par Servan Le Janne | 5 mars 2018

Fusillade à Fort Meade

À quelques dizaines de mètres de la voie rapide Balti­­more-Washing­­ton, dans le Mary­­land, un 4×4 noir quitte la Route 32. Il s’en­­gage sur une impasse : la petite Canine Road mène à un poste de contrôle. Au loin, derrière les barrières, deux grands mono­­lithes dominent des blocs de bureaux crème. Peu avant 7 heures, ce 14 février 2018, les trois passa­­gers arrivent à Fort Meade, le siège de la Natio­­nal Secu­­rity Agency (NSA). Situé à une demi-heure de route de Washing­­ton, le complexe de la puis­­sante agence de rensei­­gne­­ment améri­­caine spécia­­li­­sée dans les systèmes d’in­­for­­ma­­tion est un des plus sécu­­ri­­sés au monde.

Les quar­­tiers géné­­raux de la NSA à Fort Meade

Crédits : The Center for Land Use Inter­­pre­­ta­­tion

À bord, endormi sur son fauteuil, Javonte Alhajie Brown ne se serait pas rendu compte que le véhi­­cule faisait fausse-route. « Je me suis fait réveiller par le conduc­­teur qui me frap­­pait le visage et hurlait qu’il allait “dans la mauvaise direc­­tion” », a-t-il raconté. Pour se rendre chez un ami, cet homme de 27 ans dit avoir laissé le volant à un adoles­cent sans permis ayant dix unités de moins que lui au comp­­teur et un GPS défec­­tueux. « Comment c’est possible ?! » hurlait Brown. Les balles ont commencé à pleu­­voir. Après un tête-à-queue, le véhi­­cule s’est encas­­tré dans les garde-corps. Ses trois occu­­pants ont été arrê­­tés par la police.

Deux ans plus tôt, en mars 2015, une fusillade avait déjà été provoquée par un 4×4 noir à l’en­­trée de Fort Meade. L’une des deux personnes à bord, dont on ignore encore les moti­­va­­tions, est morte. Même si l’acte paraît insensé, car voué à l’échec, il témoigne de la fasci­­na­­tion qu’exerce l’agence. Depuis qu’un ancien employé, Edward Snow­­den, a commencé à révé­­ler l’am­­pleur de son pouvoir de surveillance, en 2013, elle intrigue bien au-delà des cercles de spécia­­listes du rensei­­gne­­ment.

Inculpé par le gouver­­ne­­ment améri­­cain pour espion­­nage, le lanceur d’alerte réfu­­gié à Moscou a révélé des dizaines de milliers de docu­­ments confi­­den­­tiels. Ils rendent compte, selon lui, du « plus vaste programme de surveillance arbi­­traire de l’his­­toire humaine ». La NSA a collecté des infor­­ma­­tions person­­nelles à la sortie des quelque 250 câbles sous-marins du globe. Elle s’est aussi servie dans les bases de données de géants de la tech comme Google, Face­­book, Micro­­soft ou Yahoo! Mais ce n’est pas tout. Ce maté­­riel est échangé entre pays. Il existe même une alliance secrète d’es­­pions inter­­­na­­tio­­nale pour cela : les Sigint Seniors.

« Une fois par an, les leaders des 14 meilleures nations en rensei­­gne­­ment élec­­tro­­nique (Sigint) se retrouvent pour appro­­fon­­dir leur colla­­bo­­ra­­tion sur des problé­­ma­­tiques communes », peut-on lire dans un docu­­ment rendu public le 1er mars 2018 par Edward Snow­­den. Celui-ci est issu d’une news­­let­­ter interne à la NSA bapti­­sée SIDto­­day. Sous le parrai­­nage de la NSA, les réunions d’un bloc « euro­­péen » se tiennent entre espions d’Aus­­tra­­lie, de Belgique, du Canada, du Dane­­mark, de France, d’Al­­le­­magne, d’Ita­­lie, des Pays-Bas, de Nouvelle-Zélande, de Norvège, d’Es­­pagne, du Royaume-Uni et des États-Unis. Il existe aussi un groupe asia­­tique, les Sigint Seniors Paci­­fic, dont sont membres l’Aus­­tra­­lie, le Canada, la Corée du Sud, la Nouvelle-Zélande, Singa­­pour, la Thaï­­lande et le Royaume-Uni. Ces coali­­tions « sont connues depuis des années par ceux qui étudient les agences de rensei­­gne­­ment, mais le public ne les connaît pas », souligne Ryan Galla­­gher, jour­­na­­liste d’in­­ves­­ti­­ga­­tion pour le maga­­zine The Inter­­cept.

