par Melissa Pritchard | 9 février 2015

L’ap­­proche

Un lundi matin à Phoe­­nix, en Arizona. William Mawwin se prépare pour aller à l’école. Il a trente-trois ans. En guise de bras droit, il porte une vieille prothèse couleur choco­­lat. Elle commence à lui faire mal, mais il n’a pas les moyens de s’en offrir une nouvelle. Sa main gauche est ampu­­tée de quatre doigts, jusqu’à la deuxième phalange. Son dos et son torse nus sont couverts de cica­­trices rosâtres et bour­­sou­­flées, les traces de coups et de brûlures. D’autres cica­­trices couvrent son corps, vestiges funestes de bles­­sures au couteau et de greffes de peau. Avec lenteur et précau­­tion, ainsi qu’il a appris à le faire, il enfile des chaus­­settes, un jean, une chemise soigneu­­se­­ment repas­­sée et une paire de chaus­­sures de ville à bouts poin­­tus. De l’autre côté de la pièce se trouve une chambre d’amis, vide à l’ex­­cep­­tion d’un lit double et d’une commode. L’ours en peluche de sa fille repose sur l’oreiller. William, grand homme maigre d’1 m 80, s’as­­sied quelque­­fois sur le lit et serre son ourson contre lui.

ulyces-mawwin-03
Phoe­­nix, Arizona

Il n’at­­tend ni les grandes vacances, ni celles de prin­­temps ou d’hi­­ver avec hâte. Chaque jour passé hors de la salle de classe invoque le souve­­nir de l’exil, et laisse la porte ouverte aux mauvais souve­­nirs. Pour se rendre à l’école, il prend le bus ou marche, quand il n’a plus de sous. Son vieux van Nissan argenté reste inuti­­lisé depuis qu’il a été recalé à son dernier contrôle tech­­nique. William n’a pas les moyens de le faire répa­­rer. Il vit modes­­te­­ment d’une bourse Pell et d’une pension d’in­­va­­li­­dité, et cepen­­dant il lui est parfois diffi­­cile de payer son loyer. L’en­­semble d’ap­­par­­te­­ments au sein duquel il habite a changé de gestion­­naire, et les nouvelles régle­­men­­ta­­tions incluent des péna­­li­­tés sévères en cas de retard de paie­­ment.

Ce matin, William ne s’est pas réveillé à temps et il est en retard pour l’école. Aussi a-t-il besoin d’em­­prun­­ter le taxi vert criard de son ami, employé de Discount Cab. Il se rend à son cours de géolo­­gie, igno­­rant les appels du répar­­ti­­teur, guidant le véhi­­cule de sa main aux doigts manquants, qui repose sur le volant de cuir noir.

~

Un soir de septembre 2005, j’ani­­mais une petite collecte de fonds pour le Lost Boys Center de Phoe­­nix, trop occu­­pée pour remarquer le jeune homme souda­­nais assis en silence sous un arbre de mon jardin, son immo­­bi­­lité agis­­sant comme un camou­­flage. Des années plus tard, il me confie­­rait combien il s’était senti seul ce soir-là. Son anglais était pauvre, et sa vie l’avait rendu prudent et distant. Il mettait en doute les moti­­va­­tions des gens et n’avait jamais livré sa véri­­table histoire à personne. Moins d’un an plus tard, quand on me présenta à William lors d’un autre événe­­ment orga­­nisé pour les Lost Boys, je lui tendis la main et fut surprise au contact de sa paume et de ses doigts de plas­­tique – bruns, brillants, sans vie. Par la suite, lorsque ce jeune homme commença à m’ap­­pe­­ler « maman », je m’inquié­­tai de ce qu’il me faudrait lui donner en retour, au-delà de ce pour quoi je me sentais à l’aise, ce qui, il faut l’avouer, se résu­­mait à peu de choses. Si le mot « mère » résonne comme une invo­­ca­­tion ances­­trale de solli­­ci­­tude, j’étais pour­­tant pétrie d’égoïsme à cette époque de ma vie, un égoïsme assorti d’un vaste panel d’ex­­cuses riva­­li­­sant d’in­­ven­­ti­­vité pour me déro­­ber. Je fini­­rais par réali­­ser –hon­­teuse de cet anxieux instinct d’auto-préser­­va­­tion – combien ce jeune homme avait à nous offrir, à mes filles et à moi-même. Pas maté­­riel­­le­­ment, lui qui ne possé­­dait et ne possède presque rien, mais par sa loyauté et son inté­­grité, sans comp­­ter le cadeau qu’il m’a fait de me livrer son histoire excep­­tion­­nelle. L’his­­toire d’un survi­­vant.

ulyces-mawwin-02
William et sa fille

Lorsqu’un étran­­ger pénètre dans la vie jalou­­se­­ment gardée d’une personne – comme un cadeau déguisé en fardeau, un doux reproche fait à l’étroi­­tesse de notre concep­­tion de la famille –, la capa­­cité de cette personne à courir le risque d’être géné­­reuse et à faire preuve de courage s’en retrouvent peu à peu gran­­dis. Cela ressemble à une foi nouvelle, la plus noble idée de l’amour faite homme, à travers une série de gestes ordi­­naires. Le soir où je rencon­­trai William et serrai sa main, il était avec son ami Edward Ashhurst, un cinéaste espé­­rant réali­­ser un docu­­men­­taire sur la vie de William. Ed demanda mon aide profes­­sion­­nelle, et, curieuse de ce que je pour­­rais apprendre sur sa façon d’opé­­rer, j’ac­­cep­­tai. Lui et William commen­­cèrent à me rendre visite, et après quelques semaines cela devint un rendez-vous. William racon­­te­­rait son histoire, Ed et moi l’écou­­te­­rions, puis nous parle­­rions tous les trois des diffé­­rentes pers­­pec­­tives s’of­­frant à nous pour le docu­­men­­taire. À un moment donné, nous prîmes même l’avion pour rencon­­trer un produc­­teur de Los Angeles que le projet semblait inté­­res­­ser. Mais il se retrouva bien­­tôt au point mort. J’étais acca­­pa­­rée par mes cours et mes voyages, et je ne voyais plus William que de temps à autre. Je faisais aussi l’ex­­pé­­rience d’une trou­­blante lutte inté­­rieure : bien que l’his­­toire de William – qui avait été enfant esclave – me hantât, je résis­­tais à son attrac­­tion. Il nous avait confié des choses terribles, des choses qu’il n’avait jamais dites à personne. Je songeai que cette résis­­tance était peut-être simple­­ment de celles que l’on observe parfois chez les témoins d’atro­­ci­­tés. La fasci­­na­­tion que j’éprou­­vais pour les détails et l’abîme de sa souf­­france était plus diffi­­cile encore à admettre, bien que tempé­­rée par une irré­­duc­­tible réti­­cence à m’en appro­­cher. La proxi­­mité, il est vrai, induit une respon­­sa­­bi­­lité que n’im­­plique pas le voyeu­­risme. Ainsi, pendant long­­temps, ma rela­­tion avec William fut elle aussi au point mort, relé­­guée en zone rouge. Pendant long­­temps, je tins William à distance.

Les ancêtres

De nos jours, davan­­tage d’êtres humains sont victimes de l’es­­cla­­vage que durant les trois siècles et demi du commerce trian­­gu­­laire. L’Or­­ga­­ni­­sa­­tion Inter­­na­­tio­­nale du Travail, une agence des Nations Unies spécia­­li­­sée dans les droits des travailleurs, a récem­­ment revu à la hausse son esti­­ma­­tion – toujours en-dessous de la réalité pour certains – du nombre d’es­­claves dans le monde, passant de douze à vingt-et-un millions d’êtres humains. Il est ques­­tion d’in­­di­­vi­­dus dans l’in­­ca­­pa­­cité de se sous­­traire à des condi­­tions de travail forcé, de servi­­tude pour dettes, d’es­­cla­­vage et de trafic humain. L’Afrique et la région Asie-Paci­­fique forment ensemble les régions les plus touchées par ce fléau, avec près de quinze millions de personnes. Mais l’es­­cla­­vage est une épidé­­mie qui galope sur la terre entière. Au Soudan, l’es­­cla­­vage n’est pas un phéno­­mène récent. Les raids entre tribus, les Arabes souda­­nais rédui­­sant en escla­­vage celles du sud pour leur usage person­­nel ou pour l’ex­­por­­ta­­tion, ainsi que le commerce floris­­sant des esclaves de l’Eu­­rope du XIXe siècle ont tous joué un rôle tragique dans l’his­­toire du Soudan. Mais au XXe siècle, lors des deux guerres civiles succes­­sives au Soudan, les raids escla­­va­­gistes menés par des milices arabes faisaient partie d’une stra­­té­­gie parti­­cu­­liè­­re­­ment brutale du nord. Les Mura­­ha­­lin, des Arabes drapés de blanc armés de kala­ch­­ni­­kovs, sont venus du nord à cheval, pillant et brûlant des villages dinkas et nuers, s’em­­pa­­rant de milliers de femmes et d’en­­fants, déci­­mant les tribus du Soudan du Sud, sans défense face à des armes et à des atro­­ci­­tés soute­­nues par le gouver­­ne­­ment – viols, escla­­vage, géno­­cide.

Manyuol est le nom de son père, le nom de son grand-père, celui de neuf géné­­ra­­tions d’hommes avant lui et d’in­­nom­­brables géné­­ra­­tions après lui.

Le fait que la popu­­la­­tion du nord soit majo­­ri­­tai­­re­­ment musul­­mane et les peuples tribaux du sud prin­­ci­­pa­­le­­ment animistes ou chré­­tiens a créé des divi­­sions reli­­gieuses et des fossés cultu­­rels. De graves, sinon d’ir­­ré­­ver­­sibles condi­­tions à la guerre civile. Elles étaient accom­­pa­­gnées de facteurs histo­­riques, agri­­coles et envi­­ron­­ne­­men­­taux complexes, incluant la décou­­verte par Chevron (deuxième compa­­gnie pétro­­lière des États-Unis, ndt) d’im­­por­­tantes réserves pétro­­li­­fères dans le sud au cours des années 1970, ainsi que l’in­­tro­­duc­­tion par le gouver­­ne­­ment souda­­nais de la charia en 1983. Après cinquante années de guerre et six ans après la signa­­ture de l’ac­­cord de paix global en 2005, les Sud-Souda­­nais ont voté lors d’un réfé­­ren­­dum histo­­rique en janvier 2011 la séces­­sion avec le Soudan. Le 9 juillet 2011, la Répu­­blique du Sud-Soudan, gouver­­née par le président Salva Kiir Mayar­­dit, est deve­­nue la plus jeune nation souve­­raine du monde. Aujourd’­­hui, le président isla­­miste du Soudan, Omar el-Béchir, conti­­nue de nier l’exis­­tence de près de trente-cinq mille Sud-Souda­­nais encore présents sur son terri­­toire, et refuse de coopé­­rer avec les repré­­sen­­tants du gouver­­ne­­ment sud-souda­­nais qui réclament le retour de ces personnes au sein de leurs tribus. Parmi les milliers d’hommes, de femmes et d’en­­fants dinkas et nuers captu­­rés lors des raids des Mura­­ha­­lin souda­­nais, peu sont parve­­nus à s’échap­­per et racon­­ter leur histoire. William Mawwin est cepen­­dant l’un d’eux, et son récit débute avec ses ancêtres, des géné­­ra­­tions avant sa nais­­sance, parmi les Dinka du Soudan du Sud.

