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Voyage au pays de Freeze Corleone et Lézard-man, et comment en revenir.

par Sarah Ben Bouzid | 25 septembre 2020

Sur l’as­phalte d’un parking désert quelque part en Île-de-France, Freeze Corleone égrène les paroles de « Baton Rouge ». Barbe­lés, rues zombies, voitures cassées : l’am­biance est post-apoca­lyp­tique, pesante. Issa Lorenzo Diakhaté, de son vrai nom, fait tour­ner un joint à ses frérots en enchaî­nant les salves scan­da­leuses. « Fuck un Roth­schild, fuck un Rock­fel­ler », lâche-t-il dans le troi­sième couplet, avant de lancer, plus loin : « J’ar­rive déter­miné comme Adolf dans les années 30. »

Son premier album La Menace fantôme a eu beau explo­ser les comp­teurs dès sa sortie le 11 septembre (😬) avec 5,2 millions de streams en 24 heures sur Spotify, le rappeur de 28 ans, origi­naire des Lilas et aujourd’­hui installé à Dakar, s’est attiré de graves ennuis avec ses lyrics. Suite à un signa­le­ment de la LICRA (la Ligue inter­na­tio­nale contre le racisme et l’an­ti­sé­mi­tisme), qui a posté un flori­lège de ses saillies anti­sé­mites sur Twit­ter, le gouver­ne­ment a pris posi­tion contre lui. Certains de ses clips et morceaux sont soupçon­nés de « provo­ca­tion à la haine raciale et injure à carac­tère raciste », le Parquet de Paris a ouvert une enquête. Sans attendre ses conclu­sions, les plate­formes Deezer et YouTube ont déjà supprimé plusieurs de ses morceaux, Univer­sal ne sera plus le distri­bu­teur de La Menace fantôme, et les autres services de strea­ming musi­cal risquent de suivre.

Les textes cryp­tiques de Freeze Corleone, voilà bien le nœud du problème. Un éche­veau pas facile à démê­ler, qui ajoute aux provo­ca­tions anti­sé­mites toutes sortes de réfé­rences complo­tistes. « Régu­la­tion de popu­la­tion. Sacri­fice de masse F.F.O » ; « Mais qui est J.P Morgan ? Qui a financé la deuxième guerre ? ». Malheu­reu­se­ment son cas n’est pas très origi­nal. D’après une étude de l’Ifop de 2017, un Français sur huit adhère à au moins une théo­rie du complot.

Et les complots existent. Mais à une époque où tout le monde a dans sa poche un accès à des enquêtes sur des complots et scan­dales d’États avérés, révé­lés par de grands jour­na­listes ou lanceurs d’alerte comme Edward Snow­den, comment se fait-il que les légendes urbaines sur le « nouvel ordre mondial » et sa cohorte de réseaux pédo-sata­nistes souter­rains, chem­trails et repti­liens, ressas­sées infa­ti­ga­ble­ment sur YouTube, séduisent autant d’es­prits ?

La rumeur

Entre 1348 et 1351, l’Eu­rope du Moyen-Âge est rava­gée par la peste noire, déci­mant près de 50 % de la popu­la­tion alle­mande. Bien que les juifs souffrent de la peste autant que leurs voisins chré­tiens, la rumeur naît en Alle­magne que l’ex­pan­sion de la mala­die est due à un complot des juifs pour anéan­tir les chré­tiens, en empoi­son­nant les puits d’eau potable. Elle trouve peu à peu écho dans toutes les grandes villes d’Eu­rope, condui­sant à l’exé­cu­tion et au massacre de centaines de juifs.

Le complo­tisme moderne est-il si éloi­gné de cette méca­nique horrible ? Selon Julien Giry, docteur en sciences poli­tiques à l’uni­ver­sité Rennes 1, il s’agit d’une théo­rie du pouvoir fondée sur une repré­sen­ta­tion mani­chéenne du fonc­tion­ne­ment du monde. Il exis­te­rait un seul et même complot univer­sel dans le temps et l’es­pace. Tous les événe­ments extra­or­di­naires et tous les phéno­mènes sociaux néfastes seraient liés et procé­de­raient d’un plan secrè­te­ment orches­tré par une mino­rité, par une élite dans le but de renfor­cer son pouvoir et sa domi­na­tion. Juifs, francs-maçons, illu­mi­na­tis, hommes-lézards, ou tout cela à la fois. Une expli­ca­tion aussi simple qu’elle est irra­tion­nelle.

