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Sans susciter de grandes réactions jusqu'à présent, des études appellent à l'instauration d'une semaine de quatre jours pour enrayer le réchauffement climatique.

par Malaurie Chokoualé Datou | 12 juin 2020

Un nuage gris s’épais­sit au-dessus de la Porte de Clichy, dans le nord de Paris. En ce jeudi 11 juin, le trafic a plei­ne­ment repris ses droits sur le péri­phé­rique de la capi­tale, bloqué lors des mani­fes­ta­tions en hommage à Adama Traoré, et vidé pendant le confi­ne­ment. Et la circu­la­tion a char­rié son inévi­table pollu­tion. Le mouve­ment de balan­cier est impla­cable : alors que la qualité de l’air s’était nette­ment amélio­rée à la faveur de la pandé­mie, « au décon­fi­ne­ment, on a une remon­tée progres­sive », observe l’or­ga­nisme du minis­tère de l’En­vi­ron­ne­ment AirPa­rif. « Il y a des acti­vi­tés qui ont repris, on voit une remon­tée progres­sive, et on est revenu à peu près à 80 % en termes d’émis­sions, donc de polluants qu’on émet dans l’at­mo­sphère. »

Les acti­vi­tés ont repris et le CO2 s’est mis à pullu­ler de nouveau dans le ciel de Paris comme ailleurs en France. Si certains conti­nuent le télé­tra­vail, ce n’est pas suffi­sant. Non, pour véri­ta­ble­ment enrayer la catas­trophe clima­tique en marche, il faut limi­ter bien davan­tage les mouve­ments, à commen­cer par ceux des personnes qui se rendent sur leur lieu de travail. Certains se tuaient d’ailleurs à le dire bien avant le début du confi­ne­ment.

Crédit : Alberto Hernan­dez

Membre du mouve­ment Extinc­tion Rebel­lion, le profes­seur en compor­te­ment orga­ni­sa­tion­nel de Londres Andre Spicer explique que près de 70 % des Britan­niques « souhaitent une action urgente face à l’ur­gence clima­tique ». Le gouver­ne­ment s’est fixé comme objec­tif d’at­teindre la neutra­lité carbone d’ici 2050. Mais les mili­tants et les déci­deurs ne pour­ront à son avis réus­sir qu’à une condi­tion : instau­rer la semaine de quatre jours.

La semaine de quatre jours

Ensei­gnant depuis près de huit ans à la très répu­tée Cass Busi­ness School de Londres, Andre Spicer a commencé à s’in­té­res­ser aux liens entre durée du travail et ques­tions envi­ron­ne­men­tales lors de l’écri­ture de son livre Busi­ness Bull­shit en 2017 . « J’ai remarqué que la plupart des gens passaient leur temps au travail, sans toujours y trou­ver un sens », explique-t-il. « J’ai commencé à me deman­der si nous pour­rions nous débar­ras­ser de ce “travail de merde” et si les entre­prises seraient tout aussi produc­tives. » Après maintes recherches, il a réalisé que non seule­ment la réduc­tion du temps de travail n’avait aucun impact néga­tif sur la produc­ti­vité, mais surtout qu’elle pouvait « augmen­ter la satis­fac­tion ainsi que l’en­ga­ge­ment des employés ». Surtout, elle « peut aussi avoir un effet posi­tif sur l’en­vi­ron­ne­ment ».

Depuis plusieurs années, une série de travaux a effec­ti­ve­ment déter­miné que travailler moins est bon pour la planète. Publiée en 2012 par l’Ins­ti­tut de recherche en écono­mie poli­tique (PERI) de l’uni­ver­sité d’Am­herst Massa­chu­setts, une étude réali­sée par les trois socio­logues Kyle Knight, Eugene A. Rosa et Juliet B. Schor a établi que pour atteindre une dura­bi­lité envi­ron­ne­men­tale, les heures de travail occupent un rôle primor­dial. Il et elles ont estimé que la consom­ma­tion d’éner­gie bais­sait avec les heures de travail. En effet, moins travailler signi­fie produire moins de biens et de services qui mobi­lisent un nombre impor­tant de ressources. Cela induit en outre une dimi­nu­tion des dépla­ce­ments et de l’uti­li­sa­tion de systèmes infor­ma­tiques éner­gi­vores.