~

Manyuol Mauwein est le plus grand des hommes, un géant de 2,40 mètres. C’est égale­­ment le plus riche, un chef de tribu qui possède un vaste trou­­peau de bœufs, des milliers, innom­­brables comme les étoiles. Il a cinquante femmes, et du bétail pour cinquante autres. Il a des dizaines de fils et de filles. Pendant la saison sèche, sa famille vit dans son village, dans des maisons coniques aux murs de terre cuite et au toit de chaume. Pendant ce temps, Manyuol, accom­­pa­­gné des autres hommes et garçons, guide les trou­­peaux vers les pâtu­­rages abon­­dants de la savane. La nuit, il dort auprès des bêtes. Elles sont le lien spiri­­tuel entre Manyuol et Nhia­­lic, Dieu, qui respire et se meut dans tout ce qui vit. Comme tous les hommes de la tribu dinka, Manyuol va presque nu, il ne porte qu’un pagne orné de perles, symbole de son statut, et de sa dispo­­ni­­bi­­lité pour un autre mariage. Sa peau et son visage sont recou­­verts d’une cendre blanche issue de feux de bouses de vache. Ses cheveux, teints avec de l’urine de vache et poudrés de cendres, ont une couleur rouge-dorée, très élégante aux yeux des siens. Manyuol est le nom de son père, le nom de son grand-père, celui de neuf géné­­ra­­tions d’hommes avant lui et d’in­­nom­­brables géné­­ra­­tions après lui. Son nom-de-taureau est Mawuein, d’après la robe brune et blanche très rare de son taureau-emblème, son bœuf-totem. Il compose des chants pour hono­­rer Mawuein, le plus puis­­sant et le plus noble de tous ses taureaux, caresse les courbes des cornes de la bête ainsi que son poitrail, et le brosse tous les jours avec de la cendre. Les cornes longues et blanches en forme de crois­­sant de Mawuein, veinées de noir à leur extré­­mité, percent de nouvelles étoiles dans le ciel sur leur passage. Levant les bras vers le ciel, Manyuol imite la cour­­bure des cornes de Mawuein, son bœuf-totem, lorsqu’il chante la beauté et l’éten­­due de son trou­­peau, la longé­­vité des siens, et l’es­­prit bien­­veillant de Nhia­­lac, de Dieu.

ulyces-mawwin-05
Un éleveur dinka
Crédits : Medici con l’Africa Cuamm

Manyuol Mawuein est né le 19 février 1979, dans un hôpi­­tal mili­­taire du Soudan du Sud, le troi­­sième d’une fratrie de six enfants. Son nom de nais­­sance le liait à plus de neuf géné­­ra­­tions d’aïeux dinkas. Plus grand groupe ethnique du Soudan du Sud, les Dinka vivent dans la région du Nil nommée Bahr el-Ghazal jusque dans le haut-fleuve. C’est un peuple pasto­­ral, éleveurs de bétail durant la saison sèche qui débute en décembre, et culti­­va­­teurs – de caca­­huètes, de hari­­cots, de maïs, de millet et d’autres grains – durant la saison humide, qui commence au prin­­temps. Peuple le plus grand de tout le conti­nent afri­­cain, il n’est pas rare que les Dinka dépassent les deux mètres. Alors que les premiers explo­­ra­­teurs euro­­péens les appe­­laient les « géants fantômes » ou les « géants doux », ils se nomment eux-mêmes jieng dans la région du haut-fleuve, et mony-jang dans le Bahr el-Ghazal, « les hommes des hommes ». Les Dinka sont poly­­games, même si beau­­coup d’hommes n’ont qu’une épouse. Une femme peut épou­­ser le fantôme d’un homme qui est mort alors qu’il était enfant, un membre vivant de sa famille remplaçant le mort. Il y a beau­­coup de ces « pères fantômes » parmi les Dinka. À cause de l’in­­fluence des premiers mission­­naires britan­­niques, bon nombre de Dinka ont aban­­donné leur culte animiste pour le chris­­tia­­nisme. Les vête­­ments de style occi­­den­­tal et peu chers ou les larges djel­­la­­bas arabes ont large­­ment remplacé les pratiques tradi­­tion­­nelles consis­­tant à porter des pagnes ornés de perles ou à se blan­­chir le corps avec de la cendre prove­­nant de bouses calci­­nées, une forme de déco­­ra­­tion les proté­­geant acces­­soi­­re­­ment des mous­­tiques porteurs du palu­­disme et des mouches tsé-tsé. En 1982, peu avant le début de la seconde guerre civile souda­­naise, Manyuol, alors âgé de deux ans, a été sévè­­re­­ment brûlé avec un réchaud lors d’un acci­dent domes­­tique, un inci­dent que sa famille est encore gênée d’évoquer aujourd’­­hui. William suppose qu’ils se sentent coupables – surtout sa mère –, et il sait que parmi les Dinka, il est d’usage de lais­­ser les mauvais souve­­nirs de coté. Discu­­ter ou ressas­­ser de sombres moments est impoli, voire indé­cent. C’est pour cette raison que, bien qu’il en garde des cica­­trices sur le flanc et dans le dos, William sait qu’il n’en appren­­dra sans doute pas davan­­tage sur ce qui lui est arrivé ce jour-là. Ce qu’il sait en revanche, c’est qu’il a été ramené à ses parents dans la ville de Wau après un séjour de plusieurs mois à l’hô­­pi­­tal. Peu de temps après, sa grand-mère, dans le but de le proté­­ger de la violence nais­­sante, a marché durant sept jours depuis son village d’Ajok afin de venir cher­­cher Manyuol pour qu’il vienne vivre avec elle. En raison de ses bles­­sures et de son jeune âge, il était le plus vulné­­rable de ses petits-enfants. Il serait plus en sécu­­rité à Ajok, avec elle, qu’en ville. Mon premier souve­­nir est une marche vers la rivière avec Joc, ma grand-mère, pour aller cher­­cher de l’eau. Un pêcheur m’a donné mon premier pois­­son à rame­­ner à la maison. J’ado­­rais marcher, discu­­ter, et me repo­­ser à côté de ma grand-mère. Elle s’as­­su­­rait toujours que je mange avant elle. Je ne l’ai jamais consi­­dé­­rée comme une grand-mère : elle s’est compor­­tée avec moi comme une mère l’au­­rait fait. Avec elle, j’ai eu une vie joyeuse. J’aime énor­­mé­­ment ma grand-mère, je pense à elle chaque jour, et je sais que je ne pour­­rai jamais retrou­­ver cette vie passée avec elle.

La capture

Dans l’im­­pos­­si­­bi­­lité de payer ses factures, William a quitté l’uni­­ver­­sité pour trou­­ver un travail de gardien de banque à Phoe­­nix. En appre­­nant cela de la bouche de son ami Ed, j’ai eu peur que William ne s’ef­­fondre sous le poids des ennuis finan­­ciers, sacri­­fiant tout espoir d’édu­­ca­­tion à une lutte mono­­tone pour survivre. Un matin avant l’aube, j’ai été tiré de mon sommeil par une « voix » – c’est l’une des choses les plus étranges qui me soient arri­­vées, et quasi­­ment impos­­sible à décrire –, et cette voix était un comman­­de­­ment. Elle venait de moi, mais sans être « moi », et son propos était clair : je devais payer pour la scola­­rité de William, pour ses droits d’ins­­crip­­tion et ses livres. D’où qu’elle provienne, il n’était pas envi­­sa­­geable d’igno­­rer cette voix. J’ai appelé William ce jour-là, et je suis allée droit au but : informe-toi du montant des frais de ta scola­­rité et de tes livres pour le prochain semestre, puis fais-m’en part. Tu dois retour­­ner étudier, tu dois obte­­nir ton diplôme.

ulyces-mawwin-06-2
William Mawwin aux États-Unis

Ayant peine à croire en ce soudain retour de chance, William a démis­­sionné de son poste de gardien, s’est inscrit aux cours et, ses frais de scola­­rité et ses livres payés, n’a jamais manqué un autre semestre. Jusqu’à présent, avec chacun de ses petits boulots, il essayait de mettre un peu d’argent de côté pour payer les frais d’un ou deux cours à l’uni­­ver­­sité, à commen­­cer par les cours d’an­­glais en seconde langue. Lorsqu’il a demandé un aména­­ge­­ment d’ho­­raires en fonc­­tion de ses cours à son job de l’aé­­ro­­port, il a été licen­­cié. Chaque mois deve­­nait un calvaire pour parve­­nir à joindre les deux bouts. D’une certaine manière, la vie de William aux États-Unis s’est révé­­lée creuse dans les faits, ses rêves piéti­­nés par la pauvreté. Quant à moi, obéir à cette voix a été l’une des choses les plus irra­­tion­­nelles, les moins sensées et les plus belles que j’ai faites dans ma vie. Peu de temps après, William a commencé à m’ap­­pe­­ler « maman ». Il était impos­­sible pour moi d’en faire autant, de l’ap­­pe­­ler mon fils. Cela sonnait faux, cela ne conve­­nait pas. Et quand il lançait à la légère qu’un jour, je pour­­rais écrire son histoire, je restais poli­­ment vague à ce propos. Réti­­cente, même. Mais au prin­­temps dernier, après un genre d’évé­­ne­­ment paral­­lèle à « la voix », j’ai instinc­­ti­­ve­­ment, bien que moins mystique­­ment, senti que le moment était venu pour moi de racon­­ter son histoire. Pour cette raison, William est venu chez moi pendant trois semaines.

Chaque après-midi, nous nous asseyions dans la chambre d’amis du fond, les volets tirés, la pénombre créant une sorte de crépus­­cule rassu­­rant qui, je l’es­­pé­­rais, l’ai­­de­­rait à se sentir à l’aise. Je m’as­­seyais en face de lui dans un petit canapé blanc, faisant de mon mieux pour ne pas ressem­­bler à une cari­­ca­­ture de jour­­na­­liste ou de psycho­­logue lorsque je posais mes ques­­tions et que je prenais furti­­ve­­ment note de chaque mot compo­­sant ses réponses. Les heures passaient, William était étendu dans un fauteuil blanc profond, et me parlait. Son fauteuil et mon canapé, blancs et massifs dans la demi-obscu­­rité, ne nous sécu­­ri­­saient pas pour autant. Lorsqu’il se remé­­mo­­rait des détails sur sa capture et sa déten­­tion en escla­­vage, il lui arri­­vait de craquer et de se mettre à pleu­­rer, ce qu’il essaie de ne jamais faire en temps normal. Cepen­­dant, à chaque fois qu’il quit­­tait la maison, il avait le pas plus léger, plus gai, comme s’il s’était réel­­le­­ment délesté du poids d’un bagage dans le sanc­­tuaire ombragé de la pièce.

Ils t’ap­­prennent à souf­­frir. Ils t’in­­sufflent une peur immense dans le cœur.

Pour se rendre chez moi tous les jours, William emprun­­tait le taxi de son ami. De temps à autre au cours de nos entre­­tiens, il devait répondre à un coup de télé­­phone, ses mots passant rapi­­de­­ment de l’an­­glais à l’arabe et au dinka, en fonc­­tion de l’in­­ter­­lo­­cu­­teur. Il restait bref durant ces échanges télé­­pho­­niques ou, de plus en plus fréquem­­ment, il étei­­gnait carré­­ment son télé­­phone. Nous avons tous deux lâché prise sur le présent et remonté le temps, et nous avons commencé par ce matin d’hi­­ver où l’en­­fance d’un petit garçon, William, a irré­­vo­­ca­­ble­­ment changé. Une inti­­mité simple s’est tissée entre nous durant ces après-midis. Un jour, assise en face de lui dans cette pièce sombre pendant qu’il parlait, me confiant ses souve­­nirs terribles, et parfois aussi agréables, j’ai commencé à trou­­ver natu­­rel, par fierté autant que par tendresse, de l’ap­­pe­­ler mon « fils ».

~

Ils t’ap­­prennent à souf­­frir. Ils t’in­­sufflent une peur immense dans le cœur. Le jour où tu es capturé, ce jour-là où commence ton labeur. Par un beau matin d’hi­­ver de février 1985, Manyuol, alors âgé de six ans, accom­­pagne l’un de ses oncles au marché. Il entend des coups de feu, et songe que des hommes doivent être en train de chas­­ser dans les envi­­rons. Deux jours plus tard, toujours en compa­­gnie de son oncle, le jeune garçon est hypno­­tisé à la vue d’hommes en longues robes blanches montés sur des chevaux, arri­­vant au galop sur la place du marché. Des Mura­­ha­­lin. Ils s’em­­parent du bétail, des enfants, des femmes, des couver­­tures, des vête­­ments, des mous­­tiquaires, des réserves d’hi­­ver. De la pous­­sière partout, la confu­­sion, des coups de feu, des cris de terreur. Son oncle hurle, essayant de rejoindre Manyuol, mais le garçon se tient immo­­bile, para­­lysé par le bruit omni­­pré­sent, l’af­­fo­­le­­ment, les chevaux. Il n’a jamais vu de chevaux et veut en toucher un. Lorsqu’un homme est abattu à côté de lui, il est sûr que la silhouette couchée dans la terre rougeoyante va se réveiller. Tout à coup, l’un des hommes en robe blanche attrape Manyuol et le jette sur un cheval, derrière la selle, pieds et poings liés. Manyuol fait partie des soixante-dix personnes, femmes et enfants, qui ont été captu­­rés en ce matin d’hi­­ver par la milice arabe. La moitié d’entre eux mour­­ront avant la fin des quinze jours de marche forcée ; ceux qui survivent seront vendus comme esclaves, pour un prix plus bas que celui du bétail.

