Sans susciter de grandes réactions jusqu'à présent, des études appellent à l'instauration d'une semaine de quatre jours pour enrayer le réchauffement climatique.

par Malaurie Chokoualé Datou | 2 juillet 2019

C’est la première fois que les sabliers noirs font leur entrée à Stras­­bourg. Dispo­­sés sur des bande­­roles vertes, peints au milieu de globes terrestres, ils repré­­sentent le temps qui passe inexo­­ra­­ble­­ment face à l’inac­­tion poli­­tique. En ce 22 juin, dans le parc de l’Étoile, la statue de Gandhi est elle aussi drapée de vert pour l’oc­­ca­­sion, le front luisant de pluie. Alors que le Soleil suit sa course, loin au-dessus d’épais nuages, le cortège d’Ex­­tinc­­tion Rebel­­lion se met en branle, décla­­rant publique­­ment la nais­­sance de son groupe local devant des auto­­mo­­bi­­listes à l’ar­­rêt. 

Galva­­ni­­sées par un puis­­sant méga­­phone, une centaine de personnes sont venues bran­­dir ses pancartes sur la place de l’Étoile. « Nous ne sommes pas là pour vous faire culpa­­bi­­li­­ser, mais pour vous infor­­mer », annonce le coor­­di­­na­­teur du groupe stras­­bour­­geois, Nico­­las Falem­­pin, qui dépasse d’une bonne tête le reste des mani­­fes­­tants. « Le chan­­ge­­ment clima­­tique à l’oeuvre n’est pas de votre faute. » Cet habi­­tué des mani­­fes­­ta­­tions espère bien que sa ville pren­­dra la suite des actions non-violentes de déso­­béis­­sance civile qui ont eu lieu à Delhi, Paris et Londres, la ville qui a vu naître le mouve­­ment en 2018.

Crédits : Extinc­­tion Rebel­­lion Stras­­bourg

Extinc­­tion Rebel­­lion a d’abord laissé Andre Spicer dubi­­ta­­tif. Mais ce profes­­seur en compor­­te­­ment orga­­ni­­sa­­tion­­nel de Londres a changé d’avis. Après ces mani­­fes­­ta­­tions, près de 70 % des Britan­­niques « souhaitent une action urgente face à l’ur­­gence clima­­tique » et le gouver­­ne­­ment s’est fixé comme objec­­tif d’at­­teindre la neutra­­lité carbone d’ici 2050. Mais les mili­­tants et les déci­­deurs ne pour­­ront à son avis réus­­sir qu’à une condi­­tion : instau­­rer la semaine de quatre jours.

La semaine de quatre jours

Ensei­­gnant depuis près de huit ans à la très répu­­tée Cass Busi­­ness School de Londres, Andre Spicer a commencé à s’in­­té­­res­­ser aux liens entre durée du travail et ques­­tions envi­­ron­­ne­­men­­tales lors de l’écri­­ture de son livre Busi­­ness Bull­­shit en 2017 . « J’ai remarqué que la plupart des gens passaient leur temps au travail, sans toujours y trou­­ver un sens », explique-t-il. « J’ai commencé à me deman­­der si nous pour­­rions nous débar­­ras­­ser de ce “travail de merde” et si les entre­­prises seraient tout aussi produc­­tives. » Après maintes recherches, il a réalisé que non seule­­ment la réduc­­tion du temps de travail n’avait aucun impact néga­­tif sur la produc­­ti­­vité, mais surtout qu’elle pouvait « augmen­­ter la satis­­fac­­tion ainsi que l’en­­ga­­ge­­ment des employés ». Surtout, elle « peut aussi avoir un effet posi­­tif sur l’en­­vi­­ron­­ne­­ment ».

Depuis plusieurs années, une série de travaux a effec­­ti­­ve­­ment déter­­miné que travailler moins est bon pour la planète. Publiée en 2012 par l’Ins­­ti­­tut de recherche en écono­­mie poli­­tique (PERI) de l’uni­­ver­­sité d’Am­­herst Massa­­chu­­setts, une étude réali­­sée par les trois socio­­logues Kyle Knight, Eugene A. Rosa et Juliet B. Schor a établi que pour atteindre une dura­­bi­­lité envi­­ron­­ne­­men­­tale, les heures de travail occupent un rôle primor­­dial. Il et elles ont estimé que la consom­­ma­­tion d’éner­­gie bais­­sait avec les heures de travail. En effet, moins travailler signi­­fie produire moins de biens et de services qui mobi­­lisent un nombre impor­­tant de ressources. Cela induit en outre une dimi­­nu­­tion des dépla­­ce­­ments et de l’uti­­li­­sa­­tion de systèmes infor­­ma­­tiques éner­­gi­­vores.

