par Mike Jay | 13 novembre 2015

Les petits êtres

En février 1758, Charles Lullin, fonc­­tion­­naire suisse à la retraite, était âgé de 90 ans. Il avait progres­­si­­ve­­ment perdu la vue suite à une opéra­­tion de la cata­­racte cinq ans aupa­­ra­­vant. C’est à cette époque qu’il commença à voir beau­­coup plus clai­­re­­ment que ce à quoi il était habi­­tué. Durant les mois qui suivirent, il reçut dans son appar­­te­­ment un défilé de person­­nages que lui seul pouvait voir : des jeunes hommes enve­­lop­­pés dans de superbes capes, des dames aux coiffes magni­­fiques portant des boîtes sur leurs têtes, et des jeunes filles qui dansaient, drapées dans la soie. Ces visions furent consi­­gnées et publiées en 1760 par son petit-fils, le natu­­ra­­liste Charles Bonnet, qui donne­­rait son nom bien plus tard au syndrome hallu­­ci­­na­­toire surve­­nant chez les personnes âgées et malvoyantes.

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Charles Bonnet

Ce cas célèbre fait partie des études fonda­­trices de la science des hallu­­ci­­na­­tions et permet de défi­­nir les traits carac­­té­­ris­­tiques du sujet. Le point le plus impor­­tant, c’est que cette affec­­tion n’est en aucun cas liée avec une mala­­die mentale : la vue de Lullin s’était peut-être obscur­­cie, mais ses facul­­tés cogni­­tives étaient parfai­­te­­ment aigui­­sées et il n’avait aucun mal à recon­­naître le carac­­tère irréel de ses hallu­­ci­­na­­tions. La nature de son expé­­rience était clai­­re­­ment diffé­­rente de celles obser­­vées dans les cas de psychoses telles que la schi­­zo­­phré­­nie : elle illustre au contraire la variété des condi­­tions orga­­niques donnant lieu à des « hallu­­ci­­na­­tions chez le sain d’es­­prit », allant des troubles neuro­­lo­­giques aux effets de diffé­­rentes drogues.

Au cours du siècle dernier, nous en avons appris beau­­coup sur les états céré­­braux et les proces­­sus optiques à l’ori­­gine de telles expé­­riences. Cepen­­dant, une ques­­tion demeure : qu’est que ces hallu­­ci­­na­­tions peuvent bien signi­­fier ? S’il est impos­­sible de les appa­­ren­­ter à des symp­­tômes de démence, on ne peut pas non plus les défi­­nir comme étant de simples données senso­­rielles. Au contraire, les formes qu’elles adoptent semblent curieu­­se­­ment cohé­­rentes. Par exemple, les petits person­­nages sont une vision fréquente chez les personnes atteintes du syndrome de Charles Bonnet. Le neuro­­logue Oliver Sacks se souvient d’un patient qui pendant deux semaines a été accom­­pa­­gné par de « petits êtres hauts de quelques centi­­mètres, des sortes d’elfes ou de fées coif­­fés de petits bonnets verts, qui grim­­paient le long de son fauteuil roulant ».

Mais ces petits person­­nages appa­­raissent dans bien d’autres cas. Chez les personnes souf­­frant de migraines par exemple, chez ceux atteints d’épi­­lep­­sie, de la mala­­die de Parkin­­son, ou chez les consom­­ma­­teurs de DMT (dimé­­thyl­­tryp­­ta­­mine), de cham­­pi­­gnons hallu­­ci­­no­­gènes ou encore en période de sevrage à l’al­­cool ou aux séda­­tifs. Ces condi­­tions sont extrê­­me­­ment diffé­­rentes et pour­­tant, ces petits person­­nages présentent de remarquables simi­­li­­tudes. Des carac­­té­­ris­­tiques curieuses mais pour­­tant communes : une tendance à appa­­raître en groupes par exemple, ou en forma­­tions rangées (« la numé­­ro­­sité »), à porter des couvre-chefs ou des tenues exotiques et à vaquer à leur occu­­pa­­tion sans prêter atten­­tion aux tenta­­tives d’in­­te­­rac­­tion du sujet. Qui sont ces petits person­­nages ? Sont-ils porteurs d’un message ? Et si tel n’est pas le cas, quel est le sens de ces carac­­té­­ris­­tiques communes ?

