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par Nicolas Prouillac | 15 novembre 2016

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Le ciel était clair au-dessus de Palerme dans la nuit du 1er janvier 1801. Sous la coupole de l’ob­ser­va­toire, un homme était plongé dans la contem­pla­tion silen­cieuse des étoiles. De temps à autre, il aban­don­nait la lorgnette de son instru­ment de cuivre pour grif­fon­ner des chiffres et des signes confus dans un carnet, avant de retour­ner à sa lunette. Le visage de l’as­tro­nome, crispé par la concen­tra­tion, se déten­dit soudain lorsqu’il aperçut un astre qu’il n’avait jamais vu aupa­ra­vant. ulyces-planetaryresources-01Alors âgé de 55 ans, Giuseppe Piazzi avait présidé à la fonda­tion de l’édi­fice une décen­nie plus tôt, après que le roi des Deux-Siciles, Ferdi­nand Ier, lui en eut confié la respon­sa­bi­lité. Juché sur le toit de l’ob­ser­va­toire le plus au sud du conti­nent euro­péen, il profi­tait de sa posi­tion avan­ta­geuse pour obser­ver des régions du ciel jusqu’a­lors inac­ces­sibles.

En août 1989, l’as­tro­nome origi­naire de Lombar­die était allé à la rencontre des plus grands scien­ti­fiques euro­péens pour mettre la main sur un équi­pe­ment de pointe. C’est à Londres qu’il fit l’ac­qui­si­tion du cercle azimu­tal, inventé par le talen­tueux opti­cien anglais Jesse Ramsden, qui lui permet­trait de carto­gra­phier le ciel. Piazzi s’at­tela à la rédac­tion d’un Cata­logue des Étoiles, qui en réper­to­rie près de 7 000. Cette nuit-là, témoin soli­taire de l’aube du XIXe siècle, Piazzi observa pour la première fois un astre situé à plus de 225 millions de kilo­mètres de la Sicile. « Sa lumière était plus faible, elle avait la couleur de Jupi­ter, mais elle était semblable à celle de beau­coup d’autres étoiles », écri­vit-il dans un mémoire consa­cré à ce qu’il crut d’abord être une comète, avant de conclure qu’il s’agis­sait d’une nouvelle planète. Il calcula chaque soir sa posi­tion par rapport à l’ho­ri­zon grâce à l’ins­tru­ment de Ramsden et annonça fière­ment sa décou­verte à ses confrères, dans une lettre expé­diée le 24 janvier. Il baptisa l’astre Cérès, d’après la déesse romaine de l’agri­cul­ture, des mois­sons et de la fécon­dité. En vérité, ce corps céleste n’était ni une comète, ni tout à fait une planète. Il s’agis­sait du premier asté­roïde jamais observé par l’homme. Consi­dé­rés comme des planètes mineures, car beau­coup moins volu­mi­neux que celles-ci, ils sont des millions dans le Système solaire. Cérès, pour sa part, possède un diamètre d’en­vi­ron 950 kilo­mètres et trône dans la cein­ture prin­ci­pale d’as­té­roïdes, une région située entre les orbites de Mars et Jupi­ter qui four­mille de ces titans faits de roches, de métaux et de glaces. Deux siècles plus tard, le fait que Giuseppe Piazzi ait choisi de nommer l’as­té­roïde Cérès semble vision­naire. Les plus éminents scien­ti­fiques et entre­pre­neurs de notre temps y voient en effet une source inta­ris­sable de richesses, suscep­tibles de sauver l’hu­ma­nité. Parmi eux, Chris Lewi­cki, PDG de Plane­tary Resources, l’une des deux entre­prises améri­caines spécia­li­sées dans l’ex­ploi­ta­tion minière des asté­roïdes (leurs concur­rents de Deep Space Indus­tries se sont lancés en 2013). Depuis 2012, la compa­gnie finan­cée par des inves­tis­seurs pres­ti­gieux comme Larry Page, Eric Schmidt, Richard Bran­son et James Came­ron prépare sa conquête commer­ciale de l’es­pace.

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Un concept art de Plane­tary Resources

« Notre but est d’étendre l’éco­no­mie de notre planète dans l’es­pace, en accé­dant aux ressources dispo­nibles là-haut », explique Lewi­cki dans un récent film promo­tion­nel. Une ambi­tion clai­re­ment énon­cée dont on devrait voir les premiers accom­plis­se­ments au cours des prochaines années.