L’al­­liance a notam­­ment été acti­­vée lors de grands événe­­ments comme les Jeux olym­­piques d’Athènes (2004), ceux de Turin (2006) ou la Coupe du monde alle­­mande (2006). Depuis 2010, ses membres disposent d’un canal de commu­­ni­­ca­­tion, les Sigda­­sys, afin de parta­­ger des copies des commu­­ni­­ca­­tions inter­­­cep­­tées. Tout ce qui est rela­­tif à l’Af­­gha­­nis­­tan peut par ailleurs être mis en commun à travers la plate­­forme Center Ice. En 2013, la NSA évoquait aussi l’idée de créer un centre de colla­­bo­­ra­­tion. Elle semblait alors vouloir l’ins­­tal­­ler au Royaume-Uni, sachant que « certains pays euro­­péens consi­­dèrent avec méfiance la pers­­pec­­tive de l’ac­­cueillir ». Il faut dire que l’es­­pion­­nage infor­­ma­­tique se pratique parfois entre alliés.

Pour présen­­ter les fuites d’Ed­­ward Snow­­den, Ryan Galla­­gher explique que « ces docu­­ments mettent en lumière l’his­­toire secrète de la coali­­tion, les problèmes sur lesquels ses parties-prenantes se sont concen­­trées récem­­ment et les systèmes qui leur permettent de parta­­ger des données sensibles issue de la surveillance ». Aussi, soulignent-ils l’an­­cien­­neté du système.

L’usine à cookies

Au début des années 1970, l’im­­meuble de trois étages qui accueillait les bureaux de la NSA, à Fort Meade, était surnommé « l’usine à cookies ». Un badge vert donnait accès aux parties des docu­­ments « top secrets » et un badge rouge permet­­tait de consul­­ter les fichiers « secrets ». Il fallait traver­­ser un couloir long de 300 mètres et large de 170 pour accé­­der aux 13 hectares de bureaux. Perry Fell­­wock a été un habi­­tué des lieux jusqu’à ce qu’il en dévoile les coulisses dans un entre­­tien donné au maga­­zine améri­­cain Ramparts, en 1972.

« La commu­­nauté du rensei­­gne­­ment élec­­tro­­nique a été défi­­nie par un traité top secret signé en 1947 », confie-t-il. « Il a été appelé “traité Ukusa”. La NSA l’a signé pour les États-Unis et elle est entrée dans ce qu’on appelle “le premier cercle”. Le GCHQ a signé pour la Grande-Bretagne, le CBNRC pour le Canada, et la DSD pour l’Aus­­tra­­lie. Ils font partie du “deuxième cercle”. » On appren­­dra plus tard que Perry Fell­­wock se trompe de date. L’ac­­cord a secrè­­te­­ment été para­­phé le 5 mars 1946 afin de donner un cadre à la coopé­­ra­­tion entre Améri­­cains et Britan­­niques née sous la Deuxième Guerre mondiale. L’objec­­tif était à l’ori­­gine de décryp­­ter les messages enne­­mis. Mais il va peu à peu s’étendre.

Après l’en­­trée du Canada, en 1948, et de l’Aus­­tra­­lie et de la Nouvelle-Zélande en 1956, la Norvège, le Dane­­mark et l’Al­­le­­magne joignent coup sur coup le troi­­sième cercle. À la menace nazie succède celle du bloc de l’Est coiffé par l’Union sovié­­tique. Entrer dans le traité est à cet égard une manière de faire front, de poser les bases d’une coopé­­ra­­tion en matière de rensei­­gne­­ment. Washing­­ton et Londres s’en­­gagent en parti­­cu­­lier à ne pas s’es­­pion­­ner et à garder l’ac­­cord confi­­den­­tiel. Au sein des premier et deuxième cercles, les infor­­ma­­tions doivent aussi circu­­ler sans rete­­nue. « En pratique, ça ne fonc­­tionne évidem­­ment pas comme ça », indique Perry Fell­­wock. « Nous violons constam­­ment le traité en écou­­tant nos alliés. Ils le savent proba­­ble­­ment, d’ailleurs. »

Le partage d’in­­for­­ma­­tion se pour­­suit toute­­fois sous une nouvelle appel­­la­­tion : Eche­­lon.