Du point de vue des neuros­­ciences, ces stéréo­­types hallu­­ci­­na­­toires offrent des plon­­gées uniques, sinon cryp­­tiques, dans les struc­­tures enfouies dans les profon­­deurs de notre cerveau : le fait qu’ils puissent être géné­­rés par de si nombreuses condi­­tions appa­­rem­­ment sans liens suggère l’exis­­tence de struc­­tures percep­­trices profon­­dé­­ment ancrées dans le cerveau, et capables de les fabriquer de manière régu­­lière. Ces hallu­­ci­­na­­tions ont égale­­ment une signi­­fi­­ca­­tion cultu­­relle – et elles possèdent, pour des phéno­­mènes typique­­ment mentaux et intimes, une histoire sociale très bien défi­­nie.

La signi­­fi­­ca­­tion qui leur est confé­­rée varie en fonc­­tion des cultures : pour beau­­coup, leur appa­­rence fami­­lière n’est pas vue comme une preuve de leur origine neuro­­lo­­gique, mais plutôt de leur exis­­tence indé­­pen­­dante dans un monde trans­­per­­son­­nel ou dans le monde des esprits.

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Alice Liddell par Lewis Carroll

Ce phéno­­mène semble être récur­rent à travers l’His­­toire : l’exemple le plus ancien, fréquem­­ment cité dans la litté­­ra­­ture, est celui des « petits étran­­gers » qui appa­­rurent à saint Macaire d’Alexan­­drie durant sa retraite dans le désert, vers l’an 350, et sont, suivant les cultures, sujets à diffé­­rentes inter­­­pré­­ta­­tions : en Irlande, ces person­­nages pour­­raient être consi­­dé­­rés comme des lepre­­chauns, en Norvège comme des trolls, et ainsi de suite. Ces arché­­types reposent-ils sur un univers mental intime et pour­­tant univer­­sel ? Si tel est le cas, on pour­­rait tenter d’éta­­blir le lien impos­­sible entre nature et culture en suggé­­rant que ces arché­­types ont une origine neuro­­lo­­gique mais que leurs inter­­­pré­­ta­­tions évoluent suivant les époques : les fées d’au­­tre­­fois sont aujourd’­­hui deve­­nues des extra­­­ter­­restres.

Dans les cultures occi­­den­­tales, ces enti­­tés folk­­lo­­riques se sont muées en figures cultu­­relles et litté­­raires, avant d’être adop­­tées comme appel­­la­­tions médi­­cales. Parmi les nombreux termes utili­­sés pour quali­­fier la vision de petits person­­nages, on trouve « vision lilli­­pu­­tienne », ou encore « syndrome d’Alice au pays des merveilles ». Certains ont natu­­rel­­le­­ment suggéré que Jona­­than Swift en aurait fait l’ex­­pé­­rience, étant atteint de démence lors des dernières années de sa vie, et que Charles Dogson, alias Lewis Carroll, aurait tiré les distor­­sions d’échelles d’Alice des récits de chamans sibé­­riens ingé­­rant des cham­­pi­­gnons, rela­­tés dans l’ou­­vrage sur les drogues de Morde­­cai Cooke, The Seven Sisters of Sleep (« Les Sept sœurs du sommeil »), paru en 1860.

Leurs mani­­fes­­ta­­tions habi­­tuelles au sein de notre culture, allant des tradi­­tion­­nels ronds de sorcières aux tumu­­lus magiques, en passant par les repré­­sen­­ta­­tions litté­­raires comme le Marché gobe­­lin de Chris­­tina Rosetti, sont porteuses d’un message : ces enti­­tés sont atti­­rantes mais égale­­ment mali­­cieuses et trom­­peuses. Ceux à qui elles appa­­raissent doivent prendre garde à leurs ruses et à ne pas être attiré en des lieux magiques se trans­­for­­mant en pièges mortels. Ce consen­­sus signi­­fie-t-il que ces enti­­tés – djinns, esprits ou elfes – existent réel­­le­­ment, ou qu’ils habitent un lieu situé aux fron­­tières de notre conscience collec­­tive ? Ou nous aver­­tit-il de la futi­­lité d’une recherche de sens ou de profit à tirer de telles appa­­ri­­tions ?