ulyces-mawwin-07
Des escla­­va­­gistes mura­­ha­­lins
Crédits : Expresso

William racon­­tait cette marche forcée d’une voix mono­­corde, inex­­pres­­sive. Et puis il a craqué et fondu en larmes. Parfois, le récit de William se fait à la deuxième personne, le « tu » procu­­rant une distance de sécu­­rité, un tampon pour amor­­tir les émotions qui risque­­raient de le submer­­ger. Lorsqu’il parle, les temps se brouillent fréquem­­ment. Le passé et le présent se chevauchent. Le temps ne court plus en ligne droite. L’ac­cent de William est marqué : sa diction et sa syntaxe sont uniques, mêlées de langues hybrides et apprises en auto­­di­­dacte. Il utilise parfois des termes tech­­niques, tirés de cours de socio­­lo­­gie ou de psycho­­lo­­gie, et sa gram­­maire est souvent incor­­recte, ses phrases confuses. (Dans cette histoire, j’ai légè­­re­­ment retra­­vaillé certaines phrases de William pour plus de clarté, tout en préser­­vant le sens, le style d’élo­­cu­­tion, ainsi que ses tran­­si­­tions du passé au présent.) Tout en grif­­fon­­nant, j’ai peu à peu pris conscience qu’il n’y avait pas de temps adapté pour les trau­­ma­­tismes, pas de gram­­maire de la souf­­france. Lorsqu’il utili­­sait le mot « skip » pour « escape », je me suis dit que cela formait une contra­­dic­­tion bien étrange d’em­­ployer un mot d’or­­di­­naire asso­­cié au jeu (en anglais, skip signi­­fie « passer son tour », ndt) pour décrire sa fuite de la capti­­vité. J’étais secouée chaque fois que j’en­­ten­­dais William, sans la moindre trace d’iro­­nie, appe­­ler « maître » cet homme arabe qui le rete­­nait prison­­nier. D’abord, ils ont abattu les garçons et les filles qui ne pouvaient plus marcher, des enfants de quatre ou cinq ans. Un soldat attache un petit garçon à un arbre, et nous dit : « Si vous ne pouvez plus marcher, cela vous arri­­vera à vous aussi. » Il tire sur le garçon, retire une barre de métal du feu et l’en­­fonce dans l’anus du garçon. Il y a eu une fête cette nuit-là, le garçon était toujours suspendu à l’arbre, mort. Un autre homme s’est tenu en face de tous les enfants avec un AK-47 et leur a ordonné de fermer les yeux. « Si vous ouvrez les yeux, vous pren­­drez une balle, ou vous devrez tirer sur un autre enfant. » Donc tu fermes les yeux. Il tire juste devant toi, cela peut t’at­­teindre, ou pas. Tu sautes comme une puce. Un petit garçon pleure : « Maman, maman, aide-moi. » Mais la mère est atta­­chée, les mains liées aux chevilles avec une corde. Un jeune arabe avec une mous­­tache – il portait un chèche blanc, avec une corde­­lette blanche – attrape cette petite fille et se met à rire quand elle essaie de le repous­­ser. Il la traîne derrière un arbre, arrache ses vête­­ments, nous regar­­dions tous. Son frère, nu, mon âge, atta­­ché comme nous, a sauté sur ses pieds et a crié de lais­­ser sa sœur tranquille. Personne n’a rien dit. L’Arabe s’est retourné, a tiré trois fois dans la poitrine du garçon. Il a fait des trous dans sa poitrine. La mère pleu­­rait, pleu­­rait. Ils ont mis du scotch sur sa bouche, et le jour suivant, ils l’ont tuée d’une balle dans la bouche. Le bébé a conti­­nué d’es­­sayer de téter sa mère morte. Ce petit garçon était juste à côté de moi. Il avait mon âge. Son pied avait des spasmes, du sang coulait de sa bouche et de son nez. Il a tourné la tête et a souri juste devant moi, en mourant. Ce petit garçon est une personne que je n’ou­­blie­­rai jamais, jamais, jamais de toute ma vie. C’est un héros pour moi.

ulyces-mawwin-08
La piste du Nil Blanc
Soudan du Sud
Crédits

Que vous donnaient-ils à manger ? Du riz avec des insectes dedans. Ils te forçaient à manger. Cela te donnait la diar­­rhée. Peux-tu décrire la marche ? Nous marchions de nuit parce qu’il faisait plus frais pour les bêtes, et parce que nous ne pouvions pas voir où nous étions. Tu marches et tu marches, tu t’épuises, tu ne sais pas où tu es. Connais­­sais-tu l’une des femmes, ou d’autres enfants ? Oui. L’un des enfants était un de mes cousins, il est toujours retenu prison­­nier à l’heure actuelle. De quelle manière vous faisaient-ils marcher tous ensemble ? En file indienne, on se tenait à une corde, atta­­chés deux par deux. Tout le monde est nu, tu dois dormir sur le sol glacé. Si tu dois faire pipi, tu demandes, et alors tout le monde doit se lever et y aller avec toi. La nuit, tu ne vois rien – tu peux marcher sur un serpent, un scor­­pion, te faire mordre et mourir. C’est arrivé. Un matin, ce garçon de trois ou quatre ans, trop petit pour être atta­­ché avec les enfants plus âgés, se réveille frigo­­ri­­fié et tente de s’ap­­pro­­cher du feu autour duquel les autres dorment. Il se fait tuer. Si tu es faible, tu meurs. Si tu souris, tu meurs. Un autre garçon est abattu parce qu’il est malade, puis sa mère et sa sœur sont tuées avec une machette, car elles pleurent de chagrin. Si tu montres de l’émo­­tion, tu meurs. Je pensais sans cesse à ma grand-mère, j’ima­­gine qu’elle vien­­dra me cher­­cher pour me sauver. Tu dois sauver ta peau. Quand nous attei­­gnons Baba­­nusa [une ville dans l’ouest du Soudan], peut-être que trente enfants sont encore en vie. Ceux qui sont à moitié morts ou malades sont lais­­sés sur le bord de la route, sans eau ni nour­­ri­­ture.

ulyces-mawwin-09
Des réfu­­giés sud-souda­­nais
Crédits : Oxfam East Africa

Est-ce que tu en rêves la nuit ? Chaque nuit jusqu’à mes dix-sept ans. Cela m’ar­­rive encore parfois aujourd’­­hui. Il y avait une petite fille, elle avait seule­­ment quatre ou cinq ans, elle portait une longue jupe bleue. Ils ont déchiré sa jupe et l’ont accro­­chée à un arbre. Elle a été violée par beau­­coup d’hommes. Elle m’a dit ensuite : « Quand je mour­­rai, tu pour­­ras préve­­nir mon père ? » Elle a conti­­nué à marcher pendant trois jours après cela, nue, en sang, jusqu’à ce qu’elle meure, jusqu’à ce qu’elle soit libre. Je conti­­nue de voir cette jupe bleue. Au marché aux esclaves, tout le monde est nu, assis par terre. Ils te testent, te regardent de haut en bas. Ils vous séparent – femmes, enfants, jeunes filles. Si vous êtes de la même famille, ils vous séparent. Ils vous comptent, un par un. Main­­te­­nant, ton nom et ton iden­­tité ne sont qu’un chiffre : six femmes, trente enfants, quelques filles. Les femmes des escla­­va­­gistes font la sélec­­tion. Elles cherchent des esclaves pour faire la cuisine, pour nettoyer, pour laver et repas­­ser les vête­­ments. Les enfants les plus âgés sont choi­­sis en premiers, ceux qui ont entre huit et onze ans. Puis ceux qui sont âgés de cinq à sept ans. Personne ne prend d’en­­fants au-dessous de cinq ans, à moins que celui-ci soit avec sa mère, ou que l’une des femmes veuille prendre l’en­­fant pour l’éle­­ver comme esclave. Les filles sont prisées, pour le sexe. À l’âge de quinze ou seize ans, une fille aura deux ou trois enfants de ses proprié­­taires, et elle les élèvera pour être esclaves, comme elle. Cette famille a acheté sept d’entre nous, cinq garçons et deux filles. Je me suis retrouvé avec le vieil homme, mon maître. Son nom était Ahmed Sula­­man Jubar. Il m’a choisi parce que je parlais un peu l’arabe. Parler arabe vous donnait plus de valeur. Il m’a appelé « Ali » et je devais réci­­ter le Coran et prier cinq fois par jour avec lui. Je devais l’ap­­pe­­ler « père », sa femme « mère ». Ses enfants, m’a-t-on dit, étaient mes « frères et sœurs ». Nous avons marché un jour et demi de plus. Après, avec le vieil homme, deux de ses fils ainsi qu’une femme dinka et sa fille, j’ai marché encore quatre jours avec tout le bétail. Tout le monde parlait arabe. Je ne compre­­nais rien. Quand nous sommes arri­­vés dans un refuge tempo­­raire, j’ai mangé de la vraie nour­­ri­­ture, bu du lait. Je ne sais toujours pas ce qu’il se passe. Je m’as­­sois sous un arbre, je m’en­­dors comme ça, et j’y suis toujours le lende­­main. Deux jours plus tard, je reçois mon premier ordre : je dois aller avec l’un des fils du maître, emme­­ner les moutons et les chèvres boire. Je n’ai pas eu un instant de repos jusqu’à ce que je « saute », cinq ans plus tard.

La tran­­sac­­tion

On te bat, on te frappe, tu ne comprends pas la langue, tu dois mémo­­ri­­ser ce qu’ils disent. Pendant deux mois, ils t’at­­tachent les mains et les pieds chaque nuit, tu dors par terre avec les bêtes. Il n’y a nulle part où aller. Après cela, j’ai été choisi pour m’oc­­cu­­per du vieil homme. Mes tâches étaient les suivantes : être son infir­­mier, son compa­­gnon, l’ac­­com­­pa­­gner à la mosquée pour la prière. Sa femme restait à Baba­­nusa avec les enfants et les petits-enfants. Mon maître aimait rester à l’écart des villes, avec ses bœufs et ses moutons. Lorsque sa femme lui rendait visite, elle était horrible, méchante comme la peste, très, très méchante. Quant elle vient, tout le monde en souffre. Elle s’as­­soit et fait du café toute la jour­­née, elle se plaint, elle crie, elle pleure.

ulyces-mawwin-10
Les vaches du Soudan du Sud

Le matin je cuisine, j’ap­­porte le thé, du thé noir avec du lait, son pain. Je fais le pain aussi. Je fais son lit. Je prépare son déjeu­­ner, souvent du poulet. Je fais la lessive, avec un seau d’eau et du savon. J’étends les vête­­ments pour qu’ils sèchent au soleil. Le maître priait cinq fois par jour, il était vrai­­ment très croyant. Puis je commence à prendre des tours de garde pour le bétail, alter­­nant avec son plus jeune fils qui a trois mois de moins que moi, le fils qu’il aime plus que tout. Quand ce fils était là, je devais partir, aller garder les bêtes, me faire crier dessus, me faire battre. Une fois, j’ai perdu une vache, et Ahmad, le quatrième fils, m’a donné un coup de couteau et m’a dit de la retrou­­ver sans quoi il me tuerait. Après que je l’ai retrou­­vée, il conti­­nue de me frap­­per, de me battre, il devient vrai­­ment violent. Pendant quatre ans, je ne suis allé nulle part. Le maître me dit : « Tes parents ne voulaient pas de toi, main­­te­­nant je m’oc­­cupe de toi. Tout cela t’ap­­par­­tien­­dra un jour. Je te trou­­ve­­rai une femme. Tu as tes frères. Tu fais partie de notre famille. Voici celle qui sera ta vache-totem. » Donc tu te motives, tu travailles très dur. Mais c’est de la mani­­pu­­la­­tion psycho­­lo­­gique. Un discours pour endor­­mir. Pour contrô­­ler ton esprit. Quand j’avais dix ans, le maître m’a emmené avec lui à Baba­­nusa pour la première fois. C’était pendant le Rama­­dan, nous y sommes donc allés pour ache­­ter des four­­ni­­tures et pour vendre des vaches, des chèvres, des moutons. La ville était telle­­ment belle ! Le maître possé­­dait cette belle maison, une maison en ville. Nous y vivons pendant quatre jours, les quatre plus belles jour­­nées de ma vie ! Je lui demande : « Pourquoi vivons-nous dans la savane avec les vaches, pourquoi ne pouvons-nous pas vivre ici, en ville ? » Pourquoi, me deman­­dais-je, suis-je obligé de vivre atta­­ché, d’obéir à des ordres ? À Baba­­nusa, le maître m’achète des biscuits. Je n’ai jamais mangé de sucre­­ries avant. Il y a des voitures partout, et partout, je vois des gens qui me ressemblent, des Dinka, travaillant pour eux-mêmes. Avant cela, je pensais être le fils ou peut-être le petit-fils du maître, mais à la vue de tous ces gens en ville, surtout les Dinka, j’ai pour la première fois l’idée de « sauter ». De retour au camp, je rêve de Baba­­nusa. J’ai commencé à réflé­­chir sur la manière dont je pour­­rais m’en­­fuir. Je me conduis bien, pour que le maître m’em­­mène de nouveau avec lui, en ville. Je suis dévoué envers le maître, loyal. Je deviens son meilleur esclave pour qu’il me fasse confiance. Ahmed Jubar emmène le garçon, Ali, au marché de Baba­­nusa pour la seconde fois, afin de vendre du bétail et d’ache­­ter des four­­ni­­tures. Lors d’un troi­­sième voyage, Ali est dési­­gné pour s’y rendre avec Ahmad, le quatrième fils d’Ah­­med, celui qui l’a un jour battu et poignardé pour avoir égaré une vache. Ali travaille toute la jour­­née, lave et repasse des montagnes de linge, s’oc­­cupe des quatre enfants d’Ah­­mad, reste éveillé toute la nuit pour surveiller le bétail, toujours dans la crainte qu’Ah­­mad le tue. Il obtient fina­­le­­ment une jour­­née de plus à Baba­­nusa avec Ahmad et sa famille. À un stand de thé, il rencontre un garçon un peu plus âgé qui lui parle d’une ville plus grande encore : El Obeid. « Baba­­nusa n’est rien à côté ! » affirme le garçon.

Ce conduc­­teur de camion m’a sauvé la vie en m’em­­por­­tant, prenant tout mon argent au passage, pour me vendre à un autre maître.

