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Grâce à une politique sociale d’un grand pragmatisme, la Finlande est parvenue à diminuer drastiquement le nombre de sans-abri. De quoi inspirer ses voisins à la traîne ?

par Malaurie Chokoualé Datou | 12 février 2020

Au bord du canal Saint-Denis, en lisière du parc de la Villette, un engin de chan­tier remonte la berge en marche arrière, lesté d’un monceau de tissus. Devant ses roues, les pavés qui plongent vers l’eau verdâtre sont jonchés de tentes éven­trées, de vieux mate­las et de duvets. Ces restes de bidon­ville pari­sien dispa­raissent peu à peu sous le ciel voilé de ce mardi 4 février. Leurs proprié­taires ne sont plus là. Entre 6 et 8 heures, les forces de l’ordre ont évacué 427 personnes. Selon la préfec­ture d’Ile-de-France, elles ont été mises à l’abri pour fermer le dernier campe­ment de migrants à Paris. Une semaine plus tôt, 1 400 indi­vi­dus avaient été évin­cés de leurs loge­ments de fortune à la Porte d’Au­ber­vil­liers.

« On espère évidem­ment qu’on n’aura pas à revivre de nouvelles situa­tions de ce type », déclare François Dagnaud, maire socia­liste du XIXe arron­dis­se­ment. « Malheu­reu­se­ment on a quelques raisons d’être, sinon inquiets, du moins vigi­lants, parce que les mêmes causes produi­sant les mêmes effets, on peut craindre que de nouveaux campe­ments se repro­duisent tant que les condi­tions de premier accueil en France et la gestion des situa­tions admi­nis­tra­tives des personnes présentes sur le terri­toire reste­ront les mêmes. Il n’y a malheu­reu­se­ment pas énor­mé­ment de raisons que les choses ne se renou­vellent pas. »

Il faut dire que les diffi­cul­tés de loge­ment ne sont pas rares. Selon le recen­se­ment réalisé lors de la Nuit de la soli­da­rité, dont les résul­tats ont été dévoi­lés mardi 11 février, les sans-abri étaient 3 552 dans la capi­tale en janvier, contre 3 641 l’an­née dernière et 3 035 en 2018. Leur empla­ce­ment dépend notam­ment de la ronde des camps de migrants qui, une fois déman­te­lés, se reforment bien souvent ailleurs. L’éva­cua­tion des personnes qui dormaient à la Porte de la Villette inquiète d’ailleurs le coor­di­na­teur de Méde­cins du monde Louis Barda. « La préfec­ture de police a annoncé la fin du cycle des campe­ments, mais où vont aller les gens qui arrivent à Paris et ceux qui ressor­ti­ront des héber­ge­ments ? » a-t-il déclaré au Monde. « Ils ne proposent rien que la disper­sion et l’in­vi­si­bi­li­sa­tion. »

En réponse à ce problème vieux comme Paris, un chape­let de plans a été élaboré par les pouvoirs publics au fil des années, sans guère l’en­rayer. En France, le mal loge­ment fait au mieux figure de ques­tion inso­luble, au pire de fata­lité. Mais ce n’est pas le cas partout. Ces quarante dernières années, la Finlande a presque divisé par quatre le nombre de sans-abri de longue durée. C’est le seul pays euro­péen qui voit le sans-abrisme dimi­nuer actuel­le­ment.

L’ex­cep­tion finlan­daise

Avec son sweat à capuche noir, Thomas Salmi se fond presque dans son large canapé. Les yeux plis­sés, le jeune homme jette un regard clair sur son petit appar­te­ment, les doigts entre­mê­lés sous son menton, alour­dis par des bagues impo­santes. La pièce lumi­neuse est pleine d’objets dispa­rates que le concierge de l’im­meuble a rassem­blé au cours de l’an­née écou­lée, suivant les décès ou les départs de ses rési­dent·e·s. Un grand poster de Johnny Depp en pirate déjanté fait face à une paire de béquilles, croi­sées comme des rapières au mur d’une salle d’armes.

