Taha, le responsable kurde de la sécurité dans la ville de Jalula, se faufile à travers une trouée dans le mur pour grimper sur les gravats de ce qui fut sa maison. Autour de lui, la tempête de sable fait rage, voilant le ciel d’une étrange lueur jaune. Il contemple les décombres, d’où n’émergent que des armatures en métal et des murs à moitié effondrés. « L’État islamique avait des informateurs locaux, ils savaient où était ma maison et lorsqu’ils ont pris la ville, ils l’ont fait sauter », explique-t-il, chassant le sable de ses yeux. « C’est dur de revenir ici. » L’État islamique s’est emparé de Jalula l’été dernier, lors de sa percée dans la zone de conflits au nord de l’Irak. La cité a été libérée en novembre, au terme d’une longue bataille acharnée, par les peshmergas kurdes et une milice chiite.

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Taha, commandant de l’Asayesh à Jalula
Au milieu des décombres de sa maison
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Mais Jalula reste une dangereuse ville fantôme. Les rues sont jonchées de bâtiments en ruine, et les boutiques du bazar portent encore les stigmates des obus de mortier. Sur certains bâtiments, des graffitis témoignent de l’occupation récente par l’État islamique. Les bombes non explosées et les pièges explosifs sont une menace bien réelle. Les troupes kurdes et les miliciens chiites assurent ensemble la sécurité de la ville. Mais ces alliés de circonstance ont des visions et des projets radicalement différents : les heurts ne sont pas rares.

Daesh attend son heure

Jalula et la ville voisine de Sadia font désormais partie d’une zone militaire. Les propriétaires doivent obtenir une autorisation de la part de l’Asayesh, les services de sécurité kurdes, pour pouvoir retourner dans leurs maisons. Même dans ces conditions, les habitants ne peuvent rester que le temps de récupérer leurs biens. L’Asayesh rechigne à laisser les gens réintégrer leurs foyers de manière permanente. D’après leurs informations, l’État islamique prévoirait un nouvel assaut.

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Gouvernorat de Diyala
Irak
Crédits

Jalula est située sur l’axe qui relie Bagdad au Kurdistan, dans le nord du pays. Du fait de cette situation et de sa proximité avec la frontière iranienne, la ville est d’une grande importance stratégique. « D’après nos renseignements, Daesh veut attaquer à nouveau », explique Taha aux résidents pour les sensibiliser au risque. « Leurs hommes continuent à venir pendant la nuit pour poser des bombes. » Au début du mois de février, une bombe djihadiste a tué huit peshmergas sur une route voisine. Le village le plus proche abrite des soutiens de l’État islamique, membres de la tribu locale des Karawe. Les Karawe sont la principale tribu arabe sunnite des environs. Le clan fait montre de loyautés partagées. Certains de ses membres soutiennent l’État islamique, quand d’autres ont tourné le dos aux djihadistes. Ceux qui ont refusé d’aider l’État islamique vivent dans des camps de réfugiés près des villes kurdes de Kalar et Khânaqîn, au Nord. Le chef de la tribu des Karawe, Cheikh Hwandi, est de ceux-là : il a perdu ses deux jambes dans une tentative d’assassinat de l’État islamique.

Truffée de pièges

L’État islamique s’est retiré de la ville. À l’intention des libérateurs peu méfiants, les djihadistes ont dissimulé des engins explosifs dans les réfrigérateurs ou les cages d’escalier. « Nous découvrons tout le temps de nouvelles bombes », révèle Taha. Mais l’Asayesh ne dispose pas de l’équipement capable de les détecter. À ce jour, les pièges explosifs ont coûté la vie à environ quarante personnes. Taha entre dans une maison située dans la périphérie de Jalula. Cette partie de la ville correspond à l’ancienne ligne de front entre les djihadistes et les peshmergas. Elle est remarquablement intacte. Çà et là subsistent quelques signes d’occupation militaire : des uniformes de djihadistes abandonnés, des fossés remplis de douilles entre les habitations.

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Le fil rouge
L’unique indice de la présence d’un explosif
Crédits : Matt Cetti-Roberts

À l’exception de quelques meubles, la maison est pratiquement vide. Tout est recouvert d’une fine couche de poussière. Sur une table de chevet se trouvent deux copies du Coran, peut-être laissées là par les anciens propriétaires pour montrer aux combattants islamistes qu’ils étaient de bons musulmans sunnites. Un témoignage de dévotion qui n’a pas eu l’effet escompté. « [Le propriétaire] était un homme pieux, et pourtant ils ont placé une bombe dans sa maison », explique Taha. Un engin explosif improvisé de bonne taille trône dans l’escalier, sur un palier intermédiaire. La bombe a été conçue à partir d’un bidon d’huile de moteur en plastique. Seuls deux câbles électrique reliés au mur, cachés à la vue, trahissent la vraie fonction du dispositif. Taha me montre du doigt une partie d’un troisième fil électrique, de diamètre minuscule, qui disparaît sous un tapis replié au sol. La bombe est assez grosse pour tuer quiconque aurait la malchance de l’actionner. Mais en-dehors des bombes de l’État islamique, un autre obstacle complique le retour des habitants de Jalula.