Six mois plus tard, Ali, main­­te­­nant âgé de onze ans, retourne au stand de thé pour retrou­­ver ce garçon, mais fait la rencontre de Chol à la place, un Dinka de vingt-neuf ans, conduc­­teur de camion. Cette fois, Ali est à Baba­­nusa avec trois autres enfants esclaves qui étaient déte­­nus avec lui au camp. Les autres garçons ont quinze, treize et douze ans, tous plus vieux qu’Ali. Après leur rencontre avec Chol, les quatre enfants s’in­­ter­­rogent sur la façon dont ils vont s’y prendre pour mettre fin à leur capti­­vité la prochaine fois qu’ils vien­­dront en ville. Lors du cinquième voyage, Ali marche dans les rues de Baba­­nusa avec les trois autres garçons. Ils retrouvent Chol. Ce dernier leur achète de la nour­­ri­­ture, les lais­­sant garder l’argent qu’ils viennent d’ob­­te­­nir avec la vente du lait des vaches. Quand Ali dit qu’il veut aller à El Obeid, Chol lui répond : « Je peux te trou­­ver un travail là-bas, mais tu dois me payer. J’ai quatre camions qui partent cette nuit avec du bétail et des caca­­huètes. Je peux t’em­­me­­ner, toi et tes trois amis. » Ali donne à Chol l’argent du lait et s’as­­sure que les autres garçons béné­­fi­­cient égale­­ment d’une porte de sortie. Ils sont à présent des esclaves en fuite, celui qui se fait prendre se fait battre, couper un pied, ou tuer. Si Ali saute le pas tout seul, il sait que les autres seront tenus pour respon­­sables et punis, peut-être tués. Il décide alors de ne partir que s’il peut les aider à s’échap­­per aussi. Alors il invente une histoire, leur racon­­tant que lui va attendre à Baba­­nusa cette nuit pour garder les vaches, pendant qu’eux se rendront en camion vers d’autres villes, pour ache­­ter d’autres vaches et les rame­­ner le jour suivant. Ils le croient, et deux des garçons montent dans l’un des camions de Chol, le troi­­sième prend un autre camion vers une autre ville. Comme Ali, ils ont chacun donné leur argent à Chol. Une fois tous partis avec certi­­tude, Ali attend la tombée de la nuit et s’en­­fuit avec Chol. Il tremble de peur. Il ne se rassure qu’à l’ap­­proche d’El Obeid, l’après-midi suivant.

Si je suis en vie aujourd’­­hui, c’est grâce à ce conduc­­teur de camion. Il m’a sauvé la vie en m’em­­por­­tant, prenant tout mon argent au passage, pour me vendre à un autre maître. Il n’y a pas d’aide qui se donne gratui­­te­­ment. J’étais l’élé­­ment d’une tran­­sac­­tion. Chol roule jusqu’à El Obeid, la capi­­tale de la province du Kordo­­fan du Nord, et à quatre heures l’après-midi suivant, il livre Ali à une famille musul­­mane. Ali est étonné de voir Chol s’as­­seoir et manger avec le maître de maison, riant, jurant, mangeant dans le même plat, buvant dans les mêmes coupes. La femme apporte à manger à Ali, l’exa­­mine, le palpe, semble contente de le trou­­ver là. Il travaillera sept mois pour cette famille sans jamais être payé. Parta­­geant sa chambre avec un autre esclave dinka, un garçon de dix-sept ans nommé Deng, Ali trou­­vera la vie à El Obeid pire qu’au campe­­ment où il pouvait malgré tout vivre dehors, chas­­ser, pêcher, et boire du lait de vache. Ici, à l’in­­té­­rieur de cette maison, il n’y a pas d’échap­­pa­­toire. Il travaille tout le temps. Les deux premiers mois, il garde les enfants de la famille, les amène et va les cher­­cher à l’école, les lave et repasse leurs vête­­ments. Après quoi il doit encore tout nettoyer, et se fait battre si quelque chose n’est pas fait satis­­fai­­sant. Mais un heureux répit, ainsi qu’un nouveau nom, lui sont donnés lorsqu’il rencontre le Père Tartic­­chio. Parfois, je passe près de cette église. Je vois des enfants courir sur le terrain d’à côté, tomber, crier, rire, jouer au ballon. Je les regarde. Un jour, un prêtre aux cheveux gris et à la mous­­tache blanche s’ap­­proche de moi. Son nom, me dit-il, est Père Tartic­­chio. Il parle arabe et porte une robe blanche, un chapeau rouge, des babouches souda­­naises et marche avec un bâton. J’ap­­prends qu’il aide tous les enfants des rues, leur donne des vête­­ments, les nour­­rit, les aide à aller à l’école. Lorsqu’il est au volant de sa petite voiture blanche, une sorte de jeep italienne, tout le monde lui dit bonjour. Il est très appré­­cié à El Obeid.

ulyces-mawwin-11
William Mawwin (en bas à gauche) et les garçons des rues de Khar­­toum

Un jour, il me donne un t-shirt vert orné d’un portrait de l’évêque Daniel Comboni. Je me mets à le porter tout le temps. [Saint Daniel Comboni était un mission­­naire du XIXe siècle qui fut reconnu pour les nombreuses conver­­sions qu’il effec­­tua en Afrique.] Je commence à assis­­ter aux cours de caté­­chisme de l’église, car c’est paisible. Le père Tartic­­chio me baptise un dimanche, et me donne un nouveau nom chré­­tien : William. D’après William Wallace, me dit-il. Qui était-il ? Un guer­­rier écos­­sais, égale­­ment connu sous le nom de « Brave­­heart ». Je commence à me rendre le dimanche à l’église du père Tartic­­chio. Pour moi, l’hos­­tie est de la nour­­ri­­ture, du pain, aussi j’y vais tous les dimanches pour en manger. Je n’en comprends pas la signi­­fi­­ca­­tion, je me rends là-bas pour me nour­­rir. À l’église, tout est paisible. Personne ne te frappe, personne ne te fait de mal, et la nour­­ri­­ture est gratuite. Quand tu es enfant, tu ne sais rien, tu es attiré par la nour­­ri­­ture, les vête­­ments, une salle de bain. Je veux rejoindre les enfants sur le terrain, mais je ne sais pas jouer. Le père Tartic­­chio me place dans les buts et me montre comment être gardien. Après cela, je m’échappe de la maison dès que j’en ai l’oc­­ca­­sion pour jouer au foot avec les autres enfants. C’étaient les meilleurs moments, jouer au foot, être un enfant.

~

Chol passe à la maison quatre mois plus tard. Ali, à présent rebap­­tisé William, lui annonce qu’il n’a jamais été payé pour son travail. Chol lui répond que c’est parce qu’il doit le rembour­­ser pendant les deux prochaines années, sa récom­­pense pour l’avoir aidé à s’échap­­per. C’est cela ou il sera renvoyé à son maître, qui peut le punir ou le tuer pour s’être enfui. Après le départ de Chol, William se fait battre davan­­tage et doit main­­te­­nant deman­­der la permis­­sion pour quit­­ter la maison. Deng lui révèle que Chol vole l’argent qu’il « gagne » depuis le début, et commence à évoquer Khar­­toum, une ville plus vaste encore qu’El Obeid. Avec l’aide de Deng, William plani­­fie sa prochaine esca­­pade. Il accepte de travailler pour le cousin de Deng à Khar­­toum pendant un mois, pour être libre ensuite. Comme il l’a fait avec Ahmed Jubar, William fait preuve d’une loyauté sans faille, et travaille plus dur encore. Avant d’ac­­com­­pa­­gner les enfants à l’école, il enfile un vête­­ment supplé­­men­­taire, qu’il dépose à la maison du cousin de Deng. Un mois plus tard, il demande à la maîtresse de maison : « S’il vous plait, j’ai besoin d’al­­ler ache­­ter des vête­­ments. » Confiante, elle lui donne de l’argent pour aller faire des courses. Tu es pauvre. Déses­­péré. Tu es un esclave. Tu es naïf aussi, et tu veux croire ce que les gens te disent. Chaque personne te mani­­pule à son gré, puis révèle sa méchan­­ceté. Tu t’y habi­­tues. Tu ne t’en soucies plus. Tu consi­­dères que tu ne vaux rien. Tu te demandes : Qui me trai­­tera honnê­­te­­ment et genti­­ment ? Qui m’ai­­mera pour ce que je suis ?   Quand tu es un enfant des rues, tu pleures, pleures, et pleures encore, jusqu’au point où tu ne ressens plus rien. Cela te protège. Tu te forces à commu­­niquer avec la personne qui est méchante avec toi. Sans émotion. Tu oublies.

ulyces-mawwin-12
Khar­­toum au crépus­­cule
Crédits

Quand tu n’as pas de famille qui te protège et prend soin de toi, tu aban­­donnes, tu ne te bats plus, tu n’as plus rien à perdre. Quand tu n’as personne, les gens le savent, et ils te battent. Si tu as une famille, tu es protégé. À Khar­­toum, tout le monde peut déter­­mi­­ner si tu es nubien, dinka ou nuer. Ils profitent de toi, et sont cruels car tu es pauvre. Mais Dieu te vient en aide, quoi qu’il arrive. William aban­­donne son char­­ge­­ment à l’école et conti­­nue sa route. Lorsque la famille se rend compte qu’il s’est enfui avec l’argent qu’ils lui avaient donné, ils se mettent à sa recherche. Il se cache chez le cousin de Deng durant plusieurs jours, puis le cousin et lui prennent le bus ensemble et parcourent le trajet de douze heures qui les séparent de Khar­­toum. À Khar­­toum, la capi­­tale du Soudan, William voit beau­­coup d’autres Dinka dans les rues. Il trouve énorme la place du marché, très belle. Le lende­­main, il commence à travailler pour le cousin de Deng, et vend de l’eau potable fraîche sur le marché. Deux mois passent, il vend toujours de l’eau, et le cousin de Deng lui confisque la moitié de son argent. C’est injuste, ce n’est pas ce qui était convenu, et William part. Le cousin le retrouve alors qu’il vend de l’eau par lui-même. Il le frappe, le dépouille de son argent et menace de le tuer. William prend peu à peu conscience du schéma qui se répète chez les gens dont il croise la route. Ils se comportent genti­­ment au début, puis prennent le pouvoir par la peur et la violence. Il recom­­mence, mendie sur le marché. Trois jours plus tard, le cousin le surprend, le bat et le vole à nouveau. Il découvre un autre marché en ville, et la nuit, il dort sur le toit des églises. Il passe ses jour­­nées à rôder autour des entre­­pôts, à attendre le déchar­­ge­­ment des camions. Il fait parfois du porte à porte, propose ses services pour la lessive, le ména­­ge… Sa capa­­cité de travail est tout ce qu’il a, un refuge. Il vante la qualité de son travail, et accom­­plit des tâches supplé­­men­­taires gratui­­te­­ment. William a main­­te­­nant treize ans, et vivra de cette façon durant les cinq années à venir.

Le Caire

Dans la rue, les valeurs sont diffé­­rentes. Il n’y a pas de senti­­ments. Le travail devient un langage silen­­cieux, l’en­­fant qui s’en prend à moi aujourd’­­hui peut deve­­nir mon ami demain. Akec, un autre enfant des rues, devient le premier véri­­table ami de William. Il est doté d’un tempé­­ra­­ment fougueux, mais c’est un garçon loyal. Akec vient rapi­­de­­ment soute­­nir William s’il faut se battre. Un matin, ils prennent le bus ensemble lorsque des mili­­taires montent et emportent tous les garçons. Ils arrêtent sept garçons, parmi lesquels William et Akec, puis en relâchent deux, trop jeunes. Les soldats de Khar­­toum sont à la recherche de garçons des rues de seize, dix-sept ans ou plus, pour les entraî­­ner au combat et les envoyer se battre au sud, face à leur propre peuple.

ulyces-mawwin-17
Un marché de Khar­­toum
Crédits : Usamah Moham­­med

William et Akec sont contraints de monter dans un bus avec les trois autres garçons et sont conduits à un camp d’en­­trai­­ne­­ment, à plusieurs heures de route. Lors d’un arrêt sur le trajet, tous les enfants sautent du bus et s’en­­fuient en courant. Akec et William se cachent dans un stade de foot­­ball à proxi­­mité, jusqu’à ce que les soldats aban­­donnent leurs recherches. Ils grimpent dans un bus qui les ramène vers Khar­­toum. Trop paniqués pour sortir, ils restent enfer­­més durant trois jours et n’iront plus au centre ville. Ils trouvent du travail auprès de Manyon, un Dinka plus âgé qu’eux. Ils dorment à l’ex­­té­­rieur de sa maison et vendent diverses choses, font des travaux dans le bâti­­ment, et plus ou moins tout ce qu’il leur trouve à faire. Ils travaille­­ront deux ans pour Manyon, jusqu’à ce qu’ils découvrent qu’il les roule en leur rever­­sant moins de la moitié que ce qu’ils ont gagné. Lorsque Manyon prend conscience qu’il est démasqué, il appelle la police et accuse Akec et William de vol. La police arrête les deux garçons.