Les rêveurs éveillés

Si les hallu­­ci­­na­­tions sont sujettes aux influences cultu­­relles, la plus impor­­tante d’entre elles, pour l’époque moderne, vient sûre­­ment du mot lui-même. Le terme « hallu­­ci­­na­­tion » ne fut inventé qu’as­­sez récem­­ment, en 1817, par l’alié­­niste français Jean-Étienne Domi­­nique Esqui­­rol.

Les moti­­va­­tions affi­­chées par Esqui­­rol étaient plutôt modestes. Il souhai­­tait créer une caté­­go­­rie unique pour tous les troubles senso­­riels : les termes anté­­rieurs, tels que « vision », « appa­­ri­­tion » ou « illu­­sion spec­­trale », étaient tous orien­­tés vers le visuel, et il avait besoin d’un terme qui puisse s’ap­­pliquer indif­­fé­­rem­­ment aux patients qui enten­­daient des voix ou qui avaient l’im­­pres­­sion de d’avoir des insectes sous la peau. Il voulait égale­­ment pouvoir reflé­­ter ce qu’il consi­­dé­­rait comme une distinc­­tion fonda­­men­­tale entre percep­­tions erro­­nées, qu’il appe­­lait « illu­­sions », et percep­­tions construites de toutes pièces par l’es­­prit. Inter­­pré­­ter une ombre fugace comme étant une personne ou entendre des voix au milieu d’un flot de gargouillis sont des « illu­­sions » ; mais « si un homme a la convic­­tion intime de réel­­le­­ment perce­­voir une sensa­­tion qui ne répond à la présence d’au­­cun objet externe, il est alors dans un état d’hal­­lu­­ci­­na­­tion, il est vision­­naire ». Les hallu­­ci­­na­­tions, tout comme les rêves, sont indé­­pen­­dantes des sens : ceux qui en font l’ex­­pé­­rience pour­­raient être décrits comme « rêvant éveillés ».

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Jean-Étienne Domi­­nique Esqui­­rol

La descrip­­tion qu’Esqui­­rol donne d’un hallu­­ciné comme étant « vision­­naire » peut sembler étrange aux oreille d’un audi­­toire moderne, préci­­sé­­ment parce que sa nouvelle appel­­la­­tion a profon­­dé­­ment trans­­formé le sujet en ques­­tion. Les percep­­tions senso­­rielles internes (pour utili­­ser un terme neutre, même si celui-ci ne permet pas la distinc­­tion entre hallu­­ci­­na­­tions et rêves) ont péné­­tré le domaine public tout au long de l’his­­toire, souvent en tant que source d’in­­for­­ma­­tions fiable : qu’il s’agisse d’oracles, de la voix de nos ancêtres ou même celle de Dieu. Le mot qu’a rema­­nié Esqui­­rol, aluci­­nari, expri­­mait l’idée d’une errance mentale, d’une âme en dérive : Dante, en parti­­cu­­lier, l’a utilisé pour décrire les effets du chant des sirènes sur Ulysse. Mais à partir de 1830, le mot « hallu­­ci­­na­­tion » commença à entrer dans le langage clinique puis dans le langage courant, et le domaine médi­­cal entre­­prit de reven­­diquer les terres limi­­trophes de l’ « âme » et de l’ « esprit ». Les ambi­­guï­­tés conte­­nues dans des termes tels que « vision­­naire » se virent obli­­té­­rées par l’idée sous-jacente que les hallu­­ci­­na­­tions n’étaient pas des messages de l’au-delà mais des erreurs dans le fonc­­tion­­ne­­ment céré­­bral. De la sorte, elles devinrent par défi­­ni­­tion patho­­lo­­giques, et de plus en plus consi­­dé­­rées comme un symp­­tôme de démence.

