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Selon l'écologiste Thomas Crowther, la restauration des forêts est une des solutions les plus prometteuses pour enrayer le réchauffement climatique.

par Malaurie Chokoualé Datou | 4 avril 2019

Rien n’est trop beau pour la plus grande société scien­ti­fique du monde. Dans l’antre du Washing­ton Marriott Ward­man Park, plus grand hôtel de congrès de la capi­tale étasu­nienne, un parterre de scien­ti­fiques est rassem­blé là, à l’oc­ca­sion du meeting annuel de l’As­so­cia­tion améri­caine pour le progrès de la science (AAAS). L’oc­ca­sion est toute trou­vée pour Thomas Crow­ther, sur scène le 16 février 2019, venu présen­ter les conclu­sions d’une nouvelle étude qui aura tôt fait de faire parler d’elle, avant même qu’elle ne soit publiée.

S’il recon­naît qu’un point de non-retour a été dépassé pour inver­ser les effets du réchauf­fe­ment clima­tique, l’éco­lo­giste des écosys­tèmes anglais étudie des solu­tions pour les atté­nuer. La restau­ra­tion de forêts en fait partie. Dans sa dernière étude, il conclut d’ailleurs que plan­ter 1 200 milliards d’arbres pour­rait faire du reboi­se­ment l’un des outils les plus puis­sants pour lutter contre le réchauf­fe­ment clima­tique.

L’éco­lo­giste Thomas Crow­ther
Crédits : ETH Zurich

Non contente d’avoir inspiré des initia­tives comme celle de Plant-for-the-Planet, voilà que l’étude de Thomas Crow­ther entraîne égale­ment des annonces spec­ta­cu­laires. Ce même jour de février, le Premier ministre austra­lien Scott Morri­son décla­rait que l’Aus­tra­lie s’en­ga­geait à plan­ter un milliard d’arbres d’ici 2050 pour atteindre les objec­tifs posés par les Accords de Paris sur le climat.

Au Crow­ther Lab, le labo­ra­toire de recherche inter­dis­ci­pli­naire créé par le scien­ti­fique, l’an­nonce a fait battre des mains. Le débat autour du réchauf­fe­ment clima­tique est complexe, mais cette nouvelle étude peut aider à amener une certaine clarté. « Pour nous, c’est la chose la plus exci­tante qui pouvait arri­ver, car le fait que des personnes utilisent nos conclu­sions pour lutter contre le réchauf­fe­ment clima­tique est la meilleure chose que nous puis­sions espé­rer. » Notre entre­tien commence comme il se termi­nera : sur une note d’es­poir.

Comment êtes-vous arrivé à ce chiffre de 1 200 milliards d’arbres ?

Nous avons basé notre étude sur un gigan­tesque ensemble mondial de données d’in­ven­taires fores­tiers – rassem­blées par des acteurs sur le terrain – et sur des données satel­li­taires. Nous avons ensuite utilisé une intel­li­gence arti­fi­cielle pour analy­ser la quan­tité d’in­for­ma­tions rassem­blées. Cela nous a permis de prédire le nombre d’arbres que l’on pour­rait plan­ter sur les parcelles vides dans le monde. Le plus diffi­cile avec cette approche était de trou­ver les gens à l’échelle mondiale, de collec­ter une montagne de données sur tous les écosys­tèmes, pour enfin les entrer dans notre machine.

Nous ne nous atten­dions pas à de tels résul­tats. Il faut dire qu’a­vant que nous ne fassions cette étude en 2015, le monde scien­ti­fique avait sérieu­se­ment sous-estimé le nombre d’arbres sur Terre. Avec l’étude que nous avons réali­sée, nous sommes arri­vés à la conclu­sion que la planète compte 3 000 milliards d’arbres, soit sept fois plus que les précé­dentes esti­ma­tions de la NASA. Cela veut égale­ment dire que la plan­ta­tion de nouveaux arbres pour­rait avoir une consé­quence plus grande que ce que nous avions imaginé jusque là.

« De la place pour 1 200 milliards de plus »

Nous avons rapporté les espaces dispo­nibles et nous avons calculé le volume de carbone que les arbres pour­raient captu­rer s’il y en avait 1 200 milliards de plus. Je ne peux malheu­reu­se­ment pas vous en dire plus avant que l’étude ne soit offi­ciel­le­ment publiée, mais je peux toute­fois affir­mer que la restau­ra­tion de forêts est deux fois plus effi­cace que n’im­porte quelle autre solu­tion pour lutter contre le réchauf­fe­ment clima­tique. La restau­ra­tion plané­taire des forêts est donc clai­re­ment l’une de nos meilleures chances pour l’en­rayer.

Depuis quand la plan­ta­tion est-elle prise au sérieux par la commu­nauté scien­ti­fique ?