S’il est désor­mais confor­ta­ble­ment installé dans ce salon, casque autour du cou, Salmi a vécu pendant quatre ans sur les trot­toirs d’Hel­sinki, se raccro­chant à la bois­son pour oublier. Un père violent l’avait fait fuir le domi­cile fami­lial à l’ado­les­cence, l’obli­geant à trou­ver refuge dans diffé­rents foyers, avant d’échouer sur le pavé de la capi­tale finlan­daise. Il dormait dans une gare lorsqu’un travailleur social s’est appro­ché de lui, propo­sant son aide.

Active dans l’aide aux personnes mena­cées d’ex­clu­sion sociale, l’ONG Helsinki Deaco­ness Insti­tute (HDI) l’a pris sous son aile et, un an plus tard, Salmi s’est installé à Aurora-Talo, une maison gérée par l’as­so­cia­tion. « Je sais que si je suis chez moi, personne ne vien­dra me cher­cher ou me dira quoi faire », explique-t-il depuis ce studio qu’il quali­fie de sanc­tuaire. « Si je veux danser chez moi, je peux. »

Membre de l’Union euro­péenne depuis 1995, le pays le plus septen­trio­nal des Vingt-Sept a proposé un programme unique sur le conti­nent pour la dignité de tou·­te·s ses citoyen·­ne·s, jusqu’aux plus vulné­rables. En dix ans, le nombre de sans-abris longue durée a dimi­nué de 35 %, faisant de la Finlande l’exemple à suivre.

Crédits : Motor­park

Précur­seure dans la lutte contre le mal-loge­ment, la Finlande est le seul pays euro­péen qui voit le sans-abrisme dimi­nuer actuel­le­ment. Les rues d’Hel­sinki ont pratique­ment été vidées de ces couchages de fortune. Actuel­le­ment, il reste 5 500 personnes sans toit – dont la majo­rité vit tempo­rai­re­ment chez des proches – dans ce pays de 5,51 millions d’ha­bi­tants, soit deux fois moins qu’en France propor­tion­nel­le­ment à sa popu­la­tion.

Ailleurs en Europe, la situa­tion est préoc­cu­pante. Dans leur rapport sur le mal-loge­ment publié le 3 avril dernier, la Fonda­tion Abbé-Pierre et la Fédé­ra­tion euro­péenne des asso­cia­tions natio­nales qui travaillent avec les sans-abris (Feantsa) ont établi un constat alar­mant. Même si les données manquent, ce docu­ment estime qu’hor­mis en Finlande, tous les pays euro­péens sont confron­tés à une hausse du sans-abrisme. « Il y a au moins 700 000 personnes sans abri au sein de l’Union euro­péenne, soit 70 % de plus qu’il y a dix ans », précise le direc­teur de la Feantsa, Freek Spin­ne­wijn. « Pendant qu’on discu­tait des solu­tions à appor­ter, les chiffres ont conti­nué à augmen­ter, pour atteindre 0,13 % de la popu­la­tion. »

La Finlande n’a pas attendu que ses voisins agissent pour se retrous­ser les manches. « Pendant très long­temps, nous avons traité ce problème de manière tradi­tion­nelle », explique Sanna Vesi­kansa, dépu­tée-maire d’Hel­sinki. « Puis nous avons réalisé que ces personnes n’ar­ri­vaient pas à sortir de leur situa­tion, et il est diffi­cile de se concen­trer sur les autres problèmes s’ils retournent tous les jours dans la rue dès le matin pour reve­nir le soir juste pour passer la nuit. » Puis un programme natio­nal de lutte contre le sans-abrisme est arrivé, inspiré d’un modèle d’un nouveau genre : le « Housing First ».