S’il est géné­ra­le­ment admis que les émis­sions de gaz à effet de serre et les heures au bureau sont en rela­tion étroite, il est encore diffi­cile de déter­mi­ner exac­te­ment l’am­pleur de la réduc­tion de notre impact sur l’en­vi­ron­ne­ment, même si certain-e-s s’y sont risqué-e-s. Ainsi, en bais­sant de 10 % le temps au travail, l’em­preinte carbone de chacun serait réduite de 14,6 %. De la même manière, « si nous rédui­sions les heures de travail de 25 % – ou d’un jour et quart chaque semaine – notre empreinte carbone dimi­nue­rait de 36,6 % », complète Andre Spicer.

Crédits : Chab01

Opérée par Philipp Frey, cher­cheur affi­lié au think-thank Auto­nomy, qui se concentre sur le futur du travail, une autre étude exprime des conclu­sions simi­laires « pour deve­nir une société verte et durable ». Si les gouver­ne­ments n’in­tro­duisent pas une décar­bo­ni­sa­tion radi­cale de leur écono­mie, les citoyens euro­péens vont devoir réduire leur nombre d’heures de travail pour éviter un réchauf­fe­ment clima­tique sans précé­dent. En se basant sur des données concer­nant le gaz à effet de serre récol­tées par les Nations Unies et l’Or­ga­ni­sa­tion de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment écono­mique (OCDE) en Suède, en Alle­magne et au Royaume-Uni, le cher­cheur a estimé que les travailleurs-euses devraient élimi­ner neuf heures par semaine de leur emploi du temps pour conte­nir la hausse de tempé­ra­ture en-dessous de 2°C. 

Gare toute­fois à la façon dont les gens utili­se­raient ces heures nouvel­le­ment acquises, car ils pour­raient en profi­ter « pour faire des choses plus nocives pour l’en­vi­ron­ne­ment », comme une virée shop­ping endia­blée ou un long week-end à Lisbonne, rallié par avion. Heureu­se­ment, il a été prouvé que le temps libre est en géné­ral consa­cré à des acti­vi­tés plus économes. En effet, selon une étude menée en 2005 par le cher­cheur affi­lié au dépar­te­ment de géogra­phie du King’s College London, Samy Sanches, la semaine de 35 heures a eu un béné­fice en France. Après son instau­ra­tion, en 2000, on a observé une « renais­sance du mouve­ment anti-consu­mé­riste dans le pays ». Les acti­vi­tés cultu­relles ou fami­liales étaient donc privi­lé­giées. 

Andre Spicer ajoute qu’une réduc­tion du temps de travail implique la créa­tion d’une « infra­struc­ture de convi­via­lité » : il faut que les villes comptent des pistes cyclables, des parcs ou des biblio­thèques qui donnent envie de s’y perdre. Mais sommes-nous prêt-e-s à voir nos semaines de travail rabo­tées ?

Aussi viable qu’in­dis­pen­sable

Bien que margi­nale, cette poli­tique est actuel­le­ment expé­ri­men­tée à travers le monde, non pas par des gouver­ne­ments, mais essen­tiel­le­ment par des entre­prises, des orga­ni­sa­tions ou encore quelques écoles publiques (comme aux États-Unis par exemple). Quand Andrew Barnes a annoncé à ses sala­rié-e-s qu’ils et elles allaient s’es­sayer à une semaine de travail de quatre jours pendant six semaines, il n’a récolté que des yeux écarquillés. Durant cette expé­rience qui a débuté à la fin de l’été 2018, le PDG de l’en­tre­prise néo-zélan­daise Perpe­tual Guar­dian a tenu à ce que les 230 sala­rié-e-s travaillent 32 heures au lieu de 40, pour un salaire iden­tique. Cet essai s’est révélé telle­ment posi­tif pour l’en­tre­prise comme pour les employé-e-s, que Barnes a fina­le­ment décidé de l’ins­tau­rer défi­ni­ti­ve­ment, pour conti­nuer à travailler moins mais mieux.

En France, cette reven­di­ca­tion a été lancée en 1993 par un écono­miste qui reve­nait tout juste d’une année sabba­tique : Pierre Larrou­tu­rou, actuel­le­ment député euro­péen en attente d’in­ves­ti­ture. Inscrite dans la loi Robien sur l’amé­na­ge­ment du temps de travail (qui était facul­ta­tive) trois ans plus tard, elle a fina­le­ment été non-recon­duite par les lois Aubry en 2000. En sa qualité de promo­teur d’une semaine de quatre jours en France, Larrou­tu­rou observe du coin de l’œil les quelques expé­ri­men­ta­tions menées en France depuis lors.