Au milieu du XIXe siècle, les débats de la psychia­­trie française tour­­naient autour de ces hypo­­thèses. Les hallu­­ci­­na­­tions étaient-elles un dysfonc­­tion­­ne­­ment des organes senso­­riels ou, comme le soute­­nait Esqui­­rol, un phéno­­mène « central » du cerveau lui-même ? Ces ques­­tion­­ne­­ments furent testés empi­­rique­­ment par Jacques-Joseph Moreau de Tours, protégé d’Esqui­­rol qui, en compa­­gnie de Théo­­phile Gautier, de Gérard de Nerval et de Charles Beau­­de­­laire, se livrait au sein d’un club litté­­raire à la consom­­ma­­tion de grandes quan­­ti­­tés  de haschisch. Il conclut que même lorsque les effets attei­­gnaient leur pic, le haschisch ne produi­­sait que des illu­­sions issues d’une distor­­sion senso­­rielle, mais pas de « véri­­tables hallu­­ci­­na­­tions », construites de toutes pièces par l’es­­prit.

« L’hal­­lu­­ci­­na­­tion », écri­­vait-il en 1845, « est le symp­­tôme le plus fréquent à la base du délire, de la mala­­die mentale et de la folie. » Le méde­­cin et théo­­ri­­cien des rêves Alfred Maury suppo­­sait qu’il exis­­tait une corré­­la­­tion directe entre les hallu­­ci­­nés et les déments : « Car que sont ces derniers, si ce n’est des esprits qui croient en leurs hallu­­ci­­na­­tions comme si elles étaient réelles ? »

Alors que les expé­­riences vision­­naires faisaient leur entrée dans le milieu médi­­cal, elles deve­­naient en revanche moins fréquentes dans la vie de tous les jours. La « méde­­cine rétros­­pec­­tive », terme inventé en 1869 par le méde­­cin et philo­­sophe posi­­ti­­viste Emile Littré, s’in­­té­­ressa à Moïse, Socrate et Maho­­met, et les diagnos­­tiqua comme épilep­­tiques, hysté­­riques ou encore para­­noïaques. Après être deve­­nues des marques de démence, les expé­­riences internes anor­­males n’étaient plus parta­­gées avec n’im­­porte qui. Les cas étranges de douleurs ressen­­ties dans des membres ampu­­tés par exemple, n’étaient que très peu connus jusqu’à ce que Descartes en fît la descrip­­tion dans son ouvrage Médi­­ta­­tions. Et avant que le neuro­­logue améri­­cain Silas Weir Mitchell ne pût faire sa première descrip­­tion clinique complète du syndrome du « membre fantôme » en 1872, il dut pendant de nombreuses années essayer d’ob­­te­­nir subti­­le­­ment les anté­­cé­­dents médi­­caux de soldats inva­­lides qui avaient gardés pour eux les sensa­­tions étranges qu’ils éprou­­vaient, par peur d’être envoyés à l’asile.

Qu’en était-il vrai­­ment de ces cas d’hal­­lu­­ci­­na­­tion collec­­tive ? Coïn­­ci­­dence, télé­­pa­­thie ou inter­­­ven­­tion surna­­tu­­relle ?

C’est dans ce contexte que la Society of Psychi­­cal Research (Société de recherche psychique, SPR) lança en 1889 un « Recen­­se­­ment inter­­­na­­tio­­nal des hallu­­ci­­na­­tions chez le sain d’es­­prit éveillé ». Durant les premières décen­­nies du XIXsiècle, des méde­­cins et philo­­sophes anglais avaient amassé de nombreux comptes-rendus frap­­pant à propos d’ « appa­­ri­­tions » et d’ « illu­­sions spec­­trales », et ils se dispu­­taient quant à savoir s’il s’agis­­sait de fantômes, de dérè­­gle­­ments senso­­riels ou de démence. Durant la seconde moitié du siècle, le terme « hallu­­ci­­na­­tion » apporta avec lui une approche nette­­ment plus clinique et mora­­li­­sa­­trice. Dans son livre Hallu­­ci­­na­­tions des sens (1878), Henry Maud­s­ley diagnos­­tiquait chez Jeanne d’Arc une manie reli­­gieuse et carac­­té­­ri­­sait de tels épisodes vision­­naires comme des « notes discor­­dantes au sein de la grande harmo­­nie » de la nature humaine, et conseillait au lecteur de s’en « prému­­nir » par un « entre­­tien prudent du corps et une culture judi­­cieuse de l’es­­prit ».