Loge­ment d’abord

En Finlande comme ailleurs, le sans-abrisme a long­temps été abordé selon un « modèle en esca­lier ». D’après ce dernier, reprendre sa vie en main signi­fie passer par diffé­rentes étapes de loge­ments tempo­raires, jusqu’à obte­nir le Saint Graal : un appar­te­ment à soi. Dans les années 1980, une personne sans abri ne pouvait avoir un appar­te­ment sur le long terme que si elle pouvait démon­trer son « accep­ta­bi­lité sociale », sans addic­tion ou consom­ma­tion d’al­cool. Si un indi­vidu ne remplis­sait pas ces critères, il devait se conten­ter des héber­ge­ments tempo­raires. Mais cet ancien système ne fonc­tion­nait pas et un chan­ge­ment radi­cal a été annoncé. 

C’est ainsi que le premier programme pour la lutte contre le sans-abrisme a été lancé en 1987. Puis, en 2008, climax de ce combat, le programme social « Housing First » (« loge­ment d’abord » en français) a été mis en place, rendant le loge­ment incon­di­tion­nel plutôt que d’en faire une récom­pense ultime

« HF n’est pas seule­ment un projet, il s’agit d’une poli­tique natio­nale. Au moins 3 500 loge­ments ont été four­nis à des personnes sans abri de longue durée », précise Juha Kaaki­nen, PDG de Y-Foun­da­tion, le plus grand four­nis­seur de loge­ments à but non lucra­tif de Finlande. « Ce sont des appar­te­ments de loca­tion normaux, étant donné que les loge­ments HF sont four­nis sans condi­tion»

Une approche simi­laire a été expé­ri­men­tée dans les années 1990 de l’autre côté de l’At­lan­tique, aux États-Unis, mais la Finlande est deve­nue le premier pays à l’ap­pliquer à l’échelle natio­nale, inves­tis­sant pas moins de 250 000 euros en huit ans ; un toit y est consi­déré comme une « base sécu­ri­sée qui faci­lite la réso­lu­tion de vos problèmes ».

Juha Kaaki­nen avec l’au­teur améri­cain Gordon F. Sander
Crédits : Y Foun­da­tion

Les deux éléments-clés de ce programme sont « un appar­te­ment indé­pen­dant (avec contrat de loca­tion propre et assis­tance adéquate) et une perma­nence dans la durée des loge­ments offerts », décri­vait Kaaki­nen en 2018

Au total, la construc­tion de 30 000 loge­ments sociaux réser­vés en prio­rité aux sans abri est finan­cée chaque année par le gouver­ne­ment. Dans le même temps, les héber­ge­ments tempo­raires ont été fermés. « Les abris et les foyers ont prin­ci­pa­le­ment été réno­vés pour deve­nir des unités de loge­ment avec services de soutien, où chacun dispose d’un appar­te­ment indé­pen­dant, avec du person­nel de soutien présent sur place », ajoute Juha Kaaki­nen. 

Les rési­dent·e·s se voient offrir un soutien de la part de travailleurs·euses sociaux·ales payé·e·s par les muni­ci­pa­li­tés et les asso­cia­tions – « plus de 300 nouveaux employés de soutien ont été enga­gés depuis 2008 » –, ainsi qu’une aide sociale pour le loyer, jusqu’à ce qu’elles ou ils trouvent un emploi et gagnent en auto­no­mie.

À en croire le gouver­ne­ment, cette solu­tion ne lui coûte rien du tout : il a délé­gué la gestion du relo­ge­ment aux asso­cia­tions et aux communes. Cette méthode lui permet­trait même d’éco­no­mi­ser envi­ron 15 000 euros de frais sociaux par an et pour chaque personne relo­gée, selon la Y-Foun­da­tion. En France, cela laisse rêveur.

Un modèle ?