Ceux qui se trouvent dans le troi­­sième cercle sont contraints de donner tout ce qu’ils ont en leur posses­­sion pour rece­­voir des miettes en retour. Ils ne peuvent de toute manière pas cacher grand chose. « La clé, c’est la tech­­no­­lo­­gie », assure Fell­­wock. « Or ces alliés travaillent tous sur des machines que nous leur avons données. Ils n’ont aucune chance de riva­­li­­ser mais une illu­­sion de coopé­­ra­­tion existe bien. » En 1972, quand il s’as­­soit dans un restau­­rant IHOP de Berke­­ley pour se mettre à table avec deux éditeurs de Ramparts, Perry Fell­­wock n’a que 25 ans. Il se présente comme un vété­­ran de l’ar­­mée de l’air en lien avec la NSA. L’in­­ter­­view est publiée sous un faux nom, Wins­­low Peck.

Ce jeune agent passé par Istan­­bul, où la NSA possé­­dait un bureau, regrette qu’il n’y ait « pas de limite » aux attri­­bu­­tions de l’agence : « Cela va du rappel des avions B-52 au Viet­­nam à l’étude du programme spatial sovié­­tique. » La publi­­ca­­tion des « Penta­­gon Papers », un an plus tôt, par le mili­­tant paci­­fiste Daniel Ells­­berg, dans les pages New York Times, le convainc de parler. Conju­­gué au scan­­dale du Water­­gate, son témoi­­gnage provoque une réac­­tion de la classe poli­­tique améri­­caine. La commis­­sion séna­­to­­riale prési­­dée par Franck Church s’at­­taque aux abus des agences fédé­­rales. Elle met notam­­ment fin aux programmes Sham­­rock et Mina­­ret de la NSA, qui permettent d’écou­­ter les commu­­ni­­ca­­tions entrant et sortant des États-Unis.

Le partage d’in­­for­­ma­­tion se pour­­suit toute­­fois sous une nouvelle appel­­la­­tion. En 1964, alors qu’ils s’en­­tendent pour lancer un projet de satel­­lite inter­­­na­­tio­­nal, Intel­­sat, une douzaine de pays posent les bases du réseau Eche­­lon. Non contents d’avoir accès aux messages privées tran­­si­­tant par Intel­s­tat, la NSA et la GCHQ ouvrent en 1971 une station à Morwens­­tow, en Angle­­terre, afin d’in­­ter­­cep­­ter les messages entre l’At­­lan­­tique et l’océan Indien. Une autre est instal­­lée à Yakima, près de Seat­tle, pour capter les commu­­ni­­ca­­tions de la zone Paci­­fique.

Des yeux et des oreilles

Offi­­ciel­­le­­ment, Eche­­lon n’existe pas. Avant de le mettre au jour en 1988, dans le New States­­man, le jour­­na­­liste écos­­sais Duncan Camp­­bell est le premier à poin­­ter du doigt la surveillance cachée du Govern­­ment Commu­­ni­­ca­­tions Headquar­­ters (GCHQ) dans un article paru dans Time Out, en 1976. En 1982, un de ses membres condamné pour espion­­nage au profit des Sovié­­tiques, Geof­­frey Prime, confirme l’in­­for­­ma­­tion. La même année, neuf États fondent en cati­­mini le bloc « euro­­péen » des Sigint Seniors. « Dans une certaine mesure, on peut le voir comme une exten­­sion du traité Ukusa », observe Ryan Galla­­gher. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion comporte alors un noyau dur surnommé les « Cinq Yeux » : les États-Unis, le Canada, l’Aus­­tra­­lie, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni.