Chaque jour en prison, on leur jette de l’eau glacée et ils sont battus avec des cravaches. Il n’y a pas de date de juge­­ment, pas de procès. Sept jours plus tard, ils sont ache­­mi­­nés vers une autre prison, une ferme située à plusieurs heures de Khar­­toum. À la ferme-prison, tu travailles seize heures par jour et tu dors dans une petite cabane. 90 % des travailleurs de la prison sont des Sud-Souda­­nais, des Dinka, et quelques Nubiens. Des hommes, des femmes, des enfants travaillent dans cette énorme, immense ferme de la taille d’une ville, et produisent en masse de la nour­­ri­­ture pour Khar­­toum. Tu te réveilles à trois heures du matin, tu dois porter cette lampe fron­­tale sur ta tête pour pouvoir distin­­guer quelque chose. À quatre heures, tu charges dans le noir des camions de légumes, de tomates, d’okra, de maïs. Une semaine sur deux, quelqu’un meurt d’une morsure de serpent. Si tu meurs ici, les gens de la prison t’en­­terrent. Vers cinq ou six heures, les camions partent vers le marché. Sept jours sur sept, tu te couches à huit heures du soir, pour être prêt à travailler le lende­­main dès trois heures du matin. Deux mois plus tard, nous sommes libres, mais sans argent. Nous restons travailler à la ferme une semaine de plus pour payer le bus de retour à Khar­­toum. Fina­­le­­ment, nous déci­­dons de garder l’argent que nous avons gagné et retour­­nons en ville avec un camion de la ferme. Une fois sur la place du marché, nous devons déchar­­ger le camion, patien­­ter toute la jour­­née, puis rechar­­ger le camion avant d’être enfin libres. Mais le sort s’acharne sur les deux garçons.

Durant leur premier jour de liberté, ils se promènent dans un quar­­tier de Khar­­toum où un homme sud-souda­­nais vient de s’en­­fuir après avoir commis un meurtre. Akec et William sont arrê­­tés et accu­­sés du meurtre. Enchaî­­nés dans une autre prison, inter­­­ro­­gés, battus, fouet­­tés chaque nuit, William et son ami ne seront relâ­­chés que sept mois plus tard, tandis que le véri­­table meur­­trier est arrêté. Nous sommes en mai 1997 lorsqu’ils sortent de prison. Les deux garçons trouvent un travail auprès d’un Dinka nommé Wael. Ils vendent des vête­­ments de seconde main sur le marché, et Wael les paie et les nour­­rit. Il est comme un père pour eux. William se souvient de Wael comme de la première personne, qui se soit assise et ait mangé avec lui depuis sa capture. La seule chose posi­­tive quand tu es en prison, c’est que tu passes toute la jour­­née à faire la liste de ce que tu feras en sortant. Qui je devien­­drai, quand je me marie­­rai, quand je trou­­ve­­rai un travail, ou ce que je mange­­rai quand je sorti­­rai, quand je serai une vraie personne. Quand tu rêves ta vie, que tu as cette seconde vie, tu peux oublier la prison. Mais lorsque tu es libéré après avoir été accusé d’avoir tué quelqu’un, cela devient tout de suite plus compliqué. Tu es telle­­ment heureux de sortir, d’avoir la liberté de vivre la vie dont tu ne pouvais que rêver. Le travail que tu faisais en prison, tu es à présent payé pour le faire. Cepen­­dant, quand Wael est tué dans un acci­dent de voiture, Akec me dit qu’il est temps de partir de la ville, qu’il n’y a que de la malchance ici pour nous. Il part pour Port-Soudan. Je décide de rester. Au moins, je sais où je suis, l’en­­droit est fami­­lier. Mais après le départ d’Akec, j’ai plongé dans un monde de ténèbres.

C’est une astuce d’en­­fant des rues : ton argent habite dans ta chaus­­sure.

Fin 1997, j’ai l’im­­pres­­sion que tout le monde part pour l’Égypte. Je rencontre Majok. Il me demande de l’ai­­der à char­­ger des choses dans un camion, je me mets à l’ai­­der, nous discu­­tons. Je suis son unique travailleur dinka, mais mon dinka est catas­­tro­­phique, étant donné que je n’ai appris la langue qu’en compa­­gnie d’Akec. Je ne fais pas confiance à Majok. J’ai peur, je ne veux pas lui livrer mon histoire. Après trois semaines, il vient me trou­­ver au marché et me dit : « OK, OK, contente-toi de travailler avec moi, reste là, je te paie­­rai. » Je lui réponds que j’ai travaillé pour beau­­coup, beau­­coup de gens, et que tout ce que j’ai obtenu jusqu’ici, ça a été la prison. Je ne veux pas de son aide. La femme de Majok me raconte alors l’his­­toire de son mari, et me jure que c’est un homme bon. Je retourne travailler pour lui. Un jour, je dis à Majok que je veux aller en Égypte. « — En Égypte ? Je peux t’avoir des faux papiers pour t’y rendre. Que veux-tu faire en Égypte ? — Ouvrir mon propre maga­­sin, m’as­­seoir devant, vendre des choses. Je suis fati­­gué des rues. Je veux une vie tranquille. — J’ai une boutique, laisse-moi te la montrer. J’ai une maison, une famille et une boutique. — Tu es riche », ai-je dit. Majok m’em­­mène chez lui pour y vivre, mais je ne me sens pas à l’aise dans sa belle maison. Pourquoi ? Parce que je n’ai plus confiance en personne. Je coupe le cuir dans ma chaus­­sure, fabrique une poche et garde mon argent dedans. C’est une astuce d’en­­fant des rues : ton argent habite dans ta chaus­­sure. La nuit, je le garde dans une boîte de lait concen­­tré, puis cache celle-ci dans un trou que j’ai creusé dans le sol, là où les gens marchent tous les jours, auquel ils ne pense­­ront pas. Je gagne de l’argent en vendant de l’eau, en lavant des vête­­ments, en faisant du repas­­sage, du nettoyage, en travaillant à la baga­­ge­­rie ou à l’aé­­ro­­port… peu importe. Je peux enfin payer Majok 1 000 livres souda­­naises, ce qui repré­­sente quelque chose comme 200 dollars, pour un faux passe­­port. Je pleure en lui confiant cet argent. Je décou­­vri­­rai plus tard qu’il m’a fait trop payer. Majok m’a arnaqué. « Ne dis à personne que tu as un passe­­port, ne dis à personne que tu pars pour l’Égypte », me recom­­mande-t-il. Je me retrouve à Wadi Halfa, mendiant, pour obte­­nir de quoi payer un ticket pour le bateau. Chaque vendredi soir, le bateau part pour Assouan [en Égypte]. Après dix jours de manche, je me rends là où je suis censé rencon­­trer le type. Quand je le trouve, il m’in­­forme : « Le bateau part à dix-sept heures. Rejoins-moi demain à seize heures, pas 16 h 01, pas 16 h 05. »

ulyces-mawwin-13
Le Caire
Crédits : Nina Hale

Je suis sur place à 15 h 40. « Où est l’argent ? » demande-t-il. Il prend mon argent et me fait entrer dans ce gros conte­­neur en plas­­tique sur le quai. J’y reste enfermé pendant deux heures. Il y fait telle­­ment chaud que je ne peux pas respi­­rer, je trans­­pire à grosses gouttes. Fina­­le­­ment, quelqu’un charge le conte­­neur sur le bateau. Je dois attendre une heure de plus avant d’en­­tendre le siffle­­ment du bateau, pouvoir ouvrir le conte­­neur et en sortir. À l’ar­­ri­­vée du bateau à Assouan, je donne au poli­­cier de l’im­­mi­­gra­­tion un passe­­port et l’argent qu’il me reste. Il prend l’argent, et, d’un signe de tête appro­­ba­­teur, tamponne le passe­­port. « OK, tu peux y aller. » Je prends le train pour Le Caire, avec peut-être cinq ou six cents autres Souda­­nais. Le voyage prend douze heures. Le 22 février 1998, j’ai dix-neuf ans et suis enfin au Caire. C’est une ville magni­­fique, surpeu­­plée. Main­­te­­nant, je peux commen­­cer mon propre commerce, mon grand rêve devient réalité. Mais où m’ins­­tal­­ler ? Je ne connais personne, je n’ai pas d’argent. Et que vais-je manger ? Je découvre une église catho­­lique que tous les Souda­­nais fréquentent. On me propose le gîte et le couvert en échange de travaux à effec­­tuer dans l’église. Il est diffi­­cile de trou­­ver du travail, aussi l’Église aide-t-elle les gens comme elle peut. Je reste là deux mois, jusqu’à décro­­cher un boulot dans l’ar­­rière-boutique d’un maga­­sin de chaus­­sures. Trois mois plus tard, je suis mis à la porte car je n’ai pas de visa. Après avoir été mis à la porte de la boutique de chaus­­sures – un visa coûte cher –, William se rend au bureau des Nations Unies du Caire et demande l’aide de quelqu’un pour remplir un formu­­laire et obte­­nir un badge d’iden­­ti­­fi­­ca­­tion de l’ONU. S’il est arrêté par la police, ce sera toujours ça. Pendant les mois qui suivent, il mendie comme il le faisait à Khar­­toum, jusqu’à ce que l’église catho­­lique locale lui trouve un travail, dans une usine qui fabrique des batte­­ries de voiture, des pneus et des compo­­sants en plas­­tique. Il y travaille un mois avant de déci­­der qu’il veut travailler dans les mines de sel, à extraire le sel avec certains de ses amis.

L’ac­­ci­dent

Il se rend à l’usine pour démis­­sion­­ner, mais son patron l’in­­forme qu’il ne peut pas partir avant d’avoir été payé pour la jour­­née de travail en cours. Il emmène alors William devant une machine qu’il n’a jamais fait fonc­­tion­­ner aupa­­ra­­vant, une machine qui enroule le plas­­tique chaud autour d’im­­menses rouleaux. Quand William proteste et déclare qu’il ne sait pas faire fonc­­tion­­ner l’en­­gin, le chef répond : « Débrouille-toi », et s’éloigne déjà. Nous sommes le 31 août 1999. Au mur, devant lui, est instal­­lée une grosse horloge d’usine, noire et blanche, qui mesure la produc­­tion des ouvriers toutes les trente minutes, et sonne les dix minutes de pause régle­­men­­taires toutes les deux heures. Face à cette horloge, William ne peut oublier l’heure qu’il était : 12h04. Une partie de mon corps se trouve toujours là-bas, en Égypte. La plupart des choses que William m’a confiées durant ces trois semaines, installé dans la pièce sombre dans le fond de ma maison, a été une épreuve pénible pour lui. Mais hormis les instants de sa capture par les Mura­­ha­­lin, ce souve­­nir a été le plus doulou­­reux de nos séances. Le ton de sa voix a baissé jusqu’à n’être plus qu’un souffle à peine audible, alors qu’il formu­­lait les détails de l’ac­­ci­dent à l’usine.

unnamed
William après l’ac­­ci­dent

Tandis que William essaie de « se débrouiller » avec la machine, ses rouleaux géants emportent son bras droit et le broient. Instinc­­ti­­ve­­ment, il essaie de le reti­­rer à l’aide de sa main gauche. Après l’ac­­ci­dent de l’usine en 1999, Mawwin se terrera dans un foyer du Caire. Deux ouvriers souda­­nais accourent, arrêtent la machine et libèrent son bras droit mutilé et sa main gauche de la machine. Ils l’em­­mènent à l’hô­­pi­­tal, mais William n’est pas citoyen égyp­­tien. Il n’est pas en situa­­tion régu­­lière, est employé illé­­ga­­le­­ment, et personne ne veut le soigner. Son bras droit n’est plus qu’une bouillie sangui­­no­­lente. Les doigts de sa main gauche ont disparu. Encore aujourd’­­hui, William ne mange pas de viande, non pour des raisons morales, mais parce que la viande, cuite ou crue, lui rappelle l’as­­pect de son bras et de sa main ce jour-là. Ses collègues souda­­nais ont passé quatre heures à l’hô­­pi­­tal, tentant de déni­­cher un docteur volon­­taire pour réali­­ser une opéra­­tion à domi­­cile, hors du cadre hospi­­ta­­lier. William s’est alors mis à prendre peur. Il a entendu des rumeurs, véri­­fiées depuis, d’Égyp­­tiens tuant des migrants en situa­­tion irré­­gu­­lière pour revendre leurs organes. Il s’op­­pose donc à toute inter­­­ven­­tion hors d’un l’hô­­pi­­tal. L’un des Souda­­nais se rend au bureau des Nations Unies avec le badge de William, et raconte ce qu’il s’est passé. Vers dix-sept heures, un envoyé des Nations Unies se présente et emmène William dans un autre hôpi­­tal.