Le président de la SPR était Henry Sidg­­wick, profes­­seur de philo­­so­­phie à Cambridge. Il présenta les objec­­tifs et les résul­­tats du recen­­se­­ment dans une série de discours qui visaient à disso­­cier les hallu­­ci­­na­­tions de la démence, mais le mot lui-même lui posa des problèmes. Il recon­­nais­­sait qu’il impliquait au mieux une « croyance erro­­née et illu­­soire », au pire des visions « complè­­te­­ment fausses et morbides ». Il voulait, en partie pour les même raisons qu’Esqui­­rol, inclure aux visions les cas de personnes enten­­dant des voix et éprou­­vant des sensa­­tions tactiles de sources invi­­sibles. L’un de ses autres leit­­mo­­tivs était d’évi­­ter tout terme qui implique­­rait des croyances surna­­tu­­relles, de sorte que les scep­­tiques seraient exclus du panel du recen­­se­­ment. Sa formu­­la­­tion défi­­ni­­tive contour­­nait le problème en cher­­chant à s’enqué­­rir si les sujets avaient déjà fait l’ex­­pé­­rience « d’une impres­­sion saisis­­sante de voir ou d’être touché par un être vivant ou un objet inanimé, ou d’en­­tendre une voix, sans que cette impres­­sion, d’après leur juge­­ment, ne provienne d’une source physique externe ». Le terme « hallu­­ci­­na­­tion », cepen­­dant, était inclus dans les « Instruc­­tions aux Recen­­seurs » au dos du formu­­laire, et décrit comme étant « dans beau­­coup de cas… le seul terme appro­­prié. »

Le formu­­laire de recen­­se­­ment fut distri­­bué parmi les 700 membres du réseau de la SPR et espé­­rait inter­­­ro­­ger 35 000 personnes. Au final, seules 6 481 personnes furent inter­­­ro­­gées, dont 727 répon­­dirent posi­­ti­­ve­­ment à la ques­­tion, ce qui suggé­­rait que ces « impres­­sions saisis­­santes » étaient connues d’en­­vi­­ron 11 % de la popu­­la­­tion saine d’es­­prit. Mais qu’est-ce que cela signi­­fiait-il ? Malgré le soin pris par Sidg­­wick pour ne pas écar­­ter les spiri­­tua­­listes et les maté­­ria­­listes, il était beau­­coup plus proche des premiers : ses travaux univer­­si­­taires et publics cher­­chaient à récon­­ci­­lier science, reli­­gion et éthique, et affir­­mait que l’ordre moral ne pouvait exis­­ter seule­­ment si une part de la person­­na­­lité humaine survi­­vait à la mort corpo­­relle. Le recen­­se­­ment faisait partie d’un programme de recherche d’en­­ver­­gure sur la télé­­pa­­thie et le trans­­fert de pensée, et l’in­­té­­rêt majeur de Sidg­­wick pour les données collec­­tées était à son sens d’ap­­por­­ter une preuve évoca­­trice tant de l’exis­­tence de ces pouvoirs que de la vie après la mort. Le premier cas auquel il fait réfé­­rence est celui d’une « silhouette aux cheveux dorés vêtue d’une robe marron avec un col à larges dentelles » aperçue par trois personnes à trois moments diffé­­rents. Ces cas d’ « hallu­­ci­­na­­tion collec­­tive », qui l’en­­thou­­sias­­maient au plus haut point, étaient ensuite décor­­tiqués à la recherche d’une expli­­ca­­tion logique. Coïn­­ci­­dence, télé­­pa­­thie ou inter­­­ven­­tion surna­­tu­­relle ?

