tive de rela­­tions avec ses voisins. « La ques­­tion de l’eau dans le bassin du Nil est un sujet extrê­­me­­ment sensible », explique-t-il. Gior­­dano rappelle que l’eau sous la surface du Bir Tawil doit certai­­ne­­ment être de l’eau souter­­raine fossile, « ce qui signi­­fie qu’une fois utili­­sée, elle est épui­­sée ». Il ajoute égale­­ment qu’il existe déjà des centres de recherche agri­­cole floris­­sants et qu’il n’est pas néces­­saire de créer un nouveau pays pour les accueillir. Le CGIAR, le Groupe consul­­ta­­tif pour la recherche agri­­cole inter­­­na­­tio­­nale, est un réseau d’or­­ga­­ni­­sa­­tions enga­­gées dans la recherche agri­­cole pour un futur sans faim. « Je ne vois pas comment s’éta­­blir à l’en­­droit le plus aride de la planète pour tenter d’y faire pous­­ser quelque chose pour­­rait être une bonne façon de lutter contre la faim », conti­­nue-t-il. « Ce bout de terri­­toire n’a semble-t-il rien pour lui, et c’est proba­­ble­­ment la raison pour laquelle  personne n’a cher­­ché à le reven­­diquer. » Heaton dit cher­­cher des entre­­prises simi­­laires afin de mettre en pratique les meilleures tech­­niques exis­­tantes. D’après lui, son royaume sera indé­­pen­­dant de toute poli­­tique et entiè­­re­­ment façonné autour du centre de recherche agri­­cole. « Il faut parfois faire des choix extrêmes afin d’ob­­te­­nir les résul­­tats escomp­­tés », dit-il. Certains oppo­­sants au projet de Heaton admettent néan­­moins qu’il pour­­rait progres­­ser en rédui­­sant ses ambi­­tions. « S’il venait présen­­ter les ressources à sa dispo­­si­­tion en expliquant qu’il souhai­­te­­rait déve­­lop­­per un secteur d’ave­­nir dans le respect de la souve­­rai­­neté de ses voisins, le projet serait peut-être perçu diffé­­rem­­ment », avance le profes­­seur de Waal.

Malgré sa faible proba­­bi­­lité de réus­­site et des défis qui semblent insur­­mon­­tables, Heaton demeure concen­­tré et opti­­miste. Pour preuve, il s’est envolé pour l’Eu­­rope récem­­ment afin de rencon­­trer ses ambas­­sa­­deurs volon­­taires. Il compare son entre­­prise aux efforts de l’en­­tre­­pre­­neur Elon Musk dans le secteur des voitures élec­­triques.

« Un vision­­naire est toujours accueilli avec scep­­ti­­cisme », conclut-il.

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Le roi et la prin­­cesse
Crédits : Jere­­miah Heaton

Traduit par Vincente Morlet d’après l’ar­­ticle « Crea­­ting the King­­dom of North Sudan », paru dans Al Jazeera.

Couver­­ture : Jere­­miah Heaton dans le désert du Bir Tawil.

Créa­­tion graphique par Ulyces.

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