 

En chirur­­gie cette nuit-là, les anes­­thé­­siants ne font pas effet. Il voit et ressent abso­­lu­­ment tout. Cinq jours plus tard, la douleur est toujours omni­­pré­­sente. Il est emmené dans un autre hôpi­­tal, tenu par des chré­­tiens coptes, pour une inter­­­ven­­tion chirur­­gi­­cale supplé­­men­­taire, puis dans une maison quelque part au Caire pour se remettre. Dans ce second hôpi­­tal, on lui a donné une carte lui souhai­­tant des vœux de réta­­blis­­se­­ment, une Bible en arabe, ainsi qu’un cruci­­fix qu’il porte­­rait chaque jour pendant des années. Le proprié­­taire de l’usine est à la pour­­suite de William, dési­­reux de se débar­­ras­­ser d’un témoin poten­­tiel. Grâce à cet acci­dent, les auto­­ri­­tés des Nations Unies ont appris que d’autres Souda­­nais en situa­­tion irré­­gu­­lière travaillent dans l’usine, et prévoient une enquête. Pour s’en proté­­ger, le proprié­­taire met à la porte tous ses ouvriers Souda­­nais deux jours après l’ac­­ci­dent de William. Les Nations Unies ne remon­­te­­ront pas la filière, ne mène­­ront jamais d’enquête sur les condi­­tions de travail ou sur le proprié­­taire de l’usine, si bien qu’il semble­­rait qu’il n’existe à ce jour aucune trace écrite de l’ac­­ci­dent de William ou de l’exis­­tence de ces travailleurs clan­­des­­tins. Mais à ce moment-là, la vie de William est toujours en danger, et il est déplacé en sécu­­rité dans un appar­­te­­ment de l’ONU, un garde en faction devant sa porte. À présent, faire sortir rapi­­de­­ment William d’Égypte est devenu une prio­­rité pour les agents de l’ONU. Ils essaient de le placer en Norvège, puis au Dane­­mark et en Belgique, mais dans ces trois pays, les démarches admi­­nis­­tra­­tives prennent un mini­­mum de trente jours. À l’am­­bas­­sade des États-Unis, les choses vont bien plus vite, et en l’es­­pace de deux jours, William embarque dans un vol TWA et quitte Le Caire avec quelques vête­­ments, son sac de réfu­­gié et des ordon­­nances médi­­cales. Pendant le vol, il est victime d’une hémor­­ra­­gie au bras : il est en état de choc. L’avion atter­­rit en urgence à Amster­­dam, et William passera les vingt-huit jours suivants à l’hô­­pi­­tal. Le 16 janvier 2000, William décolle enfin pour New York. Il a vingt ans.

~

Je suis dans un grand hôtel, dans une chambre avec vue sur un cime­­tière. Mes mains sont enve­­lop­­pées, bandées. Je ne parle pas un mot d’an­­glais, je regarde la télé, je regarde par la fenêtre, j’ob­­serve les pierres tombales, la neige tomber… Mon rêve était de possé­­der ma propre boutique, de m’as­­seoir devant et de vendre des choses.

ulyces-mawwin-01
L’Amé­­ri­­cain

William débarque à l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Sky Harbor de Phoe­­nix, en Arizona, à seize heures le vendredi 16 février 2000. Une assis­­tante sociale du Programme de réin­­ser­­tion des réfu­­giés des Chari­­tés Catho­­liques est là pour le rencon­­trer. Elle le conduit à un appar­­te­­ment de Phoe­­nix, lui indique un réfri­­gé­­ra­­teur rempli de nour­­ri­­ture, puis s’en va. William est laissé seul dans l’ap­­par­­te­­ment le vendredi soir, le samedi, le samedi soir, le dimanche et le dimanche soir. Il ne peut pas se servir de ses mains bandées pour manger ou boire, et la greffe de peau de sa jambe s’est infec­­tée. « Je souf­­frais telle­­ment, c’était comme être esclave, être atta­­ché à nouveau. » Il ne comprend pas un mot d’an­­glais et ne se souvient que des aver­­tis­­se­­ments stricts sur les dangers aux États-Unis pendant les cours d’orien­­ta­­tion au Caire : ne pas ouvrir la porte à n’im­­porte qui, ne pas parler aux étran­­gers, ne pas fixer qui que ce soit. À bout de forces, terro­­risé, malade, sa vie est entre les mains d’une femme dont il ne comprend pas la langue, et cette femme a disparu. Il ne sait pas comment manger la plupart des aliments qui se trouvent dans le réfri­­gé­­ra­­teur, et tout lui semble bizarre. Il parvient à trou­­ver du jus de fruit et boit. L’as­­sis­­tante sociale revient le lundi, ouvre la porte d’en­­trée, entre dans la maison et trouve William alité. Pensant qu’il est malade, elle le conduit chez le méde­­cin. Mais comme William ne parle qu’a­­rabe et dinka, personne ne comprend ce qu’il essaie de leur dire. « J’ai telle­­ment faim. J’ai mal. » Le méde­­cin change les bandages de sa jambe, et la femme l’em­­mène ensuite au bureau de réin­­ser­­tion des réfu­­giés. Lorsqu’ils y parviennent, il tremble de tous ses membres mais ne peut dire à personne ce qui ne va pas. Il aperçoit alors une femme musul­­mane qui descend les esca­­liers, et lui parle en arabe : « S’il vous plait, dites à ces gens que je n’ai pas mangé depuis quatre jours. Ma jambe me fait atro­­ce­­ment mal. S’il vous plait, aidez-moi. » Réfu­­giée irakienne, elle le comprend, et William peut bien­­tôt manger pour la première fois depuis des jours. Assis dans un restau­­rant McDo­­nald’s, l’as­­sis­­tante sociale soutient à la femme musul­­mane – venue avec eux – qu’il avait toute la nour­­ri­­ture qu’il fallait dans son appar­­te­­ment ! Non, a-t-elle répondu, car il ne peut pas utili­­ser ses mains. Il ne peut pas manger. La femme lui donne des frites à manger avec ses doigts. Il n’échappe pas à William que la première personne à le comprendre dans ce nouvel endroit, la première personne à lui donner ce dont il avait besoin – de nour­­ri­­ture –, est musul­­mane. La plupart des autres Souda­­nais qui arrivent ici sont les « Lost Boys » (les « Garçons perdus »), et il y a une diffé­­rence de taille entre les Lost Boys et moi. J’ai été capturé à l’âge de six ans, j’ai été esclave, puis enfant des rues. Les Lost Boys sont passés de la savane à un camp de réfu­­giés kenyan, puis sont arri­­vés dans les villes améri­­caines. Notre expé­­rience est diffé­­rente. C’est très triste : nombre d’entre eux ont eu des problèmes, ont trouvé la mort dans des acci­­dents de voitures, sont incar­­cé­­rés ou vivent dans les rues.

Le monde est devenu un endroit de ténèbres.

William est alors déplacé dans un autre appar­­te­­ment, dans un quar­­tier modeste mais bien tenu de Phoe­­nix. Arca­­dia Palms est un immeuble de deux étages d’un blanc éblouis­­sant, dont les déco­­ra­­tions turquoise sont adou­­cies par les palmiers de la ville, omni­­pré­­sents, et par une touche occa­­sion­­nelle de bougain­­vil­­liers fuch­­sia. Le complexe est peuplé de réfu­­giés, souda­­nais pour la plupart. William a deux cama­­rades de chambre, Malak, venu de la Répu­­blique démo­­cra­­tique du Congo, et Gurang, du Soudan. Malak se bagarre avec Gurang, quitte l’ap­­par­­te­­ment, et est relogé peu de temps après au Nebraska. William restera trois ans dans cet appar­­te­­ment, avec cinq colo­­ca­­taires souda­­nais. Les six jeunes hommes se partagent un appar­­te­­ment d’une chambre dont le loyer se monte à 515 dollars. On y consomme beau­­coup d’al­­cool, d’herbe, et trois de ses colo­­ca­­taires auront des démê­­lés avec la police. Six mois après son arri­­vée à Phoe­­nix, William fait la rencontre de Jim, une autre de ces personnes qui chan­­ge­­ront le cours de sa vie. Au cours du récit de cette période de sa vie, William change de temps et narre son histoire au passé, indice lais­­sant présa­­ger une autre perte.

En octobre 2000, je fais la connais­­sance d’un type nommé Achile, le conseiller d’édu­­ca­­tion en anglais première langue des Services sociaux catho­­liques. Achile me présente ce vieux monsieur de cinquante ou soixante ans appelé Jim. Jim possé­­dait deux gros camions, et condui­­sait habi­­tuel­­le­­ment un gros pick-up Ford diesel. La première fois qu’il vient me cher­­cher à l’ap­­par­­te­­ment, il parle, encore et encore et encore. Je ne sais pas ce qu’il veut me dire. Il m’em­­mène chez Coco, à l’angle de la 46e et Thomas Road pour le déjeu­­ner. Il commande un steak et des épinards pour lui, du pois­­son pour moi, avec des myrtilles et du gâteau pour le dessert. Il s’est assis, a mangé, puis m’a conduit à la biblio­­thèque au bout de la rue. Il m’a fait faire une carte de biblio­­thèque et a commencé à feuille­­ter des livres pour enfants. Le lende­­main, Jim a apporté des papiers de l’école à remplir et nous sommes allés dans un autre restau­­rant, au croi­­se­­ment d’In­­dian School et de la 32e rue. Nous nous sommes assis dans un coin, et à nouveau, il m’a commandé du pois­­son. Nous sommes deve­­nus amis après ce second repas au restau­­rant. Pendant trois mois, Jim passait trois fois par semaines à l’ap­­par­­te­­ment et me condui­­sait à la biblio­­thèque pour m’ap­­prendre l’an­­glais. La dernière fois que Jim m’a emmené manger, nous sommes allés dans un très bon restau­­rant de pois­­son aux coins de la 40e et Camp­­bell Road. Je me rappelle qu’il buvait de l’eau, et puis il a commencé à s’étouf­­fer, à tous­­ser beau­­coup. Je me suis inquiété, peut-être qu’il était malade. C’est la dernière fois que j’ai vu Jim. Après m’avoir déposé à l’ap­­par­­te­­ment, il a dit quelque chose que je n’ai pas compris, et quand il n’est pas venu la fois suivante, j’ai tenté de le joindre en appe­­lant Achile. Achile m’a dit que Jim avait démé­­nagé à New York. « Dès que je reviens de ma randon­­née la semaine prochaine, je te donne­­rai son numéro de télé­­phone. » Quatre jours plus tard, j’ai appris qu’A­­chile avait fait une chute et était mort. Le monde est devenu un endroit de ténèbres.

ulyces-mawwin-14
Diplômé à Phoe­­nix

Jim a tant fait de choses pour moi. Je n’ai pas pu le lui dire. Tu imagines ? Trois fois par semaines pendant trois mois pour t’ap­­prendre la langue, te nour­­rir gratui­­te­­ment… mais tu ne parles pas anglais, comment pour­­rais-tu lui dire ce que tu ressens ? Si Jim est vivant, je l’em­­mè­­ne­­rai dans les mêmes restau­­rants, on s’as­­siéra aux mêmes places. « Que m’as-tu dit ce jour-là ? Je ne t’ai pas compris sur le moment, mais main­­te­­nant je peux te dire ce que je ressens. » C’est une conver­­sa­­tion silen­­cieuse que je répète encore et encore dans ma tête, mais je ne pour­­rai jamais lui dire ces mots. Je ne pour­­rai plus le regar­­der dans les yeux, voir son visage. Je ne pour­­rai jamais lui dire tout cela. Jim est la raison qui m’a poussé à apprendre l’an­­glais. Je veux une jour­­née pour le voir et lui montrer : voilà mon diplôme du BTS, et ça, c’est ma licence. Merci. Je ne peux plus me rendre à cette biblio­­thèque main­­te­­nant, où nous nous asseyions pour lire des livres d’en­­fants. Durant une séance, j’ai demandé à William où il avait travaillé depuis qu’il était arrivé en Arizona. Stoïque­­ment, il a énuméré tous ses jobs : livreur de pizzas pour Papa John’s et Domi­­no’s, fabri­­cant de chewing-gum dans une usine de bonbons, il a aussi travaillé dans une cabine de parking d’aé­­ro­­port et en tant que gardien dans une banque du centre-ville. À chaque entre­­tien d’em­­bauche, il était inter­­­rogé sur son handi­­cap : comment pour­­rait-il conve­­nir pour le poste compte tenu de ses mains ? « Ne vous lais­­sez pas impres­­sion­­ner par mes bras », répon­­dait-il. « Prenez-moi à l’es­­sai deux jours, et si je ne conviens pas, dites-le moi. Je respec­­te­­rai votre déci­­sion. » Depuis qu’il n’est plus esclave, depuis son acci­dent à l’usine, William ne désire qu’une seule chose : être indé­­pen­­dant. À long terme, peu importe comment, je dois faire les choses par moi-même. J’ai changé le pneu de ma roue lorsque ma voiture est tombée en panne. Rien n’est diffi­­cile quand on réflé­­chit au problème. Il suffit de se concen­­trer, de se libé­­rer l’es­­prit, et on y arrive. C’est la peur qui te fait du tort.