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Sidg­­wick disso­­cia les hallu­­ci­­na­­tions de la patho­­lo­­gie et de la démence, mais il les consi­­dé­­rait toujours comme preuve de l’exis­­tence de quelque chose, plutôt que comme des phéno­­mènes ayant un sens à part entière. Cette posi­­tion est clai­­re­­ment celle de la plupart des personnes inter­­­ro­­gées : leurs « impres­­sions saisis­­santes » sont presque toujours celles de personnes ou de formes vague­­ment humaines, géné­­ra­­le­­ment de proches décé­­dés ou de mysté­­rieuses silhouettes noires, qui se maté­­ria­­lisent et dispa­­raissent comme relaté dans les histoires de fantômes de l’époque. À défaut de réelles décou­­vertes, ce recen­­se­­ment révèle néan­­moins que le petit monde des hallu­­ci­­na­­tions peut être daté histo­­rique­­ment aussi aisé­­ment que la mode ou la litté­­ra­­ture.

Le projet de la SPR est fasci­­nant à de nombreux égards (en tant que précur­­seur de l’étude des popu­­la­­tions à grande échelle ou en tant qu’esquisse spec­­trale de la psyché victo­­rienne), mais il n’en ressor­­tit aucun pano­­rama, ni même d’aperçu convain­­cant de la réalité que les membres du projet espé­­raient faire entrer dans un cadre scien­­ti­­fique. Les hallu­­ci­­na­­tions ne sont peut-être pas des signes de démence, mais elles ne parvinrent pas à être défi­­nies comme porteuses d’un message clair ou comme preuve de l’exis­­tence d’un monde dont elles seraient la porte d’en­­trée.

L’illu­­sion du réel

Au cours du XXe siècle, les hallu­­ci­­na­­tions sont rentrées dans le cadre d’une science médi­­cale (du moins suite aux travaux sur l’hyp­­nose de Pierre Janet et Sigmund Freud) qui s’in­­té­­res­­sait moins à ce qu’elles conte­­naient qu’aux méca­­nismes biolo­­giques sous-jacents. On supposa long­­temps l’exis­­tence de tels méca­­nismes, qu’on avait aperçus occa­­sion­­nel­­le­­ment. Lors d’une prome­­nade en ville, un jour de 1758, Charles Lullin s’était arrêté pour regar­­der un écha­­fau­­dage géant. En rentrant chez lui, il le retrouva dans son salon sous forme minia­­ture. Cela l’in­­cita à expé­­ri­­men­­ter avec le carré bleu qui ondu­­lait parfois dans son champ de vision : il s’est rendu compte que s’il l’aper­­ce­­vait près d’une fontaine au loin, le carré était de la taille d’une couver­­ture, mais quand il se concen­­trait sur des objets plus proches, le carré rétré­­cis­­sait à la taille d’une mouchoir.