Pour Pascal Wagner, cher­cheur en psycho­lo­gie sociale à l’uni­ver­sité de Fribourg, l’at­trait de ces théo­ries est à la fois d’ordre socio­lo­gique et psycho­lo­gique. Socio­lo­gique, car les conspi­ra­tion­nistes sont souvent ceux qui se sentent le plus aban­don­nés par le système. Les théo­ries du complot viennent confor­ter leur défiance envers toutes les élites, et le fait que certains de ces complots ou scan­dales soient avérés – affaire du Carl­ton de Lille, affaire Jeffrey Epstein, écoutes de la NSA – sert à vali­der toutes les théo­ries d’un bloc, quelles que soient leurs sources.

Psycho­lo­gique, car les person­na­li­tés parti­cu­liè­re­ment anxieuses (voire para­noïaques) sont plus suscep­tibles d’être les récep­teurs de ces théo­ries. Une plus forte croyance aux théo­ries du complot serait ainsi asso­ciée à une forme de pensée intui­tive, irra­tion­nelle. Les complo­tistes se sentent capables de saisir la vérité des événe­ments en se basant sur leurs ressen­tis et leurs intui­tions plutôt que sur des faits démon­trés, selon Julien Giry.

Voilà pourquoi, lorsque des complots sont avérés, avec des preuves tangibles et des infor­ma­tions sour­cées, les complo­tistes n’y croient pas avec autant de ferveur. Prenez le scan­dale des écoutes de la NSA par exemple, cet immense complot révélé au grand jour à l’été 2013 par le lanceur d’alerte Edward Snow­den. Alors sous-trai­tant pour la NSA et la CIA, l’in­for­ma­ti­cien va « opérer à lui seul la plus grosse fuite de docu­ments secrets de toute l’his­toire des services rensei­gne­ments améri­cains », d’après le New York Times. Mettant sa vie en jeu, il a réussi à montrer l’exis­tence d’une vaste conspi­ra­tion portant sur les dérives illé­gales de l’ap­pa­reil de rensei­gne­ment inter­na­tio­nal.

https://twit­ter.com/chri­sin­si­lico/status/1308429425273221120

Ce complot-là, Freeze Corleone n’y fait réfé­rence qu’une fois, le noyant dans une marre de noms et d’autres acro­nymes dont beau­coup ont une orien­ta­tion tris­te­ment fami­lière. « Jacques Attali, B.H.L, La bataille du cache­mire, K.K.K, Tibet, Vril 7, Vril 8, 11/9, Antar­c­tique, Société Thulé, Obama, Pres­cott Bush, mais qui est Pres­cott Bush ? N.S.A, J.P. Morgan, Daech. Mais qui est J.P. Morgan ? Qui a financé la deuxième guerre ? Benalla, Jéru­sa­lem. » Des noms que des recherches YouTube asso­cient à un torrent de vidéos conspis.

Dès le début de l’af­faire Freeze Corleone, YouTube s’est empressé de suppri­mer « Freeze Raël » et « Rap Caté­chisme », extraits de La Menace fantôme. La plate­forme n’a pas toujours réagi aussi vite. En janvier 2019, YouTube a annoncé qu’il ne recom­man­de­rait plus de vidéos complo­tistes, après des années d’inac­tion. Car, plus on y recherche un contenu spéci­fique, plus les recom­man­da­tions simi­laires rétré­cissent le champ de vision (et de pensée) de l’uti­li­sa­teur. Selon une étude publiée le 2 mars 2020 par les cher­cheurs de l’uni­ver­sité de Cali­for­nie à Berke­ley et de la fonda­tion Mozilla, envi­ron 4 % des vidéos recom­man­dées par YouTube à la suite de vidéos sur des sujets d’in­for­ma­tion étaient complo­tistes. Or, de manière géné­rale, les algo­rithmes de recom­man­da­tions de YouTube sont à l’ori­gine de 70 % des vidéos vision­nées.

C’est pourquoi en janvier 2019, la plate­forme a assuré vouloir limi­ter la propa­ga­tion de conte­nus « ne respec­tant pas ses condi­tions d’uti­li­sa­tion », expliquant que ce chan­ge­ment s’ap­puiera sur un tri fait « à la main » par des humains. Ils espèrent ainsi atteindre « un équi­libre entre la liberté d’ex­pres­sion qui doit être main­te­nue, et la respon­sa­bi­lité de la plate­forme envers les usagers ». YouTube y parvient-il pour autant ? Pas réel­le­ment. Mieux vaut donc éviter d’y croire aveu­glé­ment tout ce qu’on y trouve. Pour se conso­ler, un peu de lecture : XXXXXXX.


Couver­ture : Lézard man.


 

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