NEO

À première vue, Chris Lewi­cki n’a rien de commun avec les grands scien­ti­fiques des Lumières. Sérieux et pressé, il porte un costume et son atten­tion est régu­liè­re­ment happée par son télé­phone. Il n’est pas au Portu­gal pour profi­ter de la douceur de l’au­tomne lisboète : après sa parti­ci­pa­tion au plus grand événe­ment tech d’Eu­rope, il repren­dra l’avion pour Rich­mond, Washing­ton, où l’en­tre­prise a son siège. Pour­tant, l’Amé­ri­cain n’a pas toujours été homme d’af­faires. Ingé­nieur de forma­tion, Chris Lewi­cki a travaillé à la NASA pendant dix ans. « À l’époque, j’ai été direc­teur de vol dans le cadre de la mission Mars Explo­ra­tion Rover », dit-il. Il a veillé à ce que les robots mobiles Spirit et Oppor­tu­nity atter­rissent sans encombre à la surface de la planète rouge, où ils avaient notam­ment pour objec­tifs de déter­mi­ner la compo­si­tion géolo­gique du sol martien et de recher­cher des indices de la présence d’eau dans son passé loin­tain. « J’ai égale­ment super­visé la mission de la sonde Phoe­nix, en 2008. » Cette fois-ci, il s’agis­sait de confir­mer la présence de glace d’eau dans la calotte polaire de la planète Mars. Un rêve d’en­fant pour Chris Lewi­cki, qui a toujours ressenti une puis­sante attrac­tion envers l’es­pace et ses mystères, ainsi qu’un profond amour pour la planète Terre.

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Chris Lewi­cki
Crédits : Plane­tary Resources

« Envoyer des hommes et des robots dans l’es­pace nous a permis de nous retour­ner et de comprendre à quel point notre planète est précieuse », dit-il. « Nous sommes embarqués sur un vais­seau spatial qui s’ap­pelle Terre et il est très fragile. Nous avons parfois l’im­pres­sion qu’il est vaste, mais en réalité il est minus­cule. » Selon lui, l’hu­ma­nité doit s’as­su­rer de pouvoir vivre où elle veut, sans être coin­cée sur sa planète-mère. La tech­no­lo­gie dont les ingé­nieurs disposent de nos jours le permet et ils ont parcouru un chemin consi­dé­rable depuis 50 ans. « À présent, la tech­no­lo­gie est abor­dable et acces­sible, cela permet à des start-ups de se lancer à la conquête de l’es­pace avec une équipe de 50 personnes et quelques millions de dollars. » (La société a égale­ment lancé en mai un projet de satel­lites desti­nés à soute­nir les indus­tries agri­coles et minières terrestres. Son nom ? Cérès.) Chris Lewi­cki n’a pas lancé seul Plane­tary Resources, il a deux cofon­da­teurs de renom. Le premier est l’en­tre­pre­neur et scien­ti­fique gréco-améri­cain Peter Diaman­dis, président de la Fonda­tion X PRIZE et de la Singu­la­rity Univer­sity. Sa fonda­tion conçoit des concours à l’am­bi­tion déme­su­rée, en parte­na­riat avec des géants de l’in­dus­trie de la tech comme Micro­soft ou Google, qui ont par exemple donné nais­sance à Virgin Galac­tic. La Singu­la­rity Univer­sity, elle, est une société privée instal­lée dans la Sili­con Valley qui se propose d’ « éduquer, inspi­rer et respon­sa­bi­li­ser les leaders afin qu’ils appliquent des tech­no­lo­gies expo­nen­tielles pour répondre aux grands défis de l’hu­ma­nité ».

À la fois faculté, groupe de réflexion et incu­ba­teur de start-ups, elle compte parmi ses membres des person­nages comme Ray Kurz­weil, Aubrey de Grey et Craig Venter. Le troi­sième homme de Plane­tary Resources est Eric Ander­son, ingé­nieur et entre­pre­neur à l’ori­gine de la société de tourisme spatial Space Adven­tures, qui envoie des civils dans l’es­pace lors de vols subor­bi­taux et bien­tôt lunaires à des prix démen­tiels. « Quand vous enten­dez parler d’un touriste dans l’es­pace, c’est Eric qui arrange le voyage », résume son cofon­da­teur. Les trois hommes se connaissent de longue date et après qu’An­der­son a envoyé son sixième civil dans l’es­pace, ils ont vu l’op­por­tu­nité de donner nais­sance à une indus­trie floris­sante au-delà du tourisme.

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Un proto­type de struc­ture d’ex­trac­tion
Crédits : Plane­tary Resources

Nous sommes actuel­le­ment au fait de l’exis­tence de près d’un million d’as­té­roïdes. Au cours des 15 dernières années, nous en avons décou­vert envi­ron 15 000 qui pour­raient servir de banc d’es­sai à la tech­nique employée par Lewi­cki et son équipe. On appelle ces corps célestes des géocroi­seurs, ou NEO (pour Near Earth Object), car leur orbite les amène près de la Terre. Si près que certains repré­sentent un danger poten­tiel. Mais la grande majo­rité d’entre eux ont surtout l’avan­tage d’être plus proches de nous que la Lune. « Ce sont les objets célestes auxquels il nous est le plus facile d’ac­cé­der. Et du fait de leur faible gravité, s’y rendre et reve­nir demande peu d’éner­gie », explique Chris Lewi­cki. La Lune, quant à elle, exige de dépen­ser une quan­tité d’éner­gie consé­quente afin de s’as­su­rer d’at­ter­rir en douceur et de pouvoir redé­col­ler. Ce qui surprend le plus lorsqu’on discute avec le PDG de Plane­tary Resources, c’est l’ap­pa­rente faci­lité avec laquelle ce nouveau monde est possible.