Crédits : Gyro­stat

La société de reva­lo­ri­sa­tion des déchets Yprema a adopté la semaine des 4 jours (avec 35 heures) en 1997, afin de lutter contre la péni­bi­lité au travail, pour ne plus jamais la lâcher. Grâce à ce système, son PDG, Claude Prigent, a pu embau­cher 14 personnes en CDI en dix ans. Ce cas reste cepen­dant isolé, au grand éton­ne­ment de Claude Prigent, qui se dit « prêt à payer une étude pour rencon­trer toutes les entre­prises qui utilisent les quatre jours, et montrer aux scep­tiques que tout est possible. »

Les débats autour de la semaine de quatre jours ne lient pas encore la réduc­tion du temps de travail à la lutte contre le réchauf­fe­ment clima­tique, mais plutôt à une envie de meilleur équi­libre entre vie profes­sion­nelle et vie privée. « Aujourd’­hui, on parle surtout de stress et de produc­ti­vité dans la semaine de quatre jours », ajoute Spicer. Mais depuis peu « les gens commencent à réflé­chir aux consé­quences envi­ron­ne­men­tales de cette situa­tion. »

Force est de consta­ter que l’idée séduit. L’étude The Work­force View in Europe 2019, menée par l’ins­ti­tut de recherche ADP, s’est penchée sur les inquié­tudes et les passions des sala­rié-e-s euro­péen-ne-s. Réali­sée auprès de 10 000 personnes (dont 1410 Français-es), elle a mis en lumière la très grande popu­la­rité de ce partage du temps de travail. Si possible, 60 % des Français-es choi­si­raient de ne travailler que quatre jours par semaine. Toute­fois, 83 % des sondé-e-s ont annoncé préfé­rer travailler plus pendant ces quatre jours afin de conser­ver leur salaire coûte que coûte.

Crédits : Yprema

Pour le Président d’ADP en France et en Suisse, Carlos Fonte­las de Carvalho, la propo­si­tion ne doit toute­fois pas faire oublier le bon sens. « Si dans certains cas (…) des rapports montrent qu’il peut être possible de main­te­nir la produc­ti­vité en ne travaillant que 4 jours, ce n’est pas une formule magique (…) », tempère-t-il. Inutile donc d’es­sayer de faire entrer la même quan­tité de travail dans une semaine réduite, sous peine d’en­traî­ner le stress et l’épui­se­ment que l’on dési­rait éviter.

Se voulant rassu­rant, Spicer ajoute que toutes les entre­prises ne paient pas diffé­rem­ment leurs employés moins présents, « souvent, parce qu’elles ou ils peuvent produire presque autant en quatre jours qu’en cinq ». Si certaines personnes peuvent ne pas être dispo­sées à accep­ter un salaire tronqué, il affirme que « beau­coup de gens sont prêts à prendre une petite réduc­tion de salaire » pour une semaine de travail plus courte.

La tech­no­lo­gie a égale­ment son mot à dire dans ce système poten­tiel. Direc­teur d’Au­to­nomy, Will Strong affirme que grâce aux progrès tech­no­lo­giques permet­tant l’au­to­no­mi­sa­tion, une semaine de travail réduite est aussi viable qu’in­dis­pen­sable. « Le rythme rapide des tech­no­lo­gies permet­tant de réduire les coûts de la main-d’œuvre laisse entre­voir la possi­bi­lité d’une semaine de travail plus courte pour tous-tes, si elle est déployée correc­te­ment », écrit-il. « Cepen­dant, alors que l’au­to­ma­ti­sa­tion montre que moins travailler est tech­nique­ment possible, les pres­sions urgentes sur l’en­vi­ron­ne­ment et sur notre budget carbone montrent qu’une réduc­tion du temps de travail est réalité néces­saire. »

Dans notre lutte contre le réchauf­fe­ment clima­tique, « nous devons iden­ti­fier les inno­va­tions qui nous procurent des avan­tages tangibles à court terme, mais qui sont égale­ment béné­fiques pour la planète à long terme », explique Andre Spicer. La réduc­tion des heures de travail rassemble ainsi ces deux impé­ra­tifs, car elle n’est doulou­reuse pour personne – bien au contraire –, et sûre­ment pas pour l’en­vi­ron­ne­ment.


Couver­ture : Domi­nik Lange.


 

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