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Les Voyages de Gulli­­ver

Des études plus récentes ont suggéré que la vision lilli­­pu­­tienne (ou « microp­­sie ») pour­­rait être liée à un trouble de la zone de « constance percep­­tive » du cortex asso­­cia­­tif visuel, qui nous permet de recon­­naître auto­­ma­­tique­­ment qu’un objet ne rétré­­cie pas réel­­le­­ment malgré la dimi­­nu­­tion de sa taille dans notre champ de vision. Les plus grands cher­­cheurs du domaine commencent à démê­­ler petit à petit les diffé­­rentes régions du cerveau et les voies neuro­­chi­­miques qui entrent en jeu, et à asso­­cier des formes visuelles parti­­cu­­lières avec chaque. Les travaux de Domi­­nic Ffytche, pour ne citer que lui, suggèrent égale­­ment que le syndrome de Charles Bonnet est une chimère : son iden­­ti­­fi­­ca­­tion en 1936, a brouillé les fron­­tières entre mala­­die oculaire et démence, mais il semble aujourd’­­hui se divi­­ser en deux ou plusieurs affec­­tions distinctes. Et à mesure que ces méca­­nismes profonds sont dévoi­­lés, certaines ques­­tions commencent à se poser : Le terme « hallu­­ci­­na­­tion » défi­­nit-il une caté­­go­­rie réel­­le­­ment signi­­fi­­ca­­tive ou simple­­ment un ensemble de symp­­tômes mal compris dont les causes varient de la dégé­­né­­ra­­tion macu­­laire, au prélude d’une crise d’épi­­lep­­sie, aux effets de sevrage de l’al­­cool ou encore aux voix enten­­dues lorsque nous sombrons dans le sommeil ? Si un examen appro­­fondi semble dissoudre la caté­­go­­rie, le pouvoir idéo­­lo­­gique de l’ap­­pel­­la­­tion reste néan­­moins intact. La défi­­ni­­tion d’ « hallu­­ci­­na­­tion » que l’on trouve dans le Manuel diagnos­­tique et statis­­tique des troubles mentaux de l’As­­so­­cia­­tion améri­­caine de psychia­­trie est toujours celle d’Esqui­­rol : « Une percep­­tion senso­­rielle qui procure la même sensa­­tion immé­­diate de réalité qu’une percep­­tion réelle, mais en l’ab­­sence de stimu­­la­­tion externe de l’or­­gane senso­­riel inté­­ressé. » Il est impos­­sible, dans le cadre de cette défi­­ni­­tion, d’étu­­dier si les percep­­tions intimes peuvent être consi­­dé­­rées comme réelles et, de plus, les homo­­logues de la SPR, au XXe siècle, travaillaient à la limite de la science. Parmi les plus célèbres d’entre eux, on retrouve des expé­­ri­­men­­ta­­teurs de drogues tel que le neuro­­logue rené­­gat John Lilly, qui préco­­ni­­sait un modèle de l’es­­prit à 11 niveaux pour expliquer comment ses expé­­riences avec du LSD à l’in­­té­­rieur d’un cais­­son d’iso­­la­­tion senso­­rielle l’au­­raient fait péné­­trer dans un ordi­­na­­teur cosmique ; ou encore Terrence McKenna, dont les révé­­la­­tions induites par de la DMT ou des cham­­pi­­gnons (décrites, entre autres, dans son livre True Hallu­­ci­­na­­tions, paru en 1993) étaient habi­­tées par des êtres lilli­­pu­­tiens qu’il décri­­vait comme des « elfes biomé­­ca­­niques ». Les elfes de McKenna (ou gnomes, comme il les appe­­lait parfois) sont deve­­nus le symbole des petits person­­nages rencon­­trés au travers d’hal­­lu­­ci­­na­­tions chimique­­ment induites et le centre des débats quant à leur signi­­fi­­ca­­tion et leur statut onto­­lo­­gique. McKenna soute­­nait qu’ils étaient « trans­­hu­­mains,  hyper­­­di­­men­­sion­­nels et parti­­cu­­liè­­re­­ment étranges » et qu’ils étaient porteur d’un message vital pour l’hu­­ma­­nité. Cepen­­dant, tout comme pour la SPR, on se souvient plus volon­­tiers des messa­­gers que du contenu du message lui-même. Les elfes de McKenna le lais­­saient stupé­­fait tout en insis­­tant pour qu’il reste ration­­nel (« Ne cède pas à l’éton­­ne­­ment ! Concentre-toi sur ce que nous faisons ! »), mais la révé­­la­­tion la plus cohé­­rente qu’il est parvenu à en extraire était « qu’un événe­­ment majeur qui alté­­re­­rait la réalité » devait avoir lieu le 21 décembre 2012. McKenna recon­­nais­­sait que ses elfes appar­­te­­naient à l’ar­­ché­­type des petits êtres farceurs, mais il avait en revanche beau­­coup plus de mal à admettre que de telles enti­­tés puissent