« Je ne reviendrai dans cette ville que lorsqu’elle sera sous le contrôle des peshmergas. » — Hassan

En juin, le gouvernement irakien a appelé à la mobilisation de volontaires pour lutter contre l’État islamique. Les Forces de mobilisation populaires ainsi recrutées, composées de miliciens chiites, comptent aussi bien des nouvelles recrues que des groupes de combat aguerris, tous fidèles à l’ex-Premier ministre Nouri Al-Maliki. [Al-Maliki a été remplacé dans ses fonctions en septembre 2014 par Haïder al-Abadi, également membre du parti chiite Dawa, ndt.] Ces milices se sont parfois heurtées aux forces kurdes dans les territoires en conflit. En novembre, une milice chiite est entrée dans Jalula, composée de combattants issus de Saraya Tali’a Al Khurasani, ou STK. Il existe peu d’informations sur le groupe STK, en-dehors du fait qu’il a émergé en Syrie en 2013 et diffusé des vidéos de ses opérations autour de Damas.

Destruction

Après avoir pris part à la reconquête de la ville, les membres de la milice chiite sont restés à Jalula. Puis ils ont incendié des commerces et des habitations. « Les Chiites ont brûlé des maisons parce qu’ils ont considéré que Jalula était une ville à 99 % sunnite », explique un officier de l’Asayesh. « Ils sont venus pour se venger. Ils se fichaient de savoir à qui les maisons appartenaient. » Ali Sarhad, fonctionnaire à Jalula, charge sa voiture avec les possessions familiales au milieu d’une artère déserte et poussiéreuse du bazar de la ville. « Quand les peshmergas sont venus, tout s’est bien passé », raconte-t-il. « Quand les Chiites sont venus, ils ont pris jusqu’au moindre objet de valeur. »

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Un habitant de Jalula
Construire sur des ruines
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Le frère d’Ali, Hassan, inspecte une boutique d’informatique vandalisée dans le bazar. Les débris sont tout ce qui reste de son gagne-pain. Sur l’étagère, à l’emplacement d’une grande et coûteuse baie de serveurs informatiques, se trouve désormais un trou béant. « C’est la première fois que nous retournons à Jalula depuis la libération », raconte Hassan. « Les Chiites ont tout pris. Tout ce qu’ils ont laissé, c’est un clavier et une souris. » Il fait le tour du magasin détruit tandis que son frère fouille les détritus qui jonchent le sol. Les miliciens chiites se sont même filmés en train de vandaliser la boutique de Hassan, avant de partager la vidéo sur Facebook. « Je ne reviendrai dans cette ville que lorsqu’elle sera sous le contrôle des peshmergas, et pas des Chiites », confie Hassan. Les habitants de Jalula qui vivent dans le camp de réfugiés de la ville voisine de Khânaqîn partagent le sentiment de Hassan.

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Un officier de l’Asayesh
Poste de garde de Jalula
Crédits : Matt Cetti-Roberts

« Quand nous avons fui, certains sont restés en arrière », explique un homme originaire de Sadia, une ville voisine également sous le contrôle de la milice chiite. « Nous avons dû laisser les personnes âgées et malades à Sadia – parmi eux, il y avait un membre de ma famille atteint de troubles mentaux du nom de Walid », poursuit-il. « Les Chiites n’ont eu aucune pitié. On les a vus se faire tuer à la TV et sur les réseaux sociaux. La dernière fois que la famille a vu Walid, c’était dans une vidéo sur Internet. Il avait été décapité, et ses pieds tranchés reposaient sur sa tête. Les réfugiés du camp sont du même avis qu’Ali et Hassan. Ils ne veulent pas rentrer chez eux tant que la milice chiite contrôle la zone. Ils ne mentionnent pas les engins explosifs improvisés. Au contraire, beaucoup d’entre eux sont réfugiés du fait de l’armée irakienne, qui a bombardé leurs maisons. Ils ne font pas confiance au gouvernement central du pays, et préfèreraient vivre dans une zone administrée par les Kurdes. « Après s’être débarrassée de Saddam, la coalition nous a confiés à un fou », déplore un autre réfugié, qui parle du Premier ministre Al-Maliki. « Ils ne pourraient pas revenir ? »

Les signes d’un accord

Les combattants kurdes se méfient eux aussi des milices chiites. Un accord conclu en janvier dernier limite leur présence dans Jalula à seulement quatre-vingt combattants, répartis dans deux endroits. Il y a désormais des réunions mensuelles entre les peshmergas kurdes, les membres de l’Asayesh, l’armée irakienne et la milice chiite, afin de coordonner la sécurité à Jalula et d’éviter de nouveaux conflits. Le pillage est encore monnaie courante, mais les forces de sécurité kurdes font de leur mieux pour l’éradiquer.

Il faudra attendre la fin du conflit pour que les habitants puissent rentrer chez eux.

À un poste de contrôle en périphérie de la ville, Taha inspecte avec soin un tas d’articles ménagers, avec un réfrigérateur et des climatiseurs. « Les miliciens chiites ont commencé par dire que ces objets appartenaient à l’État islamique », explique Taha. « Les peshmergas leur ont confisqué et on a retrouvé leur provenance. On s’est arrangé pour les rendre à leurs propriétaires. » Si la coalition finit par l’emporter sur l’État islamique, les responsables locaux prévoient de collaborer avec les communautés kurde et arabe sunnite de la zone. Jalula aura sa propre force de sécurité, avec un commandement partagé entre les Kurdes et les Arabes sunnites. Une perspective qui semble lointaine, à l’heure où la ville est encore zone militaire. Il faudra attendre la fin du conflit pour que les habitants puissent rentrer chez eux, et commencer le long processus de guérison des plaies toujours à vif de la guerre.


Traduit de l’anglais par Yvan Pandelé d’après l’article « Once an Islamic State Stronghold, Jalawla Is Now a Ghost Town », paru dans War Is Boring. Couverture : Une rue de Jalula, par Matt Cetti-Roberts.