Le programme « Housing First » est-il trans­po­sable ailleurs ? En France, le problème des sans-abri empire année après année sans que rien ne viennent l’en­di­guer, en dépit des efforts des asso­cia­tions. En février 2019, la Fédé­ra­tion des acteurs de la soli­da­rité (FAS) – qui regroupe 800 asso­cia­tions gérant 80 % des centres d’hé­ber­ge­ment en France – annonçait avec beau­coup d’inquié­tude que près de 200 000 personnes seraient à la rue dans l’Hexa­gone, alors qu’il n’existe que 145 000 places d’hé­ber­ge­ment.

La Finlande reste un pays peu peuplé, au modèle social plus géné­reux. Son programme fait partie d’une poli­tique plus large. Dans la capi­tale finlan­daise, un habi­tant sur sept vit dans un loge­ment appar­te­nant à la Ville et il y existe 60 000 loge­ments sociaux. Pour mener à bien un tel programme, « il est crucial de dispo­ser d’un nombre suffi­sant de loge­ments sociaux », insiste Juha Kaaki­nen, ainsi que d’in­ves­tir dans la mise en place d’équipes de conseillers·ères pour les loca­taires mena­cé·e·s d’ex­pul­sion. C’est ainsi qu’Hel­sinki a divisé par deux le nombre d’ex­pul­sions de loge­ments sociaux ou lui appar­te­nant entre 2008 et 2016. « En défi­ni­tive, il n’y a aucun moyen d’éra­diquer le sans-abrisme sans une poli­tique de loge­ment sérieuse et globale », assure Riikka Karja­lai­nen, respon­sable de la plani­fi­ca­tion de la ville d’Hel­sinki.

La Finlande inspire l’Eu­rope
Crédits : Y Foun­da­tion

Selon la Fonda­tion Abbé-Pierre, pour obte­nir des résul­tats aussi spec­ta­cu­laires, il faudrait favo­ri­ser l’ac­cès au loge­ment pérenne et construire 150 000 loge­ments sociaux par an en France, tout en trou­vant un moyen de les réser­ver aux personnes les plus précaires, sans condi­tion. Mais en 2017, seule­ment 113 041 loge­ments sociaux ont été finan­cés par le gouver­ne­ment. En outre, de nombreuses communes freinent des quatre fers face à la construc­tion de loge­ments sociaux. En 2016, plus de 1 200 villes (de plus de 3 500 âmes) ne respec­taient pas le quota de 25 % de loge­ments sociaux, selon la loi rela­tive à la soli­da­rité et au renou­vel­le­ment urbain (SRU) adop­tée en 2000.

En atten­dant que le gouver­ne­ment prenne des mesures aussi dras­tiques et néces­saires qu’en Finlande, certain·e·s ont déjà adopté le prin­cipe du Housing First au niveau local, comme l’as­so­cia­tion Toit à moi. Celle-ci achète des loge­ments pour des sans-abri, et leur propose un accom­pa­gne­ment pour se réin­sé­rer dans la société. Les béné­fi­ciaires peuvent choi­sir de rester dans ce dispo­si­tif aussi long­temps qu’ils le souhaitent, avant de rejoindre un loge­ment clas­sique. À ce jour, elle a déjà pu ache­ter 23 appar­te­ments, permet­tant d’ai­der 56 personnes.

Si elle fait désor­mais office de modèle, la Finlande compte encore à ce jour envi­ron 5 500 personnes consi­dé­rées comme sans-abri et, en décembre 2018, la Ville d’Hel­sinki possé­dait une liste d’at­tente de 400 personnes, dont elle entend bien venir à bout. 

Pour Juha Kaaki­nen, pas de doute, « ce modèle peut être repro­duit dans la plupart des pays euro­péens », confirme-t-il. « Mais il est impor­tant de le faire à grande échelle, que ce soit au niveau natio­nal ou régio­nal, et de trans­for­mer le système d’hé­ber­ge­ment tempo­raire en héber­ge­ment perma­nent. »


Couver­ture : Vue d’Hel­sinki par Carlos Santos.


 

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