Le retour

William possède une voiture, un travail, et sa vie s’écoule paisi­­ble­­ment. Il fait alors la connais­­sance d’une Améri­­caine de dix-huit ans qui aime passer du temps avec les réfu­­giés souda­­nais. Quand William la rencontre, il lui propose de l’ai­­der à résoudre les problèmes fami­­liaux auxquels elle fait face. Peu de temps après, elle commence à l’ap­­pe­­ler régu­­liè­­re­­ment et lui demande de la conduire ici ou là. Lorsqu’il m’a parlé d’elle, je me suis deman­­dée si je pouvais lui en deman­­der plus. « Quelques temps plus tard, nous nous sommes mis ensemble », a-t-il simple­­ment dit. Il dit avoir été naïf de s’être impliqué avec quelqu’un, bien qu’aujourd’­­hui il conserve toujours une photo d’elle dans son porte­­feuille. Je m’ha­­billais en noir tous les jours pour montrer que j’étais mort, mais toujours là. J’ai commencé à m’ha­­biller de cette façon en Afrique, après m’être tiré de capti­­vité. Porter du blanc est le symbole d’un jour paisible, d’un jour meilleur. Si je portais un mélange de vête­­ments noirs et blancs, cela voulait dire que tout pouvait arri­­ver, le meilleur comme le pire. Je me suis presque toujours habillé en noir, jusqu’au jour où je suis devenu père. Le dernier jour de septembre 2003, William est à l’école, en cours d’an­­glais. Un agent de sécu­­rité vient le cher­­cher et le conduit jusqu’à l’hô­­pi­­tal Arrow­­head. Il y restera toute la nuit, et les deux jours suivants. Le 2 octobre à 1 h 45 du matin, la fille de William naît par césa­­rienne, et il est là pour couper le cordon ombi­­li­­cal. Ce n’est qu’a­­près être sorti du bâti­­ment qu’il s’as­­sied et pleure. Il m’a confié qu’au moment où il était à nouveau rentré dans l’hô­­pi­­tal, sa vision de la vie toute entière avait été boule­­ver­­sée. William et sa compagne ont donné au bébé un nom dinka : Achol.

ulyces-mawwin-1
William et Achol, sa fille

Jusque là, je disais aux gens ce qu’ils voulaient entendre. Je gardais tout pour moi. J’étais comme un fantôme, vide, vivant au jour le jour. Je ne me souciais pas de ma propre vie. Aujourd’­­hui, je vis pour quelqu’un, pour lui dire que je l’aime, pour entendre des mots que je n’avais jamais enten­­dus avant. Quand quelqu’un t’ap­­pelle « papa », tu te sens telle­­ment fier… Il reste trois jours à l’hô­­pi­­tal, et n’en sort qu’une seule fois pour aller ache­­ter des vête­­ments de bébé et un siège auto. Le cinquième jour, William conduit le bébé et la maman chez sa belle-mère. Lorsque sa fille tombe malade et doit retour­­ner à l’hô­­pi­­tal, William quitte son travail pour prendre soin de sa nouvelle famille. Il arrête aussi les cours. Les problèmes commencent alors avec sa compagne. Par le biais de connais­­sances au sein de la commu­­nauté des réfu­­giés dinkas, Mawwin a appris que son frère Abey vivait à Calgary, au Canada. Sur une photo prise à l’aé­­ro­­port Sky Harbor Inter­­na­­tio­­nal de Phoe­­nix en 2005, Mawwin se prépare à ses retrou­­vailles avec Abey. Il vit dans un appar­­te­­ment avec cinq autres Souda­­nais, écono­­mi­­sant pour pouvoir s’of­­frir un chez-soi. Le tribu­­nal lui accor­­dera la garde de sa fille une fois qu’il sera stable finan­­ciè­­re­­ment. Dans l’in­­ter­­valle, son enfant est confié à l’oncle et à la tante de son ancienne compagne. Même s’il a le droit de la voir quand il veut, lais­­ser partir sa fille est une épreuve pour lui. Dans mon appar­­te­­ment, j’ai un t-shirt imprimé « Daddy’s Girl », avec la photo d’Achol. J’ai toujours l’ours en peluche que j’ai apporté à l’hô­­pi­­tal le jour où elle est née. Il reste sur son lit, dans mon appar­­te­­ment. Parfois, je m’as­­sois et je prends l’ours dans mes bras, en tentant de ne pas penser que je suis un raté. Je me persuade que je suis un père, ma fille est le plus grand bonheur dans ma vie. En dinka, Achol signi­­fie « Récom­­pense après de longs tour­­ments ». Une joie. Un bonheur.

~

En Amérique du Nord, le réseau des réfu­­giés souda­­nais est tenta­­cu­­laire et soudé, reflet fidèle de la culture tribale. Grâce à cela, des amis et des parents perdus de vue sont loca­­li­­sés et réunis. En 2005, William parti­­cipe à un grand rassem­­ble­­ment souda­­nais à Nash­­ville et rencontre un jeune homme qui connaît l’un de ses frères, Abey. Il lui dit qu’A­­bey vit à Calgary, au Canada. De retour à Phoe­­nix, William appelle Abey, et le 17 mai 2005, il prend l’avion pour Calgary en compa­­gnie d’Ed Ashhurst, le réali­­sa­­teur. Peu après les retrou­­vailles des deux frères, leur famille à Ajok apprend que William est en vie et vit aux États-Unis. Lorsqu’il parle à son père au télé­­phone pour la première fois, William ne mentionne ni l’ac­­ci­dent à l’usine du Caire, ni son handi­­cap. Il décide d’at­­tendre de retrou­­ver ses proches. En décembre 2009, il reçoit un cadeau ines­­péré, une oppor­­tu­­nité de retour­­ner dans son pays.  William donnait des cours du soir à un étudiant de sa classe de mathé­­ma­­tiques, à l’ins­­ti­­tut de Scotts­­dale. Lorsque le père de l’étu­­diant a appris l’his­­toire de William, il a proposé de lui payer un vol pour le Soudan à Noël. William n’avait pas revu sa famille depuis plus de vingt ans.

ulyces-mawwin-15
Retour au pays
Wau, Soudan du Sud
Crédits

Le 28 décembre 2009, j’ai pris l’avion pour Wau, puis la voiture pour rejoindre Ajok. Je suis arrivé à la maison à trois heures du matin. Je n’ai dit à personne que je venais, j’avais du mal à y croire moi-même. Les arbres, les forêts… tout est diffé­rent dans tes souve­­nirs. Le village n’est plus celui que j’ai connu. Les gens semblent diffé­­rents, adultes, mariés, avec deux ou trois femmes et des enfants. Les personnes que j’ai connues, comme ma grand-mère, étaient déjà morts pour la plupart. Malgré tout, les gens sont venus de partout et ont commencé à pleu­­rer. Ma mère était partie de Wau pour reve­­nir vivre à Ajok. Lorsqu’elle est sortie et qu’elle m’a vu, elle s’est effon­­drée par terre, évanouie. Toutes ces années à croire que j’étais mort… Je me suis tout de suite rendu sur la tombe de ma grand-mère, Joc. Elle est morte en 2004. Mon oncle vivait toujours dans sa maison. Je m’y suis rendu pour revoir la vieille chambre et j’ai dormi là pour ma première nuit. Je pensais que si je pouvais sentir sa présence et lui faire savoir que j’étais de retour, cela me rempli­­rait de joie. Ce fut un moment intense au début, puis un grand vide. Elle n’est pas ici, pas dans sa chambre, ma grand-mère est morte. Je me suis dit que, peut-être, elle me verrait en esprit. Quand Manute Bol, mili­­tant auprès d’as­­so­­cia­­tions cari­­ta­­tives et ancienne star de la NBA, meurt en juin 2010, sa famille demande à William s’il peut escor­­ter le corps de Manute lors de son rapa­­trie­­ment pour l’en­­ter­­re­­ment. Manute était origi­­naire de Tura­­lei, un village dinka proche d’Ajok, le village de William. Le père de Manute est puis­­sant et très célèbre, « tel un empe­­reur ou un roi parmi les Dinka », explique William. Les deux familles se connaissent et sont liées par alliance, de mariages éloi­­gnés. À Phoe­­nix, après avoir assisté à la remise de diplôme d’un cousin à l’uni­­ver­­sité d’Ari­­zona, Manute et William se sont rencon­­trés, ils ont discuté et ont joué aux domi­­nos. William a une photo de lui aux côtés de Manute et de l’une de ses sœurs qui se mariait. Il accepte d’es­­cor­­ter le corps jusqu’à Tura­­lei, et assiste aux funé­­railles. Il part ensuite pour Le Caire, puis à Khar­­toum, où il se met à la recherche, et retrouve, de façon incroyable, la famille qui le rete­­nait en escla­­vage. Le vieil homme, Ahmed Jubar, est mort, mais à force d’in­­ves­­ti­­ga­­tions, William parvient à loca­­li­­ser son quatrième fils, Ahmad, celui qui lui avait donné le coup de couteau. William télé­­phone à Ahmad, l’in­­forme qu’il est à Khar­­toum et qu’il voudrait revoir la famille Jubar. Les deux hommes se donnent rendez-vous, s’as­­soient, et Ahmad nie presque immé­­dia­­te­­ment que William – Ali à l’époque – ait jamais été l’es­­clave de la famille. Il faisait partie de la famille et était bien traité. Pourquoi s’était-il enfui ? S’il n’était pas parti, cela – Ahmad désigne le bras et la main de William– ne serait jamais arrivé. William invente alors une histoire pour gagner la confiance d’Ah­­mad, lui dit que ce jour-là à Baba­­nusa, un homme lui a proposé de le recon­­duire en voiture avant de l’en­­le­­ver. Il ne s’est pas enfui, il a été kidnappé !

Il faudra un long moment à William pour digé­­rer leur persé­­vé­­rance collec­­tive à affir­­mer qu’il n’avait jamais été leur esclave.

William lui dit qu’il fait main­­te­­nant des études supé­­rieures aux États-Unis, et Ahmad, incré­­dule au premier abord, ne tarde pas à solli­­ci­­ter William pour qu’il l’aide à faire entrer son fils dans une univer­­sité améri­­caine. Ainsi sommai­­re­­ment récon­­ci­­liés, William et Ahmad font le voyage jusqu’à Baba­­nusa pour voir le reste de la famille. Chaque membre de la famille Jubar, y compris la veuve du vieil homme, nie caté­­go­­rique­­ment que William a pu être battu ou maltraité, ou qu’il a pu être un esclave au service de leur famille. Ils soutiennent qu’il faisait partie de cette famille, qu’il était bien traité, jusqu’à ce qu’il fasse le choix déplo­­rable de s’en­­fuir ou, ainsi que leur explique William, qu’on le kidnappe. Après son retour à Phoe­­nix, il faudra un long moment à William pour digé­­rer les démen­­tis des Jubar, leur persé­­vé­­rance collec­­tive à affir­­mer qu’il n’avait jamais été leur esclave, et qu’au­­cun d’entre eux ne lui avait jamais fait de mal. Je voulais retrou­­ver le vieil homme et lui pardon­­ner. S’il ne m’avait pas capturé, je ne serais pas aux États-Unis à présent. Une mauvaise chose, être capturé et arra­­ché à mon village, s’est trans­­for­­mée en une bonne chose. Je voulais montrer à cette famille qui j’étais devenu, que j’avais changé mon nom d’Ali en William, et que je vivais main­­te­­nant comme un occi­­den­­tal. Je voulais qu’ils voient la diffé­­rence entre celui que j’avais été avec eux – un esclave – et la personne que j’étais deve­­nue aujourd’­­hui.

En janvier 2011, William et Ed effec­­tuent pour la troi­­sième fois le voyage de Phoe­­nix à Ajok pour que William puisse prendre part au réfé­­ren­­dum d’au­­to­­dé­­ter­­mi­­na­­tion, pour l’in­­dé­­pen­­dance du Soudan du Sud. Au début du mois de juillet, William y retourne encore avec Ed pour célé­­brer la nais­­sance de la Répu­­blique du Soudan du Sud. Le nouveau gouver­­ne­­ment a invité un certain nombre de Souda­­nais faisant leurs études aux États-Unis, dont William, à prendre part à la prési­­dence des céré­­mo­­nies de Djouba, la capi­­tale du nouvel État. Pour son premier jour à Djouba, William arbore un badge de presse offi­­ciel du gouver­­ne­­ment du Soudan du Sud. Il se rend à l’aé­­ro­­port pour accueillir et escor­­ter Ban Ki-Moon, le secré­­taire géné­­ral des Nations Unies, le vice-président de Cuba, Este­­ban Lazo, et le président du Zimbabwe, le tris­­te­­ment célèbre Robert Mugabe. Le lende­­main, William retourne à l’aé­­ro­­port accueillir Susan Rice, l’am­­bas­­sa­­drice des États-Unis à l’ONU. En revanche, William refuse de saluer ou d’es­­cor­­ter Omar el-Béchir, le président du Soudan. Lors de la confé­­rence de presse tenue un peu plus tard le même jour au palais prési­­den­­tiel, William serre la main de Salva Kiir Mayar­­dit, le premier président du Soudan du Sud. Et le 9 juillet 2011, vêtu de la veste rouge qu’il avait ache­­tée aux États-Unis spécia­­le­­ment pour l’oc­­ca­­sion, William assiste au premier lever des couleurs du drapeau noir, rouge, vert et bleu du Soudan du Sud. Il écoute les discours du président Mayar­­dit, de l’am­­bas­­sa­­drice Rice, du ministre des Affaires étran­­gères britan­­nique William Hague et de beau­­coup d’autres, y compris d’el-Béchir. William dira de cette jour­­née qu’elle a été la plus belle de sa vie, le jour d’in­­dé­­pen­­dance de son nouveau pays, la Répu­­blique du Soudan du Sud.