être fréquem­­ment géné­­rées par des stimuli aussi banals que les migraines ou les médi­­ca­­ments anti­­par­­kin­­so­­niens. Pour lui, ils repré­­sen­­taient l’autre, de toute évidence au-delà de tout ce que l’es­­prit humain pouvait produire de lui-même ; leur irré­­duc­­tible singu­­la­­rité était une preuve de leur carac­­tère trans­­hu­­main. Pour­­tant, ils partagent des points communs évidents avec les visions induites par des causes moins exotiques et qui pour­­raient effec­­ti­­ve­­ment servir de preuve quant à leur signi­­fi­­ca­­tion. ulyces-sanehallu-06-2Les « hallu­­ci­­na­­tions lilli­­pu­­tiennes » ont tendance à faire abstrac­­tion complète du monde réel, marchant et grim­­pant autour de l’ob­­ser­­va­­teur sans prêter atten­­tion à ses tenta­­tives de commu­­ni­­ca­­tion avec eux. La nature mali­­cieuse et mysté­­rieuse des enti­­tés rencon­­trées sous l’em­­pire de drogues psyché­­dé­­liques reflète peut-être la tension exis­­tant entre deux aspects de cette expé­­rience : d’un côté, une sensa­­tion irré­­sis­­tible d’im­­ma­­nence et de révé­­la­­tion cosmique, de l’autre, une scène impé­­né­­trable qui se déroule sans prêter atten­­tion à la conscience qui en est la source. Selon cette inter­­­pré­­ta­­tion, les message porté par les elfes pour­­rait être en effet lourd de sens : le fait que ces visions ne soient que le fruit de notre esprit ne signi­­fie pas dire qu’elles ne concernent que nous. Les hallu­­ci­­na­­tions induites par les drogues peuvent bien sûr être prises au sérieux sans pour autant être prises au pied de la lettre. Les expé­­riences d’Oli­­ver Sacks, rela­­tées dans son récent ouvrage sur les hallu­­ci­­na­­tions, en offrent un bel exemple. Parti­­san de la distinc­­tion que Moreau de Tours faisait avec le haschisch, Sacks ne fait que mention­­ner, sans décrire, son expé­­rience avec les fameuses drogues psyché­­dé­­liques que sont le LSD et la mesca­­line qui, d’ailleurs, rentre­­raient plutôt dans la caté­­go­­rie des « illu­­so­­gènes » que dans celle des hallu­­ci­­no­­gènes. Au lieu de cela, il se concentre plutôt sur les hallu­­ci­­no­­gènes déli­­rants tels qu’une large dose d’Ar­­tane, un médi­­ca­­ment anti­­par­­kin­­so­­nien issu du milieu profane de la phar­­ma­­cie et dépourvu de l’aura mystique des cham­­pi­­gnons ou de la DMT. Il ne reven­­dique pas ses comptes-rendus comme étant objec­­ti­­ve­­ment véri­­dique, mais il ne tombe pas non plus dans une simple descrip­­tion de symp­­tômes de troubles neuro­­lo­­giques. Les récits de Sacks sont racon­­tés fran­­che­­ment et possèdent la clarté et la vrai­­sem­­blance de la réalité : lorsqu’il aperçoit et entend ses parents descendre dans son jardin en héli­­co­­ptère, il n’éprouve que surprise et joie immense ; lorsqu’ils dispa­­raissent brusque­­ment, « le silence et le vide, la décep­­tion, me font fondre en larmes ». De telles expé­­riences ne sont peut-être que des débris neuro­­lo­­giques épars, mais on ne peut pas se conten­­ter de les igno­­rer : elles doivent être trai­­tées comme si elle étaient bien réelles, tout comme les personnes atteintes du syndrome de Charles Bonnet ou de la mala­­die de Parkin­­son apprennent à vivre avec la présence conti­­nuelle et fina­­le­­ment banale de leurs minus­­cules compa­­gnons. Elles ne sont ni une preuve de démence ni une preuve de l’exis­­tence d’un monde paral­­lèle : tout le défi consiste à les inté­­grer au reste de notre univers mental. En défi­­ni­­tive, ce que les hallu­­ci­­na­­tions ont à nous dire est peut-être que nos méca­­niques senso­­rielles internes ne sont qu’un carna­­val chao­­tique alimenté par un moteur à la puis­­sance de trai­­te­­ment inima­­gi­­nable, et dont l’illu­­sion la plus spec­­ta­­cu­­laire est la réalité elle-même. ulyces-sanehallu-07


Traduit de l’an­­glais par Florent Bahuaud d’après l’ar­­ticle « Drea­­ming While Awake: A history of sane hallu­­ci­­na­­tions ». Couver­­ture : La forêt Shira­­tani Unsui. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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