S’il est géné­­ra­­le­­ment admis que les émis­­sions de gaz à effet de serre et les heures au bureau sont en rela­­tion étroite, il est encore diffi­­cile de déter­­mi­­ner exac­­te­­ment l’am­­pleur de la réduc­­tion de notre impact sur l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, même si certain-e-s s’y sont risqué-e-s. Ainsi, en bais­­sant de 10 % le temps au travail, l’em­­preinte carbone de chacun serait réduite de 14,6 %. De la même manière, « si nous rédui­­sions les heures de travail de 25 % – ou d’un jour et quart chaque semaine – notre empreinte carbone dimi­­nue­­rait de 36,6 % », complète Andre Spicer.

Crédits : Chab01

Opérée par Philipp Frey, cher­­cheur affi­­lié au think-thank Auto­­nomy, qui se concentre sur le futur du travail, une autre étude exprime des conclu­­sions simi­­laires « pour deve­­nir une société verte et durable ». Si les gouver­­ne­­ments n’in­­tro­­duisent pas une décar­­bo­­ni­­sa­­tion radi­­cale de leur écono­­mie, les citoyens euro­­péens vont devoir réduire leur nombre d’heures de travail pour éviter un réchauf­­fe­­ment clima­­tique sans précé­dent. En se basant sur des données concer­­nant le gaz à effet de serre récol­­tées par les Nations Unies et l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion de coopé­­ra­­tion et de déve­­lop­­pe­­ment écono­­mique (OCDE) en Suède, en Alle­­magne et au Royaume-Uni, le cher­­cheur a estimé que les travailleurs-euses devraient élimi­­ner neuf heures par semaine de leur emploi du temps pour conte­­nir la hausse de tempé­­ra­­ture en-dessous de 2°C. 

Gare toute­­fois à la façon dont les gens utili­­se­­raient ces heures nouvel­­le­­ment acquises, car ils pour­­raient en profi­­ter « pour faire des choses plus nocives pour l’en­­vi­­ron­­ne­­ment », comme une virée shop­­ping endia­­blée ou un long week-end à Lisbonne, rallié par avion. Heureu­­se­­ment, il a été prouvé que le temps libre est en géné­­ral consa­­cré à des acti­­vi­­tés plus économes. En effet, selon une étude menée en 2005 par le cher­­cheur affi­­lié au dépar­­te­­ment de géogra­­phie du King’s College London, Samy Sanches, la semaine de 35 heures a eu un béné­­fice en France. Après son instau­­ra­­tion, en 2000, on a observé une « renais­­sance du mouve­­ment anti-consu­­mé­­riste dans le pays ». Les acti­­vi­­tés cultu­­relles ou fami­­liales étaient donc privi­­lé­­giées. 

Andre Spicer ajoute qu’une réduc­­tion du temps de travail implique la créa­­tion d’une « infra­s­truc­­ture de convi­­via­­lité » : il faut que les villes comptent des pistes cyclables, des parcs ou des biblio­­thèques qui donnent envie de s’y perdre. Mais sommes-nous prêt-e-s à voir nos semaines de travail rabo­­tées ?

Aussi viable qu’in­­dis­­pen­­sable

Bien que margi­­nale, cette poli­­tique est actuel­­le­­ment expé­­ri­­men­­tée à travers le monde, non pas par des gouver­­ne­­ments, mais essen­­tiel­­le­­ment par des entre­­prises, des orga­­ni­­sa­­tions ou encore quelques écoles publiques (comme aux États-Unis par exemple). Quand Andrew Barnes a annoncé à ses sala­­rié-e-s qu’ils et elles allaient s’es­­sayer à une semaine de travail de quatre jours pendant six semaines, il n’a récolté que des yeux écarquillés. Durant cette expé­­rience qui a débuté à la fin de l’été 2018, le PDG de l’en­­tre­­prise néo-zélan­­daise Perpe­­tual Guar­­dian a tenu à ce que les 230 sala­­rié-e-s travaillent 32 heures au lieu de 40, pour un salaire iden­­tique. Cet essai s’est révélé telle­­ment posi­­tif pour l’en­­tre­­prise comme pour les employé-e-s, que Barnes a fina­­le­­ment décidé de l’ins­­tau­­rer défi­­ni­­ti­­ve­­ment, pour conti­­nuer à travailler moins mais mieux.

En France, cette reven­­di­­ca­­tion a été lancée en 1993 par un écono­­miste qui reve­­nait tout juste d’une année sabba­­tique : Pierre Larrou­­tu­­rou, actuel­­le­­ment député euro­­péen en attente d’in­­ves­­ti­­ture. Inscrite dans la loi Robien sur l’amé­­na­­ge­­ment du temps de travail (qui était facul­­ta­­tive) trois ans plus tard, elle a fina­­le­­ment été non-recon­­duite par les lois Aubry en 2000. En sa qualité de promo­­teur d’une semaine de quatre jours en France, Larrou­­tu­­rou observe du coin de l’œil les quelques expé­­ri­­men­­ta­­tions menées en France depuis lors.