Pour l’heure, Duncan Camp­­bell parle d’un « vaste réseau inter­­­na­­tio­­nal de surveillance qui existe depuis la Seconde Guerre mondiale, quand les États-Unis, le Canada, l’Aus­­tra­­lie et la Nouvelle-Zélande ont signé un accord secret sur le rensei­­gne­­ment élec­­tro­­nique, ou “Sigint” ». Son article pour le New States­­man pointe aussi l’exis­­tence d’une base de la NSA à Menwith Hill, en Angle­­terre, qui puise dans les prin­­ci­­paux réseaux de commu­­ni­­ca­­tion britan­­niques. L’In­­ter­­cep­­tion of Commu­­ni­­ca­­tions Act dont s’est doté Londres en 1985 « a été conçu en prévi­­sion d’une opéra­­tion comme Echelo, qui vise à drai­­ner toutes les commu­­ni­­ca­­tions inter­­­na­­tio­­nales de et vers la Grande-Bretagne ».

Aux États-Unis, les membres du Congrès en apprennent plus sur Eche­­lon en 1988. Employée de Lock­­heed, un four­­nis­­seur de la NSA, Marga­­ret Newsham leur assure que le télé­­phone du Répu­­bli­­cain Strom Thur­­mond est sur écoute. L’enquête déter­­mine que « le ciblage d’hommes poli­­tiques améri­­cains n’ar­­rive pas par acci­dent, il est au cœur du système depuis le début ». De manière géné­­rale, les Anglo-Saxons sont ainsi capables d’ac­­cé­­der à la plupart des données tran­­si­­tant par satel­­lites et de les analy­­ser. Au cours des années 1990, Inter­­net change toute­­fois la donne. Il faut désor­­mais sonder les câbles en fibre optique.

Les câbles de la NSA

Tandis que des plon­­geurs sont envoyés dépo­­ser des capteurs, le rensei­­gne­­ment écono­­mique prend une plus grande impor­­tance. Mis sur écoute par la NSA, des groupes comme Airbus, Toyota et Nissan perdent des marchés au profit de socié­­tés améri­­caines. La concur­­rence peut aussi être faus­­sée au sein d’un même pays.

Il existe « une rela­­tion inces­­tueuse si forte » entre la NSA et les firmes qui conçoivent l’équi­­pe­­ment du réseau Eche­­lon, dénonce le cher­­cheur Patrick Poole dans un rapport remis au Congrès en 1998, « que les rensei­­gne­­ments recueillis sont parfois utili­­sés pour écar­­ter des fabri­­cants améri­­cains de marchés convoi­­tés par ces contrac­­tants majeurs des secteurs de la défense et du rensei­­gne­­ment ».

Après les atten­­tats du 11 septembre 2001, ce contexte concur­­ren­­tiel est nuancé par l’évident besoin de coopé­­ra­­tion qui renaît au sein des services de diffé­­rents États. L’Al­­le­­magne lance ainsi le projet Eiko­­nal avec la NSA en 2002. Le temps que naisse la branche Paci­­fic en 2005, les Sigint Seniors Europe ne comptent désor­­mais plus neuf mais quatorze membres. Entre 2006 et 2007, ils commencent à travailler sur « l’ex­­ploi­­ta­­tion d’In­­ter­­net ». D’après la NSA, cela repré­­sente « un grand pas en avant », certains s’étant montrés jusque là « réti­­cents à recon­­naître l’im­­por­­tance de la Toile ».

Entre 2000 et 2015, les capa­­cité d’Eche­­lon ont doublé, juge Duncan Camp­­bell. Sa réunion avec les programmes simi­­laires Tran­­sient et Fros­­ting a donné nais­­sance à un nouveau projet baptisé Forn­­sat, pour Foreign Satel­­lites. Il serait doté de sites en Espagne, au Dane­­mark, en Suède, en France et en Alle­­magne. En 2013, NSA espé­­rait aussi « étendre le niveau de coopé­­ra­­tion du contre-terro­­risme et explo­­rer de nouvelles voies de colla­­bo­­ra­­tion ». Pour Ryan Galla­­gher, ce travail en équipe « est proba­­ble­­ment une bonne chose, mais il pose problème si la surveillance de masse est indis­­cri­­mi­­née ». Or, on sait combien les oreilles de la NSA sont larges.

Crédits : Norwe­­gian Intel­­li­­gence Service


Couver­­ture : Une base de surveillance secrète en Austra­­lie. (Kris­­tian Laemmle-Ruff)


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