Salva_Kiir_Mayardit
Salva Kiir Mayar­­dit
Président du Soudan du Sud
Crédits : Jenny Rockett

À Djouba, William reçoit beau­­coup de solli­­ci­­ta­­tions promet­­teuses. Grâce à sa maîtrise de l’an­­glais et à ses diplômes – diffi­­ci­­le­­ment obte­­nus et d’un niveau moyen, du moins aux États-Unis –, il repré­­sente un atout pour une nation nouvelle dont le taux d’al­­pha­­bé­­ti­­sa­­tion est de 27 %, et où 51 % des personnes vivent sous le seuil de pauvreté, pour une popu­­la­­tion à 83 % rurale. Le gouver­­ne­­ment lui propose un poste de super­­­vi­­sion de la construc­­tion des routes et de l’in­­fra­s­truc­­ture, l’ONU veut l’en­­ga­­ger pour l’as­­sis­­tance aux personnes handi­­ca­­pées du Soudan du Sud, et le gouver­­neur de la ville de Wau tient à ce qu’il s’oc­­cupe d’ai­­der les écoliers handi­­ca­­pés. Le Mouve­­ment de Libé­­ra­­tion des Peuples du Soudan (le parti poli­­tique actuel­­le­­ment au pouvoir, basé à Djouba), ainsi que d’autres partis poli­­tiques à Djouba, sont eux aussi poten­­tiel­­le­­ment inté­­res­­sés par sa contri­­bu­­tion à la toute jeune Répu­­blique. William exprime clai­­re­­ment son aspi­­ra­­tion à servir d’exemple pour une culture qui ne voit aucune valeur possible dans le handi­­cap. Il veut donner l’exemple de par son éduca­­tion, et son refus de lais­­ser son handi­­cap le limi­­ter. Ces offres d’em­­ploi sont flat­­teuses, tentantes même, mais il décline chacune d’entre elles, expliquant qu’il doit retour­­ner aux États-Unis pour obte­­nir son diplôme avant de reve­­nir aider son pays de la meilleure manière. Au-delà de l’agri­­cul­­ture, William veut travailler dans l’édu­­ca­­tion et espère deve­­nir un modèle pour tous ces enfants souda­­nais estro­­piés par la guerre – voire une source d’ins­­pi­­ra­­tion pour tous les enfants. Les Dinka ont un avan­­tage, ils apprennent très tôt à l’en­­fant quel est son nom, quel est le nom de son père, celui de son grand-père, et ainsi de suite en remon­­tant jusqu’à dix géné­­ra­­tions. S’il lui arrive de se perdre, il peut dire qui il est, les gens le sauront, et le ramè­­ne­­ront chez lui. À l’aide de son seul prénom, ils sauront de quelle tribu et de quel endroit il vient.

Parfois, au Soudan comme aux États-Unis, il arrive qu’on lui demande pourquoi il n’est pas retourné au village, vivre dans sa famille après s’être échappé. Patiem­­ment, William répond qu’il était un esclave en fuite. La propriété de quelqu’un. Les gens étaient à sa pour­­suite, il était trop dange­­reux de tenter de rentrer chez lui. D’autre part, en tant que fuyard, il avait été obligé de marcher de nuit, et n’avait donc aucune idée de la direc­­tion à prendre et de la loca­­li­­sa­­tion de sa maison. D’autre fois, bien qu’il n’en parle que rare­­ment et ne demande pas à être assisté, on lui pose des ques­­tions sur son handi­­cap. Les gens te regardent diffé­­rem­­ment quand tu es handi­­capé. Je ne le leur reproche pas. Quand on me demande ce qu’il s’est passé ou comment c’est arrivé, j’ai deux réponses diffé­­rentes. Pour la première, je dis juste : « Un acci­dent. » Et on ne me pose pas d’autre ques­­tion. Pour la seconde réponse, je dis : « C’est une longue histoire. » Et ils laissent tomber. Avec ma famille, mon handi­­cap m’an­­goisse. Je suis parti quand j’avais six ans, j’ai perdu mon bras et mes doigts, puis je suis revenu. Cela ne me fait plus mal, puisque c’est arrivé il y a déjà un moment – ça fait combien, douze ou treize ans main­­te­­nant ? Depuis mes dix-neuf ans. Mais quand je rentre à la maison, je suis un handi­­capé. Ma mère me voit, mon père me voit, mon autre grand-mère me voit, beau­­coup de gens me voient, et cela donne lieu à beau­­coup de larmes, de pleurs et de tris­­tesse. C’est dur pour eux. Cela me met mal à l’aise de voir ma famille si triste. Mais nous avons notre culture dinka, alors ils essaient de me faire plai­­sir. Je me réveille, fais ce que je peux par moi-même, et ils sont là, à essayer de m’ai­­der pour tout parce que je suis dimi­­nué. Je commence à me sentir… Oh, je ne me rendais pas compte que j’étais handi­­capé avant, mais main­­te­­nant, au milieu de tous ces gestes de soutien, je me sens d’au­­tant plus handi­­capé. Quand ma fille m’a demandé pour la première fois ce qu’il m’était arrivé au bras et à la main, je lui ai raconté mon acci­dent à l’usine au Caire. « Je suis déso­­lée, papa. Je t’aime », m’a-t-elle dit, avant de me faire un long câlin. J’ai été frappé par le fait que ma fille puisse m’ai­­mer à ce point. Beau­­coup de gens au Soudan sont infirmes à cause de la guerre. Puisque je le suis égale­­ment, je comprends leurs besoins.

La légende

William Mawwin a fait irrup­­tion dans ma vie en 2005. Il était assis, discrè­­te­­ment, sous un arbre de mon jardin lors d’une soirée cari­­ta­­tive. Lorsqu’il m’ap­­pelle « maman », je suis à présent assez forte, suffi­­sam­­ment chan­­gée et assez confiante pour lui répondre « mon fils ». Les doutes que j’ai pu avoir au premier abord quant à ses moti­­va­­tions – sa loyauté était-elle feinte ou sincère ? – se sont dissi­­pés. William m’a depuis long­­temps prouvé sa sincé­­rité et son inté­­grité. Mes deux filles, initia­­le­­ment perplexes et peu enthou­­siastes à l’idée d’avoir un « grand frère » déjà adulte, un étran­­ger qu’elles ne connais­­saient pas et n’avaient pas choisi, sont main­­te­­nant fières d’ap­­pe­­ler William leur frère. C’est un membre de notre famille, et quand nous fêtons un anni­­ver­­saire, un mariage, une occa­­sion spéciale, il manque toujours quelque chose aux festi­­vi­­tés s’il n’est pas là. Il est présent aux événe­­ments dans lesquels je suis impliquée, et est inter­­­venu auprès des étudiants de mes cours.

ulyces-mawwin-16
William Mawwin vit aujourd’­­hui au Soudan du Sud

Charis­­ma­­tique dans ses prises de paroles, il raconte son histoire sans fiori­­tures ni apitoie­­ment. J’ai pu obser­­ver des profes­­seurs et des étudiants complè­­te­­ment absor­­bés par son récit lui poser ensuite des ques­­tions les larmes aux yeux. Auto­­nome, il est rare que William se plaigne ou demande de l’aide, mais quand cela arrive, s’il a besoin d’argent pour une dépense supplé­­men­­taire ou impré­­vue, je sais que cette demande ne vient pas sans peine, qu’il déteste solli­­ci­­ter autrui et qu’il a épuisé toutes les autres éven­­tua­­li­­tés. Il lui arrive d’ex­­pri­­mer de la colère ou d’être désa­­busé à propos d’une ONG locale, qui l’a invité à prendre la parole pour la promou­­voir plus de vingt fois entre 2003 et 2011. Il a contri­­bué à la levée de fonds de l’as­­so­­cia­­tion lors de ces prises de paroles, et n’a malgré tout pratique­­ment pas été payé. La bourse de 500 dollars qu’on lui avait promise en compen­­sa­­tion ne lui a jamais été octroyée. C’est un vieux schéma qui se répète, être escroqué pour ce qui lui est dû, un souve­­nir amer de sa vie d’es­­clave. En revanche, si un membre de ma famille a besoin de lui, William trou­­vera toujours le moyen de l’ai­­der, sans voiture et sans argent. Immanqua­­ble­­ment, il sera là. Nous avons célé­­bré Thanks­­gi­­ving tandis que j’étais au milieu de l’écri­­ture de l’his­­toire de William. Après le dîner, je lui ai demandé si je pouvais prendre des photos de lui dans le cadre de cet article. J’avais pensé à une photo des cica­­trices en haut de son dos, une autre de lui de face, portant sa chemise à manches longues et sa veste en velours brun-roux… Je n’étais pas très sûre de moi, un peu embar­­ras­­sée de deman­­der, mais lorsque je me suis déci­­dée, William a accepté très natu­­rel­­le­­ment. Devant ma fille aînée, mon beau-fils et moi, il a ôté sa veste et sa chemise. À demi-nu, il faisait le gamin, plai­­san­­tant, grimaçant pour la photo. Quand je lui ai demandé d’où venait la longue cica­­trice a demi-effa­­cée au centre de sa poitrine, il m’a répondu que c’était une lame de couteau qui avait été chauf­­fée à blanc puis plaquée contre sa poitrine. « Les gens me demandent si je me suis fait opérer du cœur quand ils voient cette cica­­trice », a-t-il dit en riant. La lumi­­no­­sité n’était pas bonne dans cette pièce, les photos se sont révé­­lées mauvaises et l’idée géné­­rale, je m’en suis rendue compte après le départ de William, était de toute façon un brin mélo­­dra­­ma­­tique. Alors que nous nous occu­­pions en silence ma fille et moi de nettoyer, laver et ranger la vais­­selle dans la cuisine, elle a soudai­­ne­­ment marqué une pause. « — Main­­te­­nant, je sais comment il fait pour s’ha­­biller. Je m’étais toujours demandé. — Qu’est-ce que tu veux dire ? — Maman, tu n’as pas vu ? Pour passer les boutons de sa chemise, pour s’ha­­biller, William utilise ses dents. » Enva­­hies par les vestiges d’un dîner de fête et de cette abon­­dance de super­­­mar­­ché, nous sommes restées ainsi un moment, sans rien dire.

~

J’ai appris au cours de ma vie à obser­­ver, à ne pas me plaindre ou être trop enthou­­siaste. Quand je suis contra­­rié, je ne fais qu’em­­pi­­rer les choses. Je dois respi­­rer tous les jours, je dois penser au lende­­main. Si je suis trop agité, personne ne me sauvera, je suis tout seul. Je dois réflé­­chir au bien et au mal. Je dois obser­­ver. Prendre mon temps. Imiter les gens quand ils ne regardent pas. J’ai appris que les gens bons peuvent deve­­nir méchants. Quand quelqu’un veut obte­­nir quelque chose de toi, il te traite genti­­ment jusqu’à obte­­nir ce qu’il dési­­rait. C’est la réalité, mais je ne veux pas trai­­ter les gens ainsi. J’ap­­pré­­cie tous ceux qui ont été bons avec moi. J’ap­­pré­­cie même ceux qui m’ont fait du mal. Je souhai­­te­­rais vrai­­ment pouvoir m’as­­seoir avec chacune de ces personnes, leur témoi­­gner ma sympa­­thie, et les pardon­­ner. J’ai­­me­­rais vrai­­ment pouvoir le faire. William Mawwin a trente-quatre ans à présent. Il s’ap­­pe­­lait Manyuol à sa nais­­sance, a été renommé Ali par son maître arabe, puis baptisé sous le nom de William, d’après un guer­­rier écos­­sais du XIVe siècle, par un prêtre italien. William parle dinka, arabe, et anglais. Il est devenu citoyen améri­­cain le 17 juillet 2009, a commencé à suivre dans leur inté­­gra­­lité les cours au Scotts­­dale Commu­­nity College, et a béné­­fi­­cié d’aides fédé­­rales sous la forme d’une pension d’in­­va­­li­­dité et de bourses Pell.

Le 10 mai 2013, William a reçu son diplôme de commerce du Scotts­­dale Commu­­nity College, et à l’au­­tomne 2013, il a entamé sa première année à l’uni­­ver­­sité d’Ari­­zona, en vue d’ob­­te­­nir un diplôme en agro-indus­­trie globale. Il entend bien se servir de son éduca­­tion améri­­caine pour reve­­nir aider le gouver­­ne­­ment et le peuple sud-souda­­nais. Après son diplôme, William Mawwin m’a dit qu’il allait deman­­der à reprendre son nom de nais­­sance, héri­­tage de neuf géné­­ra­­tions d’an­­cêtres et de chefs tribaux. L’un de ces aïeux, Manyuol Mauwein, un homme de 2,40 mètres béni de milliers de têtes de bétail, de plusieurs femmes et de dizaines d’en­­fants, reste un homme légen­­daire parmi les Dinka. Après avoir survécu à l’es­­cla­­vage, à l’em­­pri­­son­­ne­­ment, à l’am­­pu­­ta­­tion, et à presque à trente années d’exil, William n’est plus un garçon présumé mort, il n’est plus un « père fantôme », et il sait qui il est : un descen­­dant direct de chef dinka, de ces géné­­ra­­tions d’hommes nommés Manyuol, qui menaient leur tribu avec déli­­ca­­tesse et dignité, une sagesse juste et vision­­naire. William – Manyuol Mauwein – est rentré chez lui.


Traduit de l’an­­glais par Matthieu Volait et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « “Still, God Helps You” », paru dans The Wilson Quar­­terly. Couver­­ture : William Mawwin, par Jillian Robin­­son.

Down­load WordP­ress Themes Free
Down­load WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
free online course
Download WordPress Themes
Download Best WordPress Themes Free Download
Download Nulled WordPress Themes
Download Nulled WordPress Themes
online free course

Plus de monde