Crédits : Gyro­s­tat

La société de reva­­lo­­ri­­sa­­tion des déchets Yprema a adopté la semaine des 4 jours (avec 35 heures) en 1997, afin de lutter contre la péni­­bi­­lité au travail, pour ne plus jamais la lâcher. Grâce à ce système, son PDG, Claude Prigent, a pu embau­­cher 14 personnes en CDI en dix ans. Ce cas reste cepen­­dant isolé, au grand éton­­ne­­ment de Claude Prigent, qui se dit « prêt à payer une étude pour rencon­­trer toutes les entre­­prises qui utilisent les quatre jours, et montrer aux scep­­tiques que tout est possible. »

Les débats autour de la semaine de quatre jours ne lient pas encore la réduc­­tion du temps de travail à la lutte contre le réchauf­­fe­­ment clima­­tique, mais plutôt à une envie de meilleur équi­­libre entre vie profes­­sion­­nelle et vie privée. « Aujourd’­­hui, on parle surtout de stress et de produc­­ti­­vité dans la semaine de quatre jours », ajoute Spicer. Mais depuis peu « les gens commencent à réflé­­chir aux consé­quences envi­­ron­­ne­­men­­tales de cette situa­­tion. »

Force est de consta­­ter que l’idée séduit. L’étude The Work­­force View in Europe 2019, menée par l’ins­­ti­­tut de recherche ADP, s’est penchée sur les inquié­­tudes et les passions des sala­­rié-e-s euro­­péen-ne-s. Réali­­sée auprès de 10 000 personnes (dont 1410 Français-es), elle a mis en lumière la très grande popu­­la­­rité de ce partage du temps de travail. Si possible, 60 % des Français-es choi­­si­­raient de ne travailler que quatre jours par semaine. Toute­­fois, 83 % des sondé-e-s ont annoncé préfé­­rer travailler plus pendant ces quatre jours afin de conser­­ver leur salaire coûte que coûte.

Crédits : Yprema

Pour le Président d’ADP en France et en Suisse, Carlos Fonte­­las de Carvalho, la propo­­si­­tion ne doit toute­­fois pas faire oublier le bon sens. « Si dans certains cas (…) des rapports montrent qu’il peut être possible de main­­te­­nir la produc­­ti­­vité en ne travaillant que 4 jours, ce n’est pas une formule magique (…) », tempère-t-il. Inutile donc d’es­­sayer de faire entrer la même quan­­tité de travail dans une semaine réduite, sous peine d’en­­traî­­ner le stress et l’épui­­se­­ment que l’on dési­­rait éviter.

Se voulant rassu­­rant, Spicer ajoute que toutes les entre­­prises ne paient pas diffé­­rem­­ment leurs employés moins présents, « souvent, parce qu’elles ou ils peuvent produire presque autant en quatre jours qu’en cinq ». Si certaines personnes peuvent ne pas être dispo­­sées à accep­­ter un salaire tronqué, il affirme que « beau­­coup de gens sont prêts à prendre une petite réduc­­tion de salaire » pour une semaine de travail plus courte.

La tech­­no­­lo­­gie a égale­­ment son mot à dire dans ce système poten­­tiel. Direc­­teur d’Au­­to­­nomy, Will Strong affirme que grâce aux progrès tech­­no­­lo­­giques permet­­tant l’au­­to­­no­­mi­­sa­­tion, une semaine de travail réduite est aussi viable qu’in­­dis­­pen­­sable. « Le rythme rapide des tech­­no­­lo­­gies permet­­tant de réduire les coûts de la main-d’œuvre laisse entre­­voir la possi­­bi­­lité d’une semaine de travail plus courte pour tous-tes, si elle est déployée correc­­te­­ment », écrit-il. « Cepen­­dant, alors que l’au­­to­­ma­­ti­­sa­­tion montre que moins travailler est tech­­nique­­ment possible, les pres­­sions urgentes sur l’en­­vi­­ron­­ne­­ment et sur notre budget carbone montrent qu’une réduc­­tion du temps de travail est réalité néces­­saire. »

Dans notre lutte contre le réchauf­­fe­­ment clima­­tique, « nous devons iden­­ti­­fier les inno­­va­­tions qui nous procurent des avan­­tages tangibles à court terme, mais qui sont égale­­ment béné­­fiques pour la planète à long terme », explique Andre Spicer. La réduc­­tion des heures de travail rassemble ainsi ces deux impé­­ra­­tifs, car elle n’est doulou­­reuse pour personne – bien au contraire –, et sûre­­ment pas pour l’en­­vi­­ron­­ne­­ment.


Couver­­ture : Domi­­nik Lange.


 

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