Nouveau western

Un seul mot cris­tal­lise l’am­bi­tion du micro­cosme des entre­pre­neurs spatiaux : l’abon­dance. On le retrouve dans la bouche de Chris Lewi­cki comme dans celle de ses concur­rents Rick Tumlin­son, président de Deep Space Indus­tries, et Naveen Jain, fonda­teur de Moon Express – la première société privée auto­ri­sée par le gouver­ne­ment améri­cain à exploi­ter les ressources du sol lunaire. C’est aussi le titre d’un livre de son cofon­da­teur Peter Diaman­dis, dont la théo­rie prend à revers le discours rebattu de l’épui­se­ment des ressources terrestres. asteroid-largeLe prin­cipe est simple : toutes les ressources néces­saires à la survie et au déve­lop­pe­ment de l’hu­ma­nité existent en abon­dance dans l’es­pace. La croûte lunaire regorge de métaux et d’élé­ments radio­ac­tifs précieux comme l’hélium 3, et les asté­roïdes sont remplis d’eau, de métaux et de roches en tout genre. Si cette abon­dance préfi­gure de vastes empires commer­ciaux qui promettent de sortir l’hu­ma­nité du marasme dans lequel elle est empê­trée, elle est avant ça au cœur même du busi­ness plan d’une société comme Plane­tary Resources. « Les tech­no­lo­gies desti­nées à l’ex­ploi­ta­tion des ressources des asté­roïdes ne ressemblent pas à celles que l’in­dus­trie minière utilise sur Terre, car leur histoire est très diffé­rente de celle de notre planète », explique Chris Lewi­cki. « Ils orbitent autour du Soleil depuis des milliards d’an­nées mais ils ont très peu évolué depuis la nais­sance de notre système solaire. L’ex­trac­tion d’eau à la surface des asté­roïdes aura beau­coup en commun avec certaines tech­niques de dessa­le­ment de l’eau. Nous utili­se­rons notam­ment la chaleur. » La chaleur n’est pas diffi­cile à trou­ver dans l’es­pace : le Soleil en four­nit en abon­dance et gratui­te­ment. Tout ce dont l’en­tre­prise a besoin, c’est d’un miroir pour concen­trer cette source d’éner­gie intense en un endroit précis. Le prin­cipe est emprunté à la distil­la­tion par four solaire, qui permet d’éva­po­rer l’eau desti­née à être dessa­lée pour la disso­cier du sel. Sur les corps célestes, l’eau trou­vée sous forme de glace sera évapo­rée de cette manière pour être trans­por­tée. Pour cela, la vapeur d’eau néces­site d’être conduite dans un envi­ron­ne­ment sous vide. Là encore, l’es­pace ne manque pas de vide et il ne sera pas néces­saire de recou­rir à des tech­niques coûteuses pour le créer. Enfin, ils auront besoin de réfri­gé­ra­teurs pour stocker l’eau sous forme de glace et assu­rer son trans­port vers d’autres hori­zons. À l’abri des feux du Soleil, l’es­pace est juste­ment un endroit glacial, avec une tempé­ra­ture moyenne d’en­vi­ron –270°C. Un autre souci de moins. « Ce sera assez rudi­men­taire au départ, mais fina­le­ment assez proche des débuts des trans­ports après la révo­lu­tion indus­trielle, quand on y pense », dit Lewi­cki. « À l’époque, on faisait brûler du bois ou du char­bon pour avan­cer. Plus main­te­nant. C’est la même chose pour le minage d’as­té­roïdes. Nous allons commen­cer par des tech­niques simples et elles évolue­ront au fur et à mesure, jusqu’à ressem­bler davan­tage à ce qu’on trouve dans les romans de science-fiction. »

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3D Systems fait partie des inves­tis­seurs de Plane­tary Resources

Plane­tary Resources s’ap­puiera notam­ment sur l’im­pres­sion 3D, la tech­no­lo­gie idéale pour épau­ler la conquête spatiale, indus­trielle ou civile. Les missions n’em­barque­ront à bord que l’im­pri­mante néces­saire à la construc­tion de l’équi­pe­ment, des outils et de l’ha­bi­tat. Les maté­riaux seront direc­te­ment récu­pé­rés sur place. « Vous imagi­nez construire un immeuble à Paris pour le livrer à Lisbonne ? C’est insensé », dit-il. « On ne fait jamais ça, on le construit sur place. Ce sera la même chose sur les asté­roïdes, les maté­riaux de construc­tion seront trou­vés sur les lieux. » Sans comp­ter que l’es­pace est vaste, infi­ni­ment vaste. Une entre­prise comme Plane­tary Resources pourra ainsi bâtir des struc­tures aussi grandes qu’elle le souhaite. De vastes zones indus­trielles. Des villes tenta­cu­laires. « Il y a là-haut assez de ressources pour four­nir un habi­tat à tout homme, femme ou enfant de la planète Terre pour des milliards d’an­nées. » Ce qui pose une autre ques­tion : de quel droit ?

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COMMENT L’HOMME VA DEVENIR UNE ESPÈCE MULTI-PLANÈTES

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Couver­ture : Pros­pec­tion sur un asté­roïde. (NASA)


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