Ce sont des consi­dé­ra­tions très récentes. La plan­ta­tion d’arbres a toujours été dans les discus­sions sur le chan­ge­ment clima­tique, et voilà des années que tout le monde sait que les arbres sont béné­fiques. Mais dans le sens d’une quan­ti­fi­ca­tion scien­ti­fique, cela ne fait que quelques mois ou tout au plus quelques années que nous dispo­sons d’au­tant de données, et que le machine lear­ning nous permet de mieux saisir l’échelle du système. C’est cette étude et celles qui lui succé­de­ront dans les prochaines années qui vont vrai­ment en faire une possi­bi­lité scien­ti­fique.

Il y a très peu de labo­ra­toires comme le nôtre qui étudient cette solu­tion à l’heure actuelle. Beau­coup de cher­cheurs étudient les forêts, mais ils se penchent plutôt sur la struc­ture indi­vi­duelle de forêts dans des zones très spéci­fiques. Nous faisons quelque chose de diffé­rent puisque nous propo­sons une pers­pec­tive globale.

On en trouve quand même quelques-uns, comme le NASA Ames Research Center. Mais leur modèle est unique­ment basé sur des satel­lites. Les satel­lites sont utiles pour déter­mi­ner à quel point le monde est vert, mais ils ne disent pas ce qu’il se passe sous la surface. Je peux donc affir­mer que nous sommes l’unique centre de recherche à rassem­bler toutes ces données terrestres, et à utili­ser l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle pour comprendre l’échelle des forêts globales.

L’at­las mondial des espaces verts
Crédits : NASA

Quand avez-vous commencé à vous inté­res­ser au réchauf­fe­ment clima­tique ?

Plus jeune, je n’étais pas inté­ressé par le chan­ge­ment clima­tique ou par les problèmes socié­taux, mais plutôt par la biodi­ver­sité. La science ne parvient pas encore à expliquer la raison de cette biodi­ver­sité qui nous entoure, et je trou­vais cela magique. J’ai toujours voulu travailler dans un domaine qui soutienne cette biodi­ver­sité. En avançant dans mes études, j’ai réalisé que sa plus grande menace était le réchauf­fe­ment clima­tique.

Seule­ment voilà, au lycée puis à l’uni­ver­sité, je n’étais pas très bon élève. Je suis dyslexique et à l’époque, je n’avais pas une très haute estime de mes capa­ci­tés, si bien que je n’au­rais jamais pu imagi­ner deve­nir ce que je suis devenu. Au début de mes études à l’uni­ver­sité de Cardiff, je séchais les cours et préfé­rais mettre mon éner­gie dans ma vie sociale et dans le sport plutôt que de me concen­trer sur mes cours.

Puis, j’ai rencon­tré le profes­seur Hefin Jones et cela a été un moment-clé dans mon parcours. Un jour, il m’a exclu de la classe devant 300 étudiants parce que je décon­nais. Mais il n’a pas réagi comme n’im­porte quel profes­seur. Il m’a emmené au pub pour discu­ter et il a vu mon poten­tiel. Après l’avoir rencon­tré, j’ai appliqué ses conseils. Je n’ai pas commencé à travailler plus dur, j’ai juste commencé à croire en moi et à avoir une pers­pec­tive plus opti­miste. Une fois que j’ai réalisé ça, tout a commencé à marcher tout seul. Je peux le dire aujourd’­hui : c’est grâce à Hefin Jones que l’étu­diant dyslexique turbu­lent est devenu un scien­ti­fique clima­tique.

D’où vient votre inté­rêt pour la restau­ra­tion des forêts ?

C’est arrivé il y a quelques années, quand j’étu­diais les sols à l’uni­ver­sité de Yale. Je me souviens que mon colo­ca­taire était impliqué dans un grand projet de restau­ra­tion de forêt. Il avait été trou­ver tous les experts en forêt de Yale pour leur deman­der combien d’arbres il y avait sur la planète, et si une contri­bu­tion d’un million d’arbres était suffi­sante pour enrayer le réchauf­fe­ment clima­tique. Personne ne savait trop quoi lui répondre.

« Il existe une autre solu­tion majeure pour lutter contre le réchauf­fe­ment clima­tique : les sols. »

Fina­le­ment, je suis la dernière personne qu’il est venu voir. Je n’étais pas du tout un expert en arbres à ce moment-là, mais j’ai pensé que c’était la même approche scien­ti­fique qu’a­vec les sols et que je pouvais m’y essayer. En 2015, j’ai fina­le­ment publié le fruit de mon travail avec les résul­tats que mon ami atten­dait tant : il y a 3 000 milliards d’arbres sur la planète. C’est là que j’ai commencé à croire en l’ef­fet puis­sant qu’ils pour­raient avoir sur le réchauf­fe­ment clima­tique.

Pourquoi avoir créé le Crow­ther Lab ?

Tout d’abord, j’ai toujours été motivé par le fait d’es­sayer de porter le message au-delà du monde acadé­mique. Ce sont des gens très talen­tueux qui mènent des recherches précieuses. Mais le problème, selon moi, est que celles-ci contiennent beau­coup trop de détails, jusqu’à rendre l’étude incom­pré­hen­sible pour qui n’est pas du monde scien­ti­fique. J’ai toujours voulu éviter dans une étude de m’en­fon­cer trop profon­dé­ment et de plutôt propo­ser quelque chose de grand, afin que les gens puissent comprendre et que cela puisse les inspi­rer pour agir.

Ensuite, j’ai eu la chance de rencon­trer des inves­tis­seurs qui avaient la même vision que moi. Ils sont d’avis que le monde acadé­mique regorge de scien­ti­fiques admi­rables, mais sans amener les recherches à l’échelle des citoyens et les rendre compré­hen­sibles, c’est inutile. Ils s’oc­cupent donc de trou­ver les finan­ce­ments pour que nous puis­sions entiè­re­ment nous consa­crer à la recherche pour les quinze prochaines années, sans épée de Damo­clès au-dessus de la tête. Avec cet objec­tif sur le long terme, nous pouvons abor­der des ques­tions plus ambi­tieuses et utiles pour la société dans son ensemble.

Crédits : Crow­ther Lab

Nous sommes actuel­le­ment 33 à travailler au sein du Lab et je ne pense pas que nous allons gros­sir. Il s’agit pour l’ins­tant d’une plate­forme qui nous permet de travailler dans une approche inter­dis­ci­pli­naire. Nous avons des mathé­ma­ti­ciens, des biolo­gistes, des experts en tech­niques géné­tiques ou encore télé­dé­tec­tion ; toutes ces compé­tences sont rassem­blées au sein du Lab, ce qui nous permet d’avoir une vision la plus réaliste possible de nos sujets d’études. C’est la conju­gai­son de ces diffé­rentes pers­pec­tives qui nous permet d’en atteindre une plus globale.

Quelle est la prochaine étape de vos travaux ?

Nous connais­sons désor­mais l’éten­due des possi­bi­li­tés qu’offrent les forêts, mais il existe une autre solu­tion majeure pour lutter contre le réchauf­fe­ment clima­tique : les sols. Les sols stockent en réalité beau­coup plus de carbone que les forêts, puisqu’ils sont, après les océans, les deuxièmes plus grands réser­voirs de carbone. Nous essayons donc actuel­le­ment de faire un travail simi­laire en déter­mi­nant le poten­tiel de stockage du carbone des sols. On soupçonne que les sols, sous les forêts, renferment un poten­tiel tout aussi grand.

Une fois qu’on aura déter­miné le poten­tiel de stockage du carbone des forêts et celui des sols, il faudra inci­ter les gens à s’en­ga­ger. C’est la deuxième phase. Au cours des douze prochaines années, nos cher­cheurs vont compi­ler toute cette masse d’in­for­ma­tions de terrain afin qu’elle aide les gens à atteindre ces poten­tiels. Nous aurons donc des cartes que nous mettrons à dispo­si­tion des citoyens.

Les gens pour­ront alors zoomer sur n’im­porte quelle zone fores­tières et voir où est réparti le carbone à un instant t, combien il devrait y s’en trou­ver, quelles sont les espèces qui y évoluent ou les types de sols que l’on peut y trou­ver. L’idée est que cela encou­rage les gens s’en­ga­ger à agir, comme l’a fait l’Aus­tra­lie par exemple.

Que peut-on faire en tant que simple citoyen ?

Pour le citoyen non-spécia­liste, il y a trois options. Il peut plan­ter des arbres et restau­rer direc­te­ment les écosys­tèmes. Tout en sachant que les bonnes essences d’arbres doivent être restau­rées dans des sols pouvant les suppor­ter. Cela néces­site une compré­hen­sion écolo­gique des régions du monde. C’est ce que notre labo­ra­toire génère pour guider les efforts de restau­ra­tion.

Crédits : Sebas­tian Unrau

Il peut égale­ment faire un don aux milliers d’or­ga­ni­sa­tions de restau­ra­tion des forêts qui utilisent les meilleures infor­ma­tions scien­ti­fiques et écolo­giques pour y parve­nir. Enfin, il peut juste être conscient de la façon dont il dépense et inves­tit son argent. Inves­tis­sez dans des entre­prises qui favo­risent la restau­ra­tion des écosys­tèmes natu­rels à travers le monde, plutôt que celles qui parti­cipent à leur dégra­da­tion. Ce pouvoir du citoyen peut avoir un impact énorme.

Car en vérité, la refo­res­ta­tion n’est pas une solu­tion au réchauf­fe­ment clima­tique qui requiert une action des gouver­ne­ments, des grandes entre­prises ou des indus­tries, elle néces­site l’ac­tion de millions de citoyens dans le monde. Nous voulons simpli­fier le message et le présen­ter de manière posi­tive pour atteindre le plus de gens possible dans l’es­poir qu’ils s’en­gagent. Il y en a énor­mé­ment, tout ce dont ils ont besoin c’est d’in­for­ma­tions : que faire et comment.

Il y a un an, je n’étais pas opti­miste, je n’avais pas de solu­tion évidente pour lutter contre le réchauf­fe­ment clima­tique. Mais à présent, je suis complè­te­ment convaincu que les arbres sont une partie de la solu­tion.


Couver­ture : Crow